LIVRE TRENTE-UNIÈME
I. Cause! de l’affaiblissement des ressorts du gouyerneuient français. — Conquête de Louisbourg par les Anglais. — Expédition infructueuse du prince Edouard en Ecosse. — 2. Campagne de 174^- ~ Mort de Philippe V. — Avènement de Ferdinand \I au trône d’Espagne. — Bellefons , archevêque de Paris. — Sa mort. — Beaumont lui succède. — 3 . Les Autrichiens s’emparent de Gênes. — Bataille de Rocoux. — Conférences de Bréda. — 4. Les Autrichiens entrent en Provence. — Révolution de Gênes. — Second mariage du dauphin. — 5 . Canij)ague de 1747- — Bataille de Lawfeld. — Edit des substitutions. — Traité entre les cours de Londres et de Pétersbourg. — Combat d’Exilles. •— 6 . Prise de Berg-op-Zoom. — Guerre
5Go HIST. DEFR.II«.PART. LIV.XXXI.
maritime. — 7. Suite do l’insurrection des Corses. — , Règne de Théodore. — Expédition du comte de Ri-
varola. ■ •
,745 T • L’affaiblissïmekt des ressorts du gouvernement français fut une suite de la vie efl’éminée de Louis XV , d’abord par la suite de ses liaisons, ensuite par goût, enfin par habitude. L'influence des petits appartemeus sur le ministère devint le principe de la différence entre le gouvernement de Louis Xlll et de Louis XIV, et celui de Louis XV-
Avant le mariage de Louis XIV avec la veuve Scarron , le crédit des femmes était presque nul au château de Versailles , dans les affaires publiques. Louis XV, au contraire, fut gouverné par toutes ses martresses ; ses maîtresses le furent par tous les intrigans.
Alors s’éclipsa la haute considération , inspirée auparavant par la fermeté du ministère de France. Le secret , con.sidéré avec justice comme Fàme-des grandes aflaircs , pouvail-il être gardé dans une cour où les principales ré solutions se prenaient, se rompaient dans la joie des festins ? Un des.principaux ressorts de la puissance de Louis XIV, consistait dans une série de ministres secrcîs entretenus mystérieusement par ce monarque dans les principales cours de l’Europe. Cet empire invisible de la
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cour de France, sur l'Europe, déconcertait les ligues les plus formidables. Les rivaux de la France exercèrent leur réaction à la cour de Louis XV , par les mêmes moyens. Tout fut à vendre dans une cour avide et corrompue. Les ministres, les courtisans, les maîtresses du prince se laissaient séduire parla puissance de l’or. Des fautes attirèrent d’autres fautes. Nulle cour étrangère ne compta sur un gouvernement versatile. Celte de'fiance avait été le vrai principe de la double défection du roi de Prusse, dont les suites funestes entraînèrent les mauvais succès des armées françaises et espagnoles en Italie, et l’invasion de la Provence.
On conservait la supériorité en Flandre.
Le maréchal de Saxe termina la campagne par la prise d’Ath. Cette acquisition assurait aux Français des quartiers d’hiver tranquilles et abondans. Le duc de Cumberland s’était embarqué pour Londres , où une nouvelle expédition, tentée en faveur du prince Edouard, rendait sa présence nécessaire. Le maréchal de Saxe ne quitta pas l’armée durant l’hiver. Cependant les alliés ne soupçonnaient pas son dessein d’exécuter une entreprise importante, la campagne de 1745 aurait Uni de toute part à l’avantage de la France, sans la faiblesse de la marine. Maurepas réparait peu à peu la né-
45 gligence de FJcuri. La restauration de la marine ne pouvait être conduite à sa perfection au milieu d’une guerre de terre, durant laquelle la France était contrainte d’entretenir de nombreuses armées dans la Belgique, en Allemagne et en Italie. La perle la plus considérable faite celle année parla France, fut celle de Louisbourg et de l’ile Royale, appelée par les Anglais l’ile du Cap- Breton.
Une conquête aussi importante ne fut pas concertée par le ministère anglais. La première idée en vint à un négociant de Boston , nomméVaughan. Il proposa à ses concitoyens dé lever des troupes. Lue loterie est formée dans la Massachussel-Bai. Son produit fut consacré aux frais de l’armement. Six mille hommes se mettent en roule sous les ordres de sir Popparet. La cour de Londres envoya dix vaisseaux de ligne et quelques troupes de débarquement. J a flotte britannique" porta dans l’île la première nouvelle du danger dont elle était menacée. L’armée assaillante n’avait à combattre que six cents hommes de troupes réglées , et huit cents colons armés à la h.lie. Malgré cet avantage, le succès de cette entreprise parut douteux. Quels exploits pouvait on attendre d’une milice assemblée précipitamment, sans connaissance des évolutions militaires? L’inexpérience de ces assailiaus avait
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besoin des faveurs de la foriunej elle en lut singulièrement secourue.
