LIVRE VINGT-SEPTIÈME
1. Peste de Marseille. — 2 . Lit^uidatLon des papiers du système. — Procès du duc de la Force. 3. Mort de: Clément XI. — Election dTnnocent XIII. — Dubois, cardinal. — Première expérience de l’insertion de la petite -vérole. — 4‘ Dubois se place au conseil de ré-, ( gence devant les ducs et pairs. — Arrivée de l’infante à Paris. — Congrès de CambraL — 5 . Intrigues aux approches de la majorité. —Disputes du jansénisuie.
— Maladie de Louis XV. — 6. Le roi habite Versailles. — Dubois, premier ministre. — > Exil du maréchal de Vilieroi. — Observations sur le Palais-Royal-
— 7 . Sacre de Louis XV. — Majorité. — Mort de f: . Dubois. — Ce prélat fut-il marié ? — 8. Mort du duc d’Orléans. — Leduede Bourbon, premier ministre. —
g. Suite du congrès de Cambrai. — Philippe V abdl- (pie sa couronne et la reprend. — lO. Les Irères Paris.
devienneut le conseil du duc de Bourbon. — Edit contre les protes'.aiis. — Renvoi de l’infante en Espagne. — II. Mort de Pierre empereur de Russie. —
>. eStonstances de la mort d’Alexis Pétrowits. — 12 .
Mariage de Louis XV. — Emeutes. — Lit de justice, — Etablissement et suppression du cinquantième. — J 3. — Retraite de l’évèque de Fréjus. — Exil du duc de Bourbon, — L’évêque de Fréjus devient principal ministre.
^20 *• L’annék i720,mcmorablcparla suLversiou
causée par le système de Law dans les provinces du nord de la France , ne fut pas moins fatale parle fléau de la peste dans les provinces méridionales. Un navire arrivé de Sidon à Marseille , le aS mai , avait apporté cette redoutable maladie. Des cordons de troupes formés en Languedoc et en Dauphiné , élevèrent des barrières contreses ravages^ mais elle ""se développa en Provence avec la plus cruelle fureur.
Au mois de juin plusieurs porte-faix, occupés au transport des marchandises apportées par le navire venu de Sidon , moururent subitement. Ces morts étaient tenues cachées. On prit trop tard la précaution de séquestrer la pestiféré cargaison ; des médecins avertirent le corps municipal de la présence de la peste dans Marseille. tJn chirurgien, connu par un long séjour dans le Levant, contesta ce rap-
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port. Il traita de fièvre inflammatoire la ma> 1720 Jadie de' ccs matelots. Sur ce témoignage , le bureau de rHôicI-de-Ville ne prit aucune >•
précaution contre un fléau dont on eût aisément arrêté les elléts dès sa naissance.
Aux premiers symptômes de la contagion , les ofiieiers de marine avaient élevé des barrières entre les galères et le reste du port. Ils prirent des mesures pour se procurer des vivres. Le parlement d’Aix défendit toute communication avec Marseille sous peine de mort.
La police de cette ville avait poussé l’insouciance jusqu’au poirll de négliger de se pourvoir de subsistances. I^a disette ajouta un nouveau degré à la détresse générale. Plusieurs citoyens zélés offraient de se charger d’une partie des soins exigés dans cette circonstance; les magistrats refusèrent ccs secours. Chacun s’isolait ; les particuliers s’enfermaient dans leur maison , les moines dans leurs couvens , plusieurs familles campaient sous des tentes hors la ville.
Deux médecins de Montpellier, Chicoineau et Verny, reçurent ordre du régent d’aller examiner la nature de la maladie. Ils arrivèrent à Marseille , soignèrent des malades , et reconnurent les symptômes de la peste :
Une procession fut ordonnée par Henri de Belsunce , évêque de Marseille. Elle devait
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>7=^0 avoir lieu le i6 août , fêle de saint Roch ; invoqué contre la peste. Le concours occasioné par cet acte de religion , devait propager la maladie. Le marquis de Pyles, gouverneur de Marseille, voulait s’y opposer. Les clameursde la multitude étouHereut la voix de la raison et de l’autorité civile. La mortalité augmenta d'une manière effrayantej la famine, les désordres de toute espèce , le défaut d’hôpitaux et de remèdes , tout ajoutait aux horreurs de la contagion.
On avait fermé le port de Marseille, un cordon de troupes resserrait dans cette ville ceux de ses babitans tentés de s’échapper pour respirer un air plus pur. Marseille s'étant confiée aux ressources journalières ne pouvait se procurer des) vivres. Les contrées voisines l’alimenlaient avec les précautions convenables ; ce secours ne manqua point.
