Réduit aux dernières extrémités , le dau
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phin attendait son salut des princes d’Orléans. i 4>5 Leur ligue s’était fortifiée par l’adjonction du duc d’Anjou, comte de Provence, et du duc de Bretagne, dont la fille était accordée au fils aîné du duc de Bourbon. Les princes envoyèrent le chancelier du duc d’Orléans au roi et au dauphin, ils offraient de nommer des plénipotentiaires et de terminer les con- . testaiions survenues depuis le traité d'Auxerre.
Une pareille proposition ne pouvait être rejetée par le duc de Bourgogne , sans annoncer ouvertement son opposition au rétablissement de la paix publique. D’ailleurs, les cabochiens ne lui ofFraient-ilspas un moyen assuré de forcer le roi à rejeter les articles de l’accommodement s’ils ne lui convenaient pas.
Les conciliateurs s’assemblent à Pontoise. Un de ce» conciliateurs s’étendit longuement sur les violences exercées à Paris contre les partisans de la maison d’Orléans > sur les traitemens injurieux éprouvés par le roi, la reine et le dauphin, et sur les excès auxquels se livraient -unpetiEnomhre-de brigands conduits par une .main invisible- Un autre conciliateur rejeta cès:xqalheurs sur de fâcheuses circonstances, enfin on se rapprocha. On convint d’oublier le passé; et de congédier les troupes. Le plan , de pacification fut adopté par le parlement et parla majorité des habitaus de Paris. En vain
-"a IIIST. DE FR. L«. PART. LIV. XV.
J4u les cabochiens publiaient que le résultat delà paix avec les Armagnac serait la destruction de Paris. On ne les écoutait pas. Tout se disposait au plus heureux changement.
Une partie des cabochiens venaient de sortir de Paris pour combattre une autre horde de brigands répandus dans le Gâtinois. On assemble les bourgeois dans la place de Grève; un cabochien veut haranguer, il est interrompu par une acclamation générale en faveur <le la paix. Les bourgeois de Paris prenaient les armes. Les cabochiens s’étaient réunis au nombre de mille, la partie n’était pas égale ; le duc de Bourgogne les fit retirer.
La paix fut publiée dans Paris. Plusieurs victimes des cabochiens existaient encore, elles sortirent des cachots. Le gouvernement de Paris fut rendu au duc de Berry. Le dauphin se réserva la Bastille dont il confia le gouvernement au prince de' Bavière; mais, peu de jours après, le duc Jean tenta d’enlever le roi dans une chasse éù bois de Vincennes. Sa trahison étant découverte il prit la fuite, abandonnant au glaive de la justice ceux de ses complices dont l'évasion fut différée par les circonstances. Les principaux cabochiens -périrent par la cordé. On trouva chest lun d’eux une liste de proscription de quatoraecents individus. Cet infernal bordereau sç divisait en
CH ARLES-LF, -BIEN-AIMÉ (YIJ«). »53
trois sections. Les individus destinés à être i 4'4 massacrés étaient désignés par un T. , les bannis par un B. On indiquait par un^l, ceux dont on voulait seulement une rançon.
Charles révoque alors par des lettres patentes enregistrées au parlement , la proscription prononcée contre les Armagnacs. Des lettres du monarque adressées aux évêques et aux curés, les engageaient à rétracter en chaire les anathèmes prononcés contre les partisans de la maison d’Orléans , et de les diriger contre les Bourguignons. Le duc Jean levait des troupes. Le roi loi ayant fait demander la restitution des villes de Caen et du Crotoi retenues sans autorisation , il tourna le dos aux envoyés du roi sans leur faire réponse. Ce mépris: de l’autorité royale fut puni par une proclamation publiée à Paris le 17 février 1 4 1 4 : leducJeande Bourgogneétait banni de France comme faux, traître et meurtrier, lui et tous les siens r et abandonné corps et biens sans pitié, sans merci.
' '■'•q^yarit pris l’oriflamme à Sainl-Denys , le -roi marche en personne à la guerre. Le duc eut recours aux négociations , sa fierté plia dans cette conjoncture. Le duc de Brabant et la comtesse de Hainault assurèrent le roi de sa loyauté future. Une nouvelle paix fut signée ; le duc fendait au roi Caenret leCrotoi.
2 34 IIIST. DEFR. I". PART. LIV. XV.
i3£8 II renonçait à toute alliance avec la cour d’Angleterre , et promettait de ne venir jamais à Paris sfhs une permission expresse du roi.
Avec une extrême répugnance , les princes deBerry, d’Orléans et deBourbon consentirent à revêtir de leur signature cet acte, rédigé dans Arras; l’archevêque deSens, implacable ennemi du duc Jean , représentait combien ou devait se défier de ce prince. Le dauphin, redoutant également le présent et l’avenir , parvint non sans peine à terminer cette négociation.
8. De nouvelles négociations avec l’Angleterre restaient sans effet. On proposa le mariage de Henri V , avec Catherine, sœur de la princesse qui avait épousé en premières noces Richard II. Ce mariage offrait l’occasion de rapprocher les prétentions des deux cours.
Les ambassadeurs anglais avaient d’abord demandé la couronne de France après la mort du roi. Us se réduisirent ensuite à la Normandie , la Touraine, l’Anjou, le Mainetyle Ponthieu et la Guienne, enfin ils présentèrent quatre articles d'ultimatum. Les provinces cédées par le traité de Bretigny *rda moitié de la Provence, six cent mille éeus d’orpburles arrérages delà rançon du roi Jeaii , et deutf millions d’or, pour la dot de Ja princesse. •' ••• Tu-
En offrant de rendre à l’ADgleterre i’Agé-
CHARLES-LE-BIEN-AIMÉ ( VII* ). a 3 5
«ois, le Bazadois , le Périgord , le Bigorre, 1414 la Sainlonge au sud de la Charente, leQuerci, excepté Montauban, l’Angoumois et le Rouergue , le duc de Berry observait que la Provence n’appartenait pas au roi , et que la France cédant de si belles provinces , il était indécent de lui demander une somme d’argent. Enfin, il offrait six cent mille écus d'or en dot de la princesse Catherine. Le roi d’Angleterre voulait tenir les pays cédés en toute souveraineté. La cour de France refusait d’abandonner le ressort et la mouvance , err*cela consistait la principale difficulté de la négociation. Henri V fit décider la guerre contre la France dans un parlement tenu à Leicester, et cependant il continuait durant toute l’année , à faire des propositions au conseil de * Paris. I es ambassadeurs allaient et venaient d’Angleterre en France et de France en Angleterre. On trouve dans les actes de Rymer, pendant cette époque , une multitude de saufconduits , et de commissions au sujet de la paix et du mariage.
Sur ces entrefaites, avait été signé le traité d’Arras , et le duc de Bourgogne se trouvait éloigné du gouvernement. Cette privation remplissait de rage le cœur de ce prince , il négocia avec les Anglais, et mit le comble aux noirceurs de sa vie par une convention dans
* 4 > 4 laquelle il déclarait : Faute de bonnes informations j'avais méconnu les véritables droits du roi d’Angleterre à la couronne de France ; mieux instruit , je conviens de leur légitimité. En conséquence je m'engage à faire une guerre mortelle à Charles et à ses enfans , je me soumets à rendre hommage lige au roi d’Angleterre , dès qu’il sera maître d'une partie du royaume. La prestation de cet hommage, actuellement dû, est différée pour le- plus grand avantage des deux parties contractantes. En attendant , je faciliterai l’entrée du roi d’Angleterre par toutes les voies secrètes » aperçues par moi au qui me seront indiquées. Si, par ma conduite ostensible , je parais partisan de Charles se disant roi de France , c’est par dis- • simulation , et pour mieux assurer la réussite des mesures prises entre le roi d’Angleterre et moi.
Ce traité fut renouvelé à Calais au mois d’octobre 1416 , mais les actes publics d’Angleterre fournissent plusieurs preuves qu’il date originairement de 1 4 1 4? eQtre autres preuves se trouve une procuration dans laquelle le duc de Bourgogne se reconnaissait vassal lige de Henri V, et se soumettait à lui faire hommage en cette qualité.
14,5 On peut juger delà négligence avec laquelle l’histoire de France a été composée , en oh-
CHiyjtLES-LE-BIEN-AlMÉ (Vile). a 3 7
servant que ce tràitc dont la fatale influence i4‘4 causa la perte de la bataille d’Azincourt, paraît avoir été ignoré par tous nos historiens.
Henri V, fier de cette alliance , ne cacha plus son projet d’envahir la France.
Sonlhampton était le rendez vous de l’ar* mée anglaise. Mais au moment fixé pour l’embarquement , Henri V eut connaissance d’une conspiration formée contre sa personne par les comtes de Cambridge et de Northumbcrland. Ils furent condamnés à mort. Les historiens anglais attribuèrent cette conspiralion aux intrigues de la cour de France , ira- . ' putation démentie par l’aveu des coupables.
Henri V somme Charles de lui abandonner la couronne de France , ou du moins de Je mettre en possession de toutes les provinces cédées à l’Angleterre par le traité de Bretigny.
Cette proposition contenait une déclaration de guerre. La cour de Paris, trompée par les négociations insidieuses des Anglais prolongées jusqu'au moment de la rupture , n’avait pris aucune mesure contre une invasion.
Une flotte de quinze cents vaisseaux sort des l 4 l5 ports d’Angleterre. Henri V descend en Normandie à trois lieues d’Harfleur , le 21 août ï 4 1 5 . Ce prince se rend maître d’Harfleur et s’avance dans un pays désolé par les factions.
Un héraut d’armes , envoyé d’Harfleur, vint
i5 présenter un défi au dauphin. Henri V lui proposait de terminer la guerre par un combat singulier ; d'après les conditions du cartel , le trône de France devait être le prix du vainqueur. Le dauphin ne fit aucune réponse.
Le dessein du roi d’Angleterre paraissait être de pénétrer par terre dans les provinces méridionales de France , et de s’y réunir à une autre armée envoyée à Bordeaux. Une dyssenterie attaqua son armée, et ne lui permit pas d'exécuter cette expédition. 11 se préparait même à se rembarquer , une tempête brisa une partie de ses vaisseaux sur les côtes de Normandie. Ce contre-temps força les Anglais à prendre la roule de Calais. Henri V traverse le pays de Caux , le comté d’Eu , et parvient au bord de la Somme. 11 espérait de traverser cette rivière au gué de Blanquetaquè, à l'exemple de son aïeul , mais il trouva le gué hérissé de pieux , et la rive opposée défendue par les milices de Picardie. Ses tentatives ne furent pas plus heureuses en plusieurs autres endroits , il fallait pourtant passer la Somme ou rétrograder vers Harfleur dont Henri conservait la possession. 11 remonta cette rivière vers sa source, eafin il la passa entre Péronne et Saint-Quentin.
Une armée française de soixante mille combattans s'était formée sous les ordres du conné-
CHARLES-LE-BIEN-AIMÈ ( Vil'). 2 3g
table d’Albret. Elle se trouva en présence des Anglais entre Ruisseauville et Azincourt. D’après les calculs de plusieurs historiens anglais, l’armée de HenriV était réduite, par unedyssenterie pestilentielle, à neuf mille combattans. Si cela est vrai , les Français en la resserrant au bord de la Somme l’auraient laissée s’éteindre d’elle-même, mais on nesaurait s’en rapporter au témoignage d’historiens passionnés. Juvénal des Ursins porte le nombre des Anglais à seize mille hommes d’armes ; cela formait environ tiente-six mille combattans. Lefebvre réduit ce nombre à dix mille archers et deux mille hommes d’armes, ce serait encore vingt mille combattans. Chaque homme d’armes é&it suivi par trois ou quatre compagnons.
Les Français , instruits du passage de la Somme par les Anglais , marchaient à leur rencontre. Le connétable avait envoyé prendre les ordres du roi. Ils furent de livrer bataille. On avait oublié la conduite prudente deCharles-le-Sage, d’autant plus nécessaire alors que dans une armée levée à la hâte il pouvait se trouver un grand nombre de guerriers envoyés par le duc de Bourgogne pour entraîner la perte de la bataille par leur désertion subite ; mais on ignorait le traité conclu par le duc avec Henri V.
Henri V, selon Rapin de Thoyras , fit pro-
2 4o HIST. DE FR I«. PART. LIV. XV.
poser la restitution de Harfleur, la réparation de tous les dommages depuis la descente sur les terres de France , et une paix solide entre les deux couronnes. Les généraux français tinrent conseil à ce sujet. Le connétable voulait accepter des conditions équivalentes au succès du combat leplus heureux; les ducs d’Orléans, de Bourbon , d’Alençon, et cette foule de hauts barons accourus de toute part, s’accordèrent à rejeter les offres du roi d’Angleterre. Le dessein de Henri était probablement de gagner du temps et de s’échapper au moyen des délais inévitablement attachés à une négociation siUnportante , et dont les articles devaientêtre rafifiés par le roi et le dauphin alors à Rouen. Peut-être aussi par cette démarche timide , se proposait-il d’inspirer à ses ennemis une aveugle conûance.
Un héraut d’armes vint annoncer à Henri V le 22 octobre , que dans trois jours on le combattrait. Le monarque accepta ledéG sans hésiter; il fit présent au héraut d’armes d’une robe et de deux cents écus.
Au jour indiqué les deux armées se rangeaient en bataille avant le lever du soleil. L’armée française se partageait en trois corps ; le connétable , les ducs d’Orléans et de Bourbon commandaient l'avant-garde, composée de huit mille hommes d’armes et de quatre
CHARLES -LE-BIEN -AIME (VIE). 2 4i
mille archers , les ducs d’Alençon , et de i4i 5 Brabant, le comte de Nevers, et de Vendôme conduisaient le corps de bataille. L’arrière-garde obéissait aux comtes de Marie , de Dammartin et de Fauquemberg.
Henri avait divisé son armée en deux corps.
Le duc d’York conduisait le premier , le roi s’était réservé le second. Les Anglais surpassaient alors les Français dans l’intelligence des évolutions militaires. L’art avec lequel ils étaient rangés en bataille leur assurait uné grande supériorité , la générosité française en ajouta une seconde. Cette armée traînait à sa suite une artillerie formidable. Le connétable refusa d’employer des canons contre une armée qui n’eu avait point.
La bataille commença entre la première • ligne française et la première ligne anglaise.
Deux fois les Français forcèrent les Anglais à reculer. Mais au moment où la victoire se décidait en faveur de la France , une partie de la première ligne se débande et se précipité sur la seconde ligne , lui communiquant son désordre.Çependant la première ligne anglaise, affaiblie, se repliait derrière la seconde ligne commandée par le roi d’Angleterre. Le duc d’Alen çon s’avançait à la tête du second corps.% Henri fut plusieurs fois sur le point de sonner . la retraite. 11 se rassura bientôt. Ce même dés- Tome V. *6
2Ï2 HIST. DE FR. I re . PART. LIY. XV.
j 4>5 ordre, éprouvépar Ja première ligne française, agitait la seconde ; les uns poussaient des cris de victoire ; les autres prenaient lâchement la fuite. Le duc d’Alençon , environné d’une troupe d’élite , faisait un carnage affreux des ennemis , il enfonce leurs rangs et parvient au monarque ; le duc d’York , privé de la vie , tombe à côté du roi. Le duc d’Alençon , après le premier succès se nomme en s’élançant sur Henri V. D’un coup de hache il enlève la moi- , tic delà couronne d’or formant le cimier de son casque , il allait redoubler lorsque son cheval s’abat. Les Anglais le foulèrent aux pieds. La troisième ligne française prit la fuite sans combattre.