On avait toujours chargé la garnison de Louisbourg de la construction et des réparations des fortilications de la place. Les soldats se livraient volontiers à ces ouvrages , les regardant comme un gage de leur sûreté , et un moyen de se procurer quelques profits. Les chefs s’appropriaient la plus grande partie du fruit de ces travaux. Les soldats demandaient justice ; ne l’obtenant pas ils voulaient se la faire eux-mêmes. Une insubordination éclatante régnait dans Louisbourg au moment où les Anglais se montraient aux environs de la place ; le danger devait rapprocher les esprits. Les troupes firent les premières avances. Les chefs se méfiaient d’une générosité dont peutêtre ils n’étaient pas capables eux-mêmes.
L’homme attribue presque toujours aux autres la conduite qu’il tiendrait s’il était à leur place. Si ces chefs, embrasés du noble feu de l’amour de la patrie , avaient supposé dans le soldat français assez de délicatesse, assez d’élévation, pour sacrifier son ressentiment au bien public, ils auraient attaqué l’ennemi au débarquement. Un premier échec pouvait lui faire abandonner une expédition dont iln’avait pas calculé les dangers. Les chefs de la colonie, considérant le désir de combattre témoigne
*745 par les soldats comme un projet de désertion » tinrent la garnison prisonnière. Une aussi mauvaise conduite contraignit la ville et Tile à capituler.
Le prince Edouard, revenu à Paris l’année précédente, a ttendait une nouvelle occasion de tenter la fortune. Ce prince débarqua eu Ecosse sur une corvette de dix-huitcanonsj réduit pour une expédition dans laquelle il s’agissait de la couronne britannique, àseptofficiers, dix-buit cents sabres, douze cents soldats, et deuxmille gninées. Ayant pris terre, il publiait un manifeste, dans lequel il promettait de respecler la religion et la liberté des Anglais. Quelques partisans de la maison Stuart prenaient les armes. Le prince sc vit à la tête de trois mille hommes. Ayant battu un corps anglais , on le ^ proclama dans la ville de Perth , régent d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande, pour son père,. Jacques III , résidant à Rome.
Jamais instant n’avait été plus favorable à h> cause de la maison Stuart. Les Ecossais , nié- ' contens des Anglais , cherchaient à se venger d’eux. Les tribus les plus voisines de la côte d’Oebaber , où Edouard prit terre, vinrent se ranger sous ses drapeaux. Ce prince entra dans Edimbourg. Ses troupes y reçurent de nouveaux renforts.
Instruite de cette' invasion, la cour de Lon-
dres promettait , par une proclamation , trente milleguinéesà qui livrerait le prince Edouard, mort ou vif ; genre de proscription condamné parla religion et désavoue par la politique. Il arme les plus vils scélérats , récompensant un crime dont les chefs des nations peuvent devenir tour à tour les victimes. Les ministres britanniques requirent les états généraux des Province-Unies de leur envoyer les secours promis dans les cas urgens , par les traités entre l’Angleterre et la Hollande. Plusieurs régiinens anglais quittaient les Pays-Bas. Les affaires du prince Edouard prenaient une tournure favorable à la fin de 1745. Les rois de France et d’Espagne lui donnaient le nom de frère. Maître d’une partie de l’Ecosse, il levait des troupes , réglait les impôts , et tenait une cour dans Edimbourg. Les Hollandais envoyèrent en Ecosse les régimens faits prisonniers dans Tournai , et renvoyés dans leur patrie sous la promesse de ne pas servir contre la France'. Le lord Dromont , officier au service de France, se réunit à l’armée du prince Edouard , avec quelques centaines de soldats irlandais. Ayant fait publier à la tête du camp qu’il venait par l’ordre de Louis XV faire la guerre au roi d’Angleterre , électeur de Hanovre, ces régimens hollandais furent contraints de se rembarquer.
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i 746^ Ce besoin de tronpes étrangères annonçait les appréhensions du conseil britannique". Les suites du traité de paix entre la reine de Hongrie et le roi de Prusse, le rassurèrent.
Marie - Thérèse ayant envoyé de nombreux renforts en Flandre et en Italie, Louis XV ne put faire passer des renforts en Ecosse.
