On continuait de discuter dans Cambrai
' les intérêts des puissances européeimes. Des difiicuités au sujet de l’investiture des duchés de Toscane et de Parme , avaient long temps retardé l’ouverture des conférences. Celte investiture venait, d’être accordée. On appritcette nouvelle à Paris avec celle de l’abdication de la couronne d’Espagne faite par Philippe V.
Cet événement causa peu de surprise. Les noires vapeurs de ce prince et sa dévotion excessive y préparaient l’Europe. Le poids de la ■ couronne lui devenait insupportable. La monarchie espagnole tombait dans la langtieur depuis l’expulsion d'Alberoni. Le marquis de Grimaldo son successeur , favorisait le commercebritannique. Philippe, étourdi par les clameurs de ses sujets dont les relations commerciales s’aiiéantis.saient , ne sachant comment rétablir la prospérité publitj^ue, avait
pris la résolution de rentrer dans le rang des 1724 particuliers.
Les grands et les prélats d’Espagne se proposaient de placer à côté du trône un pouvoir oligarchique. L’abdication de Philippe V leur paraissait le meilleur moyen de consolider ce changement. Louis, prince des Asturies , âgé de seize ans, était timide et inappliqué , ils allaient gouverner sous son nom. On gagna aisément le jésuite Bermudes, confesseur de ce prince. Philippe donnant trop de confiance aux prêtres, éprouvait des scrupules sur la légitimité du titre auquel U occupait le trône.
Le jésuite joignant de nouvelles terreurs à celles dont il était poursuivi, lui présentait son abdication comme devant rendre le calme à sa conscience; il ajoutait : Votre fils vous succédera suivant les lois de la monarchie , il régnera légitimement. Vous n’aurez plus à rendre compte à Dieu de votre conduite et de celle de votre postérité. La reine ne partageait ni l’ennui du pouvoir souverain , ni les terreurs religieuses de son mari. Elle ne vint cependant pas à bout de changer sa résolution.
Philippe, abandonnant le trône, créa un conseil suprême sous les ordres du jeune roi. Il fut composé du marquis de Miraval , de l’archevêque de Tolède, du grand inquisiteur. des marquis de Leide et de Valero, du comte del
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Puerto, et du conseiller d’Etat François Guerra. Le roi se réservait deux cent mille ( pistoles par an. Il se retira à Saint-Ildephonse avec son épouse. Le maréchal de Tessé, ambassadeur de France, avait reçu ordre d’exhorter le roi à conserver un grand empire sur l’esprit de son (ils. Cet avis ne fut pas suivi. Le conseil de régence , à peine installé, changeait toutes les dispositions relatives à l’administration publique. L’autorité de la vieille cour expirait. Les choses changèrent tout à coup.
Louis l*** mourut de la petite vérole à l’âge de dix-sept ans. Philippe V revint sur-le-champ à Madrid. Le mépris témoigné par le conseil d’Etat pour ses ordres , l’avait vivement frappé. Ce conseil pouvait anéantir l’autorité royale sous la régence du second de ses Gis , Ferdinand , âgé de dix ans. Le monarque ayant eu le temps de se repentir dans sa retraite d’avoir abandonné le trôné, voulait y remonter. Ses scrupules senls le retenaient.
Le jésuite Bermudes lui conseillait de consulter des casuistes avant de prendre un parti dont les conséquences pouvaient troubler son repos durant sa vie , et se répercuter sur les combinaisons d’un autre monde et d’une autre vie. Les casuistes , désignés par le confesseur , décidaient que Philippe, ayant fait vœu
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de renoncer au trône , ne pouvait rompre ses 1724 promesses sans exposer son salut étemel.
Cette décision, adaptée à la trempe de l’âme ‘ du roi J le décidait à retourner à Saint-Ilde' phonse. En vain ses serviteurs lui représentaient ses intérêts et ceux de ses enfans. Il répondait : Dieu en prendra soin. Ce prince fut déterminé à remonter sur le trône par le nonce du pape , gagné par la reine. Il accorda au roi une dispense de son vœu.
10. Le duc de Bourbon était gouverné par la marquise de Prie. Connaissant l’incapacité de ce prince , elle cherchait des guides capables de le diriger. Son choix tomba sur les quatre frères Pdris, dont j’ai parlé plusieurs fois. Le duc de Bourbon en fit son conseil intime.
