Ce plan convenait à la cour de Vienne
11 n’offrait aucune indemnité en faveur de Stanislas. On convint de céder à ce prince le duché de Lorraine , et d’indemniser la maison de Lorraine , parla succession éventuelle du grand duché de Toscane. Le duc de Lorraine, dont les Etats ouverts de tous côtés * étaient la proie des Français dans toutes les
*735-1735 guerres élevées entre la France et l’Allemagne, témoigrfait cependant beaucoup de regret d’abandonner ses sujets dont il était aimé. La perspective de son mariage avec -l’archiduchesse Marie Thérèse, célébré le 6 janvier 1736, et l’espérance de joindre un jour le titre d’empereur a celui de grand duc , arrachèrent son consentement. Les difficultés s’évanouirent alors. Los cabinets de Paris et de Vienne conclurent des préliminaires de paix le 8 octobre 1 755 , sans consulter les cours de Turin et de Madrid.
Philippe V se voyait avec dépit privé des duchés de Toscane et de Parme. Le roi de Sardaigne , ayant compté sur un agrandissement plus considérable , se plaignait amèrement. Le feu de la guerre n’eût pas été éteint dans le sud de l’Europe, si une alliance contractée entre les cours de Vienne et de Pétesbourg , n’avall entraîné l’empereur d’Allemagne dans de nouvelles hostilités entre les Russes et les Turcs. Quelques nouvelles difficultés entre les Anglais et les Espagnols , au sujet du commerce de l’Assiento , forçaient aussi la cour de Madrid à mettre de la modération dans sa conduite. On admit les articles préliminaires j il fut question de rédiger le traité définitif; il fallait en même ^ temps terminer une multitude de contestations
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nées des traites contradictoires conclus entre les principales puissances de TEurope , depuis la paix d’Utrecht. La guerre paraissait perpétuellement sur le point de recommencer.
Pendant ces négociations très-difliciles , Jean Gaston de Médicis mourut à Florence le 9 juillet. François, duc de I ori'aine, futmis eu possession de la Toscane. 1 a paix entre Ja France, l’Autriche, l’Espagne et le Piémont, fut signée l’année suivante. La cour de France garantit alors l’indivisibilité de la successionautrichienne après la mort de Charles VI. Le roi Stanislas , quittant le château de Krenigsberg, fixa sa résidence en Lorraine. Charles VI fut reconnu duc de Parme , de Plaisance et de Mantoue. Le roi de Sardaigne obtint avec le Tortonnaisi, et le Novarrais , les fiefs des Langhes. Les contestations entre les Anglais et les Espagnols , les Russes et les Ottomans ^ ne furent réglées qu’en 1 739. Les deux pre- ^ miëres puissances arrangèrent leurs différends par le traité du Pardo bientôt rompu. Le marquis de V illeneuve, ambassadeur de France à Constantinople , ménagea un traité de paix entre cette cour et celles de Péstersbourg et de Vienne , dans le temps où l’on avait connaissance en Europe, de l’étonnante révolution de l’indostan, ouvrage de Schasnadir , plus connu sous le nom de Thomas Koulikan.
158 4- Thomas Koulikan, ajant usurpé le trône
de Perse sur un prince faible , gouvernait cct empire sous le nom de Scfaasnadir. La Perse ' serait devenue florissante sous ce règne , si la folie des conquêtes n’avait troublé son administration. Ce prince, ayant obtenu de la cour de Moscow un train d’artillerie , des ingénieurs, et des ofliciers capables de discipliner ses troupes , osa sulver la roule d’Alexandre , fils de Philippe , .sur les bords de l’indus ; traversant d’imenses déserts , avec une armée à laquelle il communiquait sa patience et son courage, il arrive dans l’empire de Mogol , défait des armées trois fois supérieures à la sienne, marche à Delhy, fait prisonnier dans son palais un stupide empereur , et emporte plus de trésors de cette capitale, que les Espagnols n’en acquirent à la conquête du Mexique. 11 reprit la route de Perse après avoir imposé un tribut annuel sur Pernpire vaincu.
Ces événemens faisaient très-peu de sensation à Paris.
Les Français , malgré le bruit des armes et le tumultedela guerre, au sein des querelles ec-
' clésiastiques frivoles et ridicules , s’occupaient de littérature, des arts, des sciencesj déjà brillait de tout son éclat, l’esprit philosophique qui distingua le dix-huitième siècle. Voltaire, Montesquieu , BuQbn , Jean-Jacques Rous-
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seaa , HelTélius , Raynal , Thomas, Pluche , *7
Cochiii, Malesherbes, la Chalotais, Rjonclar, Servan , Dupaty , Piron , Paw, Fontenelle , d’AJembert, Diderot, Dumairan , Rollin , Crevier , le Beau , Bruraoi , Porée , Tourncmine , Calmet , Maufaucon , Fréret , Boulanger , Caylus , d'Aguesseau , et un grand nombre d’autres grands hommes embrasaient leur siècle du feu de leur génie. Un mouvement nouveau agitait les esprits. Fontenelle souriait à ceux qui lui attribuaient cette révolution. Les ennemis de sa philosophie ne prenaient pas le change.
Voltaire, appelé à Londres par le lord Bollingbrok , son ami , portait son attention vers les idées nouvelles , les méthodes et les systèmes qu’il pouvait rapporter dans sa patrie. Montesquieu, arrivé dans celte capitale peu de temps après Voltaire, étudiait la constitution ^/lglaise , la comparait avec l’administration de la France. Voltaire, sans s’occuper des ressorts compliqués du gouvernement britannique, examinait les effets des connaissances cultivées depuis plus d’un siècle dans celle île célèbre. Pope lui enseignait l’art d'unir des pensées profondes aux images brillantes.
Le sage Adisson, l’ingénieux Sterne, l’accoutumaient à plier son génie à l’ordre , aux règles , aux convenances. 11 étudiait dans ^iew-
3 i8 HIST. DE FR. II». PART. LIV. XXIX.
7t 38 Ion , le système du monde. 11 puisait , dan» Locke le rare talent d’analyser les idées , dans Swift, le ton de la plaisanterie avec lequel il traita les objets les plus sérieux. 11 trouvait» dans Shakespeare , des conquêtes . pour la scène française.
De retour en France, à peine ce philosophe présentait à ses compatriotes quelques notions des livres anglais, qu’il éprouva tous les genres de persécutions. On le calomnia à la cour, à la ville, dans les tribunaux. Ces œuvres avaient fait la fortune des libraires r les libraires ne cessaient de vendre des libelles pour le diffamer. Dans sa Henriade, la religion était invoquée et parée des couleurs les plus augustes j les dévots l’accusaient d’athéisme : ainsi l’étude renferme ses dangers » ainsi des hommes qui emploient les courts instans de leur existence à chercher la vérité » à enseigner la vertu , à recommander la pajjc et la tolérance , s'ils attaquent le fanatisme » ou les injustices , sont présentés aux ignorans comme les ennemis de la religion et des lois.
Malgré cette persécution , des chefs-d’œuvre nouveaux répandaient de toute part des faisceaux de lumière. Les prétendus miracles opérés sur la tombe du diacre Pâris , les billets de confession exigés des mourans, allaient dégénérer en factions sanglantes sans les di-
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gués élevées par la philosophie contre le torrent de la superstition.
On doit regarder comme un des effets du livre de Voltaire , intitulé, Lettres anglaises , et ensuite Lettres philosophiques,une des entreprises les plus honorables pour le. ministère de Fleuri. Le système de Newton obtenait beaucoup de partisans. Voltaire les enhardit à se montrer d’une manière plus déclarée. Fleuri, excité par Maurepas , voulait vérifier une des principales hypothèses du système de Newton , la manière dont il avait déterminé la figure de la terre. On exécuta cette opération eu mesurant un degré auprès du pôle , et un autre sous l’équateur. Bouguer, Godin , etlaCondamine, destinés au voyage du Pérou, se mirent en route le i 6 mai 1754 j ces savans se flattaient d’etre de retour dans quatre ans. Ils en employèrentplus de dixà combattre la nature et les hommes.
Maupertuis , Clairault, Camus , et le Mon- , nier envoyés dans le nord , sortis de Paris en 1755 , revinrent deux ans après. Une année avait suffi à leurs observalions, ils en employèrent une autre à dompter les élémens dans un climat sauvage.
Aux astronomes envoyés dans le sud , s’étaient joints le botaniste Jussieu , le chirurgien Séniergue, l’horlogerllugo, le dessinateur
220 lîIST. DF. FF. h'. FART. LIV.
173» de Veroain pour les plans , et le dessinateur de Morainville pour l’histoire naturelle.
