CHAPITRE LTII
Portrait de RlcheUea (1).
Je dois parler de M. de Richelieu , paroe qu'il fat un ^rpe du siècle dernier , et qu'il doit être connu pour qu'on juge bien le temps où il a vécu. U se distingua à Fontenoi; et» quoi qu'aient pu dire ses ennemis ainm que ceux de Voltaire, qui accusaient ce dernier d'immoler à son idole la gloire du maréchal de Saxe , il paraît qu'on ne peut lui refuser F honneur du conseil qui détermina le gain de la bataille. Cette idée d'entamer avec le canon la colonne anglaise , parait d'ailleurs si simple , qu'on ne peut attribuer qu'à la maladie du maréehal de Saxe l'oubli d'un pareil ordre. Le courage de Richelieu, égal à sa présence d'esprit, le précipita dans les premiers rangs de la colonne éclaircie par le canon, et c'est là un des beaux momenls de sa vie.
Il est peut-être de tous les Français celui qui a rendu le phis saillant ce bizarre contraste du courage d'un guerrier intrépide et des mœurs de Tanzal. LawfeMt lui vit défdoyer hi même bravoure et la même intelligence. Sa réputation militaire devint alors assez grande pour que les Génois, à la mort du duc de Boufflers , désirassent de le mettre à la tête des forces de la r^ublique soulevée contre les Autriehiens. On ne peut nier que sa conduite n'y ait été habile et vigoureuse. Bile lui fit pardonner les folies qu'il fit pour Pelinetta Brignolet , belle-sœur du doge, la seule femme connue, disait-il, près de laquelle il n'ait pu réussir. Richelieu avait alors cinquante ans, mais il ne voulait point s'en apercevoir, et, à Gtees même ,
(1) M. de Ghimpfort.
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plusiean femmes le lai firent oublier. D avait eu le même avantage dans son ambassade de Dresde » célèbre autant que eeBe de Vienne par le faste qu'il y déploya : c'était une de ses passions.
n r^Mrait comme tant d'autres, par l'avarice, les dommages qu'elle lui causait. La même cour étrangère le vit abandonner à l'avidité du public, reçu dans son hôtel, de superbes décora* tiens de dessert , même son argenterie , et refuser à ses valets de pied le remboursement de leurs frais pour leurs habits de gala. On le vit depuis , dans son gouvernement de Bordeaux, s'approprier douze mille francs d'appointements attachés h la place de capitaine de ses gardes, payés par la ville, et en détacher généreusement douze cents livres , disant qu'à ce prix il aurait des capitaines des gardes tant qu'il voudrait.
n avait été l'un des courtisans les plus empressés de M"** de Pompadour, qui avait succédé au poste de M"^ de Châteauroux. M** de Pompadour n'étant point de k chisse des femmes présentées , la manière de penser du duc ne lui permettait point d'approuver ce choix tant qu'il n'était pas fait ; mais, une fois fait et déclaré, Richelieu se comportait comme s'il l'eût approuvé : c'était son principe.
Cette conduite avait singulièrement flatté M""* de Pompa-* dour, et redoublé pour Richelieu la bienveillance du monarque. Ce début était bon ; mais par un caprice bizarre, Richelieu ne persévéra point ; il avait de l'orgueil, et il désobligea cruellement M""* de Pompadour. Elle avait de son mariage une fille chérie, et, en voyant la cour à ses pieds , elle crut devoir proposer au duc de Richelieu un projet de mariage entre son fils et Âlexandrine : c'était le nom de cette jeune personne. Richelieu fit une de ces réponses qui , sans être précisément un refus
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OU une offense, laissent de longs souvenirs k la vanité mécontente. H est probable qu'il s*en repentit, et que, s'il eût prévu la mort de cette jeune Alexandrine , il se fût épargné, par une réponse plus obligeante» les désagréments que lui attira sa réplique.
Par maltfeur, ces petites tracasseries décidaient quelquefois du sort d'une campagne et de la destinée de TÊtat. Elles faO- Urent faire échouer l'entreprise sur Minorque, et occasionnèrent probablement les délais mis dans le renvoi du courrier dépéché à Versailles après TafTaire de Closter-Seven , délais qui rendirent inutile à la France une avantageuse capitulation, n est affligeant de songer que toutes ces petites intrigues soient une portion essentielle de l'histoire. Quant à M. de Richelieu, il croyait que c'était Thistoire tout entière, et pensait qu'elle ne pouvait être écrite que par des hommes initiés aux mystères du gouvernement : ministres, généraux, courtisans. A la vérité elle peut, selon lui, être rédigée par un historien que choisirait le roi ; car pourquoi, ce sont ses termes, laisser à tout le motide le droit d'écrire l'histoire fJA.it Richelieu avait ses raisons de préférer les historiographes aux historiens. Cependant on peut voir, par la manière dont il est traité dans les Mémoires de Duclos que , personnellement, il n'avait pas plus à gagner avec les uns qu'avec les autres.
