CHAPITRE LV
Tableau de la sHaatiou de la France soas Loato XV, par Sismondi. Midaiiie Ce Pompadonr et nadame DdMrry.
La France semblait, au milieu du dix-huitième siècle, plus puissant j, plus prospère que dans aucun des siècles précé-
dents; jamais Paris n'avait été plus brillani, et son s^our pl«s recherché par les étrangers; jamais les écrivains français n'aysimi exercé plus d'influence sur toute l'Europe ; jamais toutes les cours ne s'étaient plus empressées de savoir les affaires de France, d'adopter les modes françaises, les opinions françaises, et de donner à la France , par un tacite assentiment, la suprématie en Europe. Toutefois, jamais aussi sans cause apparente , sans factions, sans prétentions d'aucune part à disputer l'autorité suprême, sans guerre civile» la désorganisation sociale n'avait pénétré plus avant jusqu'au cœur du gouvernement. Ce n'était pas le peuple qui disputait l'autorité du roi; ce n'étaient pas les grands; proprement en France , il n'y en avait plus ; il n'y était resté que des courtisans. Ce n'étaient pas de puissants corps politiques qui osaient prétendre à représenter la nation ; on semblait ne plus se souvenir qu'il y eût eu en France des Etats-Généraux , leur nom n'était prononcé par personne. Les Etats provinciaux qui existaient encore en Languedoc , en Bretagne , en Bourgogne et dans quelques autres provinces, tout en s'efibrçant de défendre les intérêts du peuple et la régularité de l'administration , osaient à peine rappeler que leurs provinces avaient des droits et des libertés , et se déclaraient implicitement soumis à l'autorité royale. Les parlements qui se proposaient de maintenir l'empire des lois , l'indépendance de la couronne vis-à-vis de la cour de Rome, l'obéissance du clergé, partaient toujours, comme d'un principe fondamental, de l'autorité absolue du monarque; ce fut pour eux un trait de courage, longtemps repoussé par leurs scrupules, que de mettre en doute la légalité d'actes purement arbitraires quand ilsprocédaient du roi.
El cependant Fanarcliie était an centre de Tétat, elle était profonde , elle était menaçante ; l'anarchie ne venait d'aucune cause extérieure, elle était tout entière dans le coMir du mo* narque. Loais XV ne manquait pas d'esprit ou de.jugement , 3 appréciait assez bien les hommes , il prévoyait assez bien les coQséquoioes d'une résolution ou d'un événement, quand il voulait s'en donner la peine. Ce qui lui manquait, c'était le caractère , c'était la volonté ; on ne s'en apercevait point au premier abord , à travers les formes sèches et dures avec les* qneDes il rendait ses commandements. Gomme il n'aimait personne , il ne semblait ni séduit, ni entraîné; comme on ne le p^wadait point, qu'on ne le ramenait jamais, qu'il opposait un lùog silence, puis une courte négative aux arguments, aux soUicitalions par lesquelles on s'efforçait de lui suggérer un avis, à la première impression on aurait plutôt été disposé à le croire obstiné ; mais il faut une certaine activité de pensée pour avoir une volonté , il faut peser bien ou mal les objets &k discussion pour choisir, il faut vouloir faire son métier de roi , et Louis XV ne le voulait pas. En mémo temps qu'il était dévoré par l'ennui , par l'oisiveté , il repoussait avec une répugnance invincible les occupations qui étaient pour lui un devoir, et dans lesquelles il eût eu bientôt une distraction puissante et un phdsir. U laissait aux ministres le soin de toutes ses affaires , les appuyant seulement de loin en loin par des coups d'autorité, et comme ses ministres n'étaient point d'accord , il ne pouvait être conséquent lorsqu'il faisait intervenir sa partde pour seconder tantôt l'un , untôl l'autre. Plusieurs rois, avant Louis XV , avaient été tout aussi faibles et plus rocapaUes; mais ils s'étaient laissés gouverner par quelque prince, qudque ministre qui avaient plus de volonté et
7« HiSTOlKl!: DE VRANCË.
plus de suite qu'eux-mêmes ; ce fut le sort de Louis XV de déposer les rênes de Tétat d'abord entre les mains d'un vieillard arrivé à l'âge où l'homme a besoin d'appui et ne peut plus en donner; ensuite entre les mains d'une femme légère , frivole et inconséquente.
M**' de Pompadour avait été longtemps la maîtresse en titre ; maisTétat de sa santé , secrètement dérangée » l'avait si complètement séparéedu roi , qn'dle exï avait profité pour écrire à son mari, le Normand d'Ëtioles , qu'elle avait cessé de l'offenser, c Je reconnais mon tort , lui disaitrelle , et je veux le tép^ rer. Déjà le point capital de ma faute a cessé, il ne reste plus que d'en faire cesser les apparences , ce que je souhaite ardemment. Je suis résolue d'effacer, par ma conduite à venir, ce qu'il y a eu d'irrégulier dans ma conduite passée. Reprenezmoi, vous ne me verrez plus occupée qu'à édifier le monde par l'union où je vivrai avec vous, autant que j'ai pu le scandaliser par ma séparation... » Le but de cette démarche de M""* de Pompadour était de se faire nommer dame du palais de la reine, ce que la douce Marie avait refusé timidement, en disant seulement c qu'il y aurait trop d'indécence pour elle à accorder cette place à une personne qui n'osait pas même s'approcher des autels pour y recevoir la communion ; qu'elle, pour sa personne, ne trouvait rien à dire à l'innocence de son commerce et de ses liaisons avec le roi ; mais que cela ne réparait nullement la brèche que M""* de Pompadour faisait à sa répu^ tation. » C'est en raison de cette réponse de la reine que la cessation du scandaledevenait une affaire importante, non-seulement pour h cour qui était aux pieds de M""' de Pompadour, mais pour le royaume , mais pour les puissances étrangères elles-mêmes, puisque cette femme laisatt réeliement les fonc*
LOOIS XV. W
tioDsde premier ministre , et que tout le monde à son tonr était sppelé à traiter avec elle.
Malgré là lettre qu'elle venait d'écrire à son mari. M"* de Pompadonr n'avait aucune intention de s'éloigner de Louis XV, ni lui d'y consentir. Aussi avant que la lettre fût portée , le prince de Soubise se rendit chez H. d'Etiolés , et lui annonça que dans quelques heures on lui remettrait une lettre de M"* de Pompadour ; qu'à la vérité il était maître de faire ce qu'il voudrait, et qu'on ne prétendait pas forcer sa résolu^ tion , puisqu'au contraire on voulait que sa réponse fAt entièrement libre ; mais qu'il lui conseillait , en qualité d'ami, de ne point accepter les offres contenues dans la lettre ; que 8*il le bisait , il ne manquerait pas de désobliger le roi. Pour donner plus de poids à ce conseil , il lui remit une ordonnance du roi portant une augmentation très-considérable dans ses droits de finance. M. d'Etiolés aurait alors été bien embarrassé de prendre sa femme qu'il n'aimait et n'estimait plus; il se défendit pourtant autant qu'il le fallait pour accroître le mé« rite de sa complaisance , et sauver les apparences de son mé* pris envers une personne dont il pouvait tout espérer et tout craindre. Puis il répondit à sa femme qu'il lui pardonnait sin« cèrement , mais que sa résolution était prise de ne plus habiter avec elle; quoique conçu dans les termes les plus mesurés, les plus polis , le refus était clair et aussi clair qu'on pouvait le désirer. M"** de Pompadour eut grand soin de faire voir la copie de sa lettre, et la réponse de son mari. Elle ne put ob« tenir un jésuite pour confesseur ; la société ne voulut permettre à aucun de ses membres de lui donner l'absolution si elle ne s'éloignait pas de la cour, et ce fut la cause du profond res^ sentiment de la favorite contre cet ordre ; mais cette interdic-»
^ mSTOlRE DE FRANGE.
tim était secrète , le scandale public était levé , H**^ de Pooh padour, qui avait déjà reçu les honneurs du Louvre « c'estrjh dire le tabouret et la faculté de s'asseoir en présence de la reine, après lui avoir été présentée pour en recevoir un baiser, et qui les avait réclamés en s*autorisant de l'exemple de M*"' de Hontespan , à laquelle Louis XIY les avait accordés, encore qu'elle ne fût point duchesse , fut comme elle le désirait dame du palais de la reine ; et il faut dire qu'elle ae comporta toujours envers elle avec tout le respect et la soumission qu'elle lui devait.