On les avait pourvus d’argent et de lettres de crédit pour les gouverneurs des places étrangères. Ija cour de Madrid leur expédia des passe-ports. Arrivés au petit Goave dans Seint-Domingue , les astronomes font voiles vers Carthagène , viennent à Porto-Bello , traversent l’Isthme de Panama , naviguent sur la mer du Sud. Bouguer et la Cendamine prirent terre à Manta sous l’équateur. Leurs compagnons poursuivent leur route vers Guyaquil, dans la vue de prendre ensuite par terre, la route de Quito, ville auprès de laquelle devaient s’exécuter leurs opérations' géologiques.
Bouguer, ne pouvant supporter les fatigues du voyage par terre , se rembarque avec ses ‘ compagnons. La Condamiiie s’enfonce seul dans les terres à travers des forêts immenses , à peine connues de ses guides , il parvient dans les Cordillières , montagnes les plus élcrvées du globe. Il y vit pour la première fois des ponts faits avecd»s lianes. C’est une plante souple et flexible -, elle s’attache aux arbres comme le lierre. Les Péruviens s’en servent au lieu de cordes , et en font des ponts. Ils ressemblent à un filet de pécheur tendu d’un rocher à un autre, sur une rivière. Ce pont.
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courbe vers le milieu par son poids , fléchit sous les pieds du|voya}:;eur , lui laissant apercevoir le fleuve , ou le précipice sur lequel il est suspendu. La Condamine aperçoit enfin la ville de Quito , bâtie dans un des plus délicieux vallons de Tunivers ; partout les arbres d’un vert éclatant étaient couronnés par des fleurs et par des fruits. On moissonnait dans un champ, ou semait dans un autre, les épis commençaient à se montrer dans un troisième. Le printemps , l’été , et l’automne y régnaient à la fois. Les sommets dcsCordillières terminaient l’horizon de ce superbe paysage , présentant l’aspect blanchi d’un hiver rigoureux. D’un coup d’œil l’observateur embrassait les quatre saisons. La Condamine trouva ses compagnons à Quito.
Dans un pays où l’or est extrêmement commun, le numéraire manqua aux voyageurs.
Les négocians refusaient de leur en fournir malgré leurs lettres de crédit. Us furent contraints de vendre leurs bijoux et leurs habits. La Condamine alla à Lima pour se procurer des fonds. On commença sur-le-champ les travaux nécessaires à la mesure des degrés du méridien. Il fallut placer des signaux sur les pointes des rochers , autour de ce beau vallon; cette entreprise offrait d’assez fortes difliculiés.
Ce pays est un des plus élev éstjui soient ha-
aaa HIST. DE FR. ID. PART. LIV. XXIX.
1738 bitéssur le globe. Quito est bâti à quinze cents toises au-dessus du niveau de l’Océan. Les montagnes , dont le vallon de Quito est couronné, s’élèvent au-dessus du vallon beaucoup plus que les montagnes de Briançon ne s’élèvent au-dessus des plaines du Piémont. Le sommet du Chimboraço est à trois mille deux cent vingt toises au-dessus du niveau de la mer.
Son élévation l’emporte d’un tiers sur celle du pic de Ténériffe, la plus haute montagne de notre hémisphère.
A travers des masses énormes de neige dont les chaînes des Çordillières sont surchargées, on démêle aisément leur volcanique origine.
Des tourbillons de flammes et de fumée sortent de temps en temps de quelques-unes.
Tout le vallon de Quito , d’une largeur de près de huit lieues, est rempli de matières vomies par les' volcans. Elles contribuent à son extrême fertilité. Le Pinchina et le Coraçon, théâtres principaux des opérations des astronomes français, portent leurs cimes à deux mille quatre cent dix toises au-dessus de la mer.’ A cette élévation la Condamine fut contraint de s’arrêter. La neige permanente rendait inaccessibles les pics plus élevés. Une plaine de trente à cinquante lieues de largeur sert de base à ces montagnes. Plusieurs lacs occupent une partie de cet espace j celui de
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Tilîcacu reçoit douze rivières. Sa profondeur .758 est de soixante-dix loises , sa circonférence de quatre vingls -lieues. De son sein s’élève une lie , où les premiers incas du pays prétendaient avoir reçu lenr naissance. Ils la devaient , disaient-ils, au soleil. Cet astre leur avait ordonné d’instituer son culte, de tirer les hommes de la barbarie et de leur donner des lois sages. Celte tradition rendit ce lac vénérable.
On plaça dans son île un des temples les plus célèbres du Pérou. Si on en croit les Péruviens , à l’arrivée des Espagnols dans cette contrée, les prêtres et les peuples jetèrent dans ce lac des richesses inappréciables.
Nos astronomes placèrent leurs signaux sur les pointes les plus saillantes de ces montagnes, dans une étendue de quatre-vingts lieues. Ils commencèrent leurs travaux un peu au nord de l’équateur , et les finirent trois degrés au sud , depuis Carabouton au nord de Quito , jusqu^à Chiuan au sud de Cuença. Tout n’était pas entièrement terminé, lorsqu’assistant dans cette dernière ville à une course de taureaux , la populace sc jetant sur eux voulait les massacrer. Le seul Sénierques connaissait. la cause de celle agression subite. 11 se mit en défense j sa fermeté arrêta ces furieux durant quelques momens. 11 tomba bientôt percé de coups aux'pieds de ses camarades., malgré
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1738 leurs efl’orts pour le défendre en se défendant eux-mêmes. L’amour avait causé cet attentat.
Un Péruvien, jaloux de Sénierques, se vengea par un assassinat.
Un nouvel accident attendait les astronomes le jour de leur départ. On vola tous leurs papiers. C’était enlever lé fruit des travaux les plus importans. Un moniloire lancé contre les voleurs les efl'raya. Les papiers furent jetés dans la maison de la Condainine.
Godin accepta la place de premier cosmographe du roi d’Espagne à Lima. Il résidait dans cette ville pendant le tremblement de terre qui la renversa eu 1746. Voulant alors revenir dans sa patrie, il rencontra, à Rio- Janeiro> l’abbé de Lacaiile allant au cap de Bonne-Espérance, mesurer, de tous les degrés du méridien , le plus austral de notre continent, et y observer la paralaxe de* la lune. Une voie d’eau avait obligé Lacaiile à relâcher sur la côte du Brésil.
La Condamine descendit le fleuve des Amazones. Les jésuites espagnols et les carmes portugais avaient bâti, sur les bords du fleuve, des cabanes auxquelles ils donnaient le nom de couvens. La Condamine y fat bien reçu.
Il naviguait, le crayon à la main, à côté d’une boussole , dessinant les rives et les détours de celte grande rivière. Le roi de Por-
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tugal lui avait envoyé des passeports. Parvenu ^7^43 sur les terres de ce monarque^ on le traitait comme aurait pu l'être un ambassadeur. Fêté et défrayé partout , il ne pouvait donner en échange que les témoignages de sa reconnaissance. Bouguer était revenu en France. JuS'* sieu fut retenu malgré lui dans Quito. On avait besoin d’un médecin et d’un ingénieur.
L’administration du pays trouvait, d:ns Joseph de Jussieu , les connaissances exigées par . ces deux professions. Ce savant apprit aux Péruviens à tirer l’extrait du quinquina dont l'usage l'emporte sur celui de l’écorce en nature.
Le quinquina fébrifuge et antiputride est un arbre indigène au Pérou. Il vient sans culture sur la pente des montagnes. Sa tige droite s’élève beaucoup. Les feuilles placées deux à deux sont ovales, aiguës à leur bout, très-lisses et d’un beau vert. De l’aisselle des fe'uilles supérieures,, sortent des fleurs semblables àcellesde la lavande. La fleur devient un fruit sec , partagé dans sa longueur en deux demi coques.
On distingue au Pérou trois variétés de quinquina : le rouge et le jaune également estimés , et le blanc dont la vertu fébrifuge est inférieure. L’écorce des bonnes espèces est ordinairement brune, cassante, et rqde à Tome IX. i5
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1738 la surlace. Dans cette écorce consiste le remède. On ne lui donne d’autre préparation que de la faire sécher. Les jésuites portèrent les premiers le quinquina en Europe. Ils en faisaient un grand commerce.
Jussieu parcourut la plupart des montagnes de l’Amérique espagnole. Il se proposait d’enrichir la France de ses découvertes. Ses papiers lui furent enlevés. 11 ne put jamais les recouvrer. Cette perle troubla les organes de son cerveau. Ayant entièrement perdu la raison , on l’embarqua, en 1771, pour sa patrie. Le gouvernement qui l’avait envoyé en Amérique et celui qui l’y avait retenu , ne daignèrent pas s’occuper de son sort ; il eût été affreux sans la tendresse de son frère, Bernard de Jussieu, respectable par ses vertus et ses vastes connaissa ices. Joseph de Jussieu mourut en 1 779 : Puisse, pour me servir des termes deRaynal à ce sujet, celte conduite d'une famille illustre dans les sciences , servir de modèle à tous les hommes qui, pour leur bonheur ou pour leur malheur, ont cultivé les sciences, les beaux arts , et les lettres !