Plusieurs divisions se ralliaient et voulaient recommencer l’action. Le roi d’Angleterre , craignant une seconde bataille , fit égorger tous ses prisonniers à l’exception des princes et des hauts barons, procédé horrible dont . sa mémoire restera éternellement tachée; il marcha ensuite précipitamment sur Calais. Les Français , ayant perdu le connétable d’Albret tué dans le combat , attendaient des ordres.
La confusion, compagne d’une défaite, ne leur permit pas d’arriver à temps. Henri , victorieux, retourna en Angleterre. On eût dit qu’il avait perdu la bataille d’Azincourt ; la France recelait dans son sein des ennemis plus redoutables.
CHARLES-LE-BIEN-AIMÉ (VII'). 2 '-i5
9 . Le duc de Bretagne venait, à l'armée française j d’autres grands barons y conduisaient aussi des troupes ; c’était trop tard. La cour revint à Paris. 11 fut résolu de confier
I epée de connétable au comte d’Armagnac , beau-père du duc d’Orléans. Ce prince avait hérité des talens qui distinguaient le captai de Buch, célèbre rival delà gloire deDuguesciin.
II s’approcha de Paris à la tête d’un corps de troupes aguerries. Les princes hâtaient sa marche. Une armée française assiégeait Harfleur, elle venait de lever le siège , et remontait la Seine, accourant/au secours de Paris. Le duc de Bourgogne s’avançait à la tête de toutes ses forces. L’énigme de la bataille d’Azincourt commençait à s’expliquer.
Il fallait retremper l’esprit public , et trouver les ressources nécessaires dans la plus fâcheuse circonstance. Le comte d’Armagnac pouvait opérer ce double prodige. Son génie , juste , ardent , impétueux , embrassait toutes les mesures convenables. Implacable ennemi du duc de Bourgogne , il poursuivait à outrance les hordes de cannibales dont la voracité avait comblé la désolation de Paris. L’administration se ressentait de l’inflexibilité de son caractère. L’or volé par les sangsues publiques , rentrait dans le trésor de l’Etat. Ce secours inattendu facilitait la levée et l’arme-
244 HIST. DE FR. I r *. PART. LIV. XV.
*4' 5 ment des troupes. L’espérance succédait à la confusion. Le dauphin, désireux de ramener la prospérité en France , donnait au connétable , une conGance sans bornes. Ce prince au printemps de son âge, mourut presque subitement le i5 décembre, non sans soupçon de poison, et ne laissant point de postérité.
Le nouveau dauphin résidait à Valenciennes avec son épouse auprès du comte de Hainaut, son beau-père, attaché au duc de Bourgogne.
En vain les envoyés du conseil le pressaient de venir à Paris , le comte de Hainaut voulait régler sur les événemens la conduite de son
Armagnac , se déGant du comte de Hainaut , s’attachait au comte de Ponthieu , frère du dauphin ; il fut créé duc de Touraine et gouverneur de Paris. Les Bourguignons se rassemblaient dans la Brie ; le duc Jean était à Lagni j le connétable se proposait de lui livrer bataille. Des commissaires du nouveau dauphin signiûent aux chefs des deux armées un ordre de se retirer. L’armée bourguignone diminuait dhaque jour par les maladies et la désertion j le duc Jean , feignant d’obéir à l’héritier de la couronne , revient dans ses Etats.
On découvrit alors une conspiration contre les jours du roi, de la reine , du duc de Berry,
CHARLES-LE-BIBN-ATMÉ (Y1I«). a45
et des principaux membres du conseil. Le i connétable réprimait en Normandie les courses de la garnison de Harfleur, la faiblesse d© la cour laissait flouer les rênes du gouvernement. Des troupes dispersées dans l'Ile-de- France devaient se réunir au premier signal aux nombreux partisans du duc de Bourgogne, cachés dans Paris , malgré les rigoureuses recherches ordonnées par le connétable.
Le roi , la reine , les princes se réfugièrent au Louvre. Le prévôt de Paris, Tanegui Duchâtel , réunissant une compagnie d’hommes d’armes, se rend maître du quartier des Halles où la sédition devait commencer. Il enfonce les portes de plusieurs maisons, où des hon>mes armés attendaient le signal convenu : ces factieux sont enchaînés j les autres sortirent de Paris. Les prisonniers confessèrent leur crime et découvrirent leurs complices -, les uns furent exécutés publiquement : on noya les autres dans les ténèbres.
Le duc de Berry mourut alors à l’âge de soixante-seize ans. Son apanage passa dans lo domaine du roi.
10. La rigueur avec laquelle le connétable gouvernail faisait des mécontens .Le conseil sollicitait sans cesse le comte deHainaut de conduire le dauphin à Paris. Le comte y était venu seul. Le retour du dauphiu devenait le sujet
a46 HIST. DE FR. I«. PART. LIV. XV.
i4it» d’une négociation dontles contemporains nous taisentles circonstances. Voulait-il priver leçon* nétable de son autorité? Voulait-il introduire le duc de Bourgogne dans la capitale? Craignant d’être arrêté , nous dit Monstrelet , il prit la fuite précipitamment lui troisième, et revint à Compïègne. 11 y trouva son gendre expirant. Les uns le font mourir d’un dépôt dans la tête , les autres de poison. Les Armagnacs accusaient le duc de Bourgogne , ce prince récriminait. Charles , duc de Touraine , proclamé dauphin , devint héritier présomptif de la couronne.
Un esprit de vertige troublait les Français.
Deux dauphins étaient morts dans l’espace de quinze mois. Le troisième , âgé de seize ans , n’annonçait aucune fermeté dans son caractère. Les proscriptions, les emprisonnemens , les supplices se multipliaient.
Ou ne gardait plus de mesures avec les Bourguiguons ; les Bourguignons se vengeaient contre les Armagnacs par les plus cruelles représailles. La trahison , l’assassinat n’effrayaient personne; on les croyait compatibles avec les devoirs du citoyen. Nous touchons à un temps d’horreur où la bonne foi , le gouvernement, la patrieu’existaient plus enFrance.
Henri V fit un voyage à Calais. Le duc de Bourgogne vint auprès de lui. Je crois devoir rapporter en entier le traité conclu par ces
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deux princes, il ressemblait , pour le fond, »4«6 aux conventions signées à Londres deux ans auparavant.
, Jean , duc de Bourgogne , et à tous ceux qui ces lettres verront , et orront salut :
Comme le très haut etc., Henri, parla grâce de Dieu, roi d’Angleterre, qui se dit roi de France, nous a informés de ses droits et titres
qu’il a au royaume et couronne de France , et comment à la révérence de Dieu et pour eschuir l’efiusion du sang humain , il a fait requérir Charles , son adversaire , de France, de lui lesser le royaume de France avant dit , ove toutes ses appartenances , auxquelles requêtes son adversaire n’avait voulu en nulle manière assentir, nia un autre bon moyen de paix.
» Pourquoi ledit roi d’Angleterre , nous a dit qu’à l’aide de Dieu , de Notre-Dame , et . de monsieur Saint-Georges , il entent à procéder par voie de fait à la recouvrance dudit royaume , comme de droit ; lui semble qu’il doit faire , et comme celui qui n’a souverain fors que Dieu à qui il put demander droit.
» Et nous, counaissant le droit dudit roi d’Angleterre , et considérant les grandes victoires que Dieu de sa grâce a données et mon- . trées si bien audit roi d’Angleterre qu’or est, comme à ses nobles progéniteurs rois - d’An-
1416 gleterre , en acquérant leur droit à la couronne de France
«Promettons, par ces lettres écriptesde notre main , et scellées de notre privé seal , audit roi d’Angleterre que jaçoit que par défaut de bonnes informations des droits et titres dudit roi d’Angleterre audit royaume , nous avons tenu la partie de son dit adversaire , en cui*dant bien faire , mais ores , nous mieux eufourmés tenons et des ores en avant voulons tenir la partie de l’avant dit roi d’Angleterre et de ses hoirs, comme celui et ceux qui de droit est et seront rois de France.
» Mais pour ce que ledit roi d’Angleterre si veut abstenir de nous désirer à lui faire hommage , combien que faire le dussions , et néanmoins nous promettons que aussitôt que ledit roi d’Angleterre aura notable partie du royaume de France , nous lui ferons hommage lige et aussi pourchasserons par toutes voyes et manières secrètes que nous saverons ou que aucun nous pût enfourmer de faire, ledit roi d’Angleterre venir à son propos , d’avoir réale et paisible possession du royaume de France avant dit , et que pour le temps où ledit roi d’Angleterre se veut employer à la recouvrance dudit royaume de France , nous ferons la guerre à nos ennemis du royaume de France , c’est à' savoir à A. B. C. D. et à
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toutes leurs geus et pays qui seront désobéis- i4‘6 sans au roi d’Angleterre.
» En outre , promettons que pour nulles alliances faites ou à faire entre ledit roi d’Angleterre et nous , en lesquelles seront exceptez ledit adversaire , ou le fils dudit adversaire audit roi d’Angleterre , n’est et ne sera notre intention de faire préjudice nullement audit roi d’Angleterre , ni de choses que nous lui avons promis en cestes nos lettres , mais les accomplirons en chacun point, et aussi si tele exception de l’adversaire ou de son fils comme dessus c’est par nous expresse pour un plus grand bien , néanmoins nous voulons et déclarons toutes exceptions pour vuides et de nulle valeur et effet.
» Et afin que chacun sache que cestes , nos lettres procèdent de notre pure et franche volonté , nous le jurons et promettons par la foi et loyaulté de notre corps , et parole de prince écripl et signées de notre main et scellé du privé seal de nos armes, à Calais, le., jour d’octobre l’an.... >»
La cour de France alarmée du voyage de Henri V à Calais , y avait envoyé l’archevêque de Rheims , sous prétexte de propositions pacifiques , mais en effet , dans l’espoir de découvrir les causes de l’entrevue de ce mo-
a5o HIST. DE FR. I«. PART. LIV. XV.
* 4*6 narque avec le duc Jean. Cet écrit ne fut pas connu par le prélat.
Henri se flattait alors de rencontrer peu d’obstacles à la conquête de la France : voulant précipiter ce succès, il négociait avec les puissances d’Allemagne et avec les rois de Castille et d’Aragon.
1417 1 1. Ce prince prit terre à Touques en Nor-
mandie, dans les premiers jours d’août. A peine vingt mille hommes composaient son armée.
Se serait- il flatté de conquérir la France avec cette poignée de soldats , s’il n’eût compté sur les renforts les plus puissans ? Il s’empara du château de Touques, le 9 août , et après des conquêtes peu considérables , rentra dans Caen le 9 septembre.
Jean , duc de Bourgogne , sortait alors d’Hesdin à la tête de soixante mille combattans ; cachant ses intentions perfides , il publiait dans un manifeste, que l’administration des affaires publiques de France , se trouvant dans les mains de gens coupables de l’empoisonnement de deux dauphins , il voulait remédier à de si grands maux. Je suis armé en faveur du roi , ajoutait-il , je vais chasser de Paris les destructeurs de son autorité. Je combattrai ensuite les Anglais. L’imposture sera confondue , on verra si je me suis allié avec eux comme d’infâmes calomniateurs osent
Cil ARLES-LE-BIEN- AIMÉ (VII e ). 2 5 1
tn’en accuser. La plupart des villes de Cham- » i4 l 7 pagne et de Picardie ouvraient leurs portes.
LesFrançais, trompés par les apparences, comblaient de bénédictions l’ennemi de leur patrie.
Le connétable , chargé du poids de l’Etat , ne pouvait se dissimuler combien sa position était épineuse. La reine , satisfaite de mener ,une vie voluptueuse , et d’amasser beaucoup d’argent , venait rarement au conseil. On eût dit que le sort de la France ne l’intéressait pas. Ses trésors étaient déposés dans plusieurs églises ; le connétable voulait les employer à lever une armée. Isabeau de Bavière s’y refusait obstinément. Le connétable prit le parti extrême d’instruire le roi ; il surprit dans le château de Vinceunes un des favoris de la reine : on le mit à la question ; il avoua plus qu’on ne voulait, fut cousu dans un sac et jeté dans la Seine. La reine se retire dans Tours.
Le dauphin , par le conseil du connétable , fit saisir, et employa aux besoins de l’Etat des richesses destinées par sa mère à d’autres usages.
Depuis la mort du duc d’Orléans , Isabeau de Bavière ne pouvait sans frémir entendre prononcer le nom du duc de Bourgogne) cette antipathie céda au désir de se venger du dauphin et du connétable. Ce duc campait depuis deux mois aux environs de Paris j la reine im-
a 5 a HIST. DE FR. I«. PART. LIV. XV.
plore son assistance. Il se porte à Tours avec rapidité , rend la liberté à la reine et la conduit à Troycs. Cette princesse avait obtenu de son époux des lettres de régente. Déployant ce caractère , elle casse le parlement de Paris, crée une cour souveraine dans Amiens , et défend d'obéir aux ordres émanés du roi et du dauphin. Ses ordonnances étaient scellées d’un sceau particulier, elle y paraissait dans l’attitude d'une femme éplorée , tendant les mains vers ceux qui voudraient la défendre. Plusieurs officiers du parlement se transportèrent à Amiens ; d’autres restèrent à Paçis. 11 y eut deux parlemens deux conseils d'Etat. Tout fut double dans sa monarchie , c’était l’image du chaos.
Henri V marchait en avant sans trouver d’obstacles. Bayeox, Carentan, l’Aigle, Alençon , capitulèrent. 11 fut maître de la Basse- Normandie jusqu’au bord de la Sarte. L’armée anglaise portait la désolation dans tous les ' cantons parcourus par elle. Les habitans effrayés fuyaient éperdus. Plus de vingt-ciaq mille familles allèrent chercher un asile en Bretagne , elles y portèrent l’art de préparer la laine , et de faire des draps. Les villes se dépeuplaient comme les campagnes. Les Anglais ne trouvèrent dans Lizieux qu'un vieillard et une femme. Le comte de Provence, en
CHARLES-LE-BIEN-AIME (Vile). a53
qualité de duc d'Anjou et de comte du Maine , 1417 et le duc de Bretagne embrassaient la neutralité sans examiner s’il était permis à des grands vassaux de la couronne de traiter avec les ennemis de l’Etat.
Des légats de Rome offraient la médiation 14*8 pontiGcale à laTeine et au dauphin. Un arrangement fut proposé. Le dauphin et le duc de Bourgogne devaient gouverner la France de ■concert. Nos historiens , faute d’avoir consulté les actes publics d’Angleterre , accusent le connétable d'Armagnac et le chancelier de Marie ,
<le s etre opposés à cet accord, dans la crainte de perdre leurs places.