Un des premiers actes de son administration excita un mécontentement général. 11 renouvela, contre les protestans, les dispositions pénales dont l’injustice pèse encore aujourd’hui sur la mémoire de Louis XIV. Tout exercice même secret de la religion réformée était interdit eu France , sous peine des galères contre les hommes , de prison contre les femmes , et de mort contre les pasteurs convaincus d’avoir exercé les fonctions ecclésiastiques. Le même édit déclarait les protestans incapables de posséder des offices de judicature, ceux des
1724 maires , échevins , consuls, greffiers, notaires , et d'exercer les professions de médecins , chirurgiens, apothicaires, accoucheurs, libraires et imprimeurs. On flétrissait la mémoire des individus morts sans avoir reçu les sacremens de l’église romaine. On prononçait confiscation de biens contre les relaps. Ou reproduisait tous les genres d’oppressions imaginés par le chancelier le Tellier , tombés en désuétude par la force de l'opinion publique.
Si cet édit avait été rendu au commencement de la régence , dans un temps où on accusait les protestans de s’assembler en armes dans la Guienne , ou plutôt lorsque le conseil de conscience , dévoré de ce zèle qui brûle tout ce qu’il touche, cherchait à se signaler par des entreprises extraordinaires , cette conduite révoltant les hommes sages, convaincus que la liberté de conscience est l’apanage naturel des hommes , eût trouvé son excuse aux yeux du vulgaire ignorant , dans la nécessité d’éteindre les première étincelles d'une rébellion présentée par le conseil de conscience comme à la veille de causer un vaste incendie.
En 1744 > contraire, les réformés paisibles et soumis ne donnaient aucune inquiétude au gouvernement. Des lois pénales promulguées contre eux , ne pouvaient être ex-
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casées par la raison , par la politique , et même , par les véritables maximes de la religion chrétienne. Cet édit inconcevable fut attribué par * les uns à la marquise de Prie, et à Fleuri par les autres. La marquise de Prie, dont Firréligion égalait celle du cardinal Dubois , fut probablement dirigée par l’idée qu’une persécution contre les protestans éloignerait de son amant l’accusation d’incrédulité dont les dévots avaient chargé le régent. Fleuri pouvait chercher à se rendre agréable le clergé* 'Cette rigueur odieuse contrastait avec ses mœurs. Il avait devant les yeux l’exemple du régent. Ce prince , au sein des légers nuages dont je parle, arrêta les clameurs de quelques hommes plus zélés et ignorans , que prudèns et raisonnables. On exagérait la prétendue révolte des protestans. Il ordonna à l’intendant de Monlauban d’aller avec maiil forte à Clérac, où se trouvait, disait-on, le , rassemblement armé. Ce magistrat, suivi de plusieurs compagnies de cavalerie , s’attendait à combattre des rebelles. Il trouva des hommes et des femmes accourus à sa rencontre, chantant des psaumes souvent interrompus par les cris de v^tVe le roi. ^
Frappé de celte contradiction, et sollicité par les Anglais et les Hollandais, le duc d’Or- Tome IX. g
i3o HIST. DE FR II«. PART. LD;. XXVIÏ.
*7*4 li^ans combÎDait les moyens de ramener cif France les manufaciuriers et les négocians exilés par la révocation de l’édit de Nantes. Le désir de Dubois d’obtenir un chapeau de cardinal , arrêta les effets de sa bonne volonté. Cependant sous son égide , les réformés vécurent à l’abri des vexations. Plus on est convaincu de la pureté de la religion chrétienne « et de la sainteté des devoirs imposés par elle , plus aussi on s’affecte d’un sentiment pénible , quand on voit la dureté et les violences se cacher trop souvent sous tin voile également Respectable et sacré.
Tous les parlemens enregistrèrent cet édit sans remontrances. Ses suites les plus funestes furent arrêtées par un mémoire présenté le 3 1 août par les états-généraux des Provinces- Unies. Ils sollicitaient des modifications en faveur des négociansbataves établis en France ; elles eurent leur effet. L’édit ne fut pas formellement révoqué. Le duc de Bourbon en atténua les dispositions par une déclaration du i5 décembre. *
On s’aperçevait combien les persécutions xcnvers les réformés pouvaient devenir préjudiciables à la France , en examinant les efforts faits par plusieurs puissances pour profiler
tOUISXV. lit
d'une faute aussi essentielle en morale et en politique.
