CHAPITRE LIX
Voltaire.
Voltaire a rempli tout le règne de Louis XV de ses écrits. De 4723 à 1774, pendant plus de 50 ans, il n'a cessé d attaquer la religion et de dénigrer son pays. C'est en vain que les arrêts du parlement condamnaient la plupart de ses productions au feu, tout le monde en France voulait le lire. On sait pourquoi il s'était retiré en Angleterre en 1726, emportant avec lui une amertume et un ressentiment profond. Il se pas^ sionna pour les lois et les livres de ce pays. Il revit à Londres lord Bolingbroke, il put voir aussi CoUins, Tindal, Woolston, Morgan, Chubb et les autres écrivains anglais qui travaillaient à cette époque à saper avec plus ou moins de hardiesse les fondements du christianisme.
Condorcet, le panégyriste de Voltaire, dit que, depuis son voyage en Angleterre, Voltaire se sentit appelé à détruire les préjugés de toute espèce dont son pays était l'esclave, c II sentit, ajoute l'historien, la possibilité d'y réussir par un mélange heureux d'audace et de souplesse, en sachant tantôt céder au temps, tantôt en profiter ou le faire naître, en se servant tourà-tour avec adresse, du raisonnement, de la plaisanterie, du charme des vers ou des effets du tliéâtre, en rendant enfin la raison assez simple pour devenir populaire, asez aimable pour ne pas effrayer la frivolité, assez piquante pour être à la mode.
Ce grand projet enflamma Tâme de Voltaire , échauffa son eourage. Il jura d*y consacrer jssi vie et il a tenu parole. » Voltaire avouait ce but. Il rapporte dans sa correspondance qu'un jour M. Hérault, lieutenant de police de Paris, lui ayant dit qu'il avait beau faire, qu'il ne détruirait pas la religion chrétienne, il repartit sur-le-champ : c'est ce que nous ver^ rtms.
Une circonstance remarquable de l'enfance de Voltaire, c'est sa présentation chez Ninon, et la reconnaissance que le prêtre de la rcUson contracta pour le prêtre de la volupté. Mnon avait pressenti le génie de Voltaire , et lui légua par testament deux mille- francs pour acheter des livres. Bientôt la société du marquis de La Fare , de Chaulieu lui fut ouverte. Le prince de Conti et le duc de Vendôme y venaient souvent. L'insulte reçue à la porte du duc de Sully de la part d'un homme de la cour h qui il avait dit des paroles piquantes , la Bastille , el au bout de six mois l'exil ; son séjour en Angleterre, décidèrent de sa haine ef de son mépris contre tout ce qui existait en France. Son esprit léger confondit tout; et parce que la physique de Newton était meilleure que celle de Descartes , la métaphysique de Locke devait remporter sur celle de Malebranche , et les querelles du jansénisme et du molinisme , qui agitaient alors les esprits en France, lui parurent être toute la religion. Une fois placé dans ce point de vue, tous les objets prirent de fausses couleurs à ses yeux, ff Dans un siècle oii les progrès des arts , du travail , de la richesse avaient ainsi modifié les mœurs publiques, dit Ancillon, Voltaire devait avoir une influence prodigieuse sur ses compatriotes , et par conséquent sur TEurope entière. Voltaire était tour à tour et en même temps* magnifique et avare • libé-
rai et avide , courtisan du pouvoir et ami de rindépeudance, tolérant et persécuteur, généreux et vindicatif; il flattait les grands et se moquait d*eux, célébrait les vertus du peuple et méprisait sa grossièreté , caressait les ministres et chantait la liberté , déchirait les écrivains du grand siècle et les admirait sincèrement, encensait les auteurs ses contemporains et les insultait dans le secret de son opinion et de sa pensée. Voltaire réunissait dans son esprit tous les contrastes : connu par la versatilité de son esprit, il prenait au besoin toutes les formes; il était fait , par ses défauts comme par ses vertus, par ses fai^ blesses autant que par ses qualités personnelles , pour être l'homme du siècle et pour préparer la dissolution des