Quoiqu'il en soit, les uns et les autres doivent convenir que H. de Richelieu développa, dans l'entreprise sur Minorque, les talents et lés ressources d*un général. Il arrive à Toulon : rieo n'est prêt ; il en est peu surpris : il connaissait la haine des ministres , secrètement appuyés par M"^ de Pompadour. Il ne se rebute pas, il presse Tarmement, trouve des secours dans le asèle des Marseillais ; il s*embarque , arrive à Mahon , forme le
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siège de la citadelle , veille h lout , et s'expose comme un simple soldat. On se souviendra longtemps de la manière dont il fit cesser dans son camp Tbabitude de s'enivrer. Je déclare^ dit-il, que ceux d'entre vous qui s'enivreront désotmais, n'aumit pas l'honneur de monter à l'assaut. C'était connaître les Français.
Pendant ce temps, qu'est-ce qui se passait à Versailles? Ses ennemis, et surtout les ministres , faisaient des vœux contre le succès du siège. On répandait , avec la joie de la malignité triomphante , les nouvelles fâcheuses, les bruits défavorables. M""' de Pompadour disait hautement que Richelieu était rempli d'une présomption qui méritait d'être châtiée, humiliée par on revers. Pour le roi , il était indécis et comme neutre entre sa maîtresse et son général. 11 trouvait sans doute le châtiment UD peu fort , mais il convenait de la présomption. Au surplus^ ajoutait-il , si la chose tourne mal , cela le regarde , il Vaura voulu. Par bonheur, la chose tourna bien. Mahon fut pris. Le roi, dans le fond, en fut fort aise. M""* de Pompadour se consola, fit du conquérant son héros, l'appela son cher Minorquin, composa des chansons pour lui , les lui chanta ; il les trouva charmantes, et tout se passa le mieux du monde.
Des désastres, des scandales, des ridicules, forment, comme on sait, l'histoire des campagnes suivantes. M"""* de Pompadour, malgré ses chansons pour M. de Richelieu, paraissait ne pas lui destiner le commandement; mais le duc, exerçant sa fonction de premier gentilhomme de la chambre au commencement de Tannée marquée par le crime de Damions, se trouva, par sa place, le garde-malade , et en quelque sorte le consolateur de son maître. Il sut des premiers que la blessure du roi n'était pas dangereuse , et sa sagacité, qui avait pressenti à
Metz la chute de AT** de Châteauroux» immolée à l'intrigue des prêtres et des ministres, lui fit deviner que M"^ de Pompadour sortirait victorieuse d*une épreuve à peu près pareille. Il lui l'endit des soins, quand d'autres avaient la maladresse de l'abandonner. Il était juste qu'un commandement fût la récompense de cette attention.
La France avait deux armées en Allemagne : Tune aux ordres de M. de Soubise, intime ami de M°^ de Pompadour, par conséquent inamovible ; Tautre aux ordres de H. d'Estrées, général estimé, mais qu'elle n'aimait pas : ce fut donc celui-ci qu'il convenait de dépouiller. L'un des ministres, M. de Puisieux, son beau-père, le prévit et lui écrivait : < Vous êtes c desservi ; déjà même on vous donne un successeur. Donnez « la bataille : si vous la gagnez, on vous regrettera ; si vous la c perdez, il n'en sera ni plus ni moins. » Vingt ou trente mille Français tués sans objet étaient peu de chose pour ce [M. de Puisieux , quand son gendre était près de ne plus commander. Le gendre profita du conseil, risqua tout pour rien , livra la bataille et la gagna : succès inutile » c'était le signal de son rappel.
