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dedésaToaer, en son nom, les écrits qu'on lui attribuait» aurait, au besoin, dit-il lui-même avec une grande naïveté, juré qu'il ne les avait pas faits, et communiait en public pour Usure croire à sa catholicité.
Enfin, du premier moment qu'il commença sa course, cet astre fat toujours sur Thorizon. La plume infatigable de Voltaire, et sa haine indéfectible contre la religion chrétienne ne se reposèrent pas un instant. Il occupa à lui seul, pendant soixante ans, toutes les trompettes de la renommée, et cet homme célèbre , qui n'a pas perdu un seul des vers qu'il a faits, nous a dit souvent Thomme de lettres qui Ta le mieux connu , ne cessa , de près ou de Idin , d'alimenter la curiosité insatiable de ses partisans , tantôt par de grands ouvrages , tantôt par de petites brochures. Mais aussi on lui tint compte de tout, et rien ne fut perdu pour sa gloire. On applaudit, depuis le commencement jusqu'à la fin , son Irètte , comme son Œdipe, la défense de mon oncle, comme Y Histoire de Charles XII. Les lettres sont une fonction publique; et, comme Voltaire en avait fait un moyen de fortune personnelle, les juges faisaient, à la fin de leur admiration, un procédé, et les expressions de l'admiration la plus outrée , pour les moindres écrits du grand homme , étaient devenus , dans la bouche de ses amis , ce que sont , dans le style des chancelleries , les titres que l'on donne aux princes, et qui allongent les protocoles sans augmenter la puissance.
M. de Voltaire , en débutant dans la carrière des lettres , avait trouvé des places prises, et, dans tous les genres, de grandes réputations en possession de l'estime publique. Aussi il s'attacha à dénigrer sourdement , ou même à attaquer ouvertement les hommes célèbres du siècle précédent. Mais il
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n'obtint jamais Testime ni rapprobalion des hommes les plus distingués de sa nation et de son temps, et des seuls qui, avec lui , représenteront le dix*liuitième siècle. Il lança des épigrammes contre les uns , et publia des satires contre les autres, qui les lui rendirent en silence et eu mépris. Les premiers littérateurs du second rang , et qui seraient aujourd'hui au premier rang, les Pompignan, les Collé, les Piron, ne furent ni ses admirateurs ni ses amis. Je ne parle pas des savants estimables et d'une profession plus grave que Voltaire immola à ses ressentiments , et qui même , en rendant {ilus de justice à son talent , n*en approuvaient pas l'usage ou en détestaient l'abus. Les hommes prévenus appellent envie tout ce qui n'est pas engouement et idolâtrie; et seuls ils se croient impartiaux , parce qu'ils n'ont aucun litre pour être jaloux. Ce fut donc , sauf quelques exceptions en petit nombre , au vulgaire des gens de lettres, et surtout aux plus jeunes, que Voltaire s'adressa : la jeunesse est le temps des illusions , et c'est ici qu'il faut admirer le chef-d'œuvre de sa politique.
Voltaire fit sur les réputations littéraires une spéculation à peu près semblable h celle que les grandes maisons de son temps faisaient sur les emprunts viagers. Il ouvrit une banque où les plus minces littérateurs déposaient le fruit de leurs veilles , comme ces tontines où l'artisan parcimonieux place ses plus petites économies. Tout était reçu, jusqu'au denier de la veuve , jusqu'aux vers et à la prose d'un écolier, sous la seule condition que M. de Voltaire y serait encensé, et les perfections de la dame de ses pensées, de sa chère philosophie, soutenues envers et contre tous. Les compliments qu'il recevait de toutes mains accroissaient d'autant le capital immense de louanges dont il était possesseur, et il donnait en retour aux
parties une célébrité qui. a la vérité, n'a été, pour le plus grand nombre , que viagère , mais dont le titre , hypotéqué surla brillante fortune littéraire de M. de Voltaire et garanti par la solidité de son crédit et par la loyauté de son caractère, était reçu comme un brevet d'immortalité , et paraissait à l'abri des événements.
n est aujourd'hui curieux de voir comment il traitait dans sa correspondance secrète quelques-uns de ceux qu'il cajolait es public. Le porfide leur préparait une banqueroute qui a éclaté à la publication de ses lettres, et dans laquelle peutêtre ont été enveloppés ceux même qu'il avait flattés de l'espoir de son opulente succession.