5 . Mauperiuis, Clairault, Camus etleMonnier , envoyés dans le nord, cherchèrent d’abord, 'sur le golfe de Bothnie, un lieu favorable à leurs opération?. Ils remontèrent le fleuve Tornéo , depuis la ville de Tome au
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soixante-septièrae degré de laliuide , jusqu’aux '733 niomagnes des Kisies au-delà du cercle po> laire. Dans celte contrée habitée par les Lapons , on ignore l’usage du blé. Des os de poisson, broyés avec des écorces d’arbres, servent de pain. L’huile de poisson est la boisson ordinaire. Les voyageurs étaient réduits aux provisions apportées de Tome et à la chair des animaux tués à la chasse. On s’arrêta au bout du lac de Torneo-Trcsk d’où l’on voit la mer Glaciale. Les astronomes gravirent sur toutes les montagnes des environs. Ils dépouillèrent leurs flancs des bouquets de sapins qui dérobaient leur cime à la vue. Ils dressèrent sur les plus élevées les signaux propres à être aperçus de plusieurs lieues afin de déterminer leurs triangles. Les bases qui devaient être mesurées, furent établies sur un fleuve glacé, couvert de plusieurs pieds de neige. Rien ne rebuta les astronomes, chacun fit ses observations : toutes se rapportaient avec justesse.
Après avoir terminé ce ptfHlleux ouvrage, nos voyageurs firent naufrage à leur retour sur le golfe de Bothnie. Ils sauvèrent leur vie avec beaucoup de peine. La plus grande partie de leurs papiers périt avec le navire qui les portait. Presque tout le fruit de cette entreprise fut perdu.
On apprit avec un sentiment d’admiration f,
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par le résultat uiifforme des expériences faites an Pérou et au cercle polaire , que Newton ,
‘ dans son cabinet , avait déterminé la figure de la terre comme s’il se fût transporté sur le Cbimboraço , et sur le lac de Torneo Tresk.
Le retour des astronomes fut célébré par la joie publique. La considération qui les environnait devint pour eux le plus flatteur dédommagement de leurs travaux.
i7;,8-i 739 6. L’ordonnateur de ces voyages gouver-
nait la France avec une autorité absolue. Le jeune monarque s’abandonnait sans partage . aux illusions de son âge. Le poids du trône l’accabla dès qu’il put .le sentir. Son entière confiance en son précepteur , augmentant dans son âme une incurie devenue habituelle , fut fatale à la gloire de la France , et annonçait de loin la catastrophe survenue sons le règne de son successeur.
Des intrigues obscures et tortueuses dont les cours sont agitées' et qui changent perpétuellement d’objet , présentent presque dans tous les temps les mêmes circonstances , les mêmes accidens , les mêmes résultats. Après avoir occupé les contemporains par des allusions malignes , ellqs disparaissent avec ceux qui en furent les héros .ou les victimes. L’his- ^ toirej offrant aux regards de la postérité le ta- *' ' bleau de la vie morale des empires » bannit
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de ses fastes les anecdotes oiseuses ou para- *738-173» sites. Les passions qui troublent les familles particulières , maîtrisent avec plus de violence les hommes assis au timon des gouvernement Ce sont les memes tracasseries domestiques , les mêmes propos empoisonnés , les mêmes rapports insidieux , les mêmes brouilleries , les mêmes raccommodemeus. Parmi ces passions J les unes tourmentent obscurément les particuliers , les autres > non moins futiles , non moins méprisables , influeüt sur les événemens publics. Sous ce seul point de vue , lat vie privée des rois devient du ressort de l’histoire.
Je ne parlerais pas des trois célèbres sœurs , qui, après avoir enlevé à la reine le cœur de Louis XV , accoutumèrent ce prince à une vie molle , efféminée , vers laquelle l’entraînait la 'pente de sou ârde inactive , si les fâcheux événemens de son règne ne dérivaient de cette source empoisonnée. Leur naissance . date de l’époque que je parcours.
Fleuri éloignait avec soin de son élève les hommes dont le caractère et les talens auraient pu faire des impressions frappantes sur sot»
âme. Leprincipal ministre redoutait , parmi les princes du sang, le comte de Charolais , également renommé par la dureté de ses mœurs et par l’étendue de ses lumières > le prince de
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>: 38-173,) Conti , plein d’esprit, aimable, insinuant, connaissant la guerre , et le duc du Maine. Je ne répéterai pas les absurdes accusations contre le comte de Charolais, insérées dans plusieurs mémoires contemporains. Ayant commis , disait-on dans ces libelles , un grand nombre d’homicides , et ayant demandé au roi des lettres de grâce pour un de ces meurtres , le roi lui répondit : Les voilà, mon cousin, mais j’accorderai également des lettres de grâce à qui vous tuera. Des lettres de grâce supposent un commencement d’instruction criminelle. On ne trouve aucune trace de pareille procédure à l’égard du comte de Charolais. Fleuri profita probablement de la perversité attribuée à ce prince par des malveillans , pour éloigner le roi de sa société et de celle du prince de Conti attaché au comte de Charolais par les liens de l’amitié.
A l’égard du duc du Maine , de fâcheux souvenirs tenaient en garde Louis XV contre la société rassemblée à 5 eaux. Cette société, après avoir été le centre de l’ambition , devenait celle du bel esprit, pour lequel LouisXV montrait des - lors une véritable antipathie. '11 le regardait comme contraire aux sentimens dévotieux dans lesquels Fleuri l’avait élevé. Ses goûts l’entraînaient vers le cjmte de.
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Clermont , livré aux plaisirs de la chasse et vers le comte de Toulouse, prince d’un jugément exquis , amoureux de la tranquillité cl de la retraite, ménageantle cardinal dont le cicdil avait contribué à taire reconnaître son mariage avec la marquise de Gondrin , sœur du duc deNoailles , mariage regardé à la cour comme disproportionné.
Fleuri n’ayant aucun rival dans les affaires publiques , on vit avec surprise reparaître à la cour les sangsues dont les' malversations excitaient la clameur publique sous le minisicré dn duc de Bourbon. Parmi eux on distinguait les deux Fouquels , le premier devenu duc de Bclleisle et ministre, le second tué à la bataille de l’Assiette.
Louis XV , assujéti aux volontés du cardinal , bornait ses travaux administratif à assister au conseil. Ce prince annonçait quelquefois, par ses réparties, les germes d’un jugement capable d’être développé si- on l’eùt accoutumé à la discussion des affaires par les grands motifs de la gloire, si puissans sur l’4me d’un jeune homme. Le vieux Fleuri , jaloux de concentrer en lui-même toute la puissance royale, fomentait la paresse du roi^ sous le vain prétexte de la faiblesse de sa coinplcxion. Louis XV , avec de la justesse dans
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«7381-7*9 1 esprit, de la bonne volonté dans le caractère et un tempérament devenu robuste dans la suite, se trouvant incapable , par le vice de son éducation , d'une contention d’esprit soutenue, et sans laquelle un prince ne saurait apprécier les grands objets du gouvernement d un vaste empire, lut perpétuellement trompé par les. courtisans. Etant jeune , il ne cessait de faire une foule de questions dans lesquelles on découvrait un esprit avide de s’instruire. Ses connaissances en botanique, en physique, en astronomie étaient assez étendues j il paraissait aussi savant que les évêques dans la liturgie de 1 église. C’était une suite des premières impressions jetées dans son âme. Fleuri avait eu grand soin de le rendre minutieux dans sa croyance et dans les pratiques extérieures de la religion , l’instruisant comme , s il avait voulu en faire un moine et non un roi. On 1 avait souvent effrayé par les lugubres peintures du diable et de l’enfer. On l'avait accoutumé à reconnaître la puissance du pape supérieure aux autres puissances. Personne ne saurait contester l’importance des ' idées religieuses. Arrivé sur le bord de ma tombe, je ne crains pas d’assurer que l’homme destiné au gouvernement d’un vaste empire, s acquittera mal de ses nobles et pénibles fonctions s’il a été élevé par des prêtres.
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Louis XV, dans sa cour, se moniraii si- '7a'c-i7J9 lencieux et réservé j épris d’ardeur pour la chasse , ü ne se permettait qu’au fond des forêts l’action et l’exercice. Le cardinal épiait son élève dans ce plaisir même. Au seul château de Rambouillet , chez le comte de Toulouse , ce jeune monarque goûtait l’entière liberté de se livrer aux goûts de son âge. Le cardinal ne craignait rien de cette cour , éloignée de tQute espèce d’intrigue, il y voyait le roi avec plaisir. Le comte de Toulouse semblait né pour la vie paisible, comme son frère, pour les actions éclatantes. Son caractère était franc et ouvert, sa morale doqce et pure J son esprit , sans être brillant , ne manquait ni d’omemens,ni de grâces. Le prince, tendrement attaché à son épouse , ne quittait près que jamais sa solitude ; il vivait à Rambouillet avec l’extérieur de la magnificence , les usages et le ton de Louis XIV ; on reconnais- 'sait aisément en lui le fils de ce monarque.