Ces deux ministres connaissaient probablement le traité, conclu à Calais entre le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre. Ce monarque , entrant en France , n’avait-il pas assuré dans un manifeste qu’une partie des Français se déclarait en sa faveur. Cette connaissance dirigea sans doute la conduite du chancelier et du connétable. Ce partage d’autorité fut rejeté parle conseil de Paris, comme •injurieux au souverain. En vain le roi et le dauphin penchaient à l’accepter. L’inflexible connétable refusa de le signer , le chancelier refusa de le sceller.
Rouen , après un siège opiniâtre , venait de se rendre aux Anglais. JLe duc de Bourgogne,
1418 profitant d’un moment où l’armée du connétable arrêtait les Anglais dans le Vexin, se présente subitement devant Paris, avec un corps de huit cents hommes d’armes. Le fils d’un capitaine de quartier, nommé Periuet Leclerc, livre la porte de Bussy- à ce laible détachement, durant la nuit du 28 au 29 mai.
Les Bourguignons se répandent dans les rues voisines, criant : Levez-vous , bonnes gens, vive la paix , vive le roi, vive le duc de Bourgogne. La troupe s’augmente de tous les partisans secrets du duc de Bourgogne. Ils entrent au palais de Saint-Paul , éveillent le roi , l’obligent de marcher à leur tête. Un détachement se porte dans les maisons des ministres , du chancelier, ils sont conduits en prison.
Tanegui Duchatel , prévôt de Paris , averti par des clameurs funestes , et tremblant pour les jours du dauphin , courait à son appartement. Ce prince dormait , il l’enlève, l'emporte à la Bastille, et le lendemain le conduit à Melun. On cherchait vainement le connétable, il s'était réfugié dans la maison d’un maçon ; ce maçon le vendit aux Bourguignons.
Il y eut d’abord peu de sang répandu. On se contentait d’incarcérer les bourgeois, soupçonnés d’être attachés au parti Armagnac; mais le 12 juin les Bourguignons, au milieu d’une violente émotion populaire, se livrent à la
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rage la plus horrible ; un pillage général est le moindre excès de leur fureur j ils assomment, dans les rues, dans les églises, dans les maisons , les femmes , les enfans , les vieillards. Les malfaiteurs , tirés des prisons , augmentent le désordre. On égorge, dans les prisons, les plus notables bourgeois de Paris , six évêques , le connétable , le chancelier , la plupart des magistrats du parlement. La seule prison du Châtelet opposa de la résistance. Les prisonniers et les concierges essayèrent de repousser la multitude. Ils donnèrent l’étrange spectacle de prisonniers , soutenant un siège sur les tours de leur prison. Forcés par Ja flamme et la fumée, ils se rendirent.
Par un raffinement de barbarie on les obligea de se précipiter sur des piques disposées pour les recevoir. Le sang humain ruisselait dans les rues voisines du Châtelet. Les égorgeurs se jetent ensuite dans les différens quartiers de Paris. Qui voulait se défaire d’un rival , d’un ennemi, d’un créancier, le désignait comme armagnac, il était poignardé sur-lechamp.
Tout ce que la rage , fatiguée de meurtres et non rassasiée peut inventer d’atrocités , fut exercé sur le corps des proscrits. Le connétable et le chancelier , attachés à une cprde , • traînés dans les rues durant trois jours, ser-
1418 virent de jouet à une populace aveuglée. Elle avait coupe' une partie de la chair du connétable, on lui en fit une ceinture. Ces tigres < abreuvés de carnage, s'écriaient à la vue des cnfans palpilans sur le sein de leur mère égorgée : Regardez ces petits chiens, ils remuent encore. Hâtons-nous d'écarter ce tableau sinistre. J’en traçais les noires couleurs dans des instans où les mêmes horreurs se renouvelaient sous mes yeux ; je rougissais d’être homme.
Pendant ces horribles scènes , la reine et le duc de Bourgogne firent dans Paris une entrée triomphante. Au rapport des contemporains , on jetait des fleurs sur leur passage.
, J’ai vu jeter des fleurs sur la tête de Marat. Quel affreux rapprochement ! quel étrange effet de la perversité humaine ! La joie p.ouvait-elle effacer la sinistre férocité , gravée par le crime sur le front des hommes pervers ?
Ces mains qui répandaient des fleurs , ces voix qui formaient des concerts d’allégresse , ressemblaient ces jours précédens , au milieu du massacre des habitans de Paris , aux mains et » aux voix des furies.
Bientôt la tyrannie prit une nouvelle face.
On emprisonnait tous les individus suspects ; les prisons furent remplies de ces nouvelles victimes. Les troupes du duc de Bourgogne,
CIïARLES-LE-BIEN-AIMÊ (Vil*). 2 5?
cantonnées dans les environs de Paris, cou- * 4*7 sommaient les vivres destinés à la capitale.
Une affreuse famine réveilla la fureur du peuple trop tôt apaisée, au gré des Bourguiguons.
Les massacres recommencent j les prisous sont de nouveau inondées du sang des infortunés. Aux conducteurs de ces assassius s’était joint un chef digne d’eux, Capeluche, bourreau de Paris. On obéissait à sa voix, comme à celle d’un magistrat. Il força l’entrée du palais. Le duc de Bourgogne viut à sa rencontre ; ils conférèrent ensemble ; Capeluche, en signe d’amitié, frappa dans la main du prince. Les prisons de Paris étaient désertes.
Les égorgeurs demandent les prisonniers renfermés à Vincennes. On les conduit au Châtelet : ils sont égorgés en route.
Le ciel purgea Paris de ses infâmes habitansj il en mourut, avant la fin de l’année, plus de cent mille d’une maladie contagieuse , presque tous meurtriers, au rapport de Juvéual des Ursins.
12. Pendant que nos aveugles ancêtres sera. 1409-1418 blaient vouloir s’ensevelir sous les débris de leur patrie, le schisme entre le pape de Rome et celui d’Avignon s’était enfin terminé. Le concile de Pise s’assembla au jour indiqué.
Les deux pontifes furent privés de la papauté j
' Tome K. 17
Mo 9 -z 4 i8les cardinauxleur substituèrent AlexandreV, Pierre de Candie. Le roi de Germanie refusait de reconnaître l’autorité du concile de Pise. Les deux papes déposés conservèrent le pontificat. On eut trois papes, au lieu de deux.
Grégoire XII , pape de Rome , se retira dans Gaieta au royaume de Naples. Le pape d’Avignon , Benoît XIII, siégeait à Perpignan.
Alexandre V , pape de Pise , établit sa résidence à Bologne, il y mourut un an après son exaltation. Les cardinaux élurent Baltazar Cossa, Jean XXIII. L’Espagne adhérait au pape de Perpignan ; la France reconnaissait le pape de Pise ; le pape de Rome était protégé par Ladislas , roi de Naples. Le pape de Pise appelait, en Italie, le comte de Provence, Louis II , fils du duc d’Anjou , adopté par la reine Jeanne.
Ce prince , embarqué à Marseille , à la tête d’une gendarmerie assez nombreuse , fut reçu dans Naples. Son compétiteur se réfugiait à Gaieta. La difficulté de recruter. l’armée française , au sein des malheurs de la France , favorisait Ladislas. Louis 11 fut contraint de revenir en Provence ; il préparait une nouvelle expédition; sa flotte se montra sur l’Amo.
Alexandre V donna à Louis l’investiture de Naples , et excommunia Ladislas , à cause de la protection par lui accordée à Grégoire XII.
Jean XXIII, successeur d’Alexandre V , com- * 4 ° 9 bla de nouveau Louis II de ses bénédictions.
Ce prince défit l’armée de Ladislas en 1411, sur les bords du Garigliano ; mais la flotte provençale fut entièrement détruite par celle de Ladislas.
Ce prince négociait avec Jean XXIII, il offrait de lui livrer Grégoire XII. Louis eut connaissance de cette négociation dans un temps où les maladies consumaient son armée.
JeanXXIlI révoquait l’investiture donnée au prince français, et la transférait à Ladislas. Louis d’Anjou , dupe d’une intrigue pontificale, alla cacher sa honte dans Marseille. Ladislas s’était réconcilié avec le pape de Pise par la force des circonstances j il rompit bientôt avec lui. Grégoire XII eut la liberté de se réfugfer dans le château de Rimini. Subsistant des aumônes de Charles Malatesta , et n’étant reconnu que du duc de Bavière , il excommuniait ses collègues , et parlait en maître de la terre.
i 5 . Robert, roi de Germanie, était mort en 1410. Sigismond lui succéda. Jean XXIII promit de le couronner dans Rome. On proposa de publier une croisade et de convoquer un concile , une croisade contre la cour de Naples , et un concile en faveur de JeanXXIlI*. Ladislas mourut , laissant le trône à sa sœur
ü6o II1ST. DE FR. I«. PART. LIY. XV.
N=v- 1418 Jeanne II, épouse de Léopold III, duc d'Autriche.
Jean XXIII , défait de Ladislas , aurait voulu éloigner le concile. Les prélats arrivaient à Constance. Ce synode , commençé le 5 novembre 1 4 > 4 > ne fut termine' qu’en 1418. Il éteignit le schisme. Jean XXIII , président de cette assemblée , mis en prison, fut déposé le 14 mai 1 4 1 5 , et souscrivit à sa déposition. Grégoire XII envoya sa démission. On déclara Benoit XIII intrus dans la papauté. Olton Colonna fut élu , et prit le nom de Martin V,
Benoît XIII , enfermé dans le château de Paniscôla , se porta pour pape jusqu’à sa mort, arrivée en 1424. Persuadé de son bon droit au ' pontificat, il ordonna en mourant, à deux cardinaux restés auprès de lui, de nommer un pape à sa place. Ils élurent un chanoine de Barcelone, qui donna sur-le-champ sa démission. Ainsi finit le grand schisme d’occident. Il durait depuis cinquante ans.
Le concile de Constance rendit ce service à la chrétienté j mais la condamnation de Jean Hus et de Jérôme de Prague le couvre d’une
infamie éternelle.
Jean Hus avait publié des écrits contre les exactions auxquelles se livraient fes légats pontificaux. Ces écrits obtenaient de nombreu-
Ses approbations dans un pays pauvre. Il se 1409-1418 formait en Bohème une association d’hommes doutées discours portaient le peuple à vivre en bons chrétiens, sans envoyer leur argent au pape. Wenceslas favorisait ces maximes ; le clergé éclatait en anathèmes contre les réformateurs et contre le monarque.
Jean Hus fut cité à Borne. Trois papes disputaient la chaire pontificale. Tous les trois se traitaient d’abominables antcchrists. Jean Hus méprisa la citation. La croisade publiée contre Ladislas , développa sa doctrine.
Jean XXIll accordait les indulgences de la Palestine à tous les croisés contre le roi de Naples. Jean Hus combattit cette bulle. Son écrit commençait par une protestation de se rétracter, si on trouvait des erreurs dans ses opinions. II déclarait encore qu’il ne prétendait discuter les droits de Ladislas et de Louis d’Anjou , ni l’autorité légitime des papes , mais seulement attaquer sans ménagement les révoltans abus faits par les papes de la juridiction sacerdotale.
Entrant en matière, il présentait la croisade comme contraire à la loi de Dieu , parce qu’elle ordonnait à des chrétiens de combattre un prince chrétien , et parce qu’en supposant Ladislas criminel , la guerre le punissait moins que ses sujets innocens. S’attachant ensuite aux
1 4 c y— 14 1 8 excommunications lancées par les papes avec une fureur délirante , il rejetait toutes celles dont les motifs n’étaient pas équitables, il enseignait, comme Wiclef, que l’église ne jouissait d’aucun pouvoir coërcitif, lequel appartenait exclusivement aux princes et aux magistrats laïques, et que l’église pouvait subsister sans pape ; il est juste cependant , ajoutait-il , d’obéir au pape s’il commande des choses honnêtes, et s’il n’exige point d’argent.
Çe réformateur offrait d’expliquer et de défendre sa doctrine. Wenceslas demanda un sauf-conduit à l’empereur Sigismond. Ce saufconduit fut expédié le 27 octobre 14x4*
Muni de cette pièce, Jean Hus vint à Constance au mois de novembre 1 4 1 4- $ e pt mois furent'employés à examiner les opinions. Cet homme fut emprisonné par ordre du concile, dans le Sein duquel il se trouvait sous la foi d’un sauf-conduit impérial. Des inductions, tirées de ses livres, le firent accuser d’hérésie. On le réduisit à l’alternative d’abjurer les erreurs qu’on lui imputait, ou detre brûlé.
Jérôme de Prague, son disciple , vint à Constance, en i^i 5 , sans sauf-conduit. Il fut enfermé près de Jean Hus , sans communication avec lui.
On vit dans cette occasion un exemple fur
neste de cette opiniâtreté puisée dans les écoles 1409-1418 de théologie. Les évêques du concile exigeaient une rétractation de Jean Hus. Jean Hus refusait de s’avouer coupable d’erreurs qu’il disait n’avoir jamais enseignées. L’empereur lui dit un jour : Si les erreurs dont on parle vous sont faussement attribuées, pourquoi ne vous pas rétracter. Je suis prêt d’abjurer toutes sortes d’erreurs, s’ensuit-il que je les aie enseignées?
Jean Hus refusa de se rétracter d’une hérésie dont probablement on lui demandait l’aveu pour le condamner avec une apparence de justice. Cette inflexibilité conduisit à la mort un homme d’une vie pure et d’un courage admirable. L’action de courir sur un bûcher, dans cette occurrence, présentait un caractère héroïque; celle de l’y condamner était atroce.
Hus fut brûlé le 6 juin 1 4 1 5 .
On était venu à bout d’engager Jérôme de Prague d’abjurer les erreurs attribuées aux hussites. Le br^it de la mort de son c maîlre ayant retenti dans sa prison , il demanda au concile une audience publique , rejeta la rétractation dont il était convenu, et déclara son intention d’adhérer à Jean Hus jusqu’au terme de sa vie. 11 périt par le même genre de supplice, le i* r juin 1416.
Pendant ce procès , Sigissnond avait fait un voyage à Paris et à Londres, en apparence
2 C/t IIIST. DE FR. I«. FART. LIV. XV.
. 4 ib dans l’intention de traiter de la paix ; mais en efl’et pour être l’agent du duc de Bourgogne. Sigismond, à son retour d’Angleterre, traversa la France. Ce monarque, revêtu del’ordre de la Jarretière, envoya délier le roi de France. 11 reprochait à Charles, dans son manifeste, Je peu de raison qu’il avait eu de lui lorsqu’il voulait s’accorder avec le roi d’Angleterre , et le tort fait à l’empire par l’acceptation de certaines terres qu’il retenait, pour lesquelles causes il lui signifiait qu’allié avec l’Angleterre il lui ferait la guerre avec toute sa puissance ; cette guerre u’était pas redoutable, il 1 9 1 4- Martin V fut reconnu en France durant
l’année i4»8. L’anarchie la plus complète régnait alors dans cet empire. Lé dauphin et ses partisans fuyaient au loin. La reine et le duc de Bourgogne négociaient avec les Anglais ou feignaient de négocier. Les actes publics d’Angleterre présentent ces propositions de paix comme un artifice employé' dans l’espoir de faire envisager , par les Français ,^e traité de Calais comme une chimère.
