‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 12 sur 85 · CHAPITRE LYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LYI

de M. de LienleUe sur Looto XV.

Louis XY conservait dans son palais la magnificence de Louis XIV» mab n'y mêlait aucun caractère de grandeur. Il subissait, comme un esclave résigné» Tennui d'étiquettes qu'il n'avait point inventées» et qui n'était de nul usage pour sa politique: l'insupportable ennui qu'il ea ressentait, irritait son goût pour Us plaisirs clandestins. Tout son boubeur était de se réfugier dans ses petits appartements et d'échapper furtivement à son rôle de roi : ce goût devint en lui si vif» ou du moins si habituel » qu'il en vint presque à se considérer comme un particu* lier dispensé de tout devoir envers l'état. De là , ce trésor particulier qu'il aimait à se fermer et qu'il grossissait par des spéculations sur les grains; de là» ces lûzarres distractions qu'il portait jusque dans le conseil ; la déplorable promptitude avec laquelle il abandonnait un avis qu'il avait judicieusement énoncé; enfin cetégoïsme paresseux qui lui faisait dire beaucoup de mots » tels que ceux-ci. c Si j'étais lieutenant de police » je défendrais les cabriolets. » En public son maintien était froid » son esprit un peu sec. Dans le commerce privé c'était un homme aimable; un maître obligeant » facile» plein de compassion ; un Français habitué à observer, envers les femmes » les prévenances de la galanterie les plus délicates » et richement doué de l'esprit vif de sa nation. On cite de lui plu* sieurs bons oaots : Qu'avez-vous fait en Angleterre» disait-il au comte de Lauraguais. qui se piquait un peu delà philos<q[ihie à la mode ? Sire» répondit le courtisan , j'y ai appris à pâDser. — Des chevaux» reprit le roi importuné de cette osten-

lai HISTOIRE DE phance.

tatioD. Le peintre Latour, en faisant son portrait, se met un jour à disserter sur les affaires de l'état , et dans sa franchise étourdie, il en vint jusqu'à dire : Il faut convenir que nous n'avons point de marine, c N'avez-vous pas Vernet , reprit le roi, en ramenant le peintre à son métier ?» Le duc de Ghoiseul s'étudiait à modérer l'opposition du parlement de Paris ; mais le pouvoir et l'ambition de ce corps s'accroissait par des concessions tacites. Le parlement, vainqueur des Jésuites, voulut réprimer l'audace effrénée des philosophes , parmi lesquels quelques-uns se précipitaient dans les ténébreuses horreurs de l'athéisme. Leduc de Ghoiseul parut un moment montrer l'intention d'arrêter cette coupable licence; mais peu après, il s'arrangea pour rester à la fois et le courtisan et le protecteur du parlement et des philosophes. Le parlement sévit avec rigueur dans l'affaire du chevalier de La Barre , mais comme il se voyait tout-à-fait abandonné par la cour et désavoué par le public , il se borna bientôt à quelques arrêts insignifiants qui accréditaient des ouvrages, en voulant les noter d'infamie. Louis XV ne tentait rien pour arrêter ce prodigieux mouvement des esprits , qui allait donner une face nouvelle aux institutions sociales. On peut présumer que la douceur de son caractère arrêta souvent des persécutions contre diUostres écrivains.

L'administration du duc de Ghoiseul rendit un peu d'honneur à la couronne de France , par plusieurs actes d'une médiation importante. La possession de la Corse , qu'il fallut acheter aux Génois et conquérir ensuite, fit oublier aux Français les conditions ignominieuses du traité de Paris. Louis XY , dépendant, montrait une jalousie secrète contre son ministre principal. A l'aide d'agents particuliers et clandestins, il ^iait

et eoMniriait ses opérations. Ce qu'il y eut de pis , c'est que les agents dq roi furent sacrifiés au ressentiment du ministre, dès qu'il fut instruit de leur correspondance. Un magistrat éloqneot et intrépide, La Chalotais, procureur-général du par* lement de Rennes, soutenait, avec l'appui de tous les parleinents de France» une lutte opiniâtre contre le duc d'Aiguillon, ^'il accusait d'actes violents, arbitraires, et même de con* enssîon dans son gouvernement de la Bretagne. Le duc de Choiseul qui se rangeait toujours de l'avis des parlements sen« tait sa haine animée contre le duc d'Aiguillon par la protection secrète, mais évidente que celui-ci obtenait du monarque.