Ses complaisances envers ses protégés et la violence de ses injures contre ses critiques, le rendaient nécessaire à ses amis, redoutable à ses ennemis ; et c'est ainsi , dit-on , qu'on réussit dans le monde, et même dans le monde littéraire.
Voltaire étendit ses spéculations jusque dans les pays étrangers, doù il tirait, h grands frais de reconnaissance, des louanges qui , venues de si loin , n'en paraissaient que plus désintéressées et plus sincères. Des marchands anglais, des marquis italiens, des comtes russes, des gens de lettres de toutes les nations, lui écrivaient des lettres d'obédience, qu'il a eu soin de transmettre à la postérité , et recevaient en retour des réponses flatteuses dont ils s'honoraient auprès de leurs compatriotes. 11 n'y eut pas jusqu'à des cardinaux et au pape lui-môme qu'il ne m!t à contribution ; et sans doute Voltaire ne croyait pas plus à l'infaillibilité littéraire du pape qu'à son infaillibilité dogmatique. C'étaient assurément , pour des Français , de minces autorités littéraires que celles de quelques étrangers, qui croyaient entendre notre littérature, parce
qu'ils parlaient et écrivaient leurs pensées dans notre langue. Hais ces correspondances officieuses attestaient retendue des relations de H. de Voltaire. La Renommée , selon sa devise, acquiert des forces en volant au loin , vires acquirit eundo ; et , de ce concert de louanges données et rendues, il se formait un écho qui retentissait dans toute l'Europe. Non-seulement Voltaire flattait les particuliers étrangers qui voulaient de la célébrité; il flattait encore les nations ennemies , pour qui les adulations étaient un moyen d'influence. Il les flattait même aux dépens de la France, et la littérature nationale a plus qu'on ne pense servi la politique étrangère.
Mais ce qui contribua peut-être plus que toute autre chose à la grande célébrité de Voltaire , fut une circonstance singulière, unique peut-être dans les annales littéraires. Voltaire , qui avait toute la délicatesse d'esprit , et quand il voulait la politesse de ton et de manières que donne et qu'exige le commerce du grand monde, avait senti de bonne heure que c'était de ce côté que la frivolité des goûts et la manie du bel esprit lui promettait les plus grands succès. Le poëte philosophe qui avait la prétention d'être homme de cour, rencontra un roi qui avait la modestie de passer pour poëte , tout aussi philosophe que Voltaire , et par malheur aussi porté à la raillerie ; ces deux hommes se rapprochèrent, et ne purent jamais se réunir. Leurs petites querelles, et à la fin leurs grandes brouilleries, eurent de l'éclat, et amusèrent la cour et la ville. Beureusement Frédéric et Voltaire étaient tous les deux et même l'un par l'autre , à la mode en Europe ; et le ridicule fut couvert par les grands talents du poète ou les grandes qualités du roi. I^ gens de lettres aux gages de l'un et de l'autre , n'en firent pas moins des phrases sur le roi qui allait
LOUIS XY. I3f
chercher le philosophe , sur le pliilosopbe qui se dérobait aux faveurs du roi et aux plaisirs de la cour ; et avec un désintéressèment, rare assurément pour un homme de lettres, allait s'ensevelir dans son château pour y jouir dans un repos philosophique de cent mille livres de rentes.
Hais aujourd'hui, protecteurs et protégés, fortune, cré- • dit, intrigues , le siècle lui-même et son esprit , tout ce qui contribua si puissamment au prodigieux succès de M. de Voltaire a passé , et le héros lui-même a disparu de la scène. Ses ouvrages restent seuls en présence de la postérité qui juge des doctrines par leurs fruits , et qui, prononçant en l'absence des partis , juge toujours dans le silence des passions.