A la find’aoûtjles rues se couvraient deraeubles pestiférés précipités parles fenêtres, et de cadavres dont le nombre augmentait faute de bras pour les enterrer. On rencontrait parmi les morts des agonisans , la faim les chassait de leur lit solitaire Us imploraient la pitié des / passans , c’était souyent en vain. L’épouvante avait flétri tous les cœurs j heureux celui qui trouvait un verre d’eau pour calmer l’ardeur brûlante dont ses entraillès étaient dévorées^
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On entendait des femmes en travail d’enfant '7^® appeler en vain des secours ; des mères qui allaitaient étaient trouvées mortes de faim, leur enfant expirait collé sur leurs mamelles ; des chiens privés de leur maître couraient les rues, se nourrissant de cadavres ; la crainte inspirée par les animaux arma contre eux la ville entière , le carnage qu’on en fit augmenta l’infec- . lion de l'air.
Belsunce exhortait vainement les prêtres à signalerleur humanité. La plupart avaient pris la fuite ; les autres s’enfermaient dans leur maison. Un d’eux, nommé Bourgelet, éloigne de Marseille y revient , se range* auprès de son évêque. Ils vont portant dans les lieux les plus infects la consolation elles secours. Tous deux exposent chaque jour mille fois leur vie. Quelques prêtres, électrisés par leur généreux dévouement , vinrent partager leurs fonctions augustes. Belsunce voit son fidèle compagnon Bourgelet tomber mort à ses côtés. La vertu de cet évêque n’est pas ébranlée. Rien ne saurait lui montrer un péril au-dessus de son courage ; il ne lui reste ni serviteurs , ni chevaux , tout son mobilier a été vendu pour soulager les indigens. Belsunce parcourt à pied les quartiers de la ville. Il paraît dans les maisons désolées j on le prend pour un ange
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» 72 o du ciel versant un baume saluiairè au sein de l’infortune. ‘
Malgré ce secours céleste , Marseille restait en proie au brigandage; l’ordre régnait au contraire dans la partie du port séparée des autres habitations par les officiers de la marine. Les magistrats de Marseille demandent . des conseils à ces braves militaires. Aussitôt les comtes de Langeron , de Lévis, et Delaro* che se joignent au bureau de l’Hôtcl-de-Ville, établissent au milieu de la désolation une régularité sans laquelle les secours de la charité son* inefficaces ; l’objet le plus pressant était d’enierrer les, cadavres amoncelés dans plusieurs rues.
Dans les commencemeûs de la contagion , Taltrait d’un fort salaire avait chargé de ce soin les ouvriers les plus pauvres. Quand il mourut plus de cinq cents individus par jour, on vit le comble de l’horrfeur. Des morceaux de cadavres restaient entassés dans les endroits écartés. Des forçats auxquels la liberté fut rendue, promirent de les enterrer; 11 fallait un homme pour les diriger. Cet homme fut l’intrépide Moustler, undes consuls de Marseille; il se place à la tête des forçats. Peu content de récompenser les bonnes actions , il mettait la main à l’œuvre , quand il s’agissait de donner l’exemple aux travailleurs déconcertes.
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Pyles, commandant de Marseille , retenu dans son lit par ses infirmités » ne pouvait exercer ses fonctions ; Langeron reçoit le brevet de commandant. La ville change de face en peu de jours j. les habitans retires à la campagne" s’empressent d’offrir leurs bras et leur fortune , à un chef qui donnait l’exemple d’un noble dévouement au bien public. Les malades furent soignés avec plus de discernement. On réprima les brigandages. La disette disparut entièrement. Les directeurs des hôpitaux, les officiers de santé , ou de sûreté , cachés dans un temps où les magistrats incertains prenaient de fausses mesçws > reprenaient leurs fonctions. Les malheurs publics disparaissent devant une administration éclairée. La mortalité diminua à la fin de septembre. Elle était presque insensible un mois après. Alors Langeron tourna ses regards vers la campagne , où la peste continuait de faire des ravages affreux.
Ce guerrier divisa le territoire de Marseille en plusieurs départemens. Des me'declns et des fournisseurs en parcouraient chaque jour les habitations. Dans ces retraites , on avait éprouvé les plus terribles efl’els de la solitude et quelques exemples d’une vertu sublime.
On vit de jeunes filles repoussées de l’habitallon de leurs parens , soignées et sauvées par
17^0 leurs amans. On vit une villagoise, repousser son mari durant sa maladie. Sa tendre prévoyance alla jusqu’à s’attacher aux deux pieds une cordc ; on pouvait de cette manière la traîner dans la fosse sans la toucher.