M. de Richelieu , nommé son successeur, le rencontra à Strasbourg, déjà traité, quoique loin de la cour, en général disgr^^cié, abandonné de ses ofiiciers généraux, et resté seul avec sa victoire, qui n'avait point réussi à Versailles. Le nouveau général ne put s'empêcher de dire à cette occasion : Cest donc presque toujours aux places que nous devons les hommages qu^on nous rend! A la nuance d'étonnement que suppose cette réflexion , on ne reconnait pas Tesprit et l'expérience de M. de Richelieu; Texemplede l'abandon où étaient tombés les maréchaux de Saxe et de Lowendal devait l'avoir
ÎDstruit suffisamment. Il aurait dû être plus accoutumé à ce spectacle , moins surpris, plus fait à la fatigue.
Une anecdote particulière achève de montrer Taccord et lliannonie qui régnaient dans le conseil. H. de Richelieu était déjà parti pour Strasbourg, que M. de Belle-Isle, ministre delà guerre, ignorait encore la nouvelle du commandement donné à H. de Richelieu. Il traita d'imbécile celui qui la lui apportait.
Oa connaît aujourd'hui tous les détails de cette campagne brillante et inutile, terminée par la capitulation de Qoster- Seven. II paraît certain que la conduite militaire de M. de Rn chelieu ne mérite que des éloges. U parait que Tinfraction faite par les ennemis à ce traité provisoire ne doit être imputée qu'aux délais coupables des ministres français , qui en diffèrent à dessein la ratification. M. de Richelieu , toujours actif et vigilant pour son compte , s'occupait même de M. de Soubise. U lui faisait passer de très-bons conseils, et l'avertissait de prendre garde h lui. M. de Soubise n'y prit point garde : c'était le roi de Prusse qui s'était chargé de ce soin. 11 l'avait dit formellement : Quant au petit Soubise J'en fais mon affaire. U tint parole, et la bataille de Rosbac acheva d'annuler la convention de Closter-Seven , déjà ébranlée par la négligence malintentionnée du ministère français.
M. de Richelieu revint à Paris jouir d'une gloire contestée, mais réelle. Il embellit son hôtel d'un pavillon magnifique, auquel le mécontenteipent public avait donné le nom de pavillon d'Hanovre^ dénomination adoptée par M. de Richelieu lui-même , soit pour la faire tomber, soit pour la faire tourner en son honneur, soit pour braver le public , plaisir auquel il n'était pas indifférent. On supposait à ces nouvelles richesses, qu'on exagérait sans doute , une source malhonnête. Il avait ,
il6 ItiSTOIhR De: PftANCE.
disait-on , tiré du pays enoemi des contributions immenses ; et, selon d'autres bruits plus calomnieux probablement, Targent français entrait pour beaucoup dans ce surcroit d'opulence. Ses amis répondaiept que M. de Viilars avait fait bien pis encore. Sous l'ancien régime, les malheurs et les scandales, soit publics , soit particuliers , avaient à choisir entre ces deux réponses consolantes : c'était bien pis autrefois ; ou un jour ce sera bien pis. M. de Richelieu savait les employer à propos l'une et Tautre.
Nous ne nous étendrons pas sur les trente dernières années de M. de Richelieu. 11 sembla , dans la vieillesse , revenir entièrement aux mœurs de la régence, dont il ne s'était jamais beaucoup écarté. Toujours plein de l'idée qu'il vivrait cent ans, il avait souhaité, dans tous les temps de sa vie, de se placer dans une position capable d'assurer l'impunité à ses vices et à toutes ses fantaisies. C'est à quoi un gouvernement de province était merveilleusement propre. Une place dans le ministère n'offrait cet avantage que passagèrement , et de plus l'exposait à tous les orages de la cour : aussi la refusa-t^il , à la grande surprise des courtisans, dont l'égoisme calculait autrement que le sien. C'est après la mort du maréchal de Belle-lsle que cette offre lui fut faite ; mais il était trop empressé d'aller prendre possession de son gouvernement de Guienne , où il pourrait faire tout ce qu'U voudrmt, et rà personne n'oserait lui rien dire , étant bien avec le maître; ce sont ses termes. C'est en effet à quoi se réduisait tout le mystère, et M. de Richelieu l'avait très-bien saisi. Il se rendit à Bordeaux après une maladie longue et affligeante, mais utile et secourable : une lèpre universelle, qui renouvela toutes ses humeurs , le rajeunit en quelque sorte et
le régénéra poar le vice. Il portait k Bordeaux la réputation que devait avoir le vainqueur de Mahon , celle d*étre bien à la cour, non moins désirable en province, enfin celle d'homme aimable, qualité qui relevait toutes les autres. Aussi fut-ii reçu comme un triomphateur, au milieu des acclamations pu* bliqnes, et avec une sorte d*ivresse. Son désir et son talent de plaire prolongèrent quelque temps cette faveur publique; mais il se lassa bientôt d'être aimé; et les vexations, les tyrannies de tout genre le rendirent odieux h la ville et h toute la province ; licence effrénée , encouragements donnés aux mauvaises mœurs, aux jeux, défense de port d'armes, etc. Le mal était sans remède ; car M. de Richelieu était bien avec le vuAtre. Il venait souvent à la cour renouveler sa faveur, et donner à son crédit la force nécessaire pour exercer, dans sa province, un despotisme illimité, qui s'accrut de jour en jour pendant tout le règne de Louis XV.
