CHAPITRE LYIO
Loois XV est-il Paoteor de la révolotion de 1789T
Je crois devoir publier ici Topinion de M. Ferrand» dans sa Théorie des révoUitionSf sur la question posée en tête de ce chapitre? c Combien de fois n'a-t-on pas dit que le règne de Louis XV avait été la cause de la révolution, comme celui de Louis XVI en avait été roccasion. En supposant même que cela fût vrai, les motifs de la révolution n'eussent pas été mis en action, s'ils n'avaient été précédés par Aes prétextes.
En vain voudrait-on en chercher la cause dans le r^e de Louis XV? Ce règne auquel il peut y avoir quelques reproches à faire, a été calomnié et il peut se justifier par des faits. Sans doute en suivant tous les ans un r^ne pas à pas, on peut critiquer quelques unes de ses opérations. Ce n'est point ainsi que le juge la postérité, surtout pour un long règne ; elle examine quel était à son commencement l'état de la nation, quel il est à la fin (1 ). n y a alors quatre manières justes de le juger ; je dis justes quand on ne les sépare pas Tune de l'autre : 4 "" sous le rapport de la force militaire ; T sous celui de sa population ; S"* sous celui de ses finances. Sous le rapport de la force militaire, Louis XV a soutenu trois guerres de terre; la première dura à peine deux ans et finit par un traité qui, en donnant la Lorraine à la France, assurait ses frontières et sa tranquillité, et par cela même était pour elle un bienfait inappréciable. Dans la deuxième guerre, Louis XV confirma dans
(1) M. Femod ouMie les cames politiques , le changement de randenne consUtntion , changement maintena afec raison par Lonis XV , et les maafaises marars dn ■onarqne, qnl ont produit les liTres corrupteurs de Voltaire. M. le comte de Tocqn»riUe, anden pair, fient de pnUier on livre dans lequel 11 a étabU Topinion eontrairQ k ceDe do M. Perrand avec betneoup d*e8prit.
LOUIS XY. ISS
une branéhe de sa maison le oouvean royanme qu'elle venait d'acquérir et lui procura une nouvelle souveraineté en Italie, n avait annoncé, dès le premier moment, qu'il ne prendrait rien pour lui : U n'attaqua la Hollande que pour forcer à la paix générale; il aurait pu, et peut-être aurait-il dû l'attaquer plutôt. La troisième guerre, celle de sept ans, était impolitique et ne fut pas -heureuse. La paix de 1763 fit perdre à la France des possessions sur le continent américain ; mais la richesse de ses lies répara promptement ces pertes; jamais dles ne furent dans un état plus brillant que depuis cette épo^ que jusqu'en 1789. La marine française avait fait de grandes pertes, mais qui ne Tempéclièrent pas de soutenir glorieusement la guerre d'Amérique. En 1782, l'Angleterre perdit ^k paix des possessions bien plus considérables que celles qui furent cédées par la France vingt ans auparavant.
Sous ee règne , la population de la France augmenta ; les camaux se multiplièrent , une partie du royaume fut couverte de grands ebemins; partout le commerce prit une activité qui ^accrut encore sous le règne de I^uis XVI. La législation fnofaSse continua à se perfectionner sur les principes établis par Louis XIV. Les finances reçurent plusieurs échecs; mais aocime des grandes ressources n'était entamée; aucune d'elles ne le fut même sous Louis XVI; elles existaient tout entières lors de la première assemblée des notables; elles étaient plus que suffisantes pour rétablir les finances, si cette assemblée eut voulu s'en servir. Les impôts étaient au-dessous de ee qu*ils sont aujourd'hui, et ce déficit, dont on a tant parié, anrait été comblé par des sacrifices bien moindres que ceux que la révolution â exigés.