La postérité considère moins l'universalité des talents que leur supériorité ; moins la continuité des succès que l'utilité des travaux ; et dans cette inépuisable fécondité que les conlemporains prennent trop souvent pour la force et l'étendue d' un talent qui peut atteindre à tout , elle ne voit quelquefois que la faiblesse d'un esprit qui ne saurait se retenir. Cette longue parodie des objets les plus respectables qui a occupé la vie entière de Voltaire, et dont on faisait honneur à rindépendance de son esprit et de son caractère , ne paraîtra à un siècle dé* trompé qu'une vanité déplorable ou une haine aveugle et injoste; et il réduira à sa juste valeur cette audace sans mérite et sans courage, d'attaquer des vérités que personne ne défendait, et que des gouvernements fascinés abandonnaient à toutes les insultes.
On ne peut nier le prodigieux talent de M. de Voltaire pour la plaisanterie. Mais il faut observer que dans ce genre, il a triomphé sans rivaux, et que dans tous' les genres où il a eu des rivaux, il a trouvé des mailres. Pense-t-on que Pascal,
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Racine, Boileau, Jean-Baptiste Rousseau, Gressel, connus par leur talent pour la plaisanterie et les preuves qu ils en ont données , eussent dans ce genre laissé à Voltaire quelque chose à dire, s*ils eussent voulu s égayer sur la religion, sur les mœurs, sur les institutions et les pratiques religieuses, et, comme Voltaire , traduire en français et embellir de tous les charmes du style et de toutes les richesses de l'imagination , les sarcasmes que Luther, Calvin , Théodore de Bèze , Bûchanan , et mille autres avaient lancé en grec et en latin contre des objets qui par leur gravité même prêtent davantage au contraste et à la parodie? Pour moi , je crois que Pascal et peutêtre le doux Racine , que Boileau trouvait plus satirique que lui-même, l'auraient emporté sur Voltaire en raillerie piquante et amère, et Boileau ou Gressct en plaisanterie agréable et légère , et peut-on après tout foire «^ Vohaire un mérite d'un succès que nos meilleurs esprits auraient rougi de partager?
A considérer cet homme célèbre dans le genre sérieux , on peut remarquer que s'il a été souvent attaqué par des écrivains qui lui étaient inférieucs, il n'a peut-être jamais été sincèrement loué par ses pairs. Les Huet , les Mabillon , les Tillemont, les Fleury, les Bossuct, les RoUin, les Lebeau , auraient trouvé bien superficiels son étalage d'érudition historique , et sa manière d'écrire Thistoire sans profondeur, sans gravité et sans autorité. Je ne parle pas de Y Histoire de Charles XII; d'une histoire toute romanesque, il était difficile de faire autre chose qu*un roman historique; et celui de Voltaire est pour le style un ouvrage classique. La simplicité du récit y contraste d'une manière piquante avec le merveilleux des aventures, et l'histoire ressemble au héros qui était
simple dans ses mœurs et extraordinaire dans ses actions. Le morceau d'histoire le plus important dans les écrits de H. de Voltaire , est son Essai sur l'histoire générale. Il faut observer qu*on^ ne fait pas précisément une histoire générale en accumulant des faits, mais en les généralisant. Ainsi on peut ne faire de l'histoire de tous les peuples qu'une collection on une confusion d'histoires particulières, et de Thisloire d*un seul peuple, ou même du développement d'un seul fait, on peut faire une histoire générale ou même universelle, et c'est ce qu'a fait H. Bossuet , lorsqu'il a lié l'histoire du genre humain h celle du peuple de Dieu , et fait dépendre tous les grands événements historiques du seul fait de l'établissement du christianisme. Le plan de M. de Voltaire paraît être la contre-partie de celui de Bossuet; et l'intention générale de son Essai , est que la religion a été la cause de tous les maux et de tous les désordres de l'univers. C'est à-peu-près comme si l'on rejetait sur la santé toutes les infirmités humaines , parce qu'effectivement on est malade avant de recouvrer la santé, et on meurt quand on Ta perdue. Ce plan est triste et faux , il nie la Divinité et ruine la société par ses fondements. Le mal, quelque grand qu'il soit, n'est qu'un défaut, une exception , et ne peut être le sujet d'une histoire générale. Aussi cet Essai prétendu général est lout-à-fait particulier et partial. L'histoire de la religion est riiistoirc de quelques papes; l'histoire des peuples, celle de quelques chefs; l'histoire de la société, celle de quelques hommes. Au lieu d'événements , des anecdotes dont il est aussi aisé de pénétrer le motif que difficile de découvrir la source; au lieu de réflexions, des cpigrammcs; toujours le hasard, partout des vices et du désordre , une recherche continuelle de contrastes
entre ce qu'il y a de plus graud dans la société, et ce qu'il y a de plus petit dans Thomme, je veux dire ses passions. Cette manière familière à Voltaire, donne à Tbistoire un air querelleur et chagrin , incompatible avec sa dignité et son impartialité, et la fait ressembler aux Mémoires secrets d'un mécontent , plutôt qu'aux annales publiques des peuples et des temps.