Tandis que le premier lien de M"^ de Pompadour avec le roi était rompu ^ elle s'étudiait sans relAche à trouver de nouveaux moyens de l'amuser, de le distraire ; ses concerts , ses spectacles dans les petits appartements étaient tous les jours plus soignés» une attention continuelle était apportée à varier les plaisirs d'un homme qui n'en trouvait aucjun dans l'accomplissement de ses devoirs ; qui repoussait toute occupation sérieuse , mais M"''' de Pompadour connaissait assez le roi pour savoir qu'il lui fallait des maltresses. Sa jalousie pour écarter toutes celles qui auraient pu la supplanter, qui avai^t un rang dans le monde, de l'esprit, de la conversiition, était vigilante et furieuse , tandis qu'elle se prétait volontiers à introduire auprès de lui de jeunes filles dont elle croyait n'avoir rien à redouter. Le marquis de Lugeac , neveu de M""* de Pompadour, s'entendait pour cet infâme métier avec Lebel, Valette* chambre du roi , et ils étaient déjà sûrs d'être secondés au besoin par l'intendant de police. Bientôt M""' de Pompadour découvrit que Louis XV pourrait lui-même s'amuser à faire l'éducation de ces jeunes malheureuses. De petites filles de neuf à douze ans , lorsqu'elles avaient attiré les regards des gens
LOUM XV. Tf
de h police par leur beauté, élaieol enlevées à leurs mères par plusieurs artifices, et conduites à Versailles et retenues dans les parties les plus élevées et les plus inaccessibles des petits appartements du roi. Là il passait des heures entières aveo dles ; chacune d'elles avait deux bonnes pour la servir; le roi toutefois s'amusait à les habiller, à les lacer, à leur faire des exemples pour écrire, aussi plusieurs arrivèrent-elles à avoir vue écriture absolument semblable à la sienne* U avait le plus SraQd soin de les instruire lui-mâne des devoirs de la religion ; U leur apprenait à lire, à écrire , et à prier Dieu comme un maître de pension. Il ne se lassait pas de leur tenir le langage de la dévotion. U faisait plus , il priait lui-même k genoux avec dles, toujours avec sa piété accoutumée, et cependant dès le coaimencement de cette éducation si soignée, il les destinait aa déshonneur. M"^ de Pompadour, qui ne faisait pas semblant de s'apercevoir du train de vie de son ami, lui donna v»9 la fin de 1 753 la charmante retraite de l'Hermitage, dans le parc de Versailles » sur la route de Saint-Germain. Ce bâtiment et le jardin avaient été construits et plantés pour eUe, avec toutes les recherches de la volupté, aux frais du trésor royal ; elle prétendit s'en être ennuyée , et elle voulut donner att roi les moyens d'éviter la publicité dans ses rendez-vous de galanterie. Bientôt quelques maisons âégantes furent bâties dans Tenclos attenant qu'on nomamit le Parc^ux-Cerfs. Elles forent destinées à recevoir les jeunes filles qui attendaient les euibrassements de leur maître. Elles étaient soignées dans leurs couches, mais leurs enfants leur étaient toujours enlevés pour élre placés dans des collèges ou dans des couvents; jamais ils oe devaient revoir leur mère, qui de son côté ne revoyait jaaials le roi. Le nombre des malheureuses qui passèrent sue*
M HISTOmG DE ^flANCE.
cessivement an Pare-aux-Cerfs est immeDsé ; k leur sortie elles étaient mariées à des hommes vils ou crédules auxquels elles apportaient une bonne dot. Quelques-uns conservaient un traitement fort considérable.
Mais ce n'étaient pas seulement les débauches de Louis XV qui le rendaient incapable de remplir ses devoirs de roi ; dans tout Tensemble de sa vie , on retrouvait cet égoïsme paresseux qui lui faisait repousser toute contention d*esprit, et laissait flotter son âme de distractions en distractions. H"" Campan rq)résente sa vie intérieure à une époque plus tardive, il est vrai, mais il ne parait pas que dans l'intervalle ses habitudes eussent changé. < Le roi , ditrclle , ne pensait qu'au plaisir de la chasse; on aurait pu croire que les courtisans se permutaient une épigramme quand on leur entendait dire sérieusement les jours où Louis XV ne chassait pas : le roi ne fiiit rien aujourd'hui. Ses petits voyages étaient aussi une afiaire trèsimportante pour le roi.
Le premier jour de Tan, il marquait sur son almanach les jours de départ pour Compiègne, pour Fontainebleau , pour Choisy. Les plus grandes affaires, les événements les plus importants ne dérangeaient jamais cette distribution de son temps. L'étiquette existait encore à la cour, avec toutes les formes qu'elle avait reçues sous Louis XIV, il n'y manquait que la dignité. Quant à la gaité , il n'en était plus question : de lieu de réunion où l'on vit se déployer l'esprit et la grâce des Français , îl n'en fallait point chercher à Versailles. Le foyer de l'esprit et des lumières était à Paris.
c Louis XV voyait très-peu sa famille ; il descendait tous les malins , par un escalier dérobé , dans l'appartement de M"* Adélaïde (l'atnée des filles, née le 23 mars 4732). Sou-
Teol il y apportait et y prenait du café qu'il avait fait lui-même. M** Adélaïde tirait un cordon de sonnette, qui avertissait M"* Victoire de la visite du roi. M""' Victoire, en se levant pour aller chez sa sœur, sonnait M""* Sophie, qui à son tour sonnait M*^ Louise. Les appartements des princesses étaient trèsvastes. H** Louise logeait dans Tappartement le plus reculé. Cette dernière fille du roi était contrefaite et fort petite. Pour se rendre à la réunion quotidienne, la pauvre princesse traversait, en courant à toutes jambes, un grand nombre de chambres ; et malgré son empressement, elle n*avait souvent que le temps d'embrasser son père, qui partait de là pour la chasse. Tous les soirs à six heures. Mesdames interrompaient la lecture que je leur faisais, pour se rendre chez Louis XV : cette visite s* appelait le débotter du roi, et était accbmpagnée d'une sorte d'étiquette. Les princesses passaient un énorme panier qui soutenait une jupe chamarrée d'or ou de broderie ; elles attachaient autour de leur taille une longue queue, et cachaient le négligé du reste de leur habillement par un grand mantelet de taffetas noir qui les enveloppait jusque sur le menton. Les chevaliers d'honneur, les dames, les pages, les écuyers, les huissiers , portant de grands flambeaux , les accompagnaient chez le roi. En un instant tout le palais, habituellement solitaire, se trouvait en mouvement. Le roi baisait chaque princesse au front, et la visite était si courte, que la lecture, interrompue par cette visite, recommençait souvent au bout d*un quart d*heure. Mesdames rentraient chez elles, dénouaient les cordons de leurs jupes et de leurs queues , reprenaient leur tapisserie et moi un livre. »
Le dérèglement des mœurs , qui était affiché à la cour avec nne impudence qu'on n'avait point égalée dans les siècles pré-
«i HISTOIRE DE FHANGE.