empires. Voltaire a été Tenfant de la r^ence avant d*étre le représentant de son siècle ; et Tesprit et les mœurs de la régence ont été, avec quelques modifications, l'esprit et les mœurs de tout le règne de Louis XV. En quoi consistait l'esprit de la régence? A ne pas croire à la dignité de la nature humaine , à rien de pur, de noble , d'élevé ; mais à tout nier, et à se moquer de . tout, fûi-ce de soi-même, pourvu que ce fût avec finesse; à rendre la débauche des mœurs plus piquante en y joignant h débauche de l'esprit ; à s'amuser des vices comme des ridicules, et à ne voir dans les crimes que des combinaisons hardies et bizarres, dans les principes que. des usages surannés. Le comble du mérite et de l'art était d'effacer et de fiûre disparaître toutes les idées morales , par ce jeu de l'ironie , et cette tactique ridicule , qui consistent à mettre tout en antithèses pour anéantir les deux termes ou les deux idées l'une par l'autre, et les détruire toutes deux. Toujours actif et véritablement inépuisable, il reproduisait sans cesse les mêmes idées sous des faces nouvelles ; c'était un protée qui changeait
de formes pour que personne ne lui échappât; il atteignait, par les poésies légères, ceux qui ne lisaient pas les tragédies , par l'histoire , ceux qu| étaient indifférents pour la phitosophie ; et à force de reproduire les mêmes idées et les mêmes faits, il persuadait ceux qui prenaient cet acharnement pour la conyiction, et cette conviction pour le signe delà vérité. Il était à la fois le chef et l'enfant perdu du parti ; il dirigeait ces grandes attaques, et comme un simple soldat, il combattait aux avant-postes, ou montait le premier à la brèche.
L'âge auquel Voltaire parvint peut faire dire de lui , en se servant d'un mot de Tacite : Habuerunt vitia spatium exemflarum. Les vices eurent le temps de faire exemple.»
Ce n'est pas seulement par de grands talents qu'un écrivain prend de l'ascendant sur son siècle (4) ; c'est bien plus par des passions fortes qui doublent la puissance du talent, en le dirigeant constamment vers le même but, et en donnant aux choses les plus frivoles, quelquefois les plus criminelles, le sérieux et l'importance d'un devoir, et au devoir le charme et l'attrait du plaisir. Et si à de grands talents, mis en œuvre par une forte passion, l'écrivain joint l'indépendance que donne une grande fortune, qui laisse à sa disposition son temps tout entier, et, quand il le veut, le temps, l'esprit et la passion des antres, il peut non-seulement exercer une grande influence sur les esprits, mais se créer en quelque sorte un véritable pouvoir dans la société. L'heureux Voltaire a réuni tous ces moyens de succès. Un esprit supérieur fut constamment chez cet homme célèbre aux ordres d'une passion violente et opiniâtre, sa haine désespérée contre le christianisme; et grâce à sa fortune, son temps et celui des autres fut au service de son es-
(1) M. de BoDtld.
prit et de sa passion. 11 ne faut pas chercher ailleurs la raison de la prodigieuse influence qu'il a exercée sur ses contemporains.
Si cet homme célèbre se fût abstenu de parler des vérités qu'il n'a cessé d'attaquer, et que, satisfait d'embellir son siècle par ses écrits poétiques, il n'eût pas ambitionné le dangereux honneur de le convertir à sesopinions philosophiques, ses talents auraient trouvé des admirateurs, et n'auraient point fait d'enthousiastes. Mais il a eu de grands talents, et il les a fait servir à combattre les vérités les plus universellement respectées. Or, il n'y a de talents qui commandent cette admiration exaltée qui est voisine du fanatisme que les talents qui citent ou les talents qui détruisent, comme s'ils participaient quelque chose de la puissance surnaturelle des bons ou des mauvais génies. Les talents qui ne font que conserver excitent des sentiments plus calmes; et si on leur dresse des statues, on ne leur élève point d'autels.