Vainement le clergé de France répandait la fausse et immorale opinion que la tranquillité intérieure opérée par l’expulsion des réformés compensait le vide immense laissé en France par l’émigration de cinq cent mille familles industrieuses. Ces familles infortunées avaient transporté les arts et les manufactures de France jusque dans le nord de l’Allemagne.
Un demi-siècle devait s’écouler avant que la diminution des préjugés permit aux gens de lettres de remontrer à la nation combien il lui était avaùtageux de protéger toutes les communions chrétiennes , et que la multiplication des hommes laborieux et paisibles, sans égard à leurs opinions religieuses, faisait la force d’un empire.
Une déclaration publiée, au mois d’août , contre les mendians vagabonds, mérita l’approbation publique. Le roi fit ensuite un assez long séjour à Chantilly. Durant les fêtes données à cette occasion , fut prise la résolution de renvoyer l’infante reine à Madrid. La princesse quitta Paris en i>j35.
Cette insulte faite à un monarque , oncle du roi , dans un t' mps où toutes les circonstance»
1 5a HIST. DE FR. ÏI«. PART. LIV. XXYIT;
>724 ordonnaient de le ménager , parut attrister lés^ Français. Vainement donnait-on pour raison que la princesse , âgée de sept ans , ne pouvait être mariée avant plusieurs années , et qu’il fallait satisfaire le vœu des peuples , impatiens de voir naître du roi l’héritier de sa couronne. La France ne témoignait pas cette impatience; chacun s’intéressait au contraire à rinfante , dont l’âge s’assortissait avec celui du roi. 11 pouvait, avant d’atteindre sa vingttroisième année , épouser la princesse ; ce temps eut été employé à fortifier son tempérament, devenu vigouretuc dans la suite par le fréquent exercice de là chasse.
II. Dans le temps où l’on déterminait Louis XV à ce changement , on apprit que la célèbre Catherine, devenue l’épouse de l’empereur de Russie, Pierre 1*'', venait d'être couronnée en présence de son mari, dont la mort soudaine la porta sur le trône peu de temps après.
Pierre laissait de l’impératrice deux princesses , Anne, mariée au duc de Holstein, et Elisabeth, partœnue à la couronne dans la suite. Sa première épouse , Eudoxie, lui avait donné un fils, Alexis, célèbre par sa mort tragique. Eudoxie, répudiée, acheva ses jours enfermée dans un cloître. Le fils d’Alexis
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parvînt à la couronne de Russie en 1727, et mourut en 1730.
Au moment de la mort de Pierre I"', le prince de Mencicow, attaché à Catherine, ayant conduit cette princesse dans un salon où les grands de Tempirc étaient assemblés, l’archevêque de Tlescove, affirma par serment d’avoir entendu dire à l’empereur, la veille du couronnement de Catherine, que son intention était de lui procurer l’empire apres sa mort. Toute l’assemblée adopta ce vœu de Pierre 1 *''. Catherine monta sur le trône le jour même de la mort de sou époux, et le remplit avec gloire.
On fut instruit à la même époque que des troubles don^ les circonstances avaient été sur le point de bouleverser la colonie de Saint- Dominguej venaient de se terminer heureusement. Ces troublés devaient leur origine à la partialité de la compagnie des Indes. Pour cette fois , les peuples ne furent pas châtiés des fautes commises par l’administration publique. Le duc d’Orléans avaft montré, dans cette circonstance, qu’il n’était pas un homme ordinaire, il s’avoua coupable d’une insurrection excitée par des institutions v-icipuses. Elle eut peut-être été sévèrement
i54 HIST. DE FR. II*. PART, LFV. XXVII.
1725 punie sous le gouYernemenl d*un prince moins modéré.