cédents, se reproduisait chez les courtisans h Texemple da maître , et eux à leur tour contribuaient ainsi à aliéner la nation de son gouvernement. Non-seulement ils couraient après toutes les voluptés illicites, mais ils y mettaient leur gloire, et le renom de séducteur était celui qu'ils ambitionnaient le plus. II songeaient bien moins à Tamour, même aux désirs, qu'aux succès de Tamonr-propre ; ils se plaisaient à publier leurs bonnes fortunes et leurs perfidies , et souvent ils s'efforçaient de ternir la réputation des femmes les plus vertueuses; et c'était un des artifices habituels du duc de Richelieu, de faire veiller ses équipages dans plusieurs quartiers à la fois , pour faire croire qu'il avait des rendez-vous nocturnes dans des lieux où on ne le connaissait même pas. Le nombre des famiHes qui à Paris étaient troublées, déshonorées par les désordres du roi, était donc très-considérable ; mais le scandale foisait encore plus d'ennemis à la cour que les offenses directes. Ceux que le peuple devait respecter s'étaient étudiés à se rendre méprisables ; et depuis que l'autorité semblait faire sa principale affaire de protéger le vice, la société marchait rapidement vers sa dissolution.
En même temps, les vices du roi agissaient d'une manière plus directe encore sur le bien-être, sur l'aisance de toutes les familles du royaume. C'était à eux qu'il fallait attribuer le désordre des finances, les emprunts qui se multipliaient, et les impôts nouveaux dont on grevait la population. Le luxe extravagant de la favorite, le goût qu'elle. avait excité chez le roi pour les bâtiments , les objets d'art et les spectacles , le jeu ruineux auquel Louis XY appelait ses courtisans, faisaient disparaître les millions bien plus rapidement que toutes les maltresses subalternes. Chaque courtisan à son tour éprouvait les
besoins que multiplie la rage des plaisirs ; chacun sollicitait et obtenait des grâces pécuniaires ; et les acquits du comptant, qui ne laissaient aucune trace de Tobjet de la dépense, se multipliaient au point de tenir le contrôleur des finances dans un embarras continuel. Par un enchaînement imprévu, ce furent ainsi les vices personnels du monarque qui , en produisant au trésor un déficit qu*on ne pouvait combler, mirent aux prises, au milieu du XYIII* siècle , le clergé et le parlement , renouvelèrent les persécutions religieuses, alarmèrent tous les corps snr leurs privilèges, en faisant voir qu*OB prétendait mettre le bon plaisir au-dessus d'eux tous, excitèrent les fermentations de Tesprit de parti , avant même qu'il eût trouvé des sujets dignes d'occuper l'opinion publique , et donnèrent enfin à tonte la France le sentiment de la complète dissolution du pou- ^ir social.
Nous avons vu qu'au mois de mai 4745, M. de Machault, qni, depuis quatre ans , avait remplacé Orry au contrôle général, avait fait rendre un édit qui soumettait à une contribution du vingtième de leur revenu tous les Français, quelle que fât leur condition , et par quelque privilège qu'ils se fussent jusqu'alors dispensés de payer l'impôt. Il y avait quelque chose de si choquant et de si absurde dans cette exemption des riches , qui prétendaient ne point devoir contribuer aux dépenses nationales, tandis que tout le fardeau retombait sur les pauvres ; l'opinion , réveillée par Quesnay et par les économistes qui représentaient l'agriculture comme la source unique des richesses , commençait tellement à se prononcer contre les grands propriétaires qui ne croyaient rien devoir, que l'opposition au vingtième fut moins ouverte , moins obstinée qu'on ne s'y attendait d'abord. Le clergé seul osa résister
avec obstination , tandis qu*on ne parla pas de Topposition de de la noblesse, excepté dans les pays d*Etats où elle se confondait avec les vœux de tout le peuple.
Le parlement envoya au roi trois de ses présidents, pour lui faire des remontrances contre le vingtième, non pas au nom des privilégiés, mais du peuple, disait-il, qui était déjà accablé par les taxes. Le roi leur répondit qu'il voulait que le lendemain son édit fût enregistré, et qu'on vint lui en rendre compte avant deux heures à Choisy. On délibéra de nouveau avec pusillapimité et embarras , et il fut résolu que le premier président supplierait le roi d'avoir compassion de son peuple, déjà épuisé par la guerre ; et si le monarque persistait dans sa volonté, le parlement, déchargeant ainsi sa conscience, procéderait à l'enregistrement. En effet, l'enregistrement eut lieu ; le parlement se contentant d'insister sur la fixation et la durée de l'impôt, et sur sa destination au paiement des dettes, non aux dépenses courantes. Mais loin d'acquitter les dettes , le contrôleur général , forcé par la prodigalité du roi , ne songeait qu'à en contracter de nouvelles. Les capitalistes de la France et de l'étranger avaient commencé à trouver qu'aucun revenu n'était plus commode à percevoir que celui des fonds publics, et ils s'empressaient d'apporter leur argent, sans se soucier de connaître l'état réel des finances. Cette extrême facilité favorisait d'autre part les dissipations du gouvernement; jamais il ne se trouvait arrêté par un besoin réel ; le présent était facile, ut personne ne prenait soin de l'avenir, sur lequel un fardeau écrasant était rejeté. En même temps que l'édit du vingtième, il en avait paru un autre qui créait 4 ,800,000 livres de rente au denier 20, faisant un capital de 36 millions; puis, au mois de mai 4754 , un nouvel édit porta création de 2 millions de
rentes viagères sar rSôtel-de-VilIe , et de 900»000 livres de rentes héréditaires sur la ferme des Postes. Le tout estimé équivalait à un emprunt de 50 millions. Le parlement se crut obligé à faire des représentations nouvelles. Louis XV les écoula avec beaucoup de sang*froid , et répondit qu'il les croyait dictées par le zèle pour son service; mais il ajouta que cet emprunt était nécessaire, et qu'il n'entendait pas que les remontrances fussent imprimées. Le parlement voulut tenter de faire d'itératives remontrances, et le roi lui répondit : c un plus long délai pourrait me déplaire. > Fort de loppositioD des autres corps de l'Etat contre l'établissement du vingtième , le parlement fit observer cette fois qu'on ne pouvait concilier cette nouvelle augmentation de la dette de l'Etat avec celle de l'établissement du vingtième destiné aies éteindre ; et le roi, entouré de son conseil de dépêches, répondit avec le ton d'un maître, et d'un maître mécontent : < J'ai eu assez de c patience et de bonté ; je veux être obéi dans le jour. »
L'édit fut enregistré , en effet , mais avec la clause de trèsexprès commandement du roi. Les Etats d'Artois , de Bourgogne, de Bretagne et de Languedoc , se plaignirent très-hautement de ce que la cour, par l'établissement uniforme du vingtième sur tous les biens, tendait h abolir le droit de consentir le don gratuit qu'ils accordaient au prince. Les Etats de Bretagne furent ceux dont l'opposition fut la plus vigoureuse; ils déclarèrent, d'une voix unanime, qu'il n'y aurait pas de vingtième levé en Bretagne. Il fut résolu de faire des remontrances au roi , mais les commissaires qu'il avait nommés déclarèrent que, sous peine de désobéissance, aucun député ne devait sortir de Rennes. Les membres des Etats renoncèrent à la députation; mais» malgré la défense du roi» ils se
séparèrent. Cependant Machault reconnaissait que les pays d'Etat étaient les mieux administrés de la France, ceux oii les rentrées étaient les plus assurées. Il était assez disposé à se prêter à ce que la perception fût faite par une commission jnixte, nommée de concert par les Etats et le roi ; il menaçait bien de supprimer les Etats » mais il aurait regretté de le faire; il négocia donc, sans réussir à obtenir le vingtième; et ses négociations durèrent aussi longtemps que son ministère.