Voltaire n'a pas traité la philosophie avec plus de gravité que l'histoire , et à vrai dire, si la philosophie est l'amour de la sagesse et de la vérité , il était difficile qu'il y eût beaucoup de philosophie dans l'esprit d'un homme qui en avait si peu dans le caractère. La passion dont Voltaire était animé , était toute sa philosophie; il la mettait en épigrammesdans ses histoires, en sentences dans ses tragédies, en sarcasmes et quelquefois en boulTonneries dans ses pamphlets. Sa méthode philosophique a été la raillerie , et on peut le regarder comme le Rabelais d'un siècle poli, et d'un goût difficile en plaisanterie; cependant, malgré cette disposition habituelle à la raillerie, comme Voltaire a de la haine dans le cœur , il n'a pas dans l'esprit de véritable gaieté ; et la philosophie de cet homme couramment heureux , est toujours triste et désolante , même lorsqu'elle fait rire.
Aussi , et je ne sais si la remarque en a été faite , si l'on cite Voltaire comme poète, et même quoique rarement comme historien , jamais on ne le cite comme philosophe. Il n'y a pas d*écrits philosophiques, publiés depuis soixante ans, dans lesquels on ne s'appuie de l'autorité de Montaigne, de Pascal, de la Bruyère, de Montesquieu et de J. J. Rousseau. Nulle part on n'allègue Tautorité de Voltaire en philosophie, parce qu'il est sans autorité comme philosophe , et comme mora-
liste, semblable à ces hommes frivoles qu'on recherche pour une partie de plaisir, mais auxquels on interdit sa porte, lorsqu'on veut traiter d'affaires sérieuses.
Sa prose même , modèle achevé de naturel , d'élégance , de clarté , de facilité , presque toujours de correction , est la perfection du genre tempéré de style; mais si elle est sans défaut, comparée à celle des maîtres , de Pascal, de Bossuet, de la Bruyère , de Montesquieu , de Buffon , de J. J. Rousseau , elle paraît sans caractère et sans originalité , et elle est l'expression des grâces de l'esprit plutôt que de sa force. On n'y trouve rien à reprendre et rien à retenir ; on la lit avec plaisir, mais die ne se grave point dans la pensée : c'est un aliment agréable au goût et d'une digestion facile , mais qui est peu substantiel. Jusque dans sa poésie , plus animée que sa prose, lors même que la pensée est emphatique, et le sentiment outré, il est presque toujours prudent dans l'expression. Il y a peu de témérité dans son style, et l'on sent, en lisant ses remarques grammaticales sur le plus audacieux de nos poètes, justes si l'on veut, mais sévères jusqu'à là minutie, qu'il était plus fait pour polir une langue que pour la créer; et que , s'il fût venu avant Corneille et Racine, ;il aurait intimidé la jeunesse de la langue française dans l'essor qu'elle voulait prendre , plutôt qu'il n'aurait enhardi ses premiers pas.