C'était avant la révolution de 178g, le plus riche établissement des Européens en Amérique. Le circuit de Saint-Domingue est de près de quatre cents lieues. Une chaîne de montagnes la coupe dans sa longueur de l'est à l'ouest. On en lirait de l’or avant la découverte des mines du Pérou. L’Espagne avait occupé sans fruit cette belle possession. Les Anglais et les Français y abordèrent en i 65 o. Ne s’y trouvant pas en sûreté contre les attaques des Espagnols , ils formèrent un établissement dans la petite île de la Tortue, à deux lieues des côtes de Saint-Domingue. Ils ' y trouvèrent un air pur, mais point de rU vières et peu de fontaines. Des bois couvraient les coteaux , des plaines fertiles attendaient des cultivateurs. La côte offrait une îade assez sûre défendue par un rocher.
Cette heureuse position y attira une foule d’aventuriers. Les plus sédentaires se livraient à la culture du tabac d'une excellente qua-r lité; d’autres tuaient dans Saint-Domingue des bœufs sauvages , dont ils vendaient lea , peaux aux Hollandais. Les plus intrépides, armant en course , exécutèrent ces étonnans exploits dont j’ai parlé datis les livres prçv çédens.
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Cette colonie alarma la cour de Madrid. >7^5 Elle résolut de la détruire. Une petite armée y pénètre dans un moment où les habitans étaient en courses sur l’Océan ou à la chasse à Saint Domingue. Elle assassine avec la barbarie alors reprochée à la nation espagnole les Français et les Anglais isolés dans leurs habitations. Les aventuriers , de retour, trouvèrent Pile fumante du sai^ de leurs compagnons. Résolus de se venger, ils cboi.r sirent pour leur chef l’Anglais Wallis, et se rendirent redoutables aux Espagnols. La partialité de ce chef troubla bientôt là tranquillité de l'île. Le commandeur de Pointis, commandant à la Martinique, avait envoyé un corps de troupes à la Tortue. Les Français avec ce renfort chassèrent les Anglais de l’île.
Ils commencèrent alors à former des établissemens à Saint Domingue.
Dans les premiers temps , les ooljçms de ’ Saint-Domingue entretenaient peu' de liaisons avec la France , à peine connâissaient'ils .lej avantages de la civilisation. Bertrand Dogeroui né dans l’Anjou, à’ Force de soins, de patience et de générosité, faisait germer snr cette terre agreste Vofdre social et l’antpf rité sainte des lois. . La mort le surprit ati moment où le sncccs couronnait ses tr^v^tux^
't 56 fflST. de FR. Il*, part. LIV. XXVII.
1735 La colonie , privée de cet homme précieux,' allait retomber dans l’anarchie. Deux administrateurs envoyés de la Martinique, en i 685 , achevèrent de civiliser Saint-Domingue j ils formèrent des tribunaux de justice sous la surveillance d’un conseil supérieur érigé au petit Goave. Cette juridiction devenant dans la suite trop étendue, on créa en 1701 un semblable tribunal au Cap-Français pour la partie du nord.
On cultivait du tabac à Saint Domingue, on y joignit dans la suite la culture de l’indigo. Les travaux de l’agriculture étaient exécutés par des hommes venus nouvellement d’Europe , on les appelait des engagés j on les agrégeait à la colonie k la charge de travailler durant plusieurs années au profit de ceux qui avaient payé leur passage, et qui fournissaient les choses nécessaires à leurs premiers besoins. Des expéditions heureuses' procurèrent dans la suite aux colons des nègres d’Afrique. Ils entreprirent la culture du sucre.
A la fin du dix-septième siècle ÿ la colonie de Saint-Domingue fleurissait au nord ët- à l’ouest. La partie du sud était presque abandonnée. Le gouvernement accorda en )6g8 des terres incultes à une compagnie*!
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elle fut ruinée par les inGdélités de ses agens. lyaS
Toutes les colonies françaises recevaient des nègres de la main d’une compagnie ayant le privilège exclusif de cette traite. Cette compagnie, ruinée pendant la guerre de la succession , s’associa ^es négocians particuliers , ils lui payaient quinze francs par nègre transporté aux colonies françaises j les colonies prospérèrent alors, les choses changèrent après la chute du système de Law.
On avait fait entendre au duc d’Orléans que «le seul moyen de soutenir la compagnie des Indes, était de lui rendre le privilège exclusif de la traite des nègres. La compagnie n’ayant plus de concurrens , vendait les nègres au prix qu’elle voulait. Les colons ne pouvant s’en procurer qu’à des prix excessifs , les cultures étaient abandonnées. Ce fut le motif de l’insurrection des colons de Saint- Domingue ; les plus riches d’entre eux étaient sur le point de porter leur industrie et leurs capitaux à la Jamaïque, où les Anglais offraient de favoriser leur établissement.