Les querelles des gouverneurs de Guienne avec les divers membres du parlement de Bordeaux , ou même avec le corps entier, ne pouvaient être un grand démérite aux yeux du roi , qoi détestait les parlements. Richelieu était à cet égard son confident le plus intime, comme on le voit par les lettres de Louis XV au maréchal.
Vindicatif comme Tétait M. de Richelieu , on sent quelle fat sa joie d*étre chargé de faire enregistrer Tédit de supj ression du parlement de Bordeaux. Louis XV lui écrivait : c Ccst « le désir d*avoir la paix qui m'a déterminé à détruire des
< corps orgueilleux qui s'opposent depuis si longtemps à mes
< volontés. J'ai trop à me plaindre de mes parlements pour « revenir jamais sur leur sort. Je leur ferai voir que je ne
< liens mon |)Ouvoir que de Dieu ; que je n'ai de compte à
c rendre qu'à lui , et que personne ne doit s'opposer k ma c volonté. » Telle était , dès sa preoiière jeunesse , la profonde conviction du roi. On avait lié cette doctrine à toutes les parties de son éducation. Il écrivait, en 4753, au sujet des querelles du parlement et du clergé : < Je veux qu'on « rende à Dieu ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à « César; or, César ne tient que de Dieu ce qui est à Dieu; c mais il ne le lâchera à personne sur la terre française. »
Louis XV avait un sentiment si intime dé sa puissance illimitée , qu'il n'attribua qu à sa bonté la clémence dont il usa envers les parlements, et qu'il les menaça d'un successeur moins doux , d'un maître plus sévère.
C'est dans cette correspondance très-curieuse de Louis XV qu'on trouve Texplication de la constance que ce prince a portée dans la destruction des parlements. On en fut étonné ; mais la surprise redoublera en lisant ces étranges paroles , écrites en 1753 , après avoir juré de déployer contre les parlements toute sa puissance royale : je répandrai mon sang avec plaisir. Cette même lettre est terminée par ces mots : c Vous pouvez faire usage de ceci. Je ne le signe pas , vous c connaissez assez mon écriture pour être sûr qu'elle est de c moi; mais je le ferais même avec grand plaisir, s'il le falc lait, d'une autre couleur. >
C'est ainsi que parlait , dans cette seule occasion , un prince qui , se tenant comme étranger aux affaires publiques, laissait quelquefois manquer de respect à son nom , et même contrarier ses goûts personnels par ses propres ministres. On connaît son mot: Quand je vous disais quHlssont plus mattres que moi ! Ils font des sottises ; c'est leur faute : pourquoi ne m'écoutent-Uspas?
Cette faiblesse avait tellement enhardi Tinsolence des ministres, qu'ils aflSchaient le mépris pour ses volontés connues , et même pour sa signature. Le roi m'a donné une pemUm , disait on homme à Tabbé Terray , en lui montrant la sipaturedu roi. Que le roi vous paie, répondait Tabbé. Un autre présentait un bon du roi : Ce n'est pas le mien , disait le contrôleur général. Ce contraste entre tant de faiblesse et l'espèce de force qu'il déploie , dans l'affaire des parlements, tient à des idées et à des habitudes de sa jeunesse. L'évéque de F^ré- JQ8 , devenu ministre , s'étant trouvé engagé, comme ses prédécesseurs, dans ces querelles avec les parlements, se vit forcé d*en impatienter l'insouciante jeunesse du monarque. De li naquit l'importance que le roi continua d'y attacher. Cest ainsi que des circonstances particulières placent dans le caractère et dans Tesprit certains contrastes bizarres qu'il n'est pas toujours facile d'expliquer.