Que dirons-nous de sa volumineuse correspondance infectée, plus qu'aucun autre de ses ouvrages, de ces passions haineuses qui , n'ayant pas à rougir devant le public, s'exhalent en invectives si virulentes , et quelquefois en projets si ridicules ? Voltaire avait fait des enthousiastes de ses talents ou des complices de ses opinions , plutôt que des amis sincères de sa gloire ; et rien ne le prouve mieux que l'indiscrète pu-
i4i HISTOIRE DE FRANCE
blication de ses lettres. Elle ne pouvait rien ajouter à la réputation littéraire de Fauteur de la Henriade , de Mérope , de rhistoire de Charles XII. On se doutait assurément que Voltaire avait inis beaucoup d'esprit dans ses correspondances familières , lui qui mettait partout celui qu'il fallait ; mais quMl y avait bien d'autres choses qu'on ne soupçonnait pas, qu'il était inutile d'apprendre au public, et qui font aussi peu honneur au caractère de 'l'auteur qu'à son jugement. Si Voltaire avait laissé des héritiers de son nom qui eussent occupé dans la société le rang que les talents et la célébrité de leur père leur auraient assuré; ils auraient, je crois, trouvé dans cette correspondance bien des choses à supprimer pour sa gloire et pour leur honneur. (7est quelquefois un triste héritage pour des enfants que les confidences ou les confessions de lelirs pères. Nos philosophes du dix-huitième siècle ennemis déclarés du célibat , en refusant presque tous de perpétuer leur nom, semblent avoir voulu lui épargner les justes reproches de la postérité. J. J. Rousseau qui laissait après lui des Confessions, commença prudemment par faire disparaître ses enfants.
Voliaire a paru avec éclat dans la tragédie , et son théâtre est le titre le plus solide de sa gloire. Il vint au commencement du siècle, et les esprits en France encore dans la première ardeur des jouissances littéraires , et plus sensibles que nous ne le sommes aujourd'hui au plaisir de la tragédie, crurent, après d'autres essais moins heureux, voir revivre enfin dans Voltaire seul , Corneille et Racine , dont les chefsd'œuvre avaient en quelque sorte fatigué l'admiration , et ne l'avaient point rassasiée; et certes, pour me servir d'une expression consacrée au ihé.ltrc, il faut convenir qiie si Voltaire
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ne pooYait pas remplacer ces deux grands poètes , il avait tout ce qu'il fallait pour les doubler.
CqpendaBt je crois que le sévère Boileau, qui reprenait dans le premier poète comique de son temps, et de tous les temps, un excès de comique» et la plaisanterie poussée jus« qa*à la fiirce , aurait blimé dans les tragédies de Voltaire un excès de tragique et le pathétique porté jusqu'à Thorreur « rais m£me trop souvent » par le jeu de la scène , sous les yeux des spectateurs. Quelque système que Ton adople sur le but de Fart dramatique , on ne peut pas instruire les hommes par des situations sans exemple , et on ne doit pas les diverlir avec des s«Dtiments.ou plutôt des sensations qui deviennent de vé* riubles tortures , et passent la mesure de notre sensibilité ; et la tragédie de Voltaire , souvent romanesque dans Taction i et exagérée dans les sentiments, exalte Timagination, et émousse la sennbilité, semblable à ces liqueurs fortes qui allument le lang et débilitent les nerfs.
Quant au style et à ce qu'on appelle les mœurs, on sait toot ce que La Harpe lui-même a relevé de négligence et d'faicorreciion dans la versification de Voltaire. On a avoué, dans des cours publics , qu'il avait introduit au théâtre plu* I6t de nouveaux noms et de nouveaux costumes que de nou« velles mœurs, et de nouveaux caractères ; et comme il ne perd jamais de vue ses opinions et ses projets , il les prête trop sou« vent à ses personnages qui parlent sa philosophie , ou mieut encore ses passions plutôt que les leurs.
On pourrait sans doute, dans un parallèle de nos troid grands tragiques artistement combiné, et avec des compensa'^ lions adroitement ménagées, déguiser à force d'antithèses Tinfériorité de Voltaire, à peu près comme un architecte masque ,
Uê HISTOIRE DE FRANCE.