Dans le vrai, on commençait à reconnaître que c'était sur les biens du clergé que Machault comptait principalement pour subvenir aux beswns de TEtat, soit que ce fût son intention dès le principe, ou que l'opposition qu'il trouvait dans les autres corps lui fit naître le désir de s'adresser à une corporation qu'on croyait infiniment riche; et qui, n'ayant dans ses biens qu'un intérêt viager, pouvait être dépouillée du fond lui-même, si Ton trouvait moyen de pourvoir à la subsistance des occupants actuels. La suppression de plusieurs monastères lui paraissait le moyen le plus sûr de ramener l'abondance au trésor. Il avait commencé par faire rendre , au mois d'août 4 749 , un édit sur les établissements et les acquisitions de main-morte, oii, se fondant sur ce que les biens immeubles, qui passent entre leurs mains, cessent, pour toujours, d'être dans le commerce, il renouvelait la défense de faire aucun nouvel établissement de chapitres, collèges, séminaires, maisons ou communautés religieuses, hôpitaux et communautés, sans une permission expresse portée par lettres-patentes enregistrées au parlement du ressort.
Une année plus tard , le 1 7 août 1 750 , -il fit un pas de plus, par l'ordonnance, qui enjoignit à tous les bénéfîciers du clergé
4e donner» dans six mois, poar tout détoi> de^ déclaratioiift des biens et revenus de leurs bénéfices* D'après le préambule, Tol^et de cet édit était surtout d*assurer TégaUté des répar-^* titiofis f de ces subsides, dont la fidélité du clergé lui imposa ToUigation , et qu'il a fournis dans tous les temps pour sub- Tenir et contribuer aux nécessités publiques. » Toutefois, disait le roi , c notre intention est que ces déclarations soient mises sous no^ yeux, pour connaître, par nou^mémes, la véritable valeur des biens du clergé de France , et éclaircir les préventions désavantageuses auxquelles Tignorance de cet objet a donné lieu. Le parlanent , qui avait toujours resseiiti , i l'égard du dNgé, la plus vive jalousie, vit, avec plaisir, que le ministère songeait à diminuer ses richesses et ses privilèges , et ce fut sa principale raison pour montrer moins de vigueur qu'on ne s'y attendait à repousser Tédit du ving^ tifenae; le parti philosophique, dont MachauU recevait les. inspirations, se r^ouissait de toute brouillerie entre l'Etat et l'Elise, et M"* de Pompadour, qui regardait lesecelésiastiques comme ses ennemis personnels , applaudissait au projet de les dépouiller.
Versailles avait conservé toute sa magnificence ; mais , après la signature de la paix , un sentiment de tristesse et de honte perçait à travers eette représentation. Louis ÎV, dont le regard avait toute la fierté qui manquait à son caractère, pa-^ raissait déconcerté lorsqu'un angbis ou un prussien lui était présenté. Même avec les Françsûs , s'ils étaient étrangers à se» habitudes intimes, son air de contrainte et d'ennui, son silence glacial, arrêtaient toute expansion de sentiments. Les cûDftisans, compagnons ou ministres de ses plaisirs et de ses àèiig^6m»tof obvenaient seuls die lui un gracieux accueil en
échangeant les confidences du libertinage. Les railleries qu'il leur adressait étaient quelquefois amères; mais si celui qu'il avait blessé se permettait une répartie spirituelle, le roi la supportait sans humeur ; il élevait le jeu , dans ses parties , à un taux ruineux pour celui qu'il y admettait; mais aussi lorsqu'il renversait la fortune de ses adversaires, il les en dédommageait quelquefois par des gouvernements ou des pensions. Il consacrait trois ou quatres heures de la journée à ce qu'il appelait son travail de roi, et qui n'était guère cependant que l'exercice de sa curiosité; car il s'attachait à connaître toutes les intrigues de toutes les cours de l'Europe aussi bien que de la sienne. Il montrait aussi de l'intérêt pour les découvertes dans les sciences ou dans les arts mécaniques, mais sa froideur pour les lettres était invincible ; il semblait avoir peur de ceux qui les cultivaient. Jamais il ne parlait sans humeur ou sans dédain affecté des philosophes, des en* cyclopédistes , et surtout de Voltaire. < Ces hommesrlà , disait-il , perdront la monarchie : je crois bien que tant que je vivrai , je resterai toujours à peu près le mattre de faire ce que je voudrai ; mais , ma foi , après moi , M. le duc de Bourgogne n'a qu'à se bien tenir. M"** de Pompadour avait conservé sur le roi un empire qu'on ne pouvait comparer qu'à celui qu'avait exercé le cardinal de Fleury. Elle prenait avec lui le ton d'une amitié respectueuse et courageuse. Malgré la perte de sa fraîcheur, sa beauté avait conservé quelque chose d'imposant; et, par la dignité de ses manières, elle réussissait à faire oublier tout ce que son rôle avait de honteux. Elle savait intimider jusqu'au maréchal de Richelieu, tandis que le prince de Soubise et d'autres grands seigneurs s'honoraient du titre de ses amis. Elle montrait de la vénération pour la .
LOUIS XV m
reine; mais , irritée de n'avoir pa vaincre les mépris du dauphin , elle tenait la cour-éveillée sur ses ridicules, parlait de sa haire , de sa discipline , de ses retraites secrètes pour rédter son bréviaire en habit de justice. Quant aux princesses , filles du roi , elle les avait accoutumées à respecter extérieurement en elle le choix du monarque. L'aptitude qu'elle avait à éprouver ou à jouer l'enthousiasme lui avaitdonné de grands moyens de captiver les gens de lettres et les artistes , dont 'elle flattait la vanité. Elle n'aimait guère des philosophes que l'indulgence qu'ils montraient alors pour les faiblesses de l'amour; du reste, elle craignait leurs leçons, et elle cherchait à les détourner de leurs attaques contre la religion. Elle montrait beaucoup d'amitié au docteur Quesnay , et elle se déclarait convertie à la doctrine des économistes, dont il était le fondateur; mais elle n'en mettait pas moins de chaleur à demander, pour elle ou pour les siens , les acquits du comptant, ou à plaider, au nom de l'humanité , contre toute réforme du contrôleur des finances, qui tendait à diminuer le luxe de la cour, et attrister ainsi le monarque. Toujours comédienne, toujours occupée de jouer son rdle , elle vivait dans une agitation continuelle ; elle se désolait d'être Tobjet de la haine de la nation , ce qu'elle ne pouvait se dissimuler, et ce chagrin accélérait les progrès d'une maladie propre à son sexe, dont elle était atteinte. Un homme , qu'elle avait élevé au pouvoir, et qu'on soupçonnait d'avoir été son amant, le duc de Choiseul , était assurément parvenu à cette popularité , qu'elle ne pouvait obtenir. C'était elle qu'on accusait de la guerre , tandis qu'au duc de Choiseul on croyait avoir l'obhgation de la paix. Ce duc, plus courtisan de l'opinion publique que de celle de son maître , en caressait les diffé-
remU partis, et avait Tair de se présentei" conkne leur arbitre. Les philosophes démêlaient en lui un secret peDcbant à favoriser les réformes et les chaDgements; les magistrats voyaient avec plaisir qu'il cherchait son appui dans le parlement.