Une entrevue, entre la reine et Henri V, fut indiquée sur le pont de Meulan ; on y devait traiter des conditions de la paix et du mariage de ce monarque avec la princesse Catherine. Les conférences commencèrent le 5o mai et durèrent trois semaines. Henri deman-
CHARLES-LE-BIÈjST-AIME (VII e ). 265
tl lit les provinces cédées à Edouard III par le 1419 traite' de Bretigny , et de plus la Normandie avec la suzeraineté de la Bretagne) le duc de Bourgogne avait accompagné la reine , il feignait de tergiverser : Beau cousin , dit Henri au duc , nous voulons que vous sachiez que aurons la fille et ce qu’avons demandé avec elle , ou nous débouterons votre roi et vous aussi hors du royaume. Sire, répondit le duc , vous dites votre plaisir , mais devant qu’ayez débouté monseigneur le roi et nous hors de son royaume, vous serez bien lassé.
Un pareil traité , signé par la reine et par le duc de Bourgogne, eût été de nulle valeur.
La reine présentait à la vérité des lettres de régente , mais le roi était en démence. Le dauphin , âgé de dix-sept ans , prenait et avait droit de prendre le titre de régent. Son consentement et celui des états-généraux pouvaient à peine valider la cession de tant de provinces. D’ailleurs le duc de Bourgogne voyait la moitié de la France dans son parti, parce qu’on lui croyait des intentions pures et généreuses. S’il avait souscrit aux demandes des Aurais , l’horreur de la nation se serait attachée à lui. Toutes les villes armées en sa faveur l’auraient abandonné , et . cette horreur aurait fait place aux transports de la rage. Si ou eut acquis la connaissance du
266 ,HIST. DE FR. f«. PART. LIV. XV.
*4*9 traité de Calais , dans lequel le fourbe qui feignait de stipuler les intérêts de la France, s’était déclaré vassal du roi d’Angleterre, avait promis non-seulement de faire une guerre mortelle à Charles et à ses enfans , mais déclarant expressément, que si, dans s a conduite ostensible , il se montrait partisan du roi de France, c'était pour mieux assurer les mesures prises en secret entre lui et Henri V.
Chacun aurait dit : Le duc de Bourgogne cède au roi d’Angleterre la moitié de la France pour lui faciliter les moyens de l’envahir toute entière. Le duc Jean , la reine et Henri V ne pouvaient manquer de faire ces réflexions. La paix n’était donc pas le véritable objet de la conférence de Meulan. La reine et le duc de Bourgogne avaient juré la perte du dauphin.
Ils voulaient marier avec Henri V la princesse Catherine, et poser la couronne de France sur sa tête.
Henri et le duc de Bourgogne eurent à Meulan un entretien secret. En conséquence de cet entretien , le duc de Bourgogne feignit de se réconcilier avec le dauphin ; ce prince ne pouvait consentir à cette réconciliation sans se lfvrer entre les mains du duc. Rien n’était plus aisé au duc que de s’en défaire. Si au contraire il refusait de se rapprocher du duc de Bourgogne , il mettait les apparences cou -
CHARLES-LE-BIEN- AIMÉ ("Vil®). 367
tre lui. Les armes de Henri , favorisées secrètement par le duc - Jean, auraient continué de faire des progrès ; tel çst le ressort caché de ce noir complot, auquel il est inconcevable que les historiens français n’aient pas fait attention.
Le duc de Bourgogne se disait attaché aux intérêts de la France, et le roi d’Angleterre le menaçait de le chasser du royaume. Mais , d’après le rapport unanime des historiens anglais, Henri se trouvait entièrement dépourvu d’argent. Il continuait la guerre en France en mettant ses joyaux en gage; il commandait à peine à vingt-cinq mille hommes. Aucune armée ne s’opposait à ses progrès ; la trahison lui avait livré plusieurs places ; cependant ses conquêtes se bornaient en quatre ans à une seule province.
Si les propos du roi d’Angleterre et les réponses du duc Jean n’avaient été une scène bassement concertée , le monarque anglais se serait-il exposé à parler en termes méprisans à un prince dont les seules forces pouvaient à l’instant écraser les Anglais , et à plus forte raison en les réunissant de bonne foi à celles du dauphin.
Le dauphin et le duc de Bourgogne parurent se réconcilier. Ils se trouvèrent ensemble le 1 1 juillet près du château de Poully-le-Fort. Ayant juré de s’aimer comme frères , et de
'9 résister de concert à la damnai le entreprise des Anglais, une nouvelle entrevue fut assignée sur Je pont de Moutereau : elle eut lieu le 10 septembre. Les deux princes entrent sur £ le pont, chacun avec dix chevaliers. A peine en face l’un de l’autre, le duc de Bourgogne, l’assassin du duc d’Orléans, tombe percé decoups.
La plupart des historiens français adoptent la préméditation de ce crime ; Je défaut absolu des mesures pour en soutenir les suites me paraît prouver évidemment le contraire.
Philippe-le Bon , nouveau duc de Bourgogne, devint un ennemi nécessaire du dauphin, par devoir et par politique. La reine, outragée, se montra une marâtre implacable , Henri V proGtant des événemens disait : Dieu m’amène par la main pour punir les Français.
Considérant toutes les circonstances du meurtre du duc Jean , faisant attention au caractère de ce prince et à celui du dauphin , on démêle le tissu de celte tragique aventure, malgré les nuages dont elle est couverte. Le duc de Bourgogne avait assassiné le due d’Orléans , après lui avoir juré une amitié à toute épreuve, en communiant avec lui à la même messe. 11 attirait , sur le pont de Montereau , le dauphin , jeune et d’un naturel doux et timide, dans le dessein de l’immoler. Au moment où le crime allait être commis ,
il fut prévenu par dos gens sur leurs gardes. ,4,^
Ce meurtre ne pouvait procurer au dauphin aucun avantage important. Le duc Jean possédait la Flandre, l’Artois, le duclié et le comté de Bourgogne. Ses partisans commandaient dans les meilleures places de la Chamgne, de la Brie et de la Picardie. Le conseil se composait de ses créatures; Paris lui était, dévoué. Enfin , il avait un fils âgé de vingttrois ans. Les amis du pcredevaient se réunir au fils par inclination et pour conserver leurs places. Le fils trouvait, dans le naturel désir de venger la mort de son père , un prétexte plausible de favoriser ouvertement les Anglais, ou du moins de vendre chèrement ses services.
• Le dauphin, s’il ignorait le traité de Calais., aurait commis un crime inutile , et même funeste à ses intérêts.
Mais le duc Jean, assassinant le dauphin et répandant à ce sujet des bruits équivoques , couronnait toutes les perfidies de sa vie par un crime qui lui assurait l’impunité de tous les autres. Ce traître , reconnaissant le roi d’Angleterre en qualité de son suzerain, promettait d’employer à son service les armes de la ruse et toutes les voies secrètes qu’on lui indiquerait. Après cette infâme promesse , pouvait-il s’être réconcilié sincèrement avec le dauphin ? Je ne saurais le penser.
Voudrait -on supposer que le duc Jean avait dessein de tromper le roi d’Angleterre , après avoir trompé le roi de France? Cette double trahison est inadmissible. Henri V n’eût pas manqué de rendre publics les deux traités conclus en 1 4 1 4 el en I 4 , ®> I e duc de Bourgogne couvert d’infamie , serait dcveuu l’objet de l’exécration générale.
Le meurtre du dauphin aurait facilité l’exécution du traité de Calais. Charles n’ayant plus d’enfans mâles, le droit du roi d’Angleterre à la couronne de France se serait fortifié par son mariage avec la princesse Catherine. La gravité des circonstances devait l’emporter sur l’autorité de la loi salique. D’ailleurs la reine partageait, avec le duc Jean , la haine * vouée par ce prince au dauphin; elle répétait sans cesse que , voulant enlever des sommes amassées par elle par son économie, il avait eul’indignité de rendre sa vertu suspecte au roi , qu'il avait fait noyer Louis de Bourdon pour persuader à Charles la réalité des galauteries dont les bruits publics l’accusaient, elle pensait aussi que son fils, persécuté par elle, montant sur le troue, l’éloignerait de la cour. En mariant au contraire une de ses filles au roi d’Angleterre et en lui assurant la couronne de France , la reconnaissance de sa fille et de son gendre lui promettait cet éclat de gran-
CHARLES-LE-BIEN- AIMÉ (Vile). 271
deur et de puissance dont elle avait toujours »4*9 été jalouse.
Toutes les probabilités sur les causes du meurtre du duc Jean , confirment la circulaire publiée par le dauphin peu de temps après cet événement ; on y lisait : Ayant représenté » au duc de Bourgogne, sur le pont de Montereau, qu’il n'avait ni fait la guerre aux Anglais comme il l’avait promis, ni retiré ses troupes des places de Picardie et de Champagne , le duc lui avait répondu plusieurs outrageuses paroles, avait tiré son épée pour le tuer ou se rendx’e maître de sa personne , mais qu’à l’aide de ses loyaux serviteurs, il avait été préservé de ce danger , et le duc ayant occasioné lui— même sa mort par ses outrages , avait été tué sur la place.
Si la lettre du dauphin peut être regardée comme suspecte , doit-on s’en rapporter davantage à la narration de Monstrelet, partisan déclaré du duc de Bourgogne, et aux relations publiées par la cour de Bourgogne.
Voici les circonstances du fait , rapportées par Jean Juvénal des Ursins. Le château de Montereau était séparé de la ville par le pont.
Les troupes bourguignones occupaient le château, celles du dauphin logeaient dans la ville.
Du côté du château on avait élevé une barrière par laquelle entrèrent le duc et ses dix che-
valiers. Le dauphin, escorte par le même nombre d’hommes d’armes, entra par une semblable barrière placée du côté de la ville. On voyait au milieu du pont une petite enceinte entourée de branches d’arbres avec deux entrées, une du côté de la ville, l’autre du côté du château. « Et furent lesdits seigneurs de part et d'autre visités, et n avaient seulement que leur haubergeon et épée , et quand ils Jurent entrés , mirent des gardes aux deux huis. Arrivés au parc , monseigneur le dauphin dit au duc de Bourgogne : Biau cousin, vous savez qu’au traité de la paix naguères fait entre nous à Melun, fûmes d’accord que dans un mois nous nous mssemblerions . Ce lieu fut choisi. Nous y sommes venus au jour marqué , nous vous avons attendu quinze jours , pendant lesquels nos gens et les vôtres font beaucoup de mal; et nos ennemis toujours conquetant le pays, je tiens la paix faite entre nous , avisons aux moyens de résister aux Anglais.
Le duc répondit qu'on ne pouvait rien aviser sinon en la présence du roi son père, qu il fallait qu’il y vînt. Le dauphin très-doucement lui dit : qu’il irait vers monseigneur son père quand bon lui semblerait , et non à la volonté de lui duc de Bourgogne. Il y eut quelques paroles , et s’approcha le seigneur
de Noailles , qui dit : Vous viendrez à pré- 1 sent à votre père , en voulant métré la main gauche sur lui, et de l’autre tira son épée à moitié. Alors Messire Tanegui Duchatel prit monseigeur le dauphin entre ses bras , et le mis hors de l’huis , et il y en eut qui frappèrent sur le duc de Bourgogne et sur le Seigneur de Noailles , et allèrent tous deux de vie à trépassement. Ceux du château, voisin de l’huis, onques ne sémurent, croyant que c'était monseigneur le dauphin qu’on eut tué... Et parce qu’on chargea fort Messire Tanegui Duchatel d avoir fait le coup , il s’en fit excuser devant le fils du duc de Bourgogne, affirmant, comme chevalier, que jamais ne le fit, et que si deux gentels hommes voulussent dire le contraire, il les combattrait l’un après l’autre. Messire Robert de Loire et Messire Bataille, et le vicomte de Narbonne confessaient qu’ils avaient frappé le duc de Bourgogne, et quand on leur demanda pourquoi , ils répondirent qu'en leur conscience ils virent que le duc de Bourgogne approchait de monseigneur le dauphin, çt aussi le seigneur de Noailles tirant à moitié l’épée , et que lors ils frappèrent.
Villaret assure que ,ce récit respire la contrainte d’un homme ennemi du mensonge, mais n’osant dire la vérité. Ce récit me , Tome V. j 8
27 4 HIST. DE FR. Ire. PART. LIY. XY.
1419 parait très-clair, il le paraîtra de meme à mon avis, à tout homme impartial.
i 5 . La reine tenait sa cour à Troyes, avec son mari , dont la maladie dégénérait en sombre et continuelle imbécillité. Le roi d’Angleterre vint dans celte ville, conclut son mariage avec la princesse Catherine et signa, le 20 mai, un acte connu sous le nom de traité de Troyes. En voici les principaux articles :
Henri, devenu fils du roi de France, honorera le roi et la reine comme ses père et mère. Charles conservera le titre de roi et les revenus de sa couronne, mais sa maladie ne lui permettant pas de gouverner l’Etat, les rênes en sont confiées sous le nom de régent , au roi d’Angleterre. Charles , parlant de Henri dans les actes publics, se servira de .cette formule : 3 Yotre très-cher fils Henri, roi d’Angleterre, héritier de France. La couronne appartiendra après la mort de Charles au roi d’Angleterre et à sa postérité. Alors les deux: royaumes seront réunis en un seul, les lois et les coutumes des deux nations n’éprouvant aucun changement : et attendu le crime commis par Charles soi-disant dauphin de Viennois, il ne sera fait ni paix ni trêve avec lui , sans le consentement des deyx rois et du duc de Bourgogne.
Le bon sens faillit, dit du Tillet, à tous
les signataires de ce traité. Ils conviennent de la maladie du roi dont la nature le rendait incapable de gouverner , cependant il signe la totale éversion de sa couronne ; tandis que, jouissant de l’entendement le plus sain, il n’aurait pas privé du trône le dauphin son iils , et les autres princes du sang. D’ailleurs la princesse Catherine avait deux sœurs aînées. Ces deux princesses auraient dû hériter de la couronne de France avant leur cadette.
Au surplus les deux rois, la reine et le nouveau duc de Bourgogne firent leur entrée dans Paris avec beaucoup de magnificence.
Henri V prit les rênes de l’Etat. Le roi restait enfermé dans le palais de Saint- Paul avec un petit nombre de domestiques. La reine, méprisée du vainqueur, se repentit bientôt de sa partialité , mais sa faute ne pouvait plus se réparer.
On avait convoqué dans Paris , la noblesse , le clergé, et les représentai des villes attachées au duc de Bourgogne; plusieurs historiens décorent cette assemblée du nom d’états-généraux , c’était la réunion d’un puissant parti. Le duc de Bourgogne s’y présenta en grand habit de deuil , et demanda justice du meurtre de son père. L’avocat Raulin, chan- • celier de Bourgogne dans la suite , plaida contre l’héritier de la couronne. Jean de
276 fflST. DE FR. Ire. PART. LIT. XV.
»4ao l’Archet, député de l'université, parla après lui avec beaucoup d’emportement. Pierre de Marigny, avocat général , donna ses conclusions. Le chancelier Jean Leclerc, après avoir recueilli les opinions, prononça qu’à l’aide du roi d’Angleterre, régent de France et héritier du royaume, il serait fait bonne justice.