Cette émigration fut arrêtée par la modération du duc d’Orléans. Reconnaissant dans la conduite des colons de Saint-Domingue , lai soulèvement raisonnable de l’activité ingénieuse contre son monopole insensé', la
i55 HIST. DE FR. n*. PART. LFV. XXVII.
1735 liberté fut rendue au commerce des noirs. Depuis, cette époque la population et les richesses de Saint - Domingue augmentèrent ‘ rapidement.
Les autres colonies françaises , surtout celle de la Martinique ne ffieurissaieat pas moins. La, Martinique obtenait un haut degré de prospérité depuis que les caficrs' y furent transportés. Le cafier enlevé en Arabie sur le territoire de Moka , avait été planté par quelques Français dans l’île de . Bourbon sur la côte d’Afrique; le succès de
celte culture engagea les colons à défricher une île voisine, à laquelle fut donné le nom ■ d’Ile-de-France.
la. Au moment où le bruit du renvoi do l’infante se répandit dans Paris , on s’épuisait en conjectures sur le choix de la princesse destinée à devenir reine de France , personne ne songeait à Marie Leczinska, Clle de Stanislas , placé par Charles XII , sur le trône do Pologne, et chassé de ce royaume par la bataille de Pullawa, Ce prince, depuis la mort de son protecteur , errait de ville en ville, Marie Leczinska était plus âgée de huit ans que LouisXV; cette disparité n’annonçait pas un mariago heureux. ^
Louis ayant donné son consentement , cet
LOUIS XV. i5g
projet fut mis promptement à exécution. 17*4 L’infante partit de Paris le i5 avril i']2S ; rien n’avait été épargné pour la pompe de ce voyage, 11 était regardé parla jeune princesse, comme une visite au roi et à la reine d Espagne , qui voyageaient alors sur les frontières des Pyrénées. Philippe V , instruit du renvoi de sa fille, renvoya sur-le-champ en France la reine douairière, veuve de Louis 1*'' , etla princesse de Beaujolois destinée à l’infant Ferdinand. La cour de Madrid ordonna à ses ministres, au congrès de Cambrai, de sortir de cette ville. Elle contracta une alliance offensive et défensive avec la cour de Vienne. On craignait en France une guerre prochaine.
Cette première effervescence se calma peu à peu. Le roi d’Espagne ayant marié l’infante au prince du Brésil, de nouvelles considéra- . tions tempéraient son ressentiment j la paix ne fut pas troublée, *
Une guerre dans cette occasion pouvait entraîner des malheurs incalculables. Un mécontentement général se manisfestait dans plusieurs provinces. Les dettes publiques n’étaient pas payées. On accusait la marquise de Prie, des plus énormes dilapidations. La cherté du pain, causée par de longues pluies aux mois de juillet ef d’août de l’année précédente ,
i4o HIST. DE FR. II^. PART. LIV. XXMI.
1735 augmentait les murmures : telle est la condition des administrateurs, que, placés entre l’Etre-Suprêine et les peuples, pourveiller au bien commun , plus leurs fonctions sont augustes, plus aussi ils deviennent condamnables s’ils négligent de prévenir, par une active prévoyance, les calamités versées par l’intempérie des saisons, sur les provinces confiées à leurs soins ; la récolte ayant été médiocre l’année précédente , les Anglais et les Hollandais enlevèrent le blé , et le revendirent quelques mois après à des prix exorbilans. Une émeute se manisfésta au faubourg Saint-Antoine ; la multitude pilla les boutiques des boulangers. Des soulëvemens semblables se répétaient à Caen et à Lisieux. Le désordre fut encore plus grand à Rouen. Le gouvernement, forcé • de faire venir des grains de Dantzick et d’Afrique , avait recours à la création d’un nouvel impôt. Paris JJui'ernay , secrétaire des commandemens du premier ministre , indiqua un cinquantième sur toutes les propriétés sans distinction. Le parlement refusa d’enregistrer cet édit. 11 fallut tenir un lit de justice. Il eut lieu le 8 juin ; le roi fit enregistrer avec cet édit deux autres déclarations : l’une exigeait dix ans d’exercice dans le parlement avant que les conseillers eussent voix délibéra-
LOUIS XV
tîve au sujet ûe l’eriregistrement des édits; 1725 l’autre déchargeait la compagnie des Indes de toutes les opérations de la banque , et ordonnait l’anéantissement des registres employés par elle. Le public prétendait reconnaître à . ce trait , l’affection du premier ministre pour le système de Law, auquel il devait une grande fortune. Le clergé déclara qu’aucune loi ne pouvait le contraindre au payement du cinquantième. La plupart des parlemens rejetèrent sans ménagement ce nouvel impôt ; on fut contraint de le supprimer l’année suivante sans avoir été perçu.