Les seigneurs reconnaissaient qu'il avait consolidé à la cour leurs préteolions aristocratiques. 11 prétendait être le réformateur de Tarmée, et, pendant son séjour à Vienne, il s*étaii montré grand admirateur de la discipline et de Torganisation allemande dans les régiments. U voulait l'introduire en France, au risque d'étouffer les qualités propres au soldat français, sans pouvoir lui communiquer celles de ses voisins d'au-delà du Rhin; mais trop léger, trop occupé, trop pressé pour étudier lui-même, il se confiait à des écrivains, qui compilèrent pour lui, entre divers projet, l'ordonnance de 4 76i, sur l'organisation de l'armée, ordonnance souvent obscure, incomplète, oontradictoire, qu'il n'avait probablement jamais lue, et qu'il tenait cependant à faire exécuter aussitôt, aveclapromp* tiiude et la fougue de son caractère. Les troupes y furent en effBi soumises, tant bien qse mal Un changement dans leur organisation entraîna dans de grandes dépenses; mais Choiseul se prêtait à toutes avec une main prodigue; aucun ministre n'avait plus négligé aucune économie dans l'administration de l'état. U portait dans ses affaires privées le même désordre. On assurait que sa femme lui avait apporté, de la fortune du financier Crozat, son onde, un million de livres de revenus; nonseulement il les dépensait a v<dc magnificence; mais il était encore accablé de dettes. Sa sœur, la duchesse de Grammont, qui lui ressemUait beaucoup par l'esprit et le caractère et qui exereait sur lui un grand pouvoir, travaillait à lui £we des
pirtisans, mais souvent die loi faisait (dot d'ennemis enoore par sa hanteur et ses manières tranchantes. Le dauphin , la dsophine et la reine n'obtenaient à la cour que de froids respects. Le dauphin supportait avec peine d*étre nul à la cour. Dans sa jeunesse Tamottr du travail et celui du bien public lui avaient inspiré une noble activité; mais chaque tentative qu'il avait foite dès-lors pour que son père lui confiM quelque partie de son pouvoir avait été marquée par une disgrâce; il n avait pu obtenir la permission de se montrer aux armées ; lorsqu'il essaya» pour sauver les jésuites, de remettre à son père on mémoire oii il accusait le duc de Choiseul d'avoir préparé leur ruine, il s attira de la part de ce ministre ce propos insolent : < ie pourrai avoir le malheur de devenir le sujet de V. A. R., mais je ne serai jamais son serviteur.» Vers 1 762 « sa santé commença à éprouver une altération visible : son visage , jusqu'alors vermeil, se décolora ; la gatté qu'il avait conservée malgré ses principes austères fit place à une noire mélanodie ; ses courtisans pouvaient remarquer ksprogrèsdesa maigreur, de sa pâleur, et commençaient à le croire menacé d'une maladie de poitrine ; l'espérance de le voir monter sur le trAne s'évanouissait, et le dévoûment de ceux qui en attendaient leur fortune se refroidissaiL La tendresse et les vertus de sa femme furent alors les plus précieuses de ses consolations; tous les plaisirs de cette princesse étaient renfermés dans ses devoirs. Son esprit avait de la justesse et de la sagacité; sa modestie et son sens exquis avaient plu à Louis XV, qui ne trouvait dans ses vertus ni pruderie ni pédantisme; il la chargeait de consoler la reine dans son isolement, et d'adoucir les caprices hautains des princesses ses filles. En 1 7^1 elle avait perdu son fils aine qm portait le titre de duc de Bourgogne ; lorsqu'elle
commençait à trembler aussi pour son mari, elle le vit pré* eédé au tombeau par Faîtière favorite, qu'on accusait de tous les vices de Louis XV, pour se dispenser de le condamner luimême. La maladie secrète qui minait les forces de M"'"' de Pompadour avait fait explosion au printemps de \ 764, par de vives douleurs. La cour était à Choisy ; mais malgré Tétiquette qui ne souffrait pas qu'aucun individu s'il n'était pas prince mourût dans le palais du palais du roi, Louis XV la fit conduire à Versailles; déjà elle connaissait son danger, et elle ne songeait plus qu'à mourir en reine ; aussi elle continuait à faire discuter devant elle les intérêts de l'état, et à faire nommer à divers emplois les personnes auxquelles elle accordait les derniers restes de sa faveur. Elle tenait trop à la considération pour ne pas satisfaire, dans ses derniers moments, aux devoirs de l'Eglise, en même temps qu'elle voulait conserver jusqu'à la fin l'approbation des philosophes. Son orgueil se refusa aux pleurs de la pénitence. Elle eut plusieurs entretiens avec son curé; et comme il voulait se.retirer après le dernier : c Attendez, monsieur le curé , nous nous en irons ensemble. » Elle mourut en effet ce jour-là même, 45 avril 1764. On assure que Louis ne versa pas une larme, ne parut pas rêveur, ne chercha point la solitude. On raconte même qu'étant à sa fenêtre, comme les restes de M"'* de Pompadour sortaient des cours du château, on lui entendit prononcer ces mots : c H™* la marquise aura aujourd'hui un mauvais temps pour son voyage. > M"* de Pompadour avait alors quarante-quatre ans ; elle laissa tout son bien à son frère, le marquis de Marigny; le mari qu'elle avait abandonné dédaigna de recueillir la moindre partie de cette riche succession. Le dauphin suivit de près la favorite, à laquelle il avait
IX>UIS XV. »s
dairanent laissé voir son mépris. H expira )e 20 décembre 1765 à l'âge de trenle six ans. Malgré le déclin de sa santé, il afait voulu commander les manœuvres d'un camp de plaisance formé à Gompiègne, et l'on attribue aux fatigues qu'il y avait éprouvées l'accélération de sa maladie. Le fils qui huit ans plus tard devait parvenir à la couronne sous le nom de Louis XYI n'avait alors que onze ans. On recueillit comme une marque de sensibilité de la part d'un homme qui n'en donnait gutee, l'exclamation de Louis XV lorsque cet enfant dans sa chambre, fut pour la première fois annoncé, sous le nom de Monseigneur le dauphin : c Pauvre France ! un roi âgé de cinquante-cinq ans et un dauphin de onze ! » Du reste, pendant la maladie de son fils, il lui avait rendu des soins assidus, sans qu'on remarquât en lui beaucoup de douleur. Le roi s'^ferma ensuite, plus par bienséance que par a£fêction, et ne voulut voir personne, c Cependant, dit M. de Besenval, le duc de Cboiseul lui ayant écrit pour lui demander à le voir, il le lui avait permis, et s'exprimant avec franchise il lui avait avoué que la perte de son fils affectait peu son cœur ; qu'il le r^rettait cependant beaucoup, par la peur qu'en avaient les parlements, qui désormais n'ayant plus de freiu ne pourraient plus être contenus.
Ces deux morts avaient troublé l'imagination de Louis XV; d'autant plus que les excès de table et de libertinage auxquels Use livrait le portaient à la mélancolie , dans l'intervalle entre ses débauches. 11 n'avait plus de laaitresse déclarée, et quoiqu'il n'eût pas renoncé à ses habitudes vicieuses, le Parc-aux-Cerfe était fermé; il avait de longs entretiens avec la dauphine, qui évidemment gagnait sur lui de l'influence; il laissait voir plus de comphisance aux princesses ses filles; surtout il sem-
Mait prêt à se livrer à des pratiques de dévotion ; un sermon le faisait tomber dens des rêveries profondes, et même les gens sages, môme les jansénistes, tout scandalisés qu'ils étaient par sa conduite précédente , s'alarmèrent de ces symptômes de conversion.