A tout cela, il faut joindre le caraetèrede modérati«B et
184 HISTOIHfi DE FRANGE.
d'équité de ces deux monarques , caractère reconmi et avoué par tons les étrangers; ce qui donnait aux négociateurs fran* çais un grand avantage dans les affaires publiques , qu'ils étaient chargés de traiter. Ce fut la France qui, en 4779, détermina le roi de Prusse et Tempereur Joseph à faire la paix. A tout prendre, la France était donc dans un état plus florissant qu*à la mort de Louis XIV. En partant des derniers troubles de la Fronde , la France avait donc , pendant près d'un siècle et demi , constamment augmenté sa puissance politique, commerciale, militaire et territoriale. Certes, elle ne pouvait trouver, dans cette augmentation constante, une cause de révolution ; la vraie cause ne pouvait donc être que dans une inquiétude â^esprit , par malheur trop répandue parmi la partie instruite de la nation. Mais, pour que cette cause pût produire un effet , il lui fallait une occasion : elle se trouva dans rassemblée des notables de \ 787. Louis XYI , à la première proposition que Galonné lui fit d'assembler les notables , lui répondit par ce mot sage et prophétique : < Cette assemblée me mènerait aux Etals-Généraux, dont je ne veux pas. » Malheureusement ce refus ne fut pas soutenu , et la prédiction du roi se vérifia. Une fois celte occasion offerte , toutes les causes, même les plus éloignées, furent mises en action , par les uns , avec des prétextes apparents , par les autres, avec des motifs secrets (1).
Il y a , en général , chez tous les hommes, un esprit d'in«quiétude et de mécontentement qui ne leur laisse jamais voir, dans leur vrai jour, les différents genres de bonheur auxquels ils peuvent être appelés : ils jugent toujour^que ce qu'ils n'ont
(1) Qtte toDl celi est follle ! Aussi M. Ferrand , ministre, fnt-tt an luxiliaire pni»sait poir fNi qnt, en 1814, vonlaient renrener le roi, qu'il conseillait.
LOmS XV. 425
pas est préférable à ce dont ils jouissent. Ce sentiment s*étend sar tontes les jottissances de la vie humaine , comme sur les jouissances politiques; il tient à un sentiment plus élevé, qui nous avertit sans cesse qu'aucune félicité terrestre ne peut satisfaire pleinement une âme destinée à un bonheur immor^ tel. Ce sentiment se trouva partout , chez les individus , comme chez les nations; il peut produire dans h société une agitation babituelle qu'elle doit surveiller par les lois , et dont il n'est pas même impossible qu'elle tire quelques avantages : chez les nations , il peut , d'un moment à l'autre , produire une fermentation souvent dangereuse et jamais utile. C'est sur cette fermentation qu'un gouvemeoient sage et actif doit toujours avoir les yeux pour en éloigner tout ce qui pourrait amener une explosion. On a dit il y a longtemps : < Heureuses les nations dont l'histoire ne parle point, ou parle peu ! » â ce mot est très-vrai. C'est un malheur incalculable pour un peuple de ne pouvoir supporter longtemps un bonheur tranquille, de s'ennuyer de l'uniformité de son heureuse existence ; malheur d'autant plus graud que, dans les troubles politiques, les excès sont toujours en raison de l'injustice des prétextes. Les peuples sont là-dessus comme les particuliers : on n'aime pas h s'avouer à soi-même qu'on a fait une faute, qu'on a détérioré son sort , qu'on a ajouté foi à des insinuations perfides et nuisibles ; et malheureusement ce sont toujours celles-là qui trouvent confiance. Il faut des peines infinies pour faire adopter au peuple ce qui peut lui être utile; il ne faut que de l'audace et de la fausseté pour l'enivrer de ce qui sera funeste pour lui.