Le prince Edouard fut défait à la bataille de Culloden. Les Anglais souillèrent leur victoire , massacrant les fuyards , et livrant au fer et au feu le théâtre de la guerre j il ne resta dans l'étendue de vingt-cinq lieues, ni hommes , ni bétail , ni maisons : tristes effets des guerres civiles, de l’esprit de parti et des haines de religion. Chacun se hâta d’aban- . donner le prince vaincu , deux officiers restèrent seuls auprès de lui. Il marcha avec eux durant plusieurs jours sans prendre un moment de repos. Ses ennemis le suivaient à la piste. Le prix mis à sa tête redoublait leur ardeur. Edouard, blessé dans le combat, cheminait à pied sans appareil à sa blessure ; il arriva dans un petit port : deux armateurs ' de Plantes faisaient voiles pour cette rade et .celles des environs, ils lui apportaient des secours ; avant qu’ils abordassent , les recherches des ennemis du prince Edouard les avaient forcés de s’éloigner. Edouard apprend l’arrivée et le départ de ces vaisseaux;
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ce contre temps aggravait sa situation , il fallait se cacher. Onel im de ses partisans le rencontre, il lui propose une retraite momeatanée sur un îlot voisin , un bateau de pécheur les y porte. Un détachement de l’arrace du duc de Cumberland occupait cet ilôt. Le prince et ses compagnons passent la nuit dans un marais. Ils rentrent au lever du soleil dans leur barque, et se voient entourés de vaisseaux ennemis.
Us ne pouvaient leur échapper qu’en s’é chouant sur le rivage d’une ile déserte et presque inabordable > la barque fut cachée derrière un rocher. Il ne restait aux fugitifs qu’un peu d’eau de vie; ils trouvèrent par hasard quelques poissons secs j des pécheurs les avaient laissés sur ce rivage solitaire. Les vaisseaux anglais s’étant écartés, on rama d’ilot en ilôt; on aborda enfln dans l’IIe de Wigth : le prince y trouva quelques consolations. On cherchait les moyens de passer sur le continent; un détachement de l’armée de Cumberland arriva : la mort ou la captivité paraissaient inévitables. Le prince avec ses compagnons se cacha {plusieurs jours dans une caverne. Ils s’embarquèrent ensuite pour une ile déserte dans laquelle on passa huit jours avec quelques provisions d’eau-de-vie, de pain d’orge et de poissons salés. On ne
1746 pouvait abandonner celle solitude sans tomber dans les mains des Anglais ; il fallut cependant courir ce risque ou mourir de faim. On se met en mer, On aborde en Ecosse; le prince et ses amis , errant à l’aventure sur le rivage, rencontrèrent une femme à cheval suivie d’un valet , ils se hasardèrent à lui parler ; elle était de la maison de Macdonal attachée aux Stuarls. Miss Macdonal conseille au prince de se cacher dans une caverne près de la cabane d’un paysan connu d’elle , et lui promet de venir bientôt le joindre, les voyageurs s’enfoncent dans la caverne, le paysan leur apporte de la farine d’orge détrempe'e dans de l’eau ; ils commençaient à perdre tout espoir après avoir passé quatre jours dans ce tombeau. Miss Macdonal envoie enfin un homme auprès d’eux. 11 apprend aux fugitifs que la retraite sur le continent est impossible : il faut fuir dans la petite île de Bembecula , se cacher dans une maison qu’on lui indique. Miss Macdonal promet d’y venir. La même barque qui les avait conduits en Ecosse les mène à Bembecula. Ils marchent à la maison indiquée, le maître de cette maison venait d’être arrêté avec toute sa famille ; le prince se cache dans un marais. Onel va à la découverte , il rencontre miss Macdonal dans une chaumière, elle lui dit :
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Je puis sauter le prince eu lui donnant les habits d’une servante , les voilà.- je ne saurais sauver que lui seul. Onel , Sullivan et CheridoD, les trois compagnons d’Edouard, n’hésitent pas à préférer son salut au leur. Edouard, revêtu des habits d’une servante, accompagne miss Macdonal sous le nom de Jeuni. Les dangers continuaient malgré ce déguisement.
Plusieurs navires avaient été expédiés de France , un d’eux réussit à découvrir le prince. Charles Edouard s’y embarqua le ag septembre. Les Anglais ne furent avertis ni de l arrivée, ni du séjour, ni du départ des navires français. Le prince mouilla le lo octobre dans le port dé Saint-Paul de Léon.
3 . Le maréchal de Saxe publiait son prochain départ de Paris. Cette ruse entretenait la sécurité des Anglais. Les troupes reçoivent ordre de sortir de leurs quartiers d’hiver le i8 janvier et de se porter aux environs de Bruxelles. Cette ville se trouva investie le 5o , la garnison fut faite prisonnière de guerre j on trouva dans la place l'artillerie de campagne des Hollandais et des provisions pour nourrir une armée de cinquante mille hommes durant quatre mois. Le maréchal vint à Paris après cette conquête, il trouva le conseil partagé au sujet des négociations avec la cour de Turin.