La religion, chassée dii palais royal durant la régence ,» s’était réfugiée à Rambouillet ; la comtesse de Toulouse la faisait observer avec scrupule et sans bigotterie.
Tous les princes et toutes les princesses de la maison royale, réunis souvent à Rambouillet , vivaient dans une étroite société où le roi se plaisait. On y voyait fréquemment les
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quatre sœurs du duc de Bourbon. L’aînce et la plus belle de ces princesses , Estelle de Cbarolais , entrée dans le monde durant la régence, se ressentait de celte époque fatale aux mœurs de la jeunesse de la cour. Elle avait déplu à son frère par son esprit caustique. Le dépit l’attacha à la comtesse de Toulouse, où elle mettait tout en œuvre pour plaire au jeune monarque ; Louis trompait son espoir par . une retenue dont il ne s’écartait pas encore. La seconde se nommait mademoiselle de Clermont ; soupçonnée d’avoir contracté un mariage clandestin avec le fils du comte de Melun , tué par un cerf eu chassant avec le roi, elle paraissait avoir renoncé à l’amour. La troisième, mademoiselle de Sens, passait, pour mariée en secret avec le comte de Langeron. La quatrième sœur du duc de Bourbon , mademoiselle de Vermandois , avait été destinée au roi, si on en croit les contemporains. La marquise de Prie, redoutant le caractère mâle de cette princesse , détermina le duc à ne pas la proposer à Louis XV. Mademoiselle de Vermandois ne venait jamais à Versailles et à Rambouillet; elle mourut abbesse de Beaumont-les-Tours, trois ans après le mariage du roi.
Louis apprenait à Rambouillet les usages du monde ; U s’accoutuma à des manières
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extéripuremenl décentes et polies ; élevé près- J73'j- 739 que nionastiquenient , il fuyait la socie'té des femmes. On ne l’avait vu , avant l’époque <îe son mariage, témoigner des sentimens affectueux qu’à la seule comtesse de Toulouse , regardée par lui comme sa mère. Son attachement pour la reine éveilla la Jalousie de fleuri. Marie Leczinska s’en aperçut , et fut sur le point d’éconduire le précepteur. L’exil du duc de Bourbon devint la suite de cette intrigue, mal ourdie. Fleuri abusa de soîi ascendant sur l’esprit de son élève, jusqu’à lui faire écrire ün billet dans lequel il était ordonné à Marie Leczinska d’exécuter les ordres du cardinal. Cette lettre fît sur la reine une impression fâcheuse ; elle résolut d’imiter la reine, femme de Louis XIV, et de renoncer à toute influence sur le gouvernement.
Marie Leczinska se livrait à une dévotion douce et sans fanatisme. Cela donnait peu de prise sur son esprit aux prêtres iutrigans ; mais son confesseur, jésuite , obéissait servilement au cardinal. Le roi et la réine trouvaient à Rambouillet, avec des princesses charmantes , un petit nombre de courtisans choisis. Le jour on faisait la guerre aux cerfs, le soir on réparait ses forces à table. Le roi , satisfait, parce qu’il était libre, animait la conversation ; il se prêtait volontiers à l’en-
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Ï73B-1739 jouement des. princesses de Sens et de Ctarolais et aux saillies délicates de la comtesse de Toulouse. On le voyait attentif à mettre chacun à son aise ; enchante de tous ceux dont il était entouré , il voulait leur plaire à son tour.
Fleuri , sans venir à Rambouillet , connais>^ sait tout ce qu’on y faisait. Il ne s’accordait aucune grâce qu’il n’en fût prévenu par le roi ou par la comtesse de Toulouse. On ménageait alors > pour le duc de Penthièvre, encore enfant , la survivance dç la charge d’amiral de France e.t des gouveruemens du comte de Toulouse, son père. On forma dans les petits conseils , tenus à Rambouillet , la maison d’éducation du dauphin. Le duc de Chatillon fut fait gouverneur , les comtes de Polastron et de Muy, sous-gouvemeurs; Boyer, évêque de Mirepoix , précepteur., et l’abbé de Marbeuf , lecteur.
7. Ces opérations diminuaient l’indifférence avec laquelle Fleuri envisageait les fré» quens voyages du roi à Rambouillet. Les flatteurs de la vieille éminence, lui mettant devant les yeux la méthode de la reine d’Espagne , qui profitait du tempérament de son époux , lui iireut appréhender le pouvoir dont la reine pouvait s’investir parle même moyen. Fleuri , gouverné par la princesse de Carignan, versait dans son sein les secrets de
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l’Elat. Là , SC réduisait le commerce de galan- i73'*-*739 terie entre une femme de quarante ans et un vieillard presque nonogénaire. La princesse goûtait près de lui le cbt^rrae de commander à celui qui tenait le monarque en lisière. Cet empire' lui eût échappé , si la reine, rendant le roi amoureux d’elle , fût parvenue à le gouverner. On proposa de*nieure dans le lit du roi une beauté, satisfaite du département des plaisirs, et laissant au mentor du roi. ceux de la politique.
Ce u’ctait pas chose aisée. Louis XV , pénétré des principes austères inculqués dans son âme, n’accordait à sa femme aucune part dans le gouvernement , mais il remplissait eu-' vers elle tous les devoirs d’époux. En vain sou rang et sa jeunesse attiraient sur scs pas des femmes galantes. On formait des projets, on proposait même. Le roi répondait aux corrupteurs : Cette femme n’est pas aussi belle que la reine. Fleuri, chancelant sur sa tombe , n’eut pas honte de jouer le rôle de vil séducteur de son élève. Par un abus sacrilège de la religion , il employa le confesseur de ^ reine. Ce jésuite lui fit entendre, qu’ayàiit rempli les devoirs de son état, donnant des enfans au roi et des héritiers au trône , le désir d’assurer son salut, devait la conduire à renoncer aux plaisirs permis par le mariage.
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»7i'-‘739 Ce moine lui montrait sans cesse le ciel irrité contre la coquetterie des femmes et contre les détails de l’amour des gens mariés. Si la fille de Stanislas eût senti un goût vif pour le plaisir , les conseils sttterdotaux n’eussent sans doute produit aucun effet. Marie Leczinsla les écouta indiscrètement.
Il s’était opéré dans les moeurs du roi un changement, calculé par les courtisans. Louis avait eu de la reine deux fils et plusieurs filles ; ces Jeunes rejetons prolongeaient en sa faveur le bonheur domestique , que rien ne peut suppléer. Cependant il devenait moins réservé dans les jeux, moins sobre dans les festins; la reine, trompée par des idées religieuses mal entendues, au lieu de mêler quelque art à sa tendresse pour son époux, le fatiguait par des exhortations inconvenantes. Louis XV , le cerveau troublé par les vapeurs du vin , s’étant introduit dans le lit de son épouse, elle repoussa ses embrassemens avec une répugnance affligeante pour l’amour propre du monarque. Il jura qu’un pareil affront ne lui serait pas fait une seconde fois.
Alors il ne restait aux corrupteurs, qu'.i vaincre la pudeur du roi , alarmée par im changement condamné par les principes religieux. Ils ramenaient fréquemment les pensées du roi sur le vide laissé par la reine
dans son cœur. On lui parlait de l’amour, 1738-1739 comme de la consolation de tous les hommes.
Auprès de la reine on distinguait les cinq filles du marquis de Neslej elles étaient mariées, l’aînée, au marquis de Mailli ; la seconde , au prince de Vintimille j la troisième, au duc de Lauragais; la quatrième, au comte de Flavacourt ; la cinquième , au marquis de la Tournelle. Les corrupteurs du roi choisirent la marquise de Mailli , dame d’atours de la reine. C’était une femn^de près de trentecinq ans; le roi en avait, ^ peine vingt-cinq.
On ne voyait de frappant dans sa figure, qu’une assez belle bouche et deux grands yeux noirs ; mais elle tenait de la nature , les qualités les plus précieuses du cœur et de l’esprit. Son amitié était sûre, son humeur égale et douce , amusante et enjouée , généreuse et compatissante , la bonté se peignait dans tous ses traits ; si quelque chose pouvait ser\'ir d’excuse à son rôle immoral , c’est qu’elle aimait sincèrement Louis XV.
Attachée à la personne du roi plutôt qu’au monarque , elle ne demanda jamais de l’argent pour elle, ni des places pour ses parens.
On vit le phénomène d’une maîtresse du roi , qui ne coûtait rien à l’£tat. La marquise de Mailli paraissait sans crédit, elle sortit delà cour sans fortune. A l’exemple de la duchésse
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1738-1735^6 la Vallière, ayant perdu le cœur de son amant , elle expia , dans les œuvres de la pénitence , le scandale donné par elle en souillant la couche nuptiale.