Les deuils se succédaient désormais rapidement dans la maison royale; la reine , pour éviter à son père la fetigue du voyage qu'il avait coutume de faire, chaque année , il Versailles et qui ne convenait plus à son âge fort avancé , était allée le voir au mois d'août 1765, en Lorraine , et avait passé plusieurs jours avec lui; elle fut alarmée au commencement de l'année suivante , par la nouvelle d'un accident qui devait lui coûter ta vie. Stanislas s'étant levé de bonne heure , selon sa coutume, le 5 février 1776, et s'approchant trop de la cheminée , le feu prit à sa robe de chambre ; il sonna , mais aucun valet ne se trouva à portée ; en s'efforçant d'éteindre lui-même le feu , il tomba sur la cheminée , la main dans les charbons ardents, et la douleur le fit évanouir ; un garde-ducorps averti par l'odeur, et croyant contraire à sa consigne d'entrer dans la chambre, appela les valets, qui arrivèrent enfin , et retirèrent leur maître du feu. Les plaies du malheureux vieillard étaient eff'royables , ses souff'rances furent cruelles. Cependant, quoiqu'il eût déjà quatre-vingt-huit ans, il ne succomba que le 23 février. La douleur des Lorrains fut extrême ; une foule pressée remplissait les avenues de Lunéville , où le monarque bienfaisant, comme on l'appelait, était mourant. Sa mort fut suivie de la réunion définititive des duchés de Lorraine et de Bar à la France ; mais en réalité , cette réunion était déjà effectuée dès l'année 1738. Stanislas ne s'était presque réservé dans le gouvernement qu'un rôle de pro-
tectimi et de bîenfaisaDee; k Lorraine était soumise à toutes les lois françaises , et Stanislas avait été contraint de lutter avec les cours souveraines de ses états , pour leur faire enregistrer le vingtième auquel les parlements de France avaient opposé tant de résistance. 11 essaya aussi de suspendre Tarrét pour la suppression des jésuites, et il obtint en effet de son gendre que cet arrêt ne serait point exécuté tant qu'il vivrait dans les duchés de Lorraine et de Bar. La réunion de ces duchés fit an reste si peu de sensation , qu'il n'en est pas même fait mention dans les deux publications , sur les événements de Tannée , faites en Hollande et en Angleterre. La mort de la danphine, survenue le 43 mars 4767» à la suite d*une maladie de poitrine qui s'était développée à la même époque oh Ton avait remarqué le déclin de la santé de son mari , rompit les habitudes pieuses que Louis XV commençait à prendre avec cette pnncesse, et enleva au parti des jésuites ses plus chères espérances. La rapidité des coups qui avaient frappé successivement la maison royale , ftt aussi circuler des bruits de poison que la malignité publique semble toujours pressée d*adopter à la mort de tous les grands personnages. Rien ne ressemblait moins à des «npoisonnements que les longues maladies auxquelles M** de Pompadour , le duc de Bourgogne, la fille du roi , infante de Parme , morte le 6 décembre 4 759, le dauphin et la dauphine avaient succombé. Cependant on s'alarma, et l'on prétendit s'alarmer, comme on l'avait fait à la fin du règne de Louis XIV, de Texisteoce d'un complot pour détruire toute la maison royale. Les trois menins du dauphin , le comte de Périgord, le chevalier de Muy, et le marquis depuis duc de la Vauguyon , qui avaient un grand crédit sur son esprit , q« partageaient ses sentiments religieux, et qui
96 HISTOIHE DE FRANCE.
avaient dû espérer de parvenir sous son règne à nn grand pouvoir, éprouvaient des regrets trop amers de sa mort pour n*en pas accuser quelqu'un.
La Yauguyon avait bien plus de haine dans le caractère et d'intrigue dans Tesprit que de dévotion ; c'était celui qui avait su le mieux capter la confiance du dauphin , qui Tavait présenté à Louis XV pour être le gouverneur des trois princes ses fils; et cette nomination avait été enlevée aux ministres et à la favorite, malgré leur répugnance. Le duc d'Aiguillon, qui avait épousé la nièce et l'héritière du duc de la Yrillière, et qui entraînait ce ministre dans son parti , s'était déclaré l'antagoniste du duc de Choiseul. Ce fut lui qui se chargea de faire inventer ces fruits d'empoisonnement, en accusant Choiseul.
Richelieu et tous ces courtisans , qui ne reconnaissent les lois de la morale ni pour les autres , ni pour eux-mêmes , les accueillirent et les accréditèrent. La Yauguyon .en nourrit l'âme de son élève depuis Louis XYI, qui n'en fut jamais détrompé, et malgré l'extrême invraisemblance de ces soupçons, cette calomnie a laissé des traces profondes dans tous les mémoires du siècle. La reine était malade depuis longtemps, et à l'époque où le public fut averti pour la première fois de la maladie de la dauphine, on paraissait plus inquiet pour sa vie que pour celle de sa belle-fille. Sa maladie ressemblait à la plupart de celles qui sont causées par de longs et cuisants chagrins. Les facultés de son âme s'arrêtaient, on eût dit qu'elle tombait dans un sommeil prolongé, mais très-inquiet; plus tard des douleurs vives succédèrent à cet engourdissement.
Elle mourut le 25 juin 4768. Soit que Louis fût moins
LOUIS XV n
prfparé à cette mort qu'à celle de son fils, soit que les torts qu'il avait eus envers sa compagne excitassent en lui un repentir momentané, il montra la plus vive émotion en recevant ce nouveau coup. Il entra dans la chambre où la reine venait d'expirer, il embrassa ses restes inanimés, et, pendant plu- »eurs jours, il pleura la reine, environné de ses filles , et parut absorbé dans des pensées funèbres. Mais le réveil, après cet abattement, fut honteux. Il laissa entendre à ceux qui rapprochaient qu*il voulait se distraire, qu'il voulait se consoler, et le Parc-aux-Cerfs fut rouvert.
Ce fut au milieu de cette vie de vices, de passions, de craintes et de repentirs , que la maladie vint tout à coup atteindre le monarque. AflTaibli par le libertinage et Tintempérance , il Tétait aussi par la profonde mélancolie qui s'était emparée de lui, et qui, symptôme habituel de l'épuisement du vice, semblait surtout l'accabler depuis une année, el se manifestait souvent par la terreur. Il n'apprenait jamais, sans un trouble profond, k mort des personnes qu'il avait connues; et le 24 novembre 1773 , le marquis de Chauvelin ayant été frappé , après un souper, sous ses yeux , d'une apoplexie foudroyante , il en montra bien moins de douleur que d'épouvante.
c Le 28 avril 4774 , dit Bezenval , le roi se trouva mal au petit Trianon ; dans un de ses voyages de deux ou trois jours , dont il essayait sans Icesse de remplir Tinutililé de sa vie pour chasser le désœuvrement et l'ennui qui le suivaient partout, MT* Dubarry (1), craignant que la moindre inquiétude
(1) Marie-Jetnne Gomart de Yaubaniter, eontesw Dnkirnr, naquit h Vaaeoaleon, M 1744; elle était fille d'un commia aux barrières. C'eat on jea remarquable da I qae le même pays ait donné naissance il Jeanne d'Arc , qni fat l'appui du trône, T. XVI. 7
sur son état ne rappeUU en lui cette terreur qui se révdilsit au plus petit prétexte , et ne lui fit mander un confesseur, voulait le déterminer à rester à Trianon.