Le parlfflient de Paris, formé en cour des pairs, rendit un arrêt par lequel le duc d'Aiguillon était entaché dans son honneur. Le duc de Choiseul triomphait; mais le roi cherchait tous les moyens d'échapper à la double tutelle de son parlement et de son ministre. On doutait à la cour qu'il en eût le courage. Une femme dont la jeunesse avait été souillée par une prostitution publique. M""' Dubarry , apprit au roi qu'il pouvait encore vouloir. L'apparition de cette femme à la cour fut un scandale au-dessus de ceux de la régence. Le duc de Choiseul, sa sœur la duchesse de Grammont , et bientôt la plupart des femmes s'éloignèrent avec indignation d'une telle favorite. Louis s'étonna , mais ne s'offensa pas beaucoup, que son ignominieux caprice ne fût pas respecté par sa cour. La nouvelle favorite savait avec art répéter les leçons que lui donnaient le duc d'Aiguillon , le chancelier Maupeou et l'abbé Terray . Le duc de Choiseul fut exilé. Presque foute la cour parut vouloir s'unir à sa disgrâce. On abandonnait le roi pour aller visiter le duc à Çaqteloup, et se purifier quprès de lui, 4iM»i-an, de l'm

m HlSTOiltE DE nUNCE

de VersaiUâs. Ce qu'il y eût de remarquable, c'est que le m<H narque sembla respecter dans ses courtisans des démonstra* tions si nouvelles de dévoûment pour un ministre disgracié. Les parlements ne devaient pas Survivre longtemps à leur am* bitieux protecteur. Le chancelier Haupeou avait concerté avec ses deux collègues l'abolition de ces grands corps de magistrature. Louis doutait fort que ses nouveaux ministres pussent réussir dans un coup d'autorité qu*on avait vsdnement essayé, à différentes reprises, sous son règne; il consentit sealement à les laisser agir, résolu à mêler ses railleries à celles du public, s'ils venaient à échouer. En peu de mois, une nouvelle cour royale fut substituée à cette importante et antique puissance du parlement de Paris. Les lettres de cachet furent multipliées, mais on n'eut pas besoin de dresser des échafauds. On prit soin de donner une satisfaction apparente à l'un des vœux des philosophes en abolissant la vénalité des charges. Les membres de l'ancien parlement sortirent par degrés de l'exil; le gouvernement mit de l'orgueil à montrer qu'ils n'étaient plas à redouter. Le même coup frappa tous les parlements de province. L'obstacle partout fut moins sérieux et moins prolongé qu'on n*avait lieu de s'y attendre. L'autorité royale fut avilie au-dehors par le partage de la Pologne, dont la France resta spectatrice immobile. La nouvelle cour était journellement insultée jusque dans l'exercice de ses fonctions. Trop de scènes abjectes s'étaient mêlées à ces coups violents de l'autorité pour ne pas éveiller un esprit de satire, d'inquiétude, de malaise, qui pouvait, par degrés, devenir un esprit général de rébellion. Ce fut dans un tel état du royaume que Louis XY, atteint subitement pour la seconde fois de la petite vérole, mourut le 40 mai 1774 dans sa soixante-quatrième

S après un règne de cinquante-nenf ans. Ses obsèques forent troublées par de sanglants outrages que la multitude profite contre sa mémoire. La nation était profondément humiliée d*avoir fait des pas rétrogrades vers le despotisme. L'eiemple de Louis XV prouva que chez un monarque la paresse peut triompher de toutes les qualités heureuses qui n'ont poinl la forée des vertus. Cependant l'histoire lui doit un éloge su» restriction; il fut humain. Ce règne est aussi stérile en Bémoires or^;inaux que fécond en libelles scandaleux. Les Mémoires du duc de Saint-Simon, et ceux de la spirituelle M"* de Staël, ne contiennent que peu de faits au-delà de h régence du duc d'Orléans. Ceux des maréchaux de Noailles et de Richelieu ont été rédigés, en grande partie ou en totalité, par des mains étrangères. Les premiers ont le mérite de Texactitude et d'une érudition correcte. Les mémoires du maréchal de Bichelieu offrent beaucoup d'anecdotes suspectes, pesammmt racontées; l'abbé Soulavie, leur auteur, y a grossièrement mâé les principes et le ton des plus abjects révolutionnaires. Entre les ouvrages qu'on peut considérer comme libelles, il en est un qu'il ne faut pas tout à fait dédaigner de consulter; plusieurs faits intéressants sont présentés dans la Vie privée de lÀmisXVnec ordre et clarté. Un mémoire du duc de Choi* seul, et qui paraît avoir été écrit par lui-même, ne con* tient guère que des détails rdatifo k la manière dont après sa disgrice il perdit la charge de colonel-général des Suisses. Le recueil de lettres supposées de la marquise de Pompadour (par Crébill<m fils) est depuis longtemps voué à l'oubli. On a découvert récemment quelques lettres originales de cette dame, dles peignent avec énergie et vérité les tourments auxquels eUe était livrée dans sa domination suprême.

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