Les liaisons entre le roi et la marquise de Mailli furent d’abord secrètes. Le roi se lassa ensuite de faire mystère de ses amours. La reine en fut informée; au lieu d'essayer de ramener à elle sou époux, elle se contenta de prier Dieu pour sa conversion. Le marquis de Mailli , aMnt fait entendre quelques plaintes, reçut o?«e- de s'éloigner de Paris et de la cour. On donna beaucoup d’argent au marquis de Nesle, père de la favorite; il garda le silence.
Fleuri paraissait embarrassé -de son rôle, fauteur direct ou indirect du déréglement de son élève , il poussa l’hypocrisie jusqu’à lui faire publiquement des remontrances probablement concertées. Je vous ai abandonné la conduite de mon royaume , vous me laisserez, à ce que j’espère, le maître de la mienne, répondit le roi ; il n’en fut plus question. Les émissaires du cardinalcherchaientàledisculperenpnbliant la réponse du roi , peu de personnes furent trompées ; mais , dira-t on , que devinrent les sentimens pieux dans lesquels Louis avait été élevé? j'ai parlé précédemment de la manière dont les confesseurs jésuites tranquillisaient la
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conscience des rois; je ne dois pas me répéter. >73-'- cw
Tresque tous les peuples , surtout les Français, aiment les changemens politiques dans l’espoir d’un mieux-être. Chacun , ennuyé de l’administration parcimonieuse de Fleuri , désirait une révolution dans le ministère; sous ce point de vue, les liaisons de la marquise de IVlailli avec le roi obtinrent d’abord une grande indulgence. Les choses changèrent en s’apercevant que , satisfaite de régner sur le cœur de son amant, elle ne faisait aucun effort pour chasser Fleuri de la cour : un cri s’éleva contre elle dans toute la France ; on fît des vers satiriques, on chanta des chansons licencieuses , les dévots s’élevaient publ iquement contre le scandale d’un double adultère.
8. Bientôt, la marquise de Mailli trouva la punition de sa passion dépravée, dans les suites môme de cette passion ; plus d’une fois elle dut se repentir d’avoir enlevé au roi un frein salutaire. L’inceste n’effraya pas un jeune homme coupable d’un double adultère, la seconde sœur de la favorite avait formé dans un couvent le projet de devénir sa rivale. A peine nsalriée au neveu de l’archevêque de Paris , et admise aux fêtes données par le roi à sa maltresse, elle excita l’attention du monarque par une conversation enjouée et brillante; moin.<î réservée que sa sœur , elle osait discourir sur les affaires Tome IX. . i6
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173^- ‘739 d’état , ménageant avec soin le vieux ministre. On la voyait jouer à la fois une gaîté folâtre, et une décence qu’elle devait bientôt oublier, une tendresse vive et ingénue. Ce manège subjugua promptement le cœur du roi ; sans abandonner ses liaisons avec !a marquise de Mailli, la princesse de Vintimille devint sa maitresse déclarée. Les deux sœurs partagèrent ses soins î la princesse de Vintimille avait sur sa sœur l’avantage de la beauté , elle ne partageait pas la bonté de son cœur; chacun redoutai t son pouvoir; aucune sympath ien’existait entre les deux favorites. Vintimille se montrait altière , vindicative, et songeait sur toutes choses à sa fortune.
Par une conduite inconcevable, Fleuri tenait la balance entre les deux sœurs ; il employait quelquefois la marquise de Mailli à déconcerter les entreprises delà princessede Vintimille: malgré ce manège la marquise de Mailli allait être conduite , si une mort prématurée n’eût enlevé la nouvelle favorite. Elle mourut en couches , laissant, un fils connu dans la suite souUe nom de comte de Luc. Le roi , au sein des.plaisirs, éprouvait souvent une sombre inquiétude, née du mécontentement de soimême; la mort de sa maîtresse le, jeta dans des pensées religieuses , on crut que les remords allaient le Tamener dans les bras dé son épousé.
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Mailli pleurait sincèremctit sa sœur dont 73 elle avait se plaindre; ces scutiraens frappcreni le roijil mêlait ses larmes aux siennes : eüc reprit peu à peu, sur le cœur de son amant , un ascendant dont il pouvait d’autant moins sc défendre, que la mort du comte de Toulouse, rendant moins fréquens et moins agréables les voyages de Rambouillet, laissait beaucoup de' vide dans son âme inoccupée.
A cette époque, Louis XV fil pratiquer dans ses maisons de plaisance, ce qti’on appela des petits appartemens , réduits délicieux dans lesquels les artistes, épuisèrent leurs talenspour' l’élégance'des formes et les recherches du It/xe.' Sans être séparés des appartemens de représen-' talion, ils avaient avec eux les seules communications nécessaires au service. Le roi s’y rendait par une porte secrète; les seuls intimes cbnfidens étaient admis dans ces lieux consacrés, en apparence , à une joie folâtre, et qui furent • ordinairement te centre des intrigues et dè la' politique. : ; 1
Dans les petits appartemens de Versailles ,* fut décidée la disgrâce du garde des sceaux , ’ Cbauvelin; sort crime était l’ambition. Fier' de ses talens , il aspirait à succéder au vieux ministre'; on l’accusa d’avoir sacrifié en négociant avec la cour de' Vienne, les intérêts, de la France à ceux de l’Autriche. Le car-
173» -i73y dînai dont il soulageait la faiblesse par son activité, hésitait à le condamner; on le lui représenta comme se proposant de ramener le duc de Bourbon à la cour, c’était un délit irrémissible. Enfermé dans la citadelle de Bourges, on parla d’instruire son procès. Les sceaux furent rendus pour la troisième fois au chancelier d’Aguesseau.
Amelol, intendant de Limoges, obtint le départèment des affaires extérieures. Dépourvu des grandes qualités qui distinguaient son prédécesseur , il n’était pas même propre à la représentation ; il bégayait en parlant , défaut essentiel dans un homme destiné à conférer journellement avec les personnes, les plus instruites de l’Europe. Ses bureaux lui fournirent des coopérateurs rompus aux matières diplomatiques.
Ces hommes laborieux et exercés, moins en butte que les ministres aux traits empoisonnés de l’envie, furent presque toujours inacessibles aux révolutions du cabinet de ' Versailles. On voyait les ministres se succéder avec rapidité ; les affaires n’en souffraient aucune interruption, conduites par des mains habiles , par des hommes dont la longue expérience ne pouvait être supféée.
Un ministre adroit eût ménagé ces ressorts intéressans. Amelot, jaloux du mérite comme ’
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tous les gens sans génie , suivit une marche 17 '7^ différente} le chef de bureau , Pequet , avait obtenu toute la confiance de Chauvelin, il s’attacha à le perdre. Tantôt il l’accusait d’entretenir de secrètes correspondances avec l’ancien ministre, tantôt de lui cacher des secrets importans. Tous les désagrémens étaient prodigués à Pequet. Cet homme rassuré par le témoignagne de sa conscience, restait dans sa place; Amelot le destitua arbitrairement.
Fleuri se repentit trop tard de s’être privé de Chauvelin; fatigué par les affaires dont le poids chargeait sa décrépitude , il fut traté d’en abandonner la conduite à d’autres mains ; le comte de Toulouse était celui sur lequel il jetait les yeux , les goûts de ce prince l’éloignaient d’une vie active. Les sollicitations du premier ministre l’avaient cependant déterminé à accepter le ministère, lorsque la mort termina sa carrière à la suite d’une opération de la pierre.
Cet événement renversait les projets de retraite de Fleuri , plusieurs jeunes gens travaillaient sourdement à le chasser de la cour. Le roi leur permettait quelquefois dans les petits appartemens de railler son vieux précepteur. Plusieurs s’enhardirent , par les dispositions apparentes de Louis , de lui pré-
1733-173' sentcr un mémoire dans lequel, après la plus amère censure de l’administralion, on montrait la nécessité de rappeler Chauvelin. Ce mémoire passait pour avoir été envoyé de Rome par le cardinal de Polignac; Fleuri en eut sur-le-champ connaissance : ces jeunes gens furent exilés dans leurs terres. On appela burlesquement cette intrigue la guerre des mirmidons ou des marmousets, comme on avait nommé la journée des dupes , une entreprise aussi mal conduite sous Louis XIII contre le cardinal de Richelieu; ce fut le dernier eftbrt des ennemis de Fleuri. Le reste de son administration s’écoula sans orages.
On eut pris Louis XV pour le premier sujet du principal ministre , gouverné lui - même par la princesse de Carignan et par deux hommes obscurs.
g. Un de ces hommes était l’abbé Couturièr. Supérieur du séminaire de Saint- Sulpice , ce prêtre sombre et adroit, sous un extérieur sale et dégoûtant, sous des cheveux plats et huilés, cachait une tête fertile en projets; il dirigeait la conscience du premier ministre, et prenait sur son âme l’ascendant obtenu par le capucin Joseph sur celle de Richelieu. Couturier, le chef couvert d’un vaste chapeau dont les, ailes rabattues ombrageaient ses larges épaules, en rabat
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blanc, en manteau et en soutane de bure, voyait son antichambre remplie des plus grands seigneurs laïques et ecclésiastiques; son departement était la distribution des bénéfices. Ami des jésuites, les sollicitations des plus jolies femmes devenaient infructueuses en faveur des jansénistes.