Cette décision avait été précédée de procédures dont nos historiens n’ont fait aucune mention , un arrêt préliminaire se trouve dans les actes de Rymer, en ces termes : Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, savoir:
faisons que, comparant notre très-cher et très-amé cousin Philippe, duc de Bourgogne, et notre très-chère et amée cousine la duchesse • douairière de Bourgogne, ouïe par nous la complainte faite de leur part en la présence de notre très-cher et amé fils, le roi d’Angleterre, héritier et régent de France, et des gens des trois Etats.
Ouï notre procureur général lequel a prins les conclusions pertinentes en tel cas.., avec les requêtes à nous faites par notre trcschère et très-amée fille l'université de Paris...
Vues en notre conseil, les lettres des alliances faites entre notre cousin le duc de Bourgogne et Charles soit disant dauphin * accordées et jurées par eux, sur la vraie croix, ès-maios' de l’évêque de Léon , légat de notre saint
père le pape voulant les tran^resseurs
contre cette paix, être punis comme commetteurs de crime de lèse majesté.... et que néanmoins notre dit cousin de Bourgogne.... afin d’entretenir ladite paix, étant allé à Montereau, avait été meurtri et tué mauvaisement , traîtreusement, damnablement....
Et tout vu et considéré... par l’avis de notre conseil , des présidens et gens laiz de notre parlement, et autres nos conseillers; avons déclaré et déclarons tous les coupables dudit damnablé crime , avoir commis le crime de lèse-majesté,être indignes de toutes successions, de toutes dignités quelconques , avec les autres punitions , que ordonne le droit contre les commetteurs de crime de lèse-majesté , sans préjudice des requêtes à nous faites par nosdits cousins complaignans pour leurs intérêts.
Ci donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers , les gens de notre parlement et à tous nos autres justiciers , que au regard des conclusions , des complaignans et de notre procureur , ils fassent et administrent justice aux parties... Donné à Paris, le a 5 * jour de décembre, l’an de grâce 1420, et de notre règne le quarante-unième, par le roi en son conseil. Millet.
16. Henri V, devenu héritier de la couronne de France, par un caprice aveugle de la
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1420 fortune déposait à son gré du pouvoir suprême, sans souffrir ni délais , ni observations.
J 1 avait établi son séjour dans le Louvre, une garnison formidable lui répondait de la fidélité de Paris ; le duc de Clarence commandait cette garnison en qualité de gouverneur de cette capitale j on s’était plaint des impositions arbitraires, c’était peu de chose auprès de celles dont le nouveau régent exigeait le paiement sous peine d’exécution militaire ; ces excès préparaient de loin le remède aux mautt de la France, ils étaient effrayans. Un froid, plus rigoureux que de coutume , augmentait la disette causée dans Paris par les déportemens auxquels se livraient les soldats dans les campagnes. Les détails de la misère publique, rapportés par les contemporains, excitent la compassion; les pauvres, réduits à brouter l’herbe, passaient leurs journées à la recherche de cette triste nourriture. Paris se dépleuplait, les uns cherchaient un refuge auprès de Charles, dauphin, les autres partout où ils pouvaient espérer du soulagcment;la capitale offrait l'aspect d’une vaste solitude, cet aspect lugubre se répétait dans plusieurs grandes villes.
Le dauphin , retiré au sud de la Loire, rassemblait ses partisans; les Anglais l’appelaient par dérision , le roi de Bourges. Déployant la qualité de régent , durant la maladie de sou
père, il avait transféré à Poitiers le parlement et l’université de Paris; ses ordres furent exécutés parunepartiedesmagistratsetdes docteurs- Il est impossible et inutile de déterminer, aujourd’hui , le degré de grandeur acquis par la France , en supposant la réunion de cette couronne à celle d’Angleterre ; la prospérité de la France eût évidemment détruit celle de l’Angleterre , mais tous les calculs sûr celte hypothèse portent à faux ; deux nations puissantes et rivales ne se sont jamais amalgamées pour former un seul empire-
Henri, ayant confié la garde du roi de France au comte d’Exester, se disposait à passer à Londres. Deux motifs nécessitaient ce voyage;, il voulait faire confirmer le traité de Troyes parles deux chambres du parlement, et de se procurer des subsides sans lesquels il lui était difficile d’achever la conquête de la France ; il passa par Rouen , nomma gouverneur de Normandie son frère le ducdeClarence, lui laissant dix mille hommes de ses meilleures troupes.
La fortunelui soumettait la partie de là Guienne, détachée de ce grand fief durant les règnes précédens; les Armagnacs , lesFoix, les AJ bret avaient signé une trêve avec ce prince en qualité de duc d'Aquitaine.
Catherine fut couronnée a Londres avec pompe, le parlement ratifia le traité de Troyes,
1421 le bill du subside souffrit des difficultés, cependant on accorda une partie des sommes demandées.
Sept mille Ecossais avaient été envoyés au secours du dauphin ; ce prince , ayant réuni à tes troupes un corps d’armée française, attaqua le duc de Clarence devant Angers : les Anglais furent entièrement défaits; le duc de Clarence périt dans le combat. Cet événement forçait Henri V à revenir précipitamment en France , il débarqua dans Calais à la tête de
quatre mille hommes d’armeset de viügt-quatre , mille archers; la mort, l'arrêtant au milieu de sa carrière , ne lui permit pas d’employer ces troupes.
1422 Ce monarque mourut, le 3 1 août, êgé de trente-quatre ans ; son corps déposé à Saint- Denys, fut porté à Westminster dans les tombeaux de ses ancêtres; sa veuve se remaria avec Oven-tudor, simple chevalier du pays de Galles. Henri laissait un fils au berceau, qui lui succéda sous la tutelle du duc de Bedfort.
Charles finit deux mois après son obscure carrière , il avait passé trente-ans dans des accès presque perpétuels de frénésie ou d’im- .bécillilé ; déplorable jouet des plus déplorables événemens , accablé d’iufirmités , abandonné de tout le monde, livré au pouvoir d’un prince étranger , il ne se trouva auprès de lui au-
clin de ses parens ou de ses amis, au moment 1422 où la tombe s’ouvrait devant lui. 11 mourut danslepaiais de Saint-Paul, d’une fièvre quarte; aucun des princes de son sang ne parut à ses funérailles : le duc de Bourgogne, expressément invité par le parlement, refusa de venir à Paris; il n’avait cependant pas osé se dispenser d’assister au convoi funèbre de Henri V.
Se voyant précédé par le duc de Bedfort, peut être éprouvait-il une secrète honte, d’assister à une cérémonie qui devait lui retracer l’avilissement de sa maison; les sujets de discorde, entre son père et le duc d'Orléans, n’existaient plus à son égard; il devait craindre d’être un jour privé du duché de Bourgogne, par le roi d'Angleterre affermi sur le trône de France.
Le convoi de Charles nous fournit le premier détail circonstancié de la pompe observée dans les obsèques solennelles des rois de France; le corps embaumé d’épices et d’herbes odoriférantes, ayant été exposé vingt-quatre heures à visage découvert , fut placé dans un cercueil de plomb et déposé dans la chapelle du palais de Saint-Paul ; il y demeura jusqu’au 9 novembre. Durant ces vingt jours, toutes les églises de Paris vinrent successivement célébrer la messe et les autres offices des trépassés en usage dans l’église catholique.
On porta le cercueil sur une litière à bras ,
a8a HIST. DE FR. W. PART. LIV. XV,
1422 couverte d’un tapis de drap d’or bordé de velours bleu semé de fleurs de lis ; sur ce tapis paraissait la représentation du roi revêtu d’une cotte royale et d’un manteau de drap d’or doublé d’hermine; ses chausses étaient de drap de soie azuré tissu de fleurs de lis, à ses mains des gants blancs. L’une tenait le sceptre, l’autre la main de justice; une couronne fermée ornait sa tête; les valets de porte, suivant Moustrelet, ou ceux d’écurie , suivant Juvénal-des- Ursins , portaient la litière 1 1).
Un dais de drap d’or était soutenu alternativement par les officiers municipaux et les plus notables bourgeois de Paris , les pre'sidcns au parlement en manteau vermeil soulevaient les quatre coins du tapis r les autres magistrats environnaient la litière; le clergé de Paris précédait le convoi, le prévôt de Paris, une verge à la main, marchait immédiatement devant le corps, entouré des chambellans »
des écuyers, des échansons , et des autres officiers du palais. Le duc de Bedfort, conducteur du deuil, suivait la litière royale, avec le chancelier, les gens du conseil et les maîtres des requêtes ; le corps fut porté dans la cathédrale
(i)Le marc d’argent valutdepuis cinqfrancshuit sous, jusqu’à huit francs; le marc d’or depuis soixante francs, dix sous , jusqu’à soixante dix-sept francs, cinq sous.
CHARLES-LE-BIEN- AIMÉ ( YII* ). aS 3
et placé sous une chapelle ardente au milieu du chœur ; l’église était illumine'e de plusieurs rangs de flambeaux jusqu’aux voûtes, une toile semée de fleurs de lis d’or entourait les colonnes.
Bedfort occupa la première place au chœur du côté de l’autel , du même côté , les chambellans et une partie des membres du parlement, ensuite l’évêque de Paris, dans la chaire épiscopale, à la tête des chanoines; de l’autre côté du chœur étaient placés le chancelier de France, le président du parlement et une partie des conseillers en chaperons fourrés ; à l’extrémité opposée siégeaient les prélats , abbés , université et chapitres : on célébra la messe.
Le convoi , dans le même ordre , prit le lendemain la route de Saint- Denjs ; la litière en sortant de Paris fut remise aux porteurs de se); leur charge les autorisait à porter le corps du roi défunt, depuis la porte de Paris, jusqu’à la prochaine croix de Saint-Denysoù les moines les remplaçaient; le cercueil après la messe fut porté dans le tombeau. L'évcque de Paris officia après avoir déclaré que c’était sans préjudice des droits del’abbajre; un héraut d’armes cria trois fois : Priez Dieu pour l’âme de trèsexcellenl prince, Charles, très-glorieux roi de France..
A l’instant , tous les serviteurs de Charles
a84- HIST. DE FR. I». PART. LIV. XV.
‘qz* tournèrent vers la terre leurs masses, verges , ou épées en signe de la cessation de leurs offices; le même héraut cria ensuite : Vive Henri de Lanças tre, roi de France et d’Angleterre. Le duc de Bedfort , rentrant dans Paris, fît porter devant lui une épée nue; aucun régent du royaume ne s’était encore attribué cette marque de souveraineté, le peuple murmura d’une telle nouveauté.
Charles mourut , le ao octobre , âgé de cinquante-quatre ans ; il eut de son mariage avec Isabeau de Bavière, Louis, Jean et Charles, successivement dauphins; Isabelle, femme de Bichard II et ensuitedu duc d’Orléans; Jeanne, duchesse de Bretagne; Michelle, duchesse de Bourgogne, et Catherine reine d’Angleterre. .
Cette mort fut suivie d'une espèce d’interrègne ; le parlement ordonna que les lettres de justice seraient dressées sansy faire mention du roi et scellées du sceau de la prévôté de Paris ; le duc de Bedfort envoya un ordre de place»
à la tête de ces lettres , le nom de Henri, roi de France et d’Angleterre; le parlement persista dans sa résolution, les choses demeurèrent en cet état durant vingt jours , la proclamation de Henri VI se fit alors.
17. Charles, auquel appartient le nom de Charles VIII , quoique tous nos historiens Je désignent sous le nom de Charles VII, résidait
• • — dans un château auprès du Puy en Vêlai; lors-
qu’il apprit la mort de son père, il fît déployer dans la chapelle du château, le grand étendard de France semé de fleurs de lis d’or ; les barons dont il était environné , le proclamèrent roi de France. Le nouveau roi prit la route de Poitiers , il y fut couronné; les princes de Glermont et d’Alençonassistèrentàcette cérémonie; le Languedoc, le Dauphiné, le Bourbonnais, le Berry, le Poitou , la Saintonge, la Touraine, l’Oléanais et une partie du Maine lui obéissaient, le reste de la France était neutre ou subjugué par les Anglais.
La partie du parlement , restée dans Paris , proscrivait de nouveau le légitime héritief du tr..ne; le duc de Bedfort avait assemblé daus la grande salle du palais , dix jours après les obsèques de Charles , les magistrats des cours souveraines , le prévôt de Paris , l’évêque et son clergé , l’université , les officiers municipaux et un petit nombre de bourgeois de Paris ; son chancelier déduisit, dans un long discours, les circonstances du traité de Troyes, le mariage delà princesse Catherine avec Henri V, duquel mariage était issu un beau-fils nommé Henri, roi de France et d’Angleterre: lequel devait être reconnu à l’exclusion de Charles, soi-disant dauphin , devenu indigne de toute dignité par l’horrible attentat commis en sa présence et de
386 HIST. DE FR. I r '. PART. LIV. XV.
1432 son commandement. II termina celte allocution , en sommant tous les assistans à prêter leur serment d’obéissance au prince parvenu au trône $ Bedfort ne se contenta pas de cet hommage, il força la ville de Paris d’envoyer une députation à Londres , chargée de renouveler ce serment de fidélité entre les mains d’un enfant au berceau.
Cet enfant, maître de Pâtis, voyait son autorité reconnue dans la Normandie, l’Ile-de- France, la Champagne, la Brie, la Picardie, le Ponthieu et la partie la plus considérable de l’Aquitaine. Il disposait , par son alliance avec le duc de Bourgogne, du duché et du comté de ce nom et des comtés de Flandre et d’Artois; le duc de Bretagne , sans se déclarer , remettait au temps et aux circonstances la décision de seS incertitudes. Laplupartdes princes du sang cantonnés dans leurs terres', tenaient la même ' • conduite.
1423-14-4 Charles, surnommé dans la suite le Victorieux , semblait devoir être écrasé , ses troupes durent successivement défaites à Crévant et à Verneuil; il lui restait peu dé ressources. La mésintelligence entre le duc de Bourgogne et les Anglais , lui en procura, dont il ne devait pas se flatter ; cet événement trop négligé par les historiens français, devint le salut de Charles plutôt que les exploits de Jeanne-d’Arc, trop
CHARLES-LE-YICTORIËUX. fYIII e ). 287
•exaltés parce qu’ils offraient des circonstances *4*3 -mh merveilleuses , dont les hommes sont si aisément frappés.
Lesducs de Bedfort etdeGlocesterne croyant plus avoir besoin du duc de Bourgogne, le négligèrent. 11 cherchait une occasion d’une rupture , elle ne tarda pas à Se présenter.
Guillaume, comte de Hainaut, n’avait pasd’enfans mâles. Sa succession consistant dans les comtés de Hainaut , de Hollande , de Zélande et de Frise, devait appartenir à sa fille unique.
Cette princesse avait épousé le second dauphin de France ; devenue veuve , et son père étant mort , le duc de Bourgogne l’avait forcée d’épouser le duc de Brabant, prince infirme de corps et d’esprit. Le duc de Brabant était neveu du duc de Bourgogne ; le duc de Bourgogne , prévoyant la stérilité de ce mariage , espérait de trouver une occasion de se faire déclarer héritier des deux époux , et de réunir sous son sceptre la plus grande partie de la Belgique et delà Batavie.