De toutes les maisons religieuses de Marseille, l’abbaye de Saint-Victor fut la seule où la contagion ne pénétra pas. Les précautions multipliées des moines allaient être infructueuses. Une jeune fille rêva que la peste cesserait , si on portait eu procession dans Marseille les reliques de Saint-Victor. Ce songe fit du bruit. Belsunce , dont les lumières n’égalaient pas le zèle, avait ordonné la procession. Langeron employa sa fermeté à s’opposer à un acte de religion , désapprouvé par la prudence.
A 'la fin de décembre, on s’occupa des moyens difficiles de purifier les édifices publics , les maisons , les marchandises. l a peste cessa , après avoir dévoré en moins d’un an cinquante mille individus dans Marseille ou dans son territoire. Evénement lamentable durant lequel plusieurs monstres commirent des crimes atroces , et un grand nombre d’hommes s’immortalisèrent par des actions dignes d’honorer la nature humaine. Le chirurgien Guyon offrit de disséquer un cadavre, et tnuurut deux jours après. Le médecin Per-
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sonnel, courbé sous le poids des années , soi- * 7 ^^^ gua les malades jusqu’au moraenl où la contagion le ravit à ses concitoyens. Le consul Estelle et le chevalier Rose , également propres ^
pour le conseil el^our l’exécution, sacriHèreiit leur fortune à l’avantage commun. D’autres citoyens partagèrent leurs travaux, et méritèrent d’êire associés à leur gloire.
Marseille, dépeuplée parce fléau, semblait anéantie ; elle se rétablit en peu de temps par des faveurs accordées à son commerce. Presque toutes les villes de Provence se ressentirent de cette calamité. Avignon avait partagé les malheurs de Marseille, cette ville ne se releva jamais de cette perte. On comptait dans Avignon soixante mille habitaus , la peste la réduisit au tiers de cette population ; maigre la beauté de son site , ce nombre n’a pas augmenté.
2 . Après la chute du système de Law , on ne savait comment jeter quelque jour dans le chaos de la fortune publique.
Le Pelletier de la Houssaye succédait à 1731 Desforts dans le contrôle général. Les compagnies des Indes, d’Occident et de Sénégal, rendues à leur destination primitive, s’occupèrent des ifctércts de leur commerce. On vendit les propriétés de Law , c’était une
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TtsT" faible ressource. Les actionnaires de la banque furent tenus de retirer pour un milliard d’actions , au moyen d’une taxe entre eux selon leur opulence. 11 fut fait un recensement de toutes les fortunes acquisss par le système. On créa jme commission^ où tous les contrats , les actions et les billets devaient cire déposés dans deux mois. Chaque propriétaire était tenu de déclarer à quelle époque il avait reçu les papiers dont la valeur devait être réduite dans une proportion avec la masse • totale des billets en circulation. Plus de cinq cenl mille pères àe famille portèrent leur fortune devant ce tribunal. La rigueur fut grande envers les agioteurs d’un rang subalterne. Une partie des billets , reconnus faux , furent annule's. Un ordre assez sûr s’établit pour débrouiller à peu près le chaos des finances. Cette opération fut connue, sous le nom de visa , comme l’avait été celle dont les frères Pàris furent chargés au commencement de la régence. On brûla dans un seul jour pour plus de huit cents millions de billets faux. La dette nationale , fut liquidée à dix-sept cents raillions. Les billets de banque ayant été retirés , les porteurs reçurent en échange des billets de liquidation. Us perdirent cktquanto pour cent. A l’égard du reste de#aciions elles restèrent à la charge des compagnies des
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Indes, de Sénégal et d’Occident. Parmi les billets de liquidation , les uns furent reçus dans l’acquisition d’un grand nombre d’offices municipaux créés à celte époque j d’autres s’employèrent à l'achat de lettres de maîtrise d’arts et métiers , imaginées dans le môme temps. Le crédit public' resta suspendu. Le gouvernement fut forcé de cre'er des emplois onéreux et inutiles, réduits peu à peu, entièrement supprimés dans la suite. Les peuples souffrirent de ces expédieiis. La banqueroute , proposée au commencement de la régence , n’aurait pas eu des suites plus funestes.
Un grand nombre de libelles accusaient le régent de s’être emparé de tout le numéraire de France. Celte accusation était ridicule. D'autres accusaient Law d'avoir fait passer l’or et l’argent dans les pays étrangers. Il allait acheter, disait-on, une souveraineté en Allemagne. L’indigence, dans laquelle il termina ses jours, démentait cette vaine assertion.
Que devint le numéraire? Les variations dans les monnaies en firent passer beaucoup hors de France. Law le prodiguait à l'établissement de la compagnie des Indes. Le duc d’Orléans dont la molle facilité , à peine surpassée par celle de Louis XV , ne savait rien refuser à ses favoris , employa l’or sans mesure à jeter de l’éclat sur son administration.