Stanislas Leszinshy , forcé de sortir de Pologne , s’était d’abord réfugié en Suède , ensuitedans le duché des Deux-Ponts. CharlesXIIj malgré sa détresse, avait toujours payé les dépenses de cettefamille infortunée dont les propriétés avaient été confisquées. Stanislas, privé d’appuij craignant d’être enlevé dans son asile^ demanda au régent la permission de venir en France. Il choisit sa retraite dans un village, non loin de Landau, avec une pension payée par la cour de Fiance. Le roi Auguste porta des plaintes , le régent répondit : La France fut toujours l’asile des rois malheureux. Stanislas , ennuyé de la campagne, vint fixer sa résidence à Weissèmbourg.
‘ï 43 mST. DE FR. n«. PART. LIV. XXVH.'
1725 Un régiment d’infanterie tenait garnison dans cette ville , les officiers formaient à ce prince une petite cour. Instruit par une lettre du duc de Bourbon , que sa fille unique était destinée à épouser le roi , il vint sur-le-champ avec sa famille à Strasbourg. La demande devait être faite par une anâbassade extraordinaire. Le duc d’Ântin et le marquis de Beauvau obtinrent cette commission. Le comte de Terlo, parent du roi Stanislas, avait été envoyé à Paris, en qualité de plénipotentiaire. Les articles du mariage furent dressés par le garde des sceaux au nom du roi , et par le comte de Terlo au nom de Stanislas.
Peu de temps après , le roi Stanislas , Catherine Âpalinska , son épouse , et Marie sa fille , furent assurés d’un bonheur regardé par eux comme un songe, voyant arriver le düc d’Orléans chargé d’épouser la princesse au nom du roi. Ce prince était accompagné de tonte la maison delà nouvelle reine. La princesse de Clermont, sœur du premier ministre , était nommée surintendante ,• la maréchale de Boufflers , dame d’honneur ; la duchesse de Villares, dame d’atours ; les duchesses de Bethune , de Talard , d’Epernon , hx princesse de Chalais , , les comtesses de ?fesle , de Gontaut de Matignon , les mar-
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quises de Riepelmonde « de Mérodes et de Prie , dames de palais ; l’évcque de Fréjus, grand aumônier ; l’évêque de Châlons , pre* mier aumônier ; le marquis de Nangis , chevalier d’honneur ; le comte de Tessé, premier écuyer ; Tonnelier de Breteuil, chancelier ; Samuel Bernard, intendant , et Paris du Vernai , secrétaire des commandemeus.
Le mariage fut célébré dans la cathédrale de Strasbourg , par le cardinal de Rohan. La reine se mit en marche sur-le-champ pour Fontainebleau , où la bénédiction de son mariage devait être renouvelée.
i5. Cette princesse, occupée uniquement à plaire au roi, ne pensait nullement à gouverner l’Etat. Le roi, distrait par la chasse , par les voyages de Chantilly chez le duc de Boui^ bon , et de Rambouillet chez le comte de Toulouse , s'occupait peu d’administration. Le duc de Bourbon, à l’exemple duducd’Orléans, venait chaque jour parler sommairement au roi des affaires courantes. L’évêque de Fréjus, ne manquait gueres de se trouver à ces conférences. Ce tiers éternel ennuyait le duc de Bourbon. Il lui laissait les épines de l’administration ; quand il était question de grâces, l’évêque en avait presque toujours disposé d’a- Vance. Le duc se concerta avec la reine ; elle
'l44 HiST. DE FR. U». PART. LÎV. XXVII.