Ce prêtre partageait la confiance du cardinal avec Barjac, dont les aventures ressemblent be<iucoup à celles de Gourville, valet de chambre du duc de la Rochefoucault , devenu Tami de son maître et celui du grand Condé. Barjac, attaché depuis plus d’un demisiècle à Fleuri , avait été le confident de ses chagrins et de ses plaisirs. i,'ayant suivi dans ses divers degrés d’élévation , s’identifiant pour ainsi dire avec son maitre par une ancienne habitude, il en empruntait la tournure d’esprit, les principes politiques, les façons de s’énoncer, la bonhomie , et même les petites supercheries. Barjac exerçait sur Fleuri, non l’empire des vieux valets sur leur maitre quand ils tiennent le fU de leur conduite, mais un véritable ascendant dû en partie à sou caractère. Les personnes en place traitaient Barjac avec dis- . . tinction, il tenait presque le même état que son maitre. Le cardinal ne se gênait pas avec certains courtisans. 11 disait quelquefois
quand on était pressé à sa table ; Allez donc dîuer ehez Barjac , et on y allait. Rien n’était secret pour lui dans les affaires d’Etat. S’il parlait des opérations du cardinal, il ne manquait pas de dire : Nous avons donné au duc d’Ântin une telle commission. Le duc de Richelieu nous est venu voir ce matin. Hier nous avions beaucoup de monde à dîner.
Barjac contribuait en effet à la distribution^ de toutes les grâces.
Quelquefois il se faisait apporter des brevets signés du roi, et contresignés par un secrétaire d'état ; malgré cette assurance, la place ou la charge était conférée à un autre. Aussi faut-il l’avouer, il se connaissait mieux en talens, en* mérite, en personnages, et même en affaires que le cardinal, lequel convaincu de la droiture et du bon sens de son > valet de chambre, devenu sou conseiller privé, se reposait sur lui pour l’expédition de beaucoup d’affaires; les deux Belleisle faisaient une cour assidue à Barjac, ce fut une des causes qui entraînèrent le cardinal dans la guerre d’Allemagne, dont je parlerai bientôt.
I O. Marie I^cczinska , renfermée dans l’intérieur de scs appartemens, semblait ignorer les amours de son époux. Elle ne sollicitait aucune grâce. Absolument étrangère aux vi-
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cissitudes du gouvernement, sa vie pure et »733-*7'9 uniforme ne fournit aucune de ces anecdotes dont le tissu rend l’histoire secrète des cours curieuse et piquante. La reine , naïve dans ses réparties , ingénieuse dans ses propos , pourvue par la nature d'un cœur généreux, élevée dans les principes austères d'une vertu rigide, soufl’rait un tourment quand elle apprenait quelque calamité publique ou particulière. Si elle ne pouvait l’atténuer, la grandeur dont elle était environnée lui paraissait un fardeau accablant.
Depuis les vains efforts faits par elle à l’instigation du duc de Bourbon pour éloigner Fleuri de la cour , frappée de la crainte de déplaire à son époux, elle se fit une loi de ne contrarier d’aucune manière le ministre dépositaire de l’autorité royale. Les seuls protégés de Marie Leezinska étaient les pauvres.
Le bonheur de soulager leurs besoins était presque le seul qu’elle goûtait. La sévère parcimonie du cardinal la privait quelquefois de cette satisfaction ; si elle anticipait sur le payement de sa pension , non-seulement le cardinal venait lentement à sou secours, il osait se permettre des remontrances. Elles décelaient en lui un reste de vengeance.
Respectant la nation française dans le choix fait d’elle parle roi pour partager son trôue.
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1738-1739 elle parlait avec admiratiqn de tous les usages de France, ses amusemens se réduisaient à des concerts. Son père et sa mère partageaient ses principes et ses goûts. Elle leur donnait de la musique quand ils venaient à Versailles ■i au lieu de les conduire au spectacle de la cour. Regardant les dépenses de sa maison comme une charge publique, elle demandait souvent combien pouvaient coûter les objets dont on lui proposait l’acquisition. L’argent que je dépense, disait-elle, est le produit de la sueur du peuple, je suis donc obligée d’user avec économie des dons de la fortune. Les.
privations ne lui coûtaient rien. La principale partie des sommes dont elle pouvait disposer , s’employait en actes de bienfaisance. Elle fonda des chambres de travail pour l’apprentissage des métiers, et des écoles de charité dans les paroisses de Paris et de Versailles.
Telle fut cette reine sur le tombeau de laquelle les beaux esprits auraient jeté sans doute quelques fleurs, si les maîtresses de Louis XV, par des intrigues secrètes, n’avaient écarté l’offrande d’un si légitime hommage.
II. Louis XV ayant acheté du duc de la Vallière le château de Choisy, les voyages de Rambouillet 'cessèrent absolument. Les embellissemens de Choisy, admirés dans leurs
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temps, ne sauraient entrer en comparaison avec 1733**739 les cliefs-d’œuvres de volupté inventés sous le rèj^ne des Pompadour et des Dubarry,
Louis XV, environné d’argus , même dans les petits appartemens de Versailles , se dérobant à la maligne curiosité des courtisans , aux intrigues des ambitieux, aux clameurs des gens d’église, et aux remontrances des parlemens , semblait abdiquer le rôle de roi dans lasolitude de Choisy. L’étiquette pointilleqse n’approchait pas de ce séjour , où l’égalité appelait et fixait les plaisirs. Sa situation au bord de la Seine , en face d’une vaste forêt , inspirait une agréable mélancolie. Dans ce champêtre séjour, loin du gigantesque Versailles,
Louis XV, avec sa maîtresse et quelques favoris , coulait des jours filés par la molle insouciance. 11 partageait son temps entre les plaisirs de l’amour, ceux de la table, et ceux de la chasse. Louis XV se lassait bientôt de tout , il ne se lassa jamais de Choisy. Dans le pôlit château, sanctuaire de ses plus joyeuses orgies, on voyait cette table , prodige de mécanisme , perfectionnée par Loriot, modèle de toutes celles connues dans la suite sous le nom . de confidentes. Elles disparaissaient comme une décoration d’opéra , et revenaient au gré des convives, chargées de nouveaux mèts; tandis que des buffets, auxquels furent donnés
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17^3-1739 ]es noms de servantes, disparaissant avec la table principale , allaient chercher les vins les plus exquis. Ainsi dans un temps où un luxe incommode chassait des festins la joie et la liberté de nos ancêtres , en plaçant autour des tables une multitude de valets, espions de leurs maîtres , la mode de se débarrasser de > ces surveillans s’établissait à la cour.
Sur le théâtre de Choisy , fut joué Esope à la cour. Le roi trouva cette pièce de Boursault indécente. II en prohiba la représentation devant lui. Dans cette comédie, d’une excellente morale ,xse trouve une scène de courtisans auxquels le prince permet de lui dire scs défauts. Ils s’accordent tous à l’accabler de louanges. Un seul ose lui reprocher de boire jusqu'à perdre la raison. La reine , disait-on , voulant donner à Louis XV une leçon salutaire , avait fait placer cette pièce sur le répei"toire des comédiens qui devaient jouer à Choisy. Le roi témoigna son mécontentement au gentilhomme de service. Prouvant dans celte occasion , combien il craignait la vérité, il l’éloignait pour jamais de son trône.
Dans les petits soupers de Choisy étaient balancées les destinées de la France. Les ministres, après la mort de Fleuri, paraissant gouverner , se voyaient entraînés par les con -
•' vives des petits soupers de Choisy. Pela, celte
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mobilité de principes, cette confusion de 1738-1 vues, cette dilapidation de finances, dont l’excès brisa la machine de l’Etat. La marquisede Mailli régnait en souveraine dans ces soupers.
On verra, dans la suite , comment elle fut détrônée par sa sœur cadette, la marquise de la Tournelle, plus connue sous le nom de la duchesse de Châteauroux. L’ascendant du cardinal l’emportait ordinairement sur les décisions prises dans les petits soupers de Choisy ; mais après la mort de ce ministre, toutes les principales affaires y furent* constamment décidées.
On laisrait les enfans de France entre les mains des femmes jusqu’à l’àge de sept ans.
Le dauphin , annonçant un esprit assez avancé pour passer aux hommes avant cet âge, fut confié au duc de Châtillon. On ne voyait, parmi les hommes chargés de son éducation , aucun individu connu par ses talens. Plusieurs contemporains supposèrent dans Louis XV la crainte que son fils ne déployât un trop grand caractère. Cette conjecture atroce ne saurait être admise. Si Louis 'XV montra dans la suite, envers son fils, une aversion dont je développerai les causes , il l'aimait tendrement durant ses premières ai^nées. D’ailleurs, Louis XV , à l’âge de vingt-cinq ans , était-il «a état dç faire avec succès des choix aussi
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>î’3'>->739 difEciles? En cela comme dans le reste , il s’en rapporta probablement au cardinal de Fleuri.