La fortune en ordonnait autrement. Jacqueline de Hainaut refusait obstinément de recevoir le duc de Brabant pour son époux ( 1 ). Réfugiée à Londres , elle fit casser son mariage, et épousa le duc de Glocester. Ce prince
,> (1) Ryzner, Acta public*.
1423-1424 se prépara sur le-champ à se mettre en possession des Etats de sa femme. En vain le duc de Bedfort l’engageait à remettre son expédition après' l’entière conquête de la France , le duc de Glocester rejetait des conseils traités par lui de pusillanimes. Il débarque à Calais avec cinq mille hommes d’armes.
Philippe, duc de Bourgogne , lié avec l’Angleterre parles traités conclus par son père, envoyait son armée vers la Loire. Il apprit que Glocester, au lieu de marcher vers Paris, entrait à main armée dans le Hainaut, et s’emparait de Mons où il avait conduit son épouse. Personnellement bravé 'par celte conduite , non seulement il envoie ses troupes contre Glocester , mais les deux ducs s’écrivirent des lettres offensantes, ils prirent même jour pour se battre un champ clos..
Le duc de Bedfort, au désespoir de ce contretemps , interposait en vain sa médiation , les deux rivaux lui opposaient la même inflexibilité. Cependant des raisons impérieuses forcèrent Glocester de repasser en Angleterre. Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne , se rendit maître du Hainaut., et enferma Jacqueline dans le château de Gand. Glocester perdit à la fois son épouse et sa riche dot. Phi- Jippe-le-Bon se fit reconnaître héritier des Etats du duc Guillaume de Hainaut, Le duc de
CIIARLES-LE-VICTORIEUX (Vil*). 2 8g Bedfort paraissait le favoriser. Ces dénionstrations fallacieuses n’en imposaient pas au conseil de Bourgogne. On ne pouvait se dissimuler que les Anglais réclameraient tôt ou tard celte belle succession. Le duc prêta l’oreille à des projets de réconciliation avec Je roi Charles.
*8. On s’adressa au duc de Bretagne. Ce prince dont la femme était une sœur du roi Charles, n’avaitde son mariage qu’un fils d’une santé faible et deux filles. Il gardait la neutralité. Son frère Anus , comte de Richemout, célèbre par ses talens militaires, avait porte' les armes en faveur des Anglais. Il cachait peu son mécontentement de ce que le régent Bedfort lui refusait le commandement général des ai niées anglaises. Le conseil du roi Charles , mettant à profit cette circonstance , lui offre lepée de connétable de France. Richemont se considérait comme héritier présomptif du duché de Bretagne. Si son neveu venait à mourir , la dignité de connétable de France lui donnait une grande autorité ; non seulement il 1 accepta , mais il détermina son frère à se déclarer en faveur du roi Charles. Un traité d’alliance entre la cour de Poitiers et celle de IN antes fut conclu , à condition que le duc de Bourgogne y donnerait son consentement. Le nouveau connétable se chargeait de cette né«o- TomeV. - *
arjo fflST. DE FR. I«. PART. LIY. XV.
1^3-1494 dation. La première condition, exigée parle duc de Bourgogne , fut que le roi Charles chasserait de sa cour les auteurs du meurtre commis sur le pont de Montereau.
Cette accusation regardait particulièrement Tanegui Duchâtel. Il eut la grandeur d’âme de demander son congé , et l’obtint par ses . instances réitérées , presque tout le conseil fut obligé de s’exiler; le connétable de Richemont exécutait à Poitiers les volontés du duc de Bourgogne avec une rigide inflexibilité.
Son autorité ressemblait au despotisme , mais il procurait au roi une armée nombreuse ; le duc de Bretagne vint lui rendre hommage dans Saumur.
,495-1428 Des troubles élevés à Londres avaient conduit le régent Bedfort en Angleterre. Il revint en France en 1428, avec l’élite delà gendarmerie britannique, se flattant d’achever de soumettre la France. Il employait tous les moyens d’assurer cet immense et impossible succès. Une assemblée des notables fut convoquée dans Paris. Son chancelier demandait, pour les frais de la guerre, tous les biens, renies , ou héritages acquis par les églises depuis quarante ans. Il éprouva une résistance invincible.
Depuis que les ducs de Bourgogne et de Bretagne changeaient de parti, les affaires des
Anglais déclinaient. Le duc de Bourgogne 1425- 1423 n’avait point conclu de traité public avec le roi Charles; le duc de Bretagne, craignant l’envahissement de ses Etals par les Angfais , feignait de renoncer à son alliance avec ce monarque. Cependant les barons de Bretagne et de Bourgogne combattaient sous ses drapeaux ; la connivence des deux cours ne de- ~ vait laisser au régent Bedfort , aucune espérance raisonnable de ranger la France sous les lois de l’Angleterre.
On comptait vingt-mille combattans dans 1428 l’armée amenée par lui en France , ils furent employés à faire le siège d’Orléans. On peut juger de la déplorable extrémité dans laquelle se trouvait Je roi Charles , par la nécessité où il fut de porter dans les pays de son obéissance, le prix du marc d’argent jusqu’à quatre-vingts francs .
Une partie de l’armée anglaise arriva dans les environs d’Orléans le 8 octobre. Le gouverneur repoussa les premières attaques des ennemis. Ils se retirèrent à Meun. Traversant ensuite la Loire et ayant brûlé Cléry, leur avant-garde se présenta de nouveau devant Orléans du côté de la Sologne, le 13 du même mois. La tête dupont était défendue par une forteresse nommée les Tourrelles. Par ce retranchement les Anglais conuuencèrcutleurs
3rj 2 HIST. DE FR. I». PART. LIT. XV.
1428 attaques. Ce fort fut emporté. Les assiégés rompant dçux arches du pont élevèrent un second fort sur Je pont même.
Charles rassemblait son armée aux environs de Bourges. Les provinces de son parti lui avaient accordé un subside extraordinaire.
Un héros né pour le salut de la France , le batard d’Orléans, célèbresous le nom de comte de Dunois , était entré dans la place assiégée avec cinq ou six cents lances au mois d’octobre. Le comte de Salisbéri commandait les Anglais; son expérience ne lui permettait pas de se flatter de réduire avant l’hiver une place bien fortifiée et bien défendue. Prévoyant la longueur du siège , il entoura la place par une enceinte de forts placés de distance en distance, et dont l'artillerie devait rendre difficile l’entrée des renforts et des convois de vivres. Ce général fut tué d’un boulet de Canon. Les anglais perdaient en lui un de leurs plus grands capitaines. Le comte, de Suffolck et le lord Poolk, son frère, restèrent chargés do la conduite du siège.
Six grandes forteresses , bâties en face des principales avenues d’Orléans , communiquaient les unes avec les autres, par soixante redoutes construites dans les intervalles. On ne pouvait entrer dans la ville sans passer sous l’artillerie des forts. Plus d’une fois la
CH ARLES-LE- VICTOR IEU X ( VIII' ). 293 Hire, XaintraiJIes et les autres généraux français forcèrent les quartiers ennemis et introduisirent des vivres et des munitions. La rigueur de la saison n'interrompait pas les opérations hostiles. A peine les deux partis accordèrent une suspension d'armes le jour de Noël.
La ville, fatiguée par un long siège , en redoutait l’issue. Sa perle livrait aux Anglais le Blaisois, la Touraine et le Poitou. La plupart des villes de ces provinces mal fortifiées , n’étaient pas en état d’opposer une longue résistance. On proposait au roi Charles de se retirer en Dauphiné; les remontrances de la reine Marie d’Anjou le détournèrent de cette lâche résolution. La belle Agnès Sorel contribua au parti pris par le roi dans cette occasion.
Les habitans d’Orléans, réduits aux dernières extrémités, offraient de mettre leur ville en séquestredans les mains du duede Bourgogne. Ce fut le sujet d’une négociation. Le roi Charles donnait les mains à cet arrangement. Le duc de Bedfort regardait Philippe-le Bon comme son ennemi. La ville d’Orléansdàns ses mains lui paraissait être dans celles du roi Charles. 11 répondi t, au rapport deMonstrelet : Je serais bien courroucé d’avoir battu les buissons , et que les auires eussent les oiseaux. Orléaus se soumettrai mes lois, ou je l’y forcerai par
1429 les armes. Les assiégés résolurent de s’ensevelir sous les ruines de leur patrie.
ig. Alors parut dans l’armée française Jeanne d’Arc , surnommée la Pucelle d’Orléans. Mézeray conte que le prince de la mi- ' lice céleste lui apparut , qu’elle fît des prédictions fidèlement accomplies; ces fables ne sauraient être répétées aujourd’hui. Jeanne „ d’Arc était une servante d’hôtellerie à Vaucouleurs , robuste , montant chevaux à poil , et faisant autres appertises que jeunes filles n’ont point accoutumé de faire.
Suivant Paul Jove, le courage des Français fut ranimé par cette fille guerrière; ni lui , ni Paul Emile , ni Polydore Virgile , ni Philippe de Bergame, ni Papire Masson, ne la disent envoyée de Dieu. Les capitaines de Charles crurent pouvoir employer le merveilleux , à rendre le courage aux soldats et aux peuples , voilà tout le miracle. Les particularités du procès de- cette guerrière aussi infortunée que célèbre, prouvent la bonne foi avec laquelle elle croyait à sa mission surnaturelle.
Me demanderait-on aujourd’hui comment elle avait été trompée? mille moyens s’offraient dans ce siècle d’abuser de la crédulité d’une fille ignorante. S’il était possible de mêler avec un des événemens les plus graves denotre
CHARLES-LE-VICTORIEUX ( VIII- ). ag5
histoire , le langage de la plaisanterie , tout le monde a lu, dans les contes de la Fontaine, comment un moine impudique abusa d’ane jeune fille , persuadant à sa mère que le ciel la destinait à devenir l’aieule d’un pape. Des stratagèmes absurdes dans le dix-neuvième siècle, étaient des machines assorties au temps où Jeanne d’Arc vivait; l’histoire fait mention de plusieurs artifices semblables. La forme de cet ouvrage ne me permet pas de les rapporter.
Jeau-le-Clerc écarte àla fois de cet événement la fraude et le merveilleux. Une jeune fille se présente ; elle se croit inspirée ; on profite dé l’impression de son enthousiasme , sans rien donner au hasard ; les généraux qui la conduisent ont l’air de lui obéir ; son audace se communique à toute l’armée.
Jeanne d’Arc naquit, en 1 4 1 2, à Domrémy près de Vaucouleurs. Elle avait été nourrie dès son enfance dans la haine du nom anglais ; elle crut s’être entretenue durant son sommeil avec saint Michel, sainte-Catherine et sainte Marguerite, avoir reçu la mission de chasser les Anglais des environs d’Orléans , et de faire sacrer le roi Charles dans Rheims. Présentée au baron de Baudricourt dont le château se trouvait dans le voisinage , elle lui dit : Les Français viennent d’être battus devant
1429 Orléans. Dieu me destine à réparer celte dé- * faite. Donnez-moi des armes et je cours remplir. ma destination. Baudricourt la fit armer de toutes, pièces , et chargea deux hommes d’armes de la suivre. Va, lui dit Baudricourt en prenant congé d’elle , et arrive ce qui pourra. Jeanne se trouvait dans les derniers jours de février à Chinon auprès du roi. C'était le temps où ce prince indécis succombait sous Je poids de l’infortune. Cette apparition électrise les esprits. Des conseillers au parlement et des docteurs en théologie , proclament la mission divine de cette jeune guerrière , soit, comme dit Voltaire , qu’elle les trompât , ou qu’ils fussent assez habiles pour entrer dans cet artifice. Toute 1 ’arinée crut à l’inspiration de Jeanne. ; ; •
Cette guerrière eut des écuyers, des pages, un intendant , un chapelain , et touteJa suite d’un général. Le roi lui fit présent d’une riche armure j on allait lui ceindre une épée, elle ordonna de chercher dans l’église de Sainte- Catherine de Ficrbois , une épée placée parmi les ornemens d'un tombeau élevé derrière le grand autel; avec cette épée , ajouta-t-elle, je dois combattre et vaincre les Anglais. Cette arme lui fut apportée. Vêtue en homme !»
parfaitement armée , montée sur un excellent coursier , et dirigée par d'habiles capitaines
CIIARLES-LE-VICTORIETJX (VIII«). 397
qui semblaient lui obéir, Jeanne d’Arc réussit à jeter dans Orléans les plus importans secours. Elle parle aux soldats au nom de Dieu, elle leur communique cet enthousiasme partagé naturellement par tous les hommes ^lorsqu’ils croyent voir la dignité se déclarer en letfr faveur. Les boulevards élevés par les Anglais autour de la ville assiégée sont successivement enlevés. La réputation de la Pucelle frappait les Anglais d’une terreur incompréhensible. La magnanimité de cette héroïne était relevée par une répugnance invincible à verser le sang humain , on ne trouve aucune preuve qu’elle eût jamais donné la mort à un ennemi. Une épée était pour elle une atme inutile. ’ . . ’• .
Dans les difleçeiip combats v ,elle se présentait la première, spn étendard à la main* avec le sang frqid et l’intrépidité du guerrier le plus accoutumé aux expéditions militaires, Oq lui demanda plusie^s, fois pourquoi, elle portait tpujours sa bannière dans les. batailles » aq lieu de combattre avec la lance ou l'épée , elle répondit : Je ne veux tuer personne.
Le seul fort des Touçreües restait aux Anglais. Jeanne d’Arc monte à l’assaut : cinq cents hommes d'armes défendaient ,ce poste. La guerrière, blessée àla gorge, fut, contrainte de sc retirer pour mettre un appareil àis^btassprcf
ag8 HIST. DE FR. I™. PART. LIV. XV.
1429 Les soldats découragés songeaient à la retraite; Jeanne revint brusquement , court au pied du fort, y place son étendard. Sa vue ranime l’espérance ; son intrépidité passe dans tous les cœurs. Les Anglais abandonnent le fort, et fuient dans les campagnes. Ce jour même Jeanne entra dans Orléans par le pont, comme elle l’avait assuré au commencement de l’attaque.
Ces exploits ressemblent à ceux des temps héroïques. On n’y croirait pas s’ils n’étaient attestés par les historiens anglais , comme par les historiens français. Le duc de Bedf'ort s’exprimait en ces termes dans une lettre adressée au roi son neveu : Toutes choses prospéraient ici en votre faveur , elles viennent de changer de face durant le siège d’Orleans. Vos troupes ont reçu un rude échec , on l’attribue en général à l’aveugle conliance donnée par les ennemis , à une femme née du limon de l’enfer et disciple de Satan ; on la homme la Pucelle ; elle s’est servie d’enchantemens et de sortilèges , non seulement vous avez perdu une grande quantité de vos meilleurs soldats, mais les autres paraissent découragés.
Chassés de tous leurs postes autour d’Orléans , les Anglais s’étaient retirés du; côté de la Beauce; les Français inférieurs en nombre.
les attaquent sans balancer. A la vue de Jeanne 1429 d’Arc , la bravoure des Anglais semblait les avoir abandonnés. Ils s’éloignent précipitamment. Les uns prennent la route de Jargeau, les autres celle de Me un, abandonnant leurs bagages , leurs malades , leurs vivres , leur artillerie. Monstrelet fait monter à sept mille combattans , la perte des Anglais au siège d’Orléans j la ville fut délivrée le 8 mai. La mémoire de cet événement y est encore célébrée tous les ans à pareil jour. On prononce dans la cathédrale l’éloge de la libératrice.