175^6 engagea le roi à venir travailler chez elle avec son ministre. Louis XV aimait alors sa femme. Le précepteur n’ayant pas de leçon à donner au roi dans cet appartement , on présumait qu’il ne s’y trouverait pas. De celte manière, sans être poussé trop rudement , il devait glisser peu à peu de sa place , et se trouver insensiblement à terre.
Le duc vint prendre les ordres du roi chez la reine. Fleuri ignorait ce changement; étant venu comme à l’ordinaire dans le cabinet du roij il attendit ; voyant l’heure du travail politique passée, il ne douta pas du projet formé pour l’éloigner de son élève. Rentré chez lui , il écrit la lettre tendre et respectueuse d’uu homme afUigé et même piqué. Il annonçait au roi son dessein de finir ses jours dans la retraite ; ayant chargé un des valets de chambre de remettre sa lettre , il se relira à Issy dans la maison des Sulpiciens. Son départ causa une joie générale dans Versailles, où l’on redoutait le pouvoir d’un vieillard morose, elle ne fut pas de longue durée. Le roi témoignait une véritable désolation. Le duc de Mortemart , prenant le ton de zélé : Eh quoi, Sire, lui dit-il, n’êtes vous pas le maître ? ordonnez au duc de Bourbon d’envoyer chercher l’évêque de Fréjus , il reviendra bientôt.
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Morl^mah alla lui même uotiGer la volonté du roi au premier ministre. Ce prince se trouvait dans un embarras extrême. On lui conseillait de' faire arrêter l’évêque sur le chemin de Versailles, et de l’envoyer à Fréjus par lettre de cachet. Ce moyen très-hardi pouvait cependant réussir, faisant entendre au roi que Fleuri, au lieu de revenir sur l’invitation formelle du premier ministre , s’était éloigné de lui-même. Personne n’eût osé probablement contredire un prince entouré de la toute-puissance royale. Le roi, alors plus occupé de la reine que d’un vieux précepteur, l’eût peut être bientôt oublié j mais pendant qu’on délibérait longuement chez le duc , Fleuri revenait auprès du roi et en était reçu comme un père.
Horace Walpole, ambassadeur d’Angleterre , s’était attaché à l’évêque de Fréjus dont il prévoyait les destinées. Aux premières nouvelles de l’éclipse du prélat, il courut à Issy, lui faire des protestations d’amitié. Ce prélat eut depuis lors , en Walpole, une confiance dont le ministre anglais sut profiter au préjudice de la marine et du commerce de France.
Après cet événement, on peut juger quels sentiraens le duc et l’évêque avaient l’un pour l’autre. Le premier , redoutant le crédit du second, lui prodiguait les déférences j le second, feignant d’ajouter foi à ces démonstra- Torne IX. lo
i46 HIST. DE FR. II«. PART. LIV. XXVlI.
' 7 ^^ lions , prenait des mesures pour supplanter le premier ministre.
Ce prince était venu , le 1 1 juin , chez le roi qui partait pour Rambouillet. Il le reçut comme à l'ordinaire, et lui dit en le quittant : ]>'e me faites pas attendre pour souper comme il vous arrive souvent. En sortant, un capitaine des gardes lui remit une lettre de cachet conçue en ces termes : Je vous ordonne d’aller à Chantilly et d’y demeurer jusqu’à nouvel ordre. Une autre lettre de cachet exilait la marquise de Prie dans une de ses terres. Un “ mécontentement général autorisait le renvoi du duc de Bourbon. Cependant la dissimula- . tion de Louis XV dans celte occasion fut vivement censurée; elle contrastait dans le roi avec celle franchise, heureux apanage de la jeunesse. On attribua cet artifice à Fleuri j n’osant lutter ouvertement avec le duc , il prit une tournure digne d'un vieillard faible et soupçonneux. Un désespoir violent saisit la marquise de Prie, il la conduisit au tombeau.