Le ministre se laissait conduire par les jésuites. Ils influèrent sur cette nomination , dont les suites fâcheuses s'étendirent à presque tous les événemens des dernières années du règne de Louis XV.
Louis XV avait été élevé monastiquement.
•^i l'art de gouverner les hommes lui était peu connu , on l'avait instruit à fond de tout ce qui concernait le culte catholique. Attaché à la lettre de la religioh romaine, il en observait exactement les pratiques extérieures. Au milieu de ses désordres érotiques , ce prince ne manqua jamais aux prières du matin et du soir. 11 entendait la messe chaque jour. 11 assistait aux vêpres et au sermon le dimanche.
Les indévots lui étaient en horreur. Par les suites de cette disposition , malgré les fadeurs que lui prodiguait Voltaire ^ il le détesta constamment.
Cet esprit devotieux présida à deux actes de religion , auxquels il se livra pendant la période dont je parle. Le !*'■ septembre ï73(i, il vint en pompe à Saint-Denys, et assista à un service célébré pour Louis XIV. 11 rendait, pour la première fois, ce devoir de piété à son bisaïeul, devoir annuel auquel n’avaient jamais manqué le duc du Maine et le comte de Tou-'
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louse. Le général des Bénédictins le haran- i73^*‘73v guantj ne manqua pat de lui annoncer que, suivant les promesses de Dieu , sou voyage à Saint-Denys serait récompensé par un rogne florissant. Ce moine ne lisait pas dans l’avenir.
On se trouvait, en 1736, dans l’anuée séculaire du vœu de Louis Xlll. Louis XV ordonna la procession avec une solennité extraordinaire. Le monarque superstitieux se flattait , comme les jésuites avaient flatté Louis XIV , de compenser par des actes extérieurs de dévotion, ses adultères et ses incestes. '
12. La mort de Charles VI, survenue le 1740 20 octobre, ralluma en Europe le feu de la.
guerre. La souche mâle des comtes de Habsbourg s’était desséchée dans ses racines.
Charles VI laissait deux filles, Marie-Thérèse, épouse du grand duc de Toscane, et Marie- Anne. Les droits de Marie-Thérèse se fondaient sur les lois de la nature et sur la pragmatique sanction, approuvée par les principaux gouvernemens de l’Europe. Charles n’avait pas cru acheter trop chèrement ce suffrage, par d’extrêmes sacrifices. 11 s’applaudissait de sa politique. Le prince Eugène eu avait jugédifféremment. Se voyant au terme de sa vie , en i73Ü, il disait à Charles VI; U faudrait, pour
1740 exécuter la pragmatique, sanction , deux cent mille soldats au lieu d’une garantie équivoque.
Charles, âgé de cinquante-six ans, croya'it • avoir le temps déconsolider ses dispositions. Charles-Albert , électeur de' Bavière , protesta le premier contre la prise de possession faite par Marie Thérèse , de tous les pays appartenant à son père. L’électrice , son épouse , avait abandonné ses droits à l’héritage autrichien. Charles Albert regardait cette renonciation comme ne portant aucun préjudice à ses prétentions , en vertu du testament de Ferdinand, frère de Charles-Quint. Albert 11 avait épousé ^ sa fille, laquelle était susbtituée pour succéder à la monarchie autrichienne, selon lui, au défaut d’héritiers mâles,, et d’après le système de la cour de Vienne, à défaut d’héritiers mâles ou femelles.
Philippe V réclamait la succession comme représentant la branche aînée autrichienne.
Son arrière-pensée était de se faire céder les provinces d’Italie soumises à la maison d’Autriche. Auguste, roi de Pologne, voulait obtenir la Silésie. Le roi de Prusse réclamait la plus grande partie de celte province.
On prévoyait à Paris une guerre inévitable contre les Anglais. D'un côté, les armateurs anglais anéantissaient le commerce espagnol au Mexique; de l’autre, ils gênaient celui des
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Français au Canada : cétle position ne permettait pas au roi de France de se mettre au rang des prétendans à la succession de Charles VI.
Sous prétexte de contrebande, les vaisseaux espagnols arrêtaient depuis quelque temps les navires marchands anglais le long des côtes de l’Amérique e'^pagnole. Les deux peuples s’aigrirent. Le roi d’Angleterre demandait raison des infractions au droit des gens. On répondait par des récriminations. Les vaisseaux de guerre anglais et espagnols se choquèrent.
Les Espagnols refusaient aux Anglais la liberté d couper des bois de campêche et de ramasser . duseldaiisriledeTortugas, quoiqu’ils y fussent autorisés par des traités. Plusieurs négocians * présentant aux deüx chambres du parlement le tableau de leurs perles , les Anglais demandaient la guerre à grands cris ; la cour de France interposait ses bons offices. Ce fut le sujet de la convention du Pardo dont j’ai parlé. Au moment où les communes allaient la sanctionner, * un capitaine de Vaisseaux marchands , nommé Jenkins , se présente à la barre.
C’était, dit Voltaire, un homme franc qui n’avait point fait de commerce illicite, et qui avait été traité d’une manière ' atroce. Ùn capitaine gard • - côte s’était permis non-seulement de rançonner le navire anglais , mais Tome IX, 1 7
'74° il avait rais aux fers l’équipage, et fendu le ne* au capitaine; en cet état Jeukins , racontant ses mésaventures avec la naïveté de sa profes* sion , disait : Messieurs , quand on m’eut ainsi mutilé, ou me menaça de la mort. Je l’attendis recommandant {non âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie. Ces paroles prononcées sans emphase , excitant des sentimens de pitié et d’indignation, la guerre fut décidée. Une escadre s’armait à Spilhead , on envoyait des renforts à l’amiral Haddock dont la division croisait sur la côte de Biscaye. L’amiral Vernon, euvoyé sur les plages américaines,
. se préparait à attaquer les colonies espagnoles. Les Hollandais promettaient de garder la ' neutralité. I.à cour de France leur .annonçait que si elle ne parvenait pas à réconcilier les puissances belligérantes , elle serait forcée d’embrasser les intérêts des Espagnols.
Depuis les premières années de la régence , une alliance subsistait «ntre la France et l’An- * gleterre. L’Europe s’étonnait de cette harmo>> nie peu naturelle. Des vues particulières avaient amené cet ordre de choses ; le ministre Fleuri , oubliant que les Anglais sont les seuls ennemis dignes de l’attention de la France, et que cet ennemi ne peut être contenu» sans des flottes formidables, laissait tomber la marine.
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En "cnéral , les Anglais ne cherchent pas à 1740 éteutfre leur domination en Europe, ils préfèrent d’augmenter leurs colonies en Amérique, en' Afrique, en Asie. Les guerres entreprises par eux , ont pour objet l’extension de leur commerce. Ce projet leur a fait entreprendre de grandes choses et commettre de grandes injustices. La France en faisait la rude expérience. La faiblesse de sa marine la forçait d’endurer des injures multipliées.
Fleuri maintenait la France en paix , fermant les yçux sur les usurpations des Anglais en Canada. Us se rendaient peu à peu maîtres de la navigation du fleuve Saint-Laurent. Le pacifique Fleuri se serait couvert d’une gloire immortelle, s’il eût rétabli la marine française dans l’éclat dont elle brillait durant les belles années de Louis XIV ; sa conduite timidement circonspecte devint fatale à la France durant la guerre de 1740 : on doit même la regarder comme l’origine de la guerre de 1765, et de la perte du Canada. <
Par un article du traité d’ütrecht, la France avait cédé l’Acadie à l’ Angleterre sans déterminer les limites de cette péninsule. Lès An-‘ glais prétendirent comprendre sous le nom d’Acadie, avec la péninsule de ce nom , tout le continent au sud du fleuve Saint- Laurent.
Ils se regardaient en conséquence comme lei
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souverains des habitations françaises depuis la baye Verte jusqu'aux environs de Quebec.
L’effet de cette prétention eût été de priver la France d’unp partie du Canada , et de la mettre peu à peu dans l’impossibilité de conserver l’autre partie , contre les Anglais maîtres de la baye d’Hudson , au nord du fleuve , et de l’île de 'Terre-Neuve à son embouchure.
Il avait été question, en 1724» de fixer les limites de l’Acadie, Fleuri , parvenu à la tête des affaires , abandonna cette démarcation.
Séduit par son attachement pour Horace Walpole , il sacrifia toutes les réclamations des Canadiens au désir de contenter les Anglais.
La France doit à la nature le sol le plus excellent , le climat le plus heureux ; au hasard quelques riches colonies ; à la vive sensibilité de ses habitans, le goût des arts et du com> merce qui varie et multiplie les jouissances. Fleuri oubliait combien peu il convenait aux intérêts et à la gloire de cet empire, de jouer un rôle secondaire. Les Canadiens abandonnés, craignant de se voir expulser de leurs propriétés , par un ennemi entreprenant et ambitieux, songeaient à se fortifier dans l’ile du Cap-Breton, entre Terre-Neuve et l’Acadie, elle servait de porte ap Canada.