et k la eomtesse Dabtrr;, qni en fut U honte. La nature l'aTalt douée des diamei extéfienn les pins séduisants; elle fint I Paris , et entra diet une marehasde de BMNies, éeole ordinaire de eorroptlon; elle aelieTa de se dépra?er ehes la bnense Goordan , où le publie la eonnntsons le nom de M"* Lange. Le comte Jean Dnbarrj, on de ces hommes sans principe et sans mœors , mais non pas sans nom et sans esprit, et fe qoi l'habltnde et le talent dn Tiee ont procaré de nos jours une sorte d'eiistence , sons le nom de roué; le comte Jean Dubarrj spècub sur les charmes de cette prostituée, encore peu connue , et la présenta i Lebel , valet de chambre de Louis XT, comme méritant les regards de ce vieillard courenié , dont les sens étaient Uâsés par la débauche, et qni ne savait plus , depuis longtemps, ennoblir ou eicuser ses honteuses faiblesses. Le vieux monarque , accoutumé k rencontrer le respect , jusque dans les bras de ses mattnsases, retrouva des jonissanoes et des désirs prés d'une femme d'une espèce nouvelle pour hiL II l'aima de toute sa faiblesse , et l'empire d'une vile prostituée sur le souverain le plus majestueux et le plus imposant fut fondé par la lubricité. Dans le dâire de sa passion , Louis XY craignait cependant de voir dans sa maîtresse une femme publique; il fallut lui trouver un mari; on ne le chercha pas; il s'oifrit dans la personne de Guillaume Dubarry; et bientét la comtesse Dobarry parut publiquement I la cour. Le triomphe du vice sur les mosurs publiques fut marqué le jour oà an scandale nnivenel la méprisable eonpigne des débanabea d'un roi, qui forçait, malgré eux, ses sujeU h le mépriser, fut présentée à Versailles , en 1709 , conduite par une femme de qualité, dont le nom sera sans doute Inconnu dans h poatértlé* L*étnnge favorite , jetée daas cette sphère et si briUanta et si nouvelle pour elle, se laissa conduire par les fourbes plus ou moins adroits, mais tous également ambitieux , qui l'entouraient ; les ennemis du duc de Choiseol , d*nn côté , et les Doherry, de l*autre , h firent servir d'instrument I leurs intrigues , h leuff haines , et concourir ainsi au bouleversement général qui signala les dernières années de Louis XV. Le duc de Ghoiseul osa faire rougir son souvenin du vil choix qu'A avait fait; la disgrice de ce mfaiistre fut la récompense de sa noUe hardiesse. L'arme du ridicule fut enyloyée de part et d'autre avec plus ou moins d'esprit et de légérelé ches une nation qui rit de tout et souvent d'elle-même. Le parti opposé consob la favorite comme si le ridicule éuit la lance d'Achille , dont les blessures se guérissaient d'ettsMiênMS. On attribua aa dne de Nivenals la ehansoQ qui ( le couplet :
Lisette, ta beauté séduit Et charme tout le monde ;
En vain b bewfeolae en gémil Et la dnebesae en gronde.
LOUIS Vf. 99
Là» entourée de cette vile partie de courtisans qui 8*était dédaréeen sa faveur, elle n'avait rien à craindre de la famille royale ni des intrigued qu*on aurait pu faire contre elle. Mais
Ghaen arit que Vénvs uqvtt DeréenaedarcNidle.
n p«atl an nrplw que Looto XY Isl-nème Mutatt ion abjectu» : « Ja nii blan, iit-fl u joar aa doc de Noailles , je sais bien qoe je soccède ii Sainte-Foix. — Sire, du le doB en s'inelinant , comme rotre majeaté snccède I Pharamond. • Elle inflaa beaiMop aar rexil da parlanant, k rinstigation do chancelier Maipeon. Volet nno aacedote pen counne , et qni mérite de Tétre. Maopeoa lai fit présent d*on tableau de Charles I*' par Tan Dyeh , représentant ce prince dans ooe forêt fayant ses persécnttm% , tablen qnt oat aiqonrd'lmi ai Hiséam. Ce taUeai fat plaeé dana le boodoir de la eomtesae , en fiieo de rottomane où Loais XY avait coatnme de s'asseoir ; et qiaad le prince fixait sa Toe sur ce tableau , la fiiTorite lai disait : Eh bien ! la France, ta Tois ee laUean , al In laisaes filfe toi pariement, il to fera cooper la t£le, comme le pariemcBt d'Angleterre Ta fait eooper k Charles. M"* Dnbarry n'était pas ono Bédiante femme ; les malheors publics ne forent pas son oavrage ; on ne doit les attfftaer qn*an perfides conseillers qoi Tégarèreot sans cesse , et abosèrent do son iaapéricoce poor favoriser les plus monstraenaea dilapidations » ot faire triompher les mancravres les plus odieuses.
On Yit le ttsréehal de Richelieu descendre an rang de ses adolateurs; le chaneeHtr I , fpi se diaatt aOié aux Benrfmore d'Eeosso , s'empresser do roeotMltre le i droit aux du Barry, et traiter la favorite de consine. Cependant cette femme , aox pieds de laquelle Louis XY vivait dans le dernier degré d'abjection , voyait le trésor piUle ouvert a aea moindres demandes. Comme elle le se troivalt pas bien logée dans le palais d'une princesse du sang , le pavillon de Lociennes fut bitl pour die; et ce fut U que M*' Dnbarry traitait Louis XV |comme un valet, et l'appelait kPrmee.K)M anrt dn monarque , en 1774 , M** du Bnry fut reléguée dans Tabhaye dn Pont-enx-Dames, près de Heaax. Livrée h eUe-méme, elle vécut avec décence , et donna des marques d'an grand respect pour la religion. Louis XYI lai pendt de sortir dn couvent , où eHe s'était fait plaindre et presque estimer. Lnden* aes loi fat accordé pour demeure ; et le petit-fila de Louis XV lui donna nue pension. A l'époque de la révolution , elle professa , pour la mémoire de son bienfaiteur et les malheurs de son auguste famille , un respect et un dévouement qni ne peuvent absoudre sans doute une partie de sa vie , mais qui jettent quelque honneur et quelque intérêt sur sa malheureuse fin. II paraît que M"' Dubarry ne fit courir le bruit que ses diamants avaient été volés qu afin d'assurer un noble emploi li ce gage de sa fidélité , que la morale sévère appellera toujours Us dépimilUs du peuple et let ricketiCM fmifuUé. Quoi qu'il en soit , on l'accusa de n'être allée en Angleterre que pQir y porter ses diamants. Arrêtée sur ee motif, elle fut condamnée h mort, le 4
100 mSTOIRE DE rilANCE.
M. d'Aiguillon , trouvant cette conduite trop hasardée » Ten* gagea à ramener le roi à Versailles , où il revint , d'après Tavis de la Martiniëre > premier chirurgien de Sa Majesté , qui opina pour ce retour, avec son honnêteté» sa franchise et sa brutalité ordinaires. Le 29 avril , le roi fut saigné; on ne soupçonnait point la nature de sa maladie ; depuis» on a dit qu'une jeune personne, fille d'un menuisier des environs, ayant attiré les regards du monarque, on avait fait venir cette enfant, encore novice , et qui , se sentant déjà malade, avait eu beaucoup de peine à se prêter à ce qu'on exigeait d'elle. Elle ne s'était rendue qu'iniimidée et entraînée par Tespoir d'une grande fortune. On ignorait qu'elle eut le germe de la petite-vérole, qu'elle communiqua au roi, et dont elle mourut avant lui. La saignée, faite au moment qui précédait l'éruption, pouvait être fatale. Cette éruption se fit le jour même; elle fut abondante et bientôt confluente ; mais à la petite-vérole se joignirent une maladie honteuse dont le roi portait depuis quelque temps le germe, et une fièvre maligne qui éclata en même Femps. Dès-lors le danger devint extrême. Le roi consulta Lamartinière sur la nature des pustules qu'il voyait se multiplier d'une manière si effrayante. « Sire , répondit le chirurgien, les boutons sont trois jours à se former et trois jours à sécher. » Louis XV, qui n'avait point oublié les symp* tomes de la pelilorvérole, toujours si funeste à sa famille, le comprit. Il fit appeler M""* Dubarry et lui dit : c Ma mie , j'ai
BOTembre 1795, comme conspiratettr et ayant porté k Londres le deail da tyran. Conduite à la mort, le 6 décembre, elle ne cessa de demander grâce; ses yeox étaient baignés de larmes ; elle poossait des cris perçants , et implorait la pitié du penple ; à Tlnstant de Texécotion , on Tentendit s'écrier sur Téchafaud : Moniteur le hûurren, encore w moment. On a remarqué qn*eUe fut la seule femme, cofidamiiec par le tribunal réTolutionjiairo , qui ait montré t»nt de faiblesse.