à force d'art et avec des illusions d*optique, les irrégularités d*un édifice. Mais que Voltaire soit, dans Tart de la tragédie, le second après les premiers, ou le premier des seconds , toujours estril vrai qu'il est, quoiqu'à une distance infiniment inégale des uns et des autres, entre les premiers et les seconds. L'illusion qu'il fait à la représentation ne se soutint pas à la lecture ; et chez un peuple avancé, si le théâtre est un plaisir, la lecture est un besoin. 11 a rendu , par sou ei^emple , la tragédie plus facile, et ce n'est pas ainsi que l'art se perfectionne. C'est un grand poète tragique , mais qui n a fait faire aucun progrès à l'art de la tragédie, puisqu'elle avait été, dans toutes ses parties, cultivée avant lui avec plus de succès. Or, le caractère du génie est d'avancer, et non de rester stationnaire. Et, sans adopter dans toute sa rigueur la maxime de Boileau sur l'infériorité en poésie , on peut assurer que le patrimoine littéraire d'une nation éclairée ne se compose jamais que du meilleur, du parfait, du classique , en un mot, dans tous les genres ; et qu'à la longue» le moins bon n'est guère plus connu que le mauvais.
Voltaire n'avait pas même comme poète le goût aussi sûr qu'on le pense communément. Corneille, créateur de son art, et qui, le premier en France, si j'ose me servir de cette expression, sépara la lumière des ténèbres, avait pu chanceler sur la limite, et lui-même s'applaudir d'avoir fait Pertharite d'aussi bonne foi que d'avoir fait Cinna ou Polyeucte. Mais Voltaire , après un siècle de goût et de chefs-d'œuvre, après Corneille, après Racine, après lui-même et ses meilleures tragédies, en donner au public de si faibles et de si malheureuses, et dans une longue correspondance, défendre contre un homme de beaucoup d'esprit et de littérature le pitoyable dénouement
de je De sais quelle tragédie , avec toute la chaleur de la conviction, c*est ce qu'on a de la peine à concevoir de la part du critique le plus éclairé de son siècle et du sévère commentateur de Corneille.
Voltaire faisait ses tragédies à force d'esprit, comme il faisait ses histoires et sa philosophie à force de passion. Sa tête s'exaltait, son cœur restait froid. On a beau faire , on ne peut, en vers comme en prose, exprimer que soi-même ; et les passions de Voltaire, qui n'étaient ni tendres ni nobles, ne sont pas celles avec lesquelles on fait des tragédies. 11 travaillait d'ailleurs avec trop de précipitation : il voulait à tout prix jouir de son vivant de toute sa gloire; et en général, dans quelque genre que ce soit, ceux qui la demandent avec tant d'empressement et d'inquiétude à leurs contemporains se défient de la postérité. Voltaire , le premier des beaux - esprits , et peut-être chez tous les peuples, n'est donc pas, pour les Français, dans aucun des genres de littérature dont une nation peut s'honorer, le premier des écrivains : < Voltaire, a dit un homme d'esprit, a atteint la perfection des choses communes. H a été surpassé dans Y Épopée , dans l'art dramatique, dans le genre de l'histoire et des études philosopliiques; et dans le genre badin, il n'a rien d'aussi parfait que le Lutrin , ni de plus gracieux que Vet*t'Vert : le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé ; et Ton peut avouer, sans conséquence, que, dans le genre cynique, licencieux , irréligieux , il est inimitable et supérieur à tous. Nul n'a préparé avec plus d'art la coupe empoisonnée qu'il a fait boire à ses contemporains ; et le chefd'œuvre de son talent poétique a été un crime contre la patrie et les mœurs. Mais Voltaire a été , ou plutôt a eu le génie de <;on siècle ; et ce siècle , qui l'a fait , s'est prosterné
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devant son ouvrage. Dans ce siècle à jamais célèbre, qui t commencé en France par une révolulion dans les mœurs, et qui a fini par une révolulion dans les lois. Voltaire, contemporain de toutes les deux, a prolongé Tune et préparé l'autre, et les a pour ainsi dire liées ensemble par la révolution qu'il a faite dans la littérature , et la direction qu'il a donnée aux lettres, aux lettres qui, après avoir éprouvé Tinfluence de la révolution des mœurs, ont à leur tour si puissamment influé sur la révo« lution des lois et le bouleversement de la société. Ce fut donc à juste litre que la révolution , à sa naissance , salua Voltaire comme son chef, lorsque sous ses traits la philosophie fut promenée sur un