Jeanne d’Arc presse le roi d’aller se faire sacrer à Rheims. Il fallait traverser environ soixante lieués de pays où commandaient les Anglais. On manquait d’argent et de vivres , il ne restait aucine 1 ressource si on échouait. L’autorité de Jeanne d’Arc entraîne les esprits les plus irrésolus , des troupes venaient dë toute part, et se croyaient invincibles sous la conduite d’une güerrière protégée du ciel. Les Anglais sont défaits à Palai , malgré les talens du général Talbot , qui fut fait prisonnier ; Auxerre, Troy es, Chàlons se rendent au roi sans résistance. Rheims chasse la garnison anglaise.
Charles entra dans Rheims le 17 juillet.
On s’occupa le jour même des préparatifs du sacre. Les Anglais occupaient Saint Denys.
On ne put faire usage , dans cette cérémonie,
'4 2 9 de la main de justice , du sceptre, et des autres ornemens royaux conservés dans le trésor de cette abbaye. Les fonctions des pairs laïques furent remplies par le duc d’Alençon , le comte de Clermont, le comte de Vendôme, et par trois grands barons. L’archevêque de Bheims , les évcques de Châlons , d’Orléans , de Sens , et deux autres prélats , représentèrent les pairs ecclésiastiques. Jeanne d’Arc assista au sacre en habit de guerre portant son étendard à peu de distance du roi.
Après la cérémonie, cette héroïne se jetn aux genoux du monarque. Elle le supplia de permettre sa retraite , les deux points essentiels de sa mission étant heureusement accomplis. Ce prince, témoin de la confiance inspirée par sa préspnce^qe voulait pas se priver de cet avantage , ses vives instances la déterminèrent à rester dans l'armée. Depuis ce moment, elle s’abstint d'opposer son avisa ceux des chefs , se contentaqt dans la suite de partager les plus dangereuses expéditions , .et de s’exposer la première. Ellesemblait, dan^ cette conduite , vouloir diminuer la jalousie
excitee par ses grandes actions, j .
ao: Après le .sacre , l’armée de Charles s’approcha de Paris. Laon et la plupart des villes voisines , chassant les garnisons anglaises , se rangeaient sous l’obéissance du
monarque français. Soissons, Crespi, Provins 14*9 et beaucoup d’autres places de la Champagne et de la Brie reçurent le roi dans leurs murs.
Le voyage de Rheims dans l’Ile-de-France , ressemblait à une marche triomphante.
Le duc d’Alençon et les autres généraux français avaient semé dans Paris des écrits , dans lesquels on exhortait les habitans de cette capitale , à reconnaître leur roi légitime. Les Anglais voulant effacer les impressions produites par ces lettres , répandaient le bruit que Charles, irrité contre les Parisiens depuis l'émeute populaire dont l'effet l'avait forcé de sortir de leur ville , peudant le massacre des Armagnacs , avait promis à ses troupes le pillage de la ville ; son dessein, disait-on confîdemmeut, était delà détruire, et de transférer * le siège de la monarchie dans Tours ou dans Orléans.
Charles se reposait dans Compïègne, incertain s’il ^marcherait vers Paris , ou s’il entrerait en Picardie. Saint-Quentin , Corbie , Amiens , Abbeville , attendaient la présence de l'armée pour se déclarer en faveur du roi, il fut détourné de prendre ce parti par la crainte d’inspirer de l'inquiétude au duc de Bourgogne. Ce prince favorisait secrètement l’armée française , et on ne cessait de négocier avec lui. Le roi vint dans les environs de
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1439 Paris. Saint-Denys lui ouvrit ses portes. Les troupes royales campèrent à Montmartre j l’espoir d’exciter dans Paris un mouvement en sa faveur le détermina à donner un assaut aux murailles. Cette expédition s’exécuta le 8 septembre , fête de la nativité de la Vierge. Les juges de Jeanne d’ Arc lui firent un crime, • dans la suite , d’avoir en portant les armes violé la solennité de celte fête.
L’armée était commandée par le duc d’Alençon , le comte de Clermont et le baron de Montmorency. On s’avance vers la porte Saint- Denys. C’était une fausse attaque. Un fort détachement se portait contre uti retranchement construit sur la hauteur nommée aujourd’hui la Butte des Moulins , le retranche- .rnent fut emporté ; mais aucun mouvement ne s’étant opéré en faveur du roi , il fallut se retirer. Jeanne d’Arc, accoutumée à des succès non interrompus , refusait de rentrer dans le camp. Maltresse du retranchement extérieur ,*elle voulait combler le fossé avec des fascines , et pénétrer dans Paris par-dessus le rempart. Les soldats soutenus par son courage , la secondaient vaillamment. Un trait d’arbalète vint lui percer la cuisse ; obligée de se coucher derrière le revers d’une petiteénunence, elle y resta toute la journée. Le duc . d’Alençon vint lui même, à l’entrée de la nuit.
CHARLES-LE-VICTORIEUX ( VIII* ). 3 o 5
la forcer de se laisser porter dans Saint-Denys, 14*9 suivi d'un petit nombre de braves qui n’avaient pas voulu l’abandonner.
Malgré sa simplicité , Jeanne d’Arc ne pouvait douter que ses suècès prodigieux ne lui eussent attiré des envieux redoutables , le danger évident auquel on l’avait laissée exposée plusieurs heures sous les murs de Paris , devait lui ouvrir les yeux. Elle sollicita par de nouvelles instances, la permission de quitter l’armée. Décidée à ne plus porter les armes , son équipage guerrier fut offert par elle aux moines de Saint-Denys; ils en érigèrent un trophée suspendu à la voûte dans le chœur de leur église.
Il n’est pas permis aux hommes d’éviter leur destinée. Le roi persista à retenir cette guerrière sous ses drapeaux.
Bedfort, témoin de l’empressement avec lequel les villes embrassaient les intérêts du roi Charles , depuis son couronnement dans Rheims, engageait son neveu, âgé de huit ans , à venir recevoir en France l’onction royale.
Le duc de Bourgogne négociait alors publiquement avec Charles dans Saint-Denys. On convint d'abord d’une trêve pour les provinces de Picardie, d’Artois, de Champagne, de Bourgogne et pour les environs de Paris.
Bedfort , se reprochant d’avoir donné au duc
5o4 HIST. DE FR. I«. PART. LIV. XV.
1429 Philippe-le-Bon des sujets de mécontentement, venait de le déclarer lieutenant général du royaume et gouverneur de Paris. Dans celte occasion, ce prince institua l’ordre de laïoison • d’Or.
Cette trêve n’empêchait pas Charles de soumettre le reste des places appartenantes aux Anglais , entre la Loire et la Dordogne. Ce prince, s’avançant vers Rheims, avait laissé dans ces provinces une partie de ses armées.
Jeanne, ne pouvant obtenir son congé, combattait avec un abandon ressemblant au désespoir. On eùtdit qu’inspirée par un secret pressentiment , elle bornait ses espérances à rn'ou- 1 ir glorieusement les armes à la main : la prise de Saint-Pierre - le - Moutier fut due à son courage. Les assiégeans avaient abandonné les attaques. Jeanne protesta de mourir à son poste sans reculer d’un pas ; celte intrépidité frappant les troupes d’admiration , elles revinrent à la charge : la ville fut emportée.
Charles , redevable de ses succès à cette illustre guerrière, mande ses parens. Ils furent anoblrs par lettres patentes enregistrées à la chambre dés comptes séante dans Bourges ; pour la Pucelle, ses héroïques travaux l’anoblissaient assez. Cherchant à rendre tous ses jours utiles à sa patrie , on la voyait se précipiter tête baissée dans les entreprises les plus
CHARLES-LE-VICT 0 R 1 EUX (YIII«). 3 o 5
périlleuses, A la tête de trois cents hommes , 1430
elle attaque un chef de malendrins redoutables par ses brigandages , et le lait prisonnier. 11 fut pendu peu de jours après à Lagni, malgré les elForts de Jeanne d’Arc pour lui sauver la vie. Les généraux lui reprochèrent i’inte'rèt qu’elle prenait à un homme digne du dernier supplice par une infinité d« violences •commises contre les lois de la guerre. Cette exécution, faite contre le vœu decette guerrière, forma dans la suite un chef d’accusation contre elle.
Après cette expédition , Jeanne d’Arc s’était enfermée dans Compiègne ; la charge de lieutenant général du royaume accordée au duc Philippe-le-Bon, le forçait de paraître s’intéresser aux succès des Anglais j la trêve conclue avec le roi Charles était expirée j les contemporains ne nous expliquent pas par quelles causes on ne l’avait pas renouvelée. Les Anglais ayant fait le siège de Compiègne , une division de troupes bourguignones se réunit à leur armée. Philippe-le-Bon mettait sans doute peu d’importance, à ce siège , puisque la place ne fut pas prise. Il devint à jamais funeste pour avoir été le terme des exploits de •Jeanne d’ArCi > i. .
Cette guerrière avait fait une sortie à la tête de six cents hommes. .Les ennemis combat- TomeV . .'.v.-W.-t-w.-,;. .... 3 a
3o6 HIST. DE FR. I". PART. LIV . XV .
i43i tirent d’abord en désordre ; ayant reçu de prompts renforts , les Français furent obligés de se retirer. Jeanne d’Arc , placée à 1 arrieregarde, s’arrêtait de temps en temps, et faisait volte-face ; son aspect imprimait la terreur , donnait le temps aux troupes de rentrer dans Compïègne. Les derniers rangs ayant passé la barrière , la herse fut tout à coup baissée. Jeanne se trouvait encore dehors avec peu de soldats , elle fut faite prisonnière. Le prince
* noir eût respecté et honore son courage. Bedfort crut nécessaire de le flétrir. 11 se flattait vainement , par cette conduite déloyale , de
changer le sort de la guerre.
Jeanne d’Arc fut amenée dans le château de Jean de Luxembourg , comte de Ligni. Il la livra aux Anglais pour la somme de dix mille francs. La prise de cette guerrière fut bientôt connue à Paris. Frère Martin , vicaire-général de l’inquisition dans celte ville , réclame la prisonnière comme véhémentement soupçonnée de plusieurs crimes , sentant hérésies et sortilèges , crimes qui ne pouvaient se dissimuler ni passer sans bonne et convenable réparation. Suppliant très- humblement le duo
de Bedfort et le comté de Ligni , et leur enjoignant , du droit de son office , d envoyer le phitôt faire se po'urrait , ■ ladite Jeanne , -pour procéder par-devant lui contre leprocit reur de la sainte inquisition. ...
Jeanne d’Àrc avail etc faite prisonnière le i 43 o 24 mai , celte lettre est datée du 27. Un empressement si marqué annonçait évidemment le sort réserve à cette fille infortunée.
Une nouvelle requête contre Jeanne fut présentée au duc de Bedfort par l’université de Paris. Les docteurs accusaient celte guerrière d’hérésie et de magie ; « Ou l'université , dit Voltaire à ce sujet , pensait ce que le x’égent Bedfort voulait qu’on crût ; ou, si elle ne le pensait pas , elle commettait une lâcheté détestable ».
Assurément , les docteurs de l’université de Paris se couvraient d’infamie ; mais, plusieurs années auparavant , le roi Charles avait transféré dans Poitiers l'université et le parlement.
Les magistrats et les docteurs attachés à la monarchie française , résidaient dans cette ville. Ceux qui pestaient à Paris obéissaient aux impulsions des Anglais.
Vous (1) avez employé votre noble puissance , mandaient les docteurs au comte de Ligni , à appréhender icelle femme qui se dit la Pucelle, au moyen de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé , la foi excessivement blessée , et l’Eglise trop fort dés-
(1) Procès manuscr. de la Pucelle, bibliot. roy.Monstrelet, tome II.
5o8 'HIST. DE FR. I". PART. LTV. XV.
nj3o honorée; car, par son occasion , idolâtrie, erreurs , mauvaise doctrine se sont ensuivies en ce royaume; mais peu de chose serait avoir fait cette prinse , si ne s’ensuivait ce qu’il appartient pour satisfaire l’offense par icelle femme perpétrée contre notre doux créateur, sa foi et sa sainte Eglise.... Et si serait intolérable offense contre la majesté divine , s’il arrivait qu’icelle femme fût délivrée.
Ces deux requêtes, trop diffuses pour être transcrites ici en entier, se trouvent dans le procès criminel de Jeanne d’Arc , dont l'original existe dans la bibliothèque de Paris. L’inquisiteur Martin et les docteurs de l’université suppliaient le régent de faire traduire Jeanne d’Arc dans les prisons de l'évêque de Beauvais, son juge , attendu qu’elle avait été prise dans son diocèse.
Cet évêque de Beauvais , nommé Couchon , devenu méprisable par la dépravation de ses moeurs , avait été chassé par les diocésains de sa résidence. On l’appelait communément , 1,’indigne homme, l’indigne Français, l’indigne évêque. Il traînait son ignominie à la suite du duc de Bedfort. On voulait faire juger Jeanne d’Arc par ce prélat , en supposant qu’elle avait été faite prisonnière dans les enclaves de sa cathédrale. C’était une fausseté , l’endroit où cette guerrière était tombée dans les mains des
troupes bourguignoncs , au-delà du pont de Compiègne , se trouvait dans le territoire de l’évêché de Noyon. L’exécrable Couchon s’adressa à l’université , à l’inquisition , au dud de Bedfort , et au roi d’Angleterre x sa proie lui fut livrée.
Jeanne se voyait étroitement resserrée dans le temps où l’iniquité ourdissait la trame de sa perte. On l’enferma d’abord dans le château de Beaulieu , ensuite dans celui de Beaurevoir.
Prévoyant une partie de son malbeur , elle résolut de se mettre en liberté. Saisissant un moment favorable , elle se précipita d’une des fenêtres du château. Blessée dans sa chute de manière à ne pouvoir se relever x ses gardes accoururent , et peu après on la transféra au château du Crotoi... L!évêque Couchon avait sommé le comte de Lîgnî de remettre là prisonnière en son pouvoir. Lecomte, persuadé que le roi Charles payerait au plus haut prix la rançon de cette prisonnière ne paraissait pas disposé à satisfaire l’évêque de Beauvais. Charles , retenu au sud de la Loire t oubliait l’instrument auquel il devait, sa fortune. Bedfort offrit six mille francs. Ses offres furent portés successivement à dix mille. C’était la somme donne'e par Edouard III ,dans Bordeaux, aux gascons qui avaient fait prisonnier le roi Jean.
En vain la comtesse de Ligni embrassa les.
i43o genoux de son mari , le conjurant par les motifs les plus pressans de l’honneur et de l’humanité , de ne pas livrer à une mort certaine une captive intéressante par ses actions guerrières , et dont il devait être le protecteur en vertu des lois militaires. Jeanne fut livrée à un détachement de troupes anglaises ; on la conduisit à Rouen où , suivant les lettres publiées au nom du roi d’Angleterre , son procès devait s’instruire. L’archevêché de cette ville vaquait alors. Le chapitre cathédral prêta territoire à l’évêque de Beauvais , c’est-à-dire , lui permit d’exercer les fonctions de juge dans Rouen. Jeanne fut enfermée au couvent des Dominicains.