LOUIS XV. ioi
.la petite-vérole , et mon mal est très-dangereux à cause de mon Age et de mes autres maladies. Tai soixante-quatre ans, le temps approche où il faudra peut-être nous séparer. Je veux prévenir une scène semblable à celle de Metz , avertissez le duc d* Aiguillon de ce que je vous dis, afin qu'il s'arrange avec vous si ma maladie empire, pour nous séparer sans éclat. > Les ducs d'Aiguillon , de Richelieu et de Fronsac entouraient le roi et ses ministres; Bertin , Maupeou et Terray, se souciaient peu de la religion , et voulaient éviter nu roi une secousse qu'ils croyaient suffisante pour le tuer. Le cardinal de la Roche-Aymon , grand-aumônier de France , moins religieux qne courtisan , était d'accord avec Richelieu et M*"' Duharry.
Lorsque le 4* mai l'archevêque de Paris se présenta pour la première fois , à onze heures et demie du matin , pour voir le roi malade, Richelieu Tarréta et le conjura de ne pas fiiire mourir le roi par une scène hors de propos. L'archevêque de Paris se trouva dans la chambre du roi avec M"* Adélaïde , le duc d'Aumont , l'évéque de Senlis et le maréchal de Richelieu. 11 convint avec eux de ne point parler ce jour-là de confession ; cette circonspection satisfît tellement Louis XV , qu'à la sortie de rarchcvêque il fil appeler M** Dubarry, dont il baisa encore les belles mains avec attendrissement. Le 2 mai, il se trouva un peu mieux , au point que M** Du* barry reprit avec lui ses airs libres , et s'efforça de le divertir avec ses propos accoutumés. Le 3 mai, Tarchevéquc de Paris revint à Versailles et s*établit dans la maison des lazaristes, sans voir le roi. La lutte relative aux sacrements contiauait toujours. D'après les ordres du duc d'Aiguillon , le duc d'Aumont. premier gentilhomme de la chambre , âvnil renoncé aux
devoirs de sa charge , sous prétexte qu'il y avait trop de monde dans la chambre du roi, et il les laissait accomplir par la Borde , le valet de chambre de quartier ; celui-ci refusait l'entrée à tout le monde sans tenir compte des droits que les courtisans prétendaient avoir. Il voulait empêcher que Ton dit un mot qui aurait pu faire rentrer le roi en lui-même et le déterminer à faire cesser le scandale.
Dès que la petite vérole fut déclarée , toute communication fut interceptée entre le roi et la famille royale dont aucun n'avait eu cette maladie à Texception de M""* la dauphine. Il n'y eut que M"* Adélaïde , M"** Victoire et M"' Sophie qui crurent devoir à leur père de s'^fermer avec lui. M. le duc d'Orléans» M. le prince de Condé et M. le comte de la Marche s'enfermèrent avec le roi ; M. le duc de Chartres et M. le duc de Bourbon restèrent avec le dauphin.
Avant la première visite de l'archevêque de Paris, le duc d'Orléans crut de son devoir de parler à M""* Adélaïde comme à celle qui devait donner l'ordre ; car, continue Bezonval , H. le dauphin n'était compté pour rien par qui que ce fût, et personne ne songeait seulement que sous peu de jours il devint le maître. M. le duc d'Orléans demanda à cette princesse ce qu'elle pensait des sacrements , et s'il n'était pas temps de s'en occuper; elle lui répondit que c'était aux médecins d'en décider, et sur-le-chanop ils furent assemblés , ils prononcèrent unanimement que dès les premiers instants ils les avaient proposés aux grands ofiSciers, que ceux-ci n'avaient pas osé le prendre sur eux. Que dans le moment présent de la suppuration , ce serait causer une révolution et donner le coup de la mort au roi. M""* Adélaïde saisit avec avidité le danger que l'on ferait courir à son père , et elle chargea Richelieu
é'aDer au-devant de Tareheréque, tandis qne le dac d'Or- Mans ne devait pas quitter le roi , pour que le prélat ne lui dit rien qui pût VeHrayer.
Quoique le roi allât de plus mal en plus mal , les bulletins étaient toujours bons , et il n'y avait que les gens de l'intérieur et leurs amis les plus intimes qui sussent la vérité. D'Aiguillon soitit enfin qu'il fallait faire cesser le scandale. Il aDa prendre les ordres du roi relativement à M** Dubarry. c n faut la mener sans bruit à votre campagne de Ruelle, lui dit le roi , je saurai gré à M. d'Aiguillon des soins qu'il prendra pour elle. » La Borde lui amena encore M** Dubarry le 4 au soir, et lorsqu'elle ressortit, le trouble qu'on vit sur sa figure annonça qu'elle avait reçu son arrêt. Elle partit le lendemain 5 mai à 0 heures après midi, bien assurée que si le roi revenait de sa maladie, H. d'Aiguillon la ramènerait au chevet de son lit.
A peine M** Dubarry fut-elle partie, que le roi la demanda. Ble est partie , répondit^on à Loufs XV. — Ah ! elle est partie ; il faut donc partir aussi ! qu'on prie du moins sainte Geneviève. — En effet, dans la nuit du 5 au 6 , 11 demanda son confesseur. On assure que celuin^i exigea que M"* Dubarry s'éloignit k une plus grande distance, car Ruelle n'est qu'à deux lieues de VersaiQes , et que par l'entremise du cardinal de la Roche-Aymon , il se contenta d'une déclaration qu'on publierait en son nom , au moment oii on lui administrerait la communion , et qui fut rédigée en ces termes : c Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul , il déclare qu'il se repent d'avoir causé du scandale à ses sujets ; çt qu'il ne désire vivre que pour le soutien delà religion et le bonheur de ses peuples. »
m HISTOIRE DE FRANCE
Le roi reçut la communion le 6, à six heures du matin , des mains du cardinal de la Roche-Aymon, grand-aumônier. On remarqua que , la cérémonie achevée , comme le cardinal se retournait pours*en aller, l'abbé Handouxle tira par son rocfaet et lui dit quelque chose à l'oreille ; le cardinal élevant sur-lechamp la voix prononça la formule qui avait été convenue. H parait qu'il avait promis aux partisans de la maltresse de la supprimer, mais qu'arrêté, pressé par le confesseur, il avait eu honte de ne pas tenir la parole donnée à ce dernier. Sur quoi le maréchal de Richelieu, d'une voix assez haute pour être entendu de tout le monde, gratifia le cardinal de l'epithète la plus insultante. Les choses demeurèrent à peu près dans cet état jusqu'au 9 au soir, où l'on crut que le roi ne passerait pas la nuit, et qu'on lui donna l'Exlréme-Onction. On se parlait à l'oreille de pourpre et de gangrène, et l'infection dans sa chambre était affreuse. Il passa encore la nuit cependant, et n'expira que le 4 0 mai 1 774 , à deux heures après midi. Dès qu'il fut mort, chacun s'enfuit de Versailles; on se hâta d'enfermer le corps dans un double cercueil de plomb , qui n'empêchait qu'imparfaitement la puanteur de s'en exhaler. Plus de cinquante personnes gagnèrent la petite-vérole , pour avoir seulement traversé la galerie de Versailles, et dix en moururent. Les trois filles du roi , mesdames de France, en furent toutes trois atteintes, et dangereusement malades; tout le monde s'empressait de fuir une contagion qu'aucun intérêt ne donnait plus le courage de braver. Le corps fut transporté avec préci* pitation et presque sans pompe à Saint-Denis. Tous les Français semblaient également désirer de faire disparaître les restes d'un monarque qui avait si honteusement terni le lustre de la France.
LOUIS XV. m