Un gouvernement doit donc regarder comme constant qu'il y a toujours parmi ses sujets un grand nombre de mécontents,
lie . HISTQIAE DS FRANGE
qui te sont sflim savoir po8iti?i»DeQt de quoi , à qui le ipot de changement tournera la tête , qui se précipiteront dans les abîmes que la perfidie leur ouvrira, et qui seront d'autant plus difficiles à ramener qu'ils auront été plus coupables dans leur égarement. Cette disposition générale précède nécessairement les révolutions, parce que, du plus au moins, elle est habituellement dans toutes les sociétés politiques; mais elle fera peu de mal dans celles ou elle ne trouvera pas l'origine, rocca3ion , les causes , les moyens d'une révolution. C'est donc tout cela qu'il faut distinguer soigneusement.
L'origine peut être prochaine ou éloignée ; les occasions physiques ou morales ; les causes publiques ou personnelles; les moyens prévus ou inattendus, connus ou inusités.
En général, l'origine des révolutions est dans l'altération du principe du gouvernement. L'autorité d^ maires , prodigieusement accrue sur la fin de la première race» en France, fut évidemment Torigine de la révolution qui éleva la seconde race. L'autorité royale, dont le premier principe est Tunité, se trouvait partagée ; le nom était d'un côté , la force réelle de Tautre. L'origine éloignée date du moment que les maires empiétèrent sur l'autorité; elle devint prochaine, quand ils l'eurent tout entière. Il ne fallait plus qu'une occasion pour manifester la révolution, qui dès-lors était faite ; ce qui arriva ensuite ne fut que la déclaration de ce qui existait déjà.
L'unité du pouvoir monarchique revint sous Pépin , et surtout sous Cbarlemagne; mais elle ne se maintint pas sous le débonnaire Louis; et de là les révolutions , dont il fut toiyours le jouet.
Nous avons vu cette même unité de pouvoir abandonnée par Louis XVI. Elle fut attaquée par l'opinion qui prédominait
LOUIS XV. , m
alors. L'affaiblir ou la déprimer devint une mode chez une nation pour qui la mode est tout , et qui est lourmentéesans cesse par une légèreté qui la porte vers tout ce qui est nouveau. Dès-lors , il y eut une origine de révolution; mais cette origine, éloignée tant que Tautorité n'avait à lutter que contre les parlements, qui lui étaient foncièrement attachés, devint prochaine dès que Tautorité eut accordé des Etats-Généraux. Dès ce moment, la révolution fui conçue. Elle naquit au Jeu de Paume , et , dans Li même heure , devint gigantesque , parce qu'il y eut deux autorités, Tune antique et juste, qui se défendait avec faiblesse , Tautre nouvelle et despotique , qui aUaquait avec audace. »
On peut voir, par ce que dit un écrivain de mérite qui a vu la révolution , s^il était facile de juger cet événement et de le prévenir. Voici la vérité sur cette époque.
Un des caractères du règne de Louis XV qui n*a pas été assez reoiarqué , c'est que Louis XIV lui ayant laissé Un pouvoir absolu incontesté, ce prince n*eut rien à faire pour le défendre. 11 fut condamné à Toisiveté par la grandeur de son aieul , il semblait qu*il n'eut rien à faire qu à vivre , et la monarchie déviée de sa source arriva ainsi aux harems et au despotisme de rOrient. L'activité de Vabsolutisme avait passé dans tous ses agents, et le successeur de Louis XV fut constitué dans une tradition de pouvoir absolu , au moment oit le peuple entier réagissait contre ce régime , et aspirait à rentrer dans la constitution nationale.
La révolution vint de là , parce que la réforme des abus que la nation voulait, fut contrariée par ceux qui vivaient des abus, et qui appelèrent révolution le retour à la liberté, et nojuiiièrent des précurseurs de catastrophes et des fauteurs de
198 HISTOIRE DE ^ftANCE.
désordres , ceux qui cliercliaieni Tordre dans le retour aux principes. Voilà la source de l'inquiétude générale signalée par. M. Ferrand , et les écrits de ceux qu'on nomma les philosophes précipitèrent le mouvement des esprits dans les excès et les boulevereeinimts.