Le plaisir que M. de Richelieu avait trouvé à faire exécuter les ordres du roi pour la destruction du parlement, lui fit accepter la commission de les porter à la cour d^ aides de Paris. Ces deux ex'péditions, et principalement la dernière, furent ce qui acheva de le plonger dans l'avilissement où il était déjà tombé. On fut indigné de voir le vainqueur de Hahon se rendre Vinstniment ostensible d'une intrigue abjecte , dont on le cmt alors l'auteur : il n'en était que le confident, mais il l'était à sa manière , comme un vieillard corrompu qui s'amuse de tout , encourage sans se compromettre^ ne désespère du succès d*aucune absurdité, et , en fait de vices et de ridicules, ne croit rien d'impossible. 11 eut raison , rien ne l'était ; mais, par malheur pour le vieux favori , Louis XY mourut. Un nouveau règne fut pour lui l'équivalent d'une disgrâce. Re-
lao HISTOIRE DE FRANCE.
buté à Versailles » il alla régner en Guienne; c'était on pisaller très-supportable : et voilà ce que ces gouvernements de province avaient de bon. Mais cette foisVhonneur d'être bien avec le mattre , condition requise pour y faire tout ce qu'on voulait sans que personne osât rien dire , cette condition essentielle manquait à M. de Richelieu. Les Bordelais le savaient, ils osaient le dire , et le gouverneur n^était pas aussi absolu qu'il le désirait. Un procès ridicule Tobligea de revenir à Paris, où le roi le fixa par la défense expresse de retourner à Bordeaux. Ce fut un moment désagréable; mais avec lui les chagrins, comme les plaisirs, ne duraient qu'un moment.
Sa place de premier gentilhomme lui donnait des coaiédiens à gouverner, des caprices à satisfaire. Tout allait mal là » comme en Guienne; et quand on s'en plaignait : Ce sera bien pis , répondait-il , sous |mon successeur : il faisait ainsi les honneurs de M. de Fronsac , qu'il impatientait de toutes manières, et surtout par sa longue vie. U se divertissait à lui en présenter l'espérance , et lui-même la considérait comme la punition des mauvais déportements de son fils ; la punition était sévère. Celui-ci, rongé delà goutte, l'ayant méritée , mais pas si bien , voyait son père le seul , entre les quatre premiers gentilshommes et leurs survivanciers , qui se trouvât en état d'être de service auprès du roi. Il recevait, dans son lit, la visite du maréchal, qui le consolait pour le désoler, le grondait de sa mollesse , et, se promenant dans la chambre du malade, lui disait que, lorsqu'on a la goutte à unpied, il fallait se tenir sur l'autre ; chose facile , ajoutait le malin vieillard : et il le prouvait en restant quelques minutes dans l'attitude qu'il indiquait comme une recette. De la chambre du malade, sortant de chez lui, le 3oir, seul, à pied, et dans le costume te
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pios élégant, il allait faire sa cour aux femmes. On prétend même que, pour mieux prouver sa jeunesse, il se battit en duel ou offrit de se battre à soixante-dix-huit ans. La célébrité attachée à son nom répandait dans le public tous ces scandales ridicules, et le bruit qu'ils faisaient éL'ût sa récompense. C'étaient les mêmes mœurs que jadis un vieillard avait affichées sous la régence, et avait conservées, ainsi que sa santé, jusque dans un âge où les autres hommes touchent à la décrépitude, et Richelieu était, à cet égard, le Lauzun de son siècle.
Cependant une légère incommodité Tayant averti qu'il vieillissait , il se maria ; calcul bien entendu , qui intéressait à sa conservation une femme vertueuse dont les soins prolongèrent probablement sa vie.
Le plaisir de contrarier son fils , et la singularité d'avoir été marié sous trois règnes, entrèrent, dit-on, dans ses motib; mais il suffisait d'un égoisme bien conçu , au moins dans cette occasion , tel que Richelieu avait dès longtemps arrangé le sien.
M"' de Richelieu pouvait se flatter de fixer son époux : c'est ce qui fut impossible. Il fut infidèle , même volage , à quatre-vingt-cinq ans. Il fit plus , c'est-à-dire pis : on le vit balbutier de vils hommages à ces beautés ambulantes, opprobre et scandale des grandes villes. On peut citer, comme exemple de son incroyable goût pour l'arbitraire , sa conduite à l'égard d'un particulier, voisin du maréchal , et qui ne put jamais , du vivant de M. de Richelieu , disposer d^un terrain qu'il avait acquis du roi , et oii il voulait faire bâtir.