On regardait à Londres cette possession comme l’équivalent des pertes éprouvées par
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• les Français dans cette partie de l’Amérique. 1740 Cependant Tarticle i 3 du traité d’ütrecht assurant d’une manière précise cette île à la France , les Anglais ne pouvaient incidenter sur cet article. On vit accourir au Cap-Breton > après la signature du traité d’Utrecht, la plupart des pêcheurs français domiciliés à Terre- Neuve. Le nombre de ces coloris devait augmenter par les Canadiens auxquels le traité de paix laissait la liberté de vendre leurs propriétés et de se retirer dans les pays restés à la France, Les Anglais prévinrent celte émigration , en promettant aux Acadiens de n’être jamais forcés à porter les armes contre, la France, de conserver leur religion, leurs usages., et la forme de gouvernement qui leur conviendrait. Ayant accepté ces conditions , ils furent connus sous le nom de Français neutres. On verra dans la suite comment , victimes de cette cupidité du gouvernement , qui détruit quelquefois les hommes et leurs > habitations ensanglantées, l’Angleterre pros- ‘ crivit les colons en 1749^ dans la crainte qu’ils n’appelassent les Canadiens à leur secours pour les soustraire aux vexations intolérables du gouvernement britannique.
L’île du Cap-Bretûn devenant Une possession ipiportantc , le gouvernement français fnioura de fortifications la villç de Louis-i
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bourg dont le port est excellent. La prospérité des pêcheurs de morues dans cette île, éveilla la jalousie des Anglais. Louisbourg ne craignait pas une attaque obscure et non avouée. 11 u’eo était pas ainsi des autres possessions françaises aux environs du fleuve Saint-Laurent/ Les Français avaient conservé l’île du Canceau à l’embouchure du fleuve du côté du détroit.
Ferme par le passage de Fronsac, cet établissement n’étant pas régulièrement fortifié, les colons l'employaient à la sécherie des morues : un capitaine anglais y fil une descente, enleva les navires français , les morues étendues sur la' grève , et les autres objets appartenans au commerce. 11 vint à Boston avec cette proie, ^'on-seulement la cour de Londres refusa les satisfactions demandées à, ce sujet , mais ^ ayant fortifié l’île du Canceau, elle y envoya une garnison.
Tout commerce , entre les colonies françaises et ‘ anglaises > était alors entièrement * prohibé , d’après les stipulations entre les deux cours. Les insulaires pouvaient seulement aborder dans les établissemens des deux nations , quand les navires se trouvaient en danger de périr, ou quand ils manquaient de vivres, d’eau ou de bois ; ils devaient dans ces circonstances se borner au négoce nécessaire au paiement des objets dont ils
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manquaient. Les Français se conformaient à 1740 ces règles. Les Anglais les violaient ouvertement. Leur commerce de contrebande ruinait celui des villes maritimes de France. Les richesses de Saint-Domingue et de la Martinique étonnèrent l’Europe, elles étaient dues à la culture du caBer. Plusieurs de ces arbres précieux avaient été apportés , de l’Ile de Bourbon , dans le Jardin des plantes à Paris. Un oniateur, nommé Desclieux, les porta à la Martinique en 1726. Une de ces calamilésversées , parla nature bigarre, tantôt sur un pays , tan-* tôt sur un autre, avait séché à la Martinique la plupart des cacaotiers dont la culture fournissait la principale ressource des colons , quoique le sucre y fût cultivé depuis le milieu du dix-septième siècle. Desclieux présenta aux colons le cafier comme une source de richesses. Cet arbre , naturalisé parmi eux ^ devint l’objet du commerce le plus avantageux. Cette culture fut portée successivement à Saint-Domingue , à la Guadeloupe et dans tonte» les colonies françaises en Amérique , elle passa dans les établissemens des autres nations.
On avait résolu en Angleterre d’anéantir en même temps le commerce de France et d’Espagne en Amérique. L’amiral Vemon , parvenu sur les côtes espagnoles avec six vats-
1740 seaux de ligne et quelques frégates , s’étaît emparé au mois de décembre de Porlo-Bello , principal entrepôt dés trésors tirés par les Espagnols de leurs riches possessions amérir caines. Ayant démoli les fortifications de cette place , et emporté son artillerie, les Anglais s’ouvraient un passage pour faire, à main armée, le commerce dont l’abus devenait le sujet de la rupture entre les deux nations. Les Anglais se flattèrent de conquérir l’Amérique espagnole. Vemon ayant attaqué Carthagène , ils se hâtaient d’en célébrer la conquête. Une médaillefut frappée à Londres ; . on y voyait le port et les environs de cette ville , avec cette le'gende : Il a pris Curthagène. Le revers représentait l’amiral Vernon couronné par la victoire. On y lisait ces mots : jéu vengeur de sa patrie. Il existe un grand nombre de ces médailles prématurées; elles tromperaient la postérité, si l’histoire plus fidèle n’arrêtait l’effet de pareilles erreurs.
On paraissait si assuré dans Londres des succès de Vernon, que, pour les couronner,
• l’amiral Anson fut chargé de tenter une irruption dans le Pérou , avec cinq vaisseaux et une frégate. Les deux chefs d’escadre échouèrent également. Un coup de vent détruisit les vaisseaux de l'amiral Anson , il lui resta ' le centurion avec lequel ayant fait le tour du
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globe terrestre, il revint dans sa patrie au mois de juin 1744 > après un voyage de trois ans et demi.
On armait dans les ports de France. La nécessité d’augmenter les forces navales s’opposait à toute tentative faite en Allemagne en faveur des ennemis de la reine de Hon-r grie. Les courtisans pensaient différemment; les uns faisaient valoir les anciennes rivalités entre les maisons de Bourbon et d’Autriche; d’autres piquaient l’amour-propre du vieux cardinal. Ici , employant les armes de l’ironie, on disait , on répétait : Le cardinal de Richelieu abaissa la maison d’Autriche; le cardia nal de Fleuri en va faire une nouvelle. Là , on représentait avec combien de facilité on réunirait la Belgique à la France , en prenant part à la guerre d’Allemagne. En vaiq le vieux ministre alléguait la foi des traités. On lui répondait que la protestation de l’électeur de Bavière énervait toute la force de la pragmatique sanction. D’ailleurs , ajoutaiton, il ne s’agit pas de dépouiller la reine de Hongrie de scs royaumes , mais de lui enlever une partie de la force colossale, avec laquelle la maison d’Autriche avait été sur le point d’asservir l’Europe. Une armée française , réunie aux forces bavaroises , devait s’emparer aisément des provipces autrichien-
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1740 nés anterieures, dans le temps où les roi» de Prusse et de Pologne feraient une irrup* tion en Bohême, et que les rois d’Espagne, de Sardaigne et de Naples envahiraient la Toscane et la Lombardie. En moins de six mois une paix glorieuse allait succéder à ces efforts combinés.
Les deux Beileisle , . regardant la guerre comipe une porte ouverte devant eux par là fortune , pour parvenir aux premiers grades de l’armée et même au ministère, avaient gagné Barjac. Possesseurs l’un ef l'autre du talent souvent pernicieux de concevoir avec facilité, et d’expliquer avec une clarté séduisante de vastes projets politiques et militaires, ils employèrent aisément Barjac à faire goûter au principal ministre une partie , de leurs sentimens ; il penchait en faveur de la guerre.
i 3 . L’année où Charles VI avait terminé sa carrière avait vu disparaître successivement le pape Clément XII , le roi de Prusse , Frédéric Guillaume et l’impératrice de Russie, Anne Juannona. Le cardinal ProSper Lambertini fut élu pape sous le nom de Benoît XIV. Jean de Brunswick Bévern, âgé de quelques mois , parvint à la couronne de Russie , sous la tutelle du duc de Courlande. Frédéric 11 fut proclamé roi de Prusse,
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•Ce prince héritait d’ùn trésor considérable et d’une armée de quatre-vingt mille hommes , accoutumés ‘à des manœuvrés inconnues au reste de l’Europe. 11 n’était encore connu qu-e par son goût pour la culture des lettres et des beaux arts. On pensait qu’il laisserait tomber l’état militaire, créé par son pèrej c’était une erreur. Frédéric joignait à l’ardeur pour la gloire littéraire, celle d’obtenir la palme des guerriers. A peine parvenu sur le trône , il envahissait la Silésie , olTrani ses armes et ses trésors à la reine de Hongrie , si elle voulait Jui abandonner cette province. Marie Thérèse rejeta ces olï'res ; elle se flattait par cette fermeté de maîtriser les résolutions du cardinal de Fleuri. Ce ministre ' flottait dans l’irrésolution , environné de lâches flatteurs.
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FRANCE
SECONDE PARTIE