21 . Plusieurs prêtres , redoutant l’infamie d’être compris au nombre des juges de Jeanne, prirent la fuite , on les remplaça par d’autres moins scrupuleux. L’instruction de cette procédure remplit seize séances. La première se tint le 2 1 février i43r. Le procès-verbal de ces séances offrirait aux lecteurs un tissu dégoûtant de minuties fastidieuses , d’interrogations ab- « surdes, de procédés barbares. Je me bornerai à un extrait de la procédure (i). Jeanne, sommée de prêter serment et de promettre vérité sur toutes les questions qui lui seraient
(i) Procès manuscr. de la Fucelle.
faites , refusa ce serment. Vous pourriez , répondit-elle , me demander des choses que je ne pourrais révéler sans parjure. Elle persista sur cette réserve jusqu’au terme de sa vie.
L evêque de Beauvais lui ordonna de réciter l’oraison dominicale , elle la prononça à haute voix , priant l’évêque de l’entendre en confession. Son dessein pouvait être d’exclure par ce moyen du nombre de ses juges ce prélat don^lle connaissait le servile dévouement aux Anglais. On lui défendit de songer à s’évader. Si je recouvrais ma liberté , répondit elle , on ne pourrait m’accuser d’avoir violé ma parole, je ne vous ai pas donné ma foi , et vous n’en avez pas besoin.
Jeanne était chargée de fers auxquels, durant les nuits, ou attachait une chaîne qui la liait aux murs de sa prison. Plusieurs fois elle demanda vainement un adoucissement à cet égard , ses impitoyables juges jouissaient de l’affreux plaisir d’ajouter , à la mort qu’ils lui préparaient , des souffrances perpétuelles. On l’interrogea sur ses révélations , elle répondit : C’est un secret entre Dieu et moi , ce secret ne sera jamais violé. On lui demanda si le roi Charles avait aussi des visions $ vous n’oseriez le lui demander , répondit-elle fièremept.
Plusieurs fois on voulut savoir d’elle si sa conscience ne lui reprochait pas , comme un
5 1 a BIST. DE FR. I«. PART. LIY. XV.
1451 crime, d’avoir douné l’assaut aux murs de Paris un jour de fête. Elle répondit : Il est juste de respecter les fêtes , mais la guerre se conduit par d’autres lois , et si j’ai commis une faute , j’en ai demandé ou j’en demanderai l’absolution à un confesseur.
Dans la troisième séance, elle fit sentir à l’évêque de Beauvais qu’elle n’attendait de lui aucune justice : Vous vous êtes constitué mon juge, mais c’est un rude fardeau doq| vos épaules sont chargées : il vous écrasera tôt ou tard. i Elle répéta plusieurs fois cet avertissement. L’évêque en fut probablement frappé.
On verra par la suite que, dans des entretiens particuliers, il lui laissa entrevoir une issue de son procès dont elle ne serait pas mécontente.
Les juges , lui faisant diverses questions au sujet du siège d’Orléans , lui demandèrent si les saints , dans leurs fréquens entretiens , lui avaient annoncé la descente des Anglais en France. Elle répondit : J’étais au berceau lorsque Henri V aborda sur les côtes de France.
Jeanne était donc âgée de dix-huit ans, tout nu plus, et non de vingt-sept, comme on le dit communément; et , comme l’a répété Voltaire, Henri V prit terre en France en 141$ : seize ans s’étaient écoulés jusqu’alors.
Dans la cinquième séance , elle dit en coa-
■Versation, que, très-probablement les Anglais 1 A , ‘ ne tarderaient pas d’être totalement chassés de France ; cette assertion conduisit un des juges à lui demander, si, dans son enfance, elle avait eu désir de combattre les Anglais. J’ai toujours souhaité de voir la France sous les lois du fils de nos rois.
Les mêmes interrogations furent renouvelées dans la sixième séance tenue le 3 mai.
Elle fit les mêmes réponses.
Cette guerrière , persuadée que tous ses compagnons d’armes devaient s’intéresser à son sort , laissait de temps à autre entrevoir sou espérance d’être délivrée. Dans une de ces occasions, un des juges lui demanda si les esprits célestes lui avaient promis de la tirer des prisons de l’inquisition. Elle répondit avec fermeté : Cette question ne touche pas mon procès ; exigez-vous que je parle contre moi ? Couchon lui parla d’un enfant de Lagny , ressuscité par elle. On attendait son aveu, dans le désir de l’accuser d’avoir eu des relations avec les esprits infernaux. Cet enfant était cru mort , répondit - elle sans s’étonner ; on le porta à l’église :* ayant donné quetques signes de vie , le curé lui administra le baptême. Si ce fait tient du prodige, il est dû à Dieu seul.
Un autre juge voulut savoir si elle changeait
1431 souvent d’étendard, si elle les faisait bénir, pourquoi elle y avait fait broder les noms de Jésus et de Marie, si elle se persuadait, et si elle avait voulu persuader aux autres , que son étendard portait bonheur dans les batailles. Quand mon étendard était brisé je le renouvelais. Je ne l’ai jamais fait bénir avec des cérémonies ou des prières particulières. J’avais appris des prêtres de graver les noms de Jésus et de sa mère, non seulement sur mon étendard , mais au commencement de toutes les lettres que j’écrivais. A l’égard de la fortune attribuée à ma bannière , je disais pour toute assurance aux soldats :
Entres? hardiment au milieu des Anglais , et j’y entrais moi-même. Je ne dois pas oublier une superbe répartie. Pourquoi , lui demandait l’évêque de Beauvais, à la cérémonie du couronnement de Charles, avez vous tenu votre étendard levé près de la personne du roi? Ayant partagé les travaux et les dangers, j’avais droit de partager l’honneur de la victoire.
Les juges ^ déconcertés par la modestie, la naïveté et la noblesse des réponses de l’accusée , eurent recours à l’infâme expédient d’altérer les réponses. Guillaume Manchon , un des deux greffiers chargés de minuter celte procédure, attesta juridiquement dans la suite.
CIIARLES-LE-VICTORIF.UX ( VIII' ). 3 1 5
qu’il s’était refusé à cette indigne manœuvre , malgré les instances de l’évêque de Beauvais. Son confrère fut plus complaisant.
Couchon ne pouvait atteindre à son but par cet artifice. Jeanne s’était toujours abstenue de convenir formellement de ses révélations. On devait s’attendre , qu’à la lecture de ses réponses , elle réclamerait contre la falcification. Il fallut chercher un autre moyen d’obtenir un aveu de sa part. On chargea un prêtre, nommé Loiseleur , de gagner la confiance de Jeanne d’Arc dans sa prison, en feignant de plaindre ses infortunes. Abusée par ce perfide, elle s’ouvrit à lui sous le sceau de la confession sacramentelle. Deux hommes , caches derrière une fenêtre et couverts par une serge , écrivirent sa confession. Cependant ces lâches artifices ne prouvaient pas le crime d'hérésie dont on l’accusait. L’évêque fut soupçonné d’avoir voulu terminer ce procès par un em-* poisonnement.
On recommença les interrogatoires , dans l’espoir de la faire varier dans ses réponses. Les juges s'efforçaient, dans la treizième séance, de lui expliquer la distinction entre l’église triomphante et l’église militante. On la somma d’expliquer sa pensée au sujet de cette déférence j elle se contenta de répondre : Je me soumets à l’église dans les objets à la portée
- 3 16 flIST. DE FR. I". PART. LTV. XV.
i43x de mon intelligence comme dans celles que je n’entends pas. Un de ses juges , nommé frère Isembart , moine Augustin, touché d’un sentiment de compassion , saisissant cette réponse , lui conseillait de s’en rapporter sur sa croyance et sur ses révélations au jugement du pape.
Elle prononça cet appel sur-le-champ. Cet incident allait l’arracher à ses ennemis. L’évcque de Beauvais , regardant d’un œil menaçant le juge trop charitable , s’écrie : Taisezvous, de par le diable, et défendit au greffier de faire mention de cet appel. Jeanne eut la faiblesse de ne pas insister. On revint , pendant les deux séances suivantes , aux questions plusieurs fois réitérées dans les interrogatoires précédens.
Comment retenir son indignation , voyant un évêque et des prêtres, s'armant contre une fille simple et sans expérience, des subtilités pointilleuses , suggérées par le désir de nuire. Paraissant perdre de vue le procès» ils l’interrogeaient sur des minuties absurdes. Les uns voulaient savoir si elle se promenait souvent dans son enfance , si elle s’était battue avec des enfans de son âge ; d’autres , si les saintes lui parlaient français ou anglais , si elles étaient nues ou habillées. Réponse î Pensez-vous que Dieu n’ait pa$ de quoi vêtir les saints ? Si elle avait vu des fées et ce qu’elle
en pensait ? Réponse : J’en ai entendu parler, je n’en ai jamais vu, et je n’y ajoute aucune foi.
Il était singulier qu’une jeune fille élevée dans les champs , n’ayant reçu aucune instruction , parût dans ses réponses exempte de tous les genres de superstition , adoptés par la crédulité de son siècle. Le seul article , sur lequel on pût motiver la procédure dirigée contre elle, était la constance avec laquelle elle croyait à la réalité des révélations, qui avaient été le principe de ses campagnes , de ses triomphes et de ses malheurs. Depuis le moment où l’on avait surpris son aveu au sujet de ces révélations, elle en convenait hautement. Dès-lors elle était convaincue par sa -bouche d’avoir agi par des motifs surnaturels. L’issue de son procès consistait à savoir, si elle avait eu des relations avec des esprits célestes , ou avec des esprits infernaux. Un des juges se récusa , en disant : Je ne saurais assister à un jugement dans lequel la vie d’un accusé dépend d’une distinction grammaticale; si Jeanne, au lieu d’affirmer ses révélations réelles , disait seulement , je puis m’êtte trompée , mais je les ai crues telles : on n’aurait pas le moindre reproche à lui faire.
Le comte de Ligni eut l’inhumaine curiosité de visiter cette généreuse prisonnière, après l’avoir lâchement vendue. Les comtes
3 j 8 HIST. DE FR. I«. PART. LIV. XV.
deWarwick etdeSttasfortraccompagnaient.il voulait lui persuader qu’il traitait de sa rançon. La guerrière , dédaignant de lui faire des reproches , répondit laconiquement : Vous n’en avez ni la volonté ni le pouvoir.
Traitée avec inhumanité , Jeanne d’Arc tomba dangereusement malade. Deux médecins furent chargés par Bedfort de veiller à la conservation de ses jours ; il leur enjoignit de prendre garde qu’elle ne mourût de mort naturelle, ajoutant : (t) Le roi d’Angleterre, l’ayant chèrement achetée , veutla fairebrûler. L’évêque de Beauvais connaît les intentions du monarque; ses instructions l’obligent à presser le jugement avec toute la célérité' possible. Les juges, en effet, interrogeaient souvent la prisonnière deux fois dans le même jour. CouchonvoulaitTappliqueràla question; l’appareil de la torture fut exposé auprès de son lit. Elle déclara qu’ayant parlé avec une entière franchise y si les douleurs lui arrachaient d’autres aveux, elledésavouaitd’avance les faussetés dont la violence des-tourmens i’auraient forcée de convenir. La seule crainte qu’elle mourût dans les tourmens de la question, obligea le barbare prélat de se désister de son projet; u.- »
(1) Procès manuscr. Je la Pncelle d’Orléans.
11 s’agissait de condamner ou d’absoudre 14^1 Jeanne d’Arc, convaincue d’avoir affirmé la réalité de ses révélations. A force de multiplier, de varier les interrogatoires , d’altérer les réponses de l’illustre prisonnière , de substituer des expressions à d’autres, on était parvenu à rédiger douze chefs d’accusations ; envoyés à l’université de Paris , sa décision fut conforme aux désirs du duc de Bedfort.
Jeanne , à la lecture de ces charges , reprouva plusieurs articles , comme faux et contraires à ses réponses ; ses protestations n’arrctèrent pas les juges. On la conduisit le 34 mai dans la place du cimetière de l’abbaye Saint-Ousn. Deux échafauds étaient dressés, l’un fut occupé par l’évêque Couchon , par ses collègues et par plusieurs prélats anglais.
On porta l’infortunée Jeanne sur le second.
Un docteur , nommé Erard , prononça un discours rempli d’invectives contre l’accusée, contre les Français et contre le roi Charles.
Je m’adresse à toi, Jeanne, s’écriait le prédicateur , et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique La guerrière , étroitement enchaînée , malade, presque mourante , et menacée à chaque instant d’être précipitée dans Jes flammes , eut le courage d’interrompre le déclamateur impudent : Par ma foi , sire , référence parler , je vous 05e bien dire et jurer
i sous peine de ma vie, que mon roi est le plus noble chrétien , et non tel que vous le dites.
Le projet, formé par Couchon, n était pas rempli. On imputait des crimes à l’accusée , mais aucun témoin ne déposait contre elle.
La condamner, sans que ces crimes fussent prouvés , et que son aveu justifiât sa condamnation, n’était pas punir, mais se venger. On imagina qu'elle paraîtrait coupable aux yeux du peuple , si on l'obligeait à se rétracter. L’évêque la somme à haute voix de rétracter ses erreurs -, la prisonnière se fît répéter plusieurs fois le même ordre; elle répondit enfin d’une voix faible : Je ne comprends pas ce que vous exigez, donnez-moi un conseil.
Un moine se présente à elle ; feignant d’être touché de son sort , il lui fait entrevoir l’abjuration demandée comme le seul moyen d’éviter le supplice du feu , et lui conseille de s’en rapporter au jugement de l’église. Jeanne, élevant la voix, dit : Je m’en -rapporte au jugement de l’église si je dois rétracter quelque erreur. Tu abjureras présentement , lui cria le prédicateur Erard , ou tu seras arse.
Le peuple, durant cette scène, témoignait son indignation par des murmures. L’évêque de Beauvais allait prononcer le jugement définitif. Il le feignait du moins. On faisait «envisager à Jeanne cet arrêt comme irrévocable ;
on lui montrait le bourreau à l’extrémité de la place avec une charrette destinée à la conduire au bûcher y des prêtres l’exhortaient d’un ton affectueux de conserver sou existence aumoyen d’une rétractation. Elle dit alors : Je me soumets, au sujet de mes révélations , au jugement de l’église et de ses ministres , et je suis prête à siguer une rétractation.
Le greffier lut un modèle d’abjuration. Il contenait une promesse de ne plus porter les armes, délaisser croître ses cheveux , de se vêtir désormais avec les habits de son sexe.
On avait ajouté qu’elle se reconnaissait dissolue, hérétique, schismatique, idolâtre et sorcière. Cette infidélité abominable est prouvée par la déposition du greffier (i). Il lut la première partie de cet acte et cacha la seconde.
Jeanne ayant signé d’une croix cette abjuration supposée , l’évêque la condamna à passer le reste de ses jours dans une prison au pain et à l’eau , c'était le style de l’inquisition.
Cauchon et les autres juges furent accablés d’injures par la multitude, indignée du — ■ —
(ij Déposition de Jean Mathieu , Procès manuscrit de la Pucelie.