Peu de jours après , le roi déclara son intention de gouverner par lui-méme. L’adminis- ‘ iraiion passa dans les mains de Fleuri.; ce prélat entrait dans sa soixante-quatorzième année. Fleuri, sous le simple titre de conseiller au conseil du roi , ne fut pas moins puissant
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que l’avaient étë les cardinaux de Richelieu et 1726 Mazarin. Il conduisit les afl’aires depuis 1726 jusqu’en 174s. Son portiait a été crayonné par tous les contemporains. Il dltlcrfe suivant les passions dont ils étaient agités. Le portrait d’un ministre se trouve tout fait dans l’iiistoire , de son ministère. J'ai déjà fait cette réflexion au sujet de Richelieu. La chaîne des événemens auxquels présida Fleuri, doit conduire la postérit^dans scs jugemens. Il fut le second précepteur de nos rois qui gouverna la France. Peut-on être surpris de son élévation , se souvenant que Charles-Quint porta son précepteur .sur la chaire de saint Pierre ?
Depuis la destruction du système de Law,
' la France éprouvait un épuisement extrême.
Les ministres la regardaient comme un malade désespéré , livré aux expériences périlleuses des charlatans. Fleuri la traita comme un corps robuste, capable de se rétablir par la bonté de son tempérament. H laissa les Français s’enrichir par le commerce le plus avantageux, sans faire les moindres innovations.
Son principal soin fut de maintenir la tranquillité de l’Europe. On lui a reproché avec justice de s’être conduit envers les Anglais comme si la France ne devait jamais soutenir de guerre contre eux, et d’avoir acheté leur alliance , laissant- prendre à leurs manufac-
i48 HIST. DE ER. II«. PART. LIV. XXVII.
0726 turcs une supériorité sur celles de France, tandis que la marine, dont il consommait la ruine dans la crainte d'éveiller la jalousie britannique , devenait de jour en jour moins en étal de repousser une injuste agression. Ses partisans crurent le laver des reproches à ce sujet, exagérant les difficultés dans la situation alarmante de la France, de pourvoir sans achever une ruine totale , aux dépenses nécessaires pour rétablir la marine anéantie durant la guerre de la succession. Forcé ^e remédier aux maux présens, il laissa l'avenir derrière le voile qui le couvrait. Ces maux étaient donc bien grands? Ils avertissent les empires les plus opulens , que si les folles dissipations n’opèrent pas immédiatement la dissolution des liens de leurorganisatiou imérieure,la force politique en est au moins très-fortement ébranlée.
On ne saurait aussi excuser la partialité de Fleuri , en faveur de la bulle Unigenitus . 11 voulait obtenir le chapeau de cardinal , objet de l’ambition de tous les gens d'église. Pour mériter la bienveillance de la cour romaine, il avait fait rendre un édit sanglant contre les réformés, pendant le ministère du duc de Bourbon ; devenu le maître de la France , il remplit les prisons de jansénistes.
Le pape ne lui fît pas attendre la pourpre désirée par lui. Le roi lui avait donné sa no-
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mination ; la promotion n’élalt pas procliaiac. Le prélat se pressait d'autant plus de jouir do cette dignité étrangère, qu’ayant refusé la patente de premier ministre , cette dignité étrangère y suppléait en quelque sorte par les dis-» tinctions , obtenues abusiventent dans le conseil par les cardinaux. Le pape le nomma par auticipation le 1 1 novembre.
Ce prélat , malgré sa modération , renversa avec empressement tous les travaux de son.
prédécesseur; il chassa scs créatures du conseil. La liberté fut rendue aux individus, erk butte aux ressentimens du duc de Bourbon.
Cependant , il laissa dans sa retraite un des plus illustres magistrats dont la France s’honorât. D’Aguesseau resta jusqu’au mois d’août de l'année suivante dans l’exil , ou l’avait envoyé le cardinal Dubois.
Âu surplus , la fortune du cardinal de Fleuri ne changea pas ses mœurs simples et modestes. Il jouissait d’un revenu très-médiocre, et ne voulut pas l’augmenter. A peine son mobilier fut estimé vingt mille écus à sa mort. Sa succession n’aurait pas payé la dixième partie de son mausolée. Cette modération contrastait éminemment avec le luxe , déployé par le cardinal Dubois et le duc de Bourbon.
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Fleuri avait beaucoup de délicatesse dans l’esprit, il parlait bien, écrivait mieux, sa conversation très-amusante était nourrie d’anecdotes curieuses ; mais il manquait d’élévation dans Tûme , d’énergie dans le caractère. Ces défauts, rejaillissant sur son élèye , contribuèrent à la faiblesse du règne de Louis XV.
DE
FRANCE
SECONDE PARTIE