Je ne sais si les désordres de la régence, qui frappèrent les premiers regards de Voltaire, lui donnèrent la mesure de l'esprit de la nation ; mais en même temps que la licence de la cour lui montrait à découvert les vices et la corruption des plus hautes classes de la société, il put se convaincre par la grande expérience du système de Law, que le peuple le plus spirituel, et même le plus sensé, renfermait un nombre infini d'esprits légers, faibles, crédules, avides de nouveautés, et disposés h se laisser prendre à toutes les amorces. Ce fut en effet sur ces données que Voltaire dut fonder l'espoir d'une grande renommée. Il s'aperçut de bonne heure que, pour plaire à la multitude, il s'agissait moins, comme il le disait lui-même, de frapj)er juste que de frapper f(n% et surtout de
frapper souvent; moins d'éclaircr que d'éhlouir ; car il calcubit cet homme habile, il calculait ses saccès comme sa fortune, et même toute sa vie ; il a mis dans sa conduite littéraire, aÎDsi que dans le soin de ses affaires domestiques, plus d'art et de combinaison qu'il n'appartient peut-être au génie.
II jugea donc, sans trop de peine, qu'il f;illait étonner les esprits superficiels par Tuniversalité des talents; subjuguer les esprits faibles par Tandace et la nouveauté des opinions , occuper les esprits distraits par la continuité des succès. Sa longue carrière fut employée à sui\Te ce plan avec une mer- TeiUeuse persévérance. Tout y servit jusqu'aux boutades de son humeur et à la fougue de son imagination ; et grâce aux dispositions de ses partisans , ses inconséquences mémos ne furent pas des fautes, Vextréme licence de ses écrits ne furent pas un tort.
Ainsi Voltaire commenta à la fois la philosophie de Newton et le chant d'amour du cantique des cantiques. 11 fit un poëmc épique et des poèmes bouffons, des tragédies bien pathétiques et des poésies légères bien licencieuses, de grandes histoires et de petits romans. 11 voulut être philosophe et m/îme théologien. Il entretint des correspondances avec les têtes couronnées et avec des marchands, et dédia ses ouvrages à BenoitX! V et à H""' de Pompadour. Les esprits qui ne pénètrent pas plus loin que la surface des objets ne doutèrent pas de l'érudition d'un homme qui montrait un talent si universel. Les femmes et les jeunes gens, au sortir d'une représentation de Zaïre, le crurent, sur la foi de leurs pleurs, un profond philosophe, et les philosophes aux opinions de qui il prétait un coloris si séduisant, av6C plus de raison, mais non avec plus de connaissances, le proclamèrent le premier des poètes.
On ne s'avisait pas de réfléchir que Tart peut faire an homme universel , et que la nature toute seule fait un esprit supérieur; et, comme elle n'économise point les hommes, elle le fait supérieur dans un genre , exclusivement aux autres ; et , dans son inépuisable fécondité , elle partage les talents éminents entre les divers esprits, comme elle. fait naître ses productions les plus précieuses dans les différentes contrées.
Voltaire subjugua les esprits faibles par Taudace, jusque là inouïe de ses opinions; et il imposa à la nation et à l'Europe par le mépris qu'il afficha pour tout ce qu'elles avaient jusqu'alors mis au premier rang de leurs croyances et de leurs institutions. On vit pour la première fois, avec étonnement, et bientôt avec consternation , un écrivain annoncer, au sortir du collège , une entière indépendance de tous les principes qui avaient jusque là gouverné les familles et dirigé même les états ; flétrir, sur la seule autorité de sa jeune raison , par le' ridicule et comme chose jugée, les croyances les plus accréditées chez les peuples les plus éclairés; et bientôt, allant au-delà des vérités spéculatives, se jeter sur les mœurs; et, dans la maturité de l'âge, déshonorer son talent et violer, si j'ose le dire, la poésie , en la forçant de revêtir de ses plus brillantes couleurs des tableaux dé la plus infâme licence. Cette hardiesse passait pour de la force d'esprit et du caractère, et on lui en faisait honneur dans le monde , tandis que l'auteur, épouvanté lui-même de son audace , et plus timide qu'il ne convenait à un chef de secte , tantôt anonyme, tantôt pseudonyme , tremblant d'être reconnu lorsqu*il était bien prouvé qu on ne voulait même pas l'apercevoir, contiait ses terreurs à ses anges gardiens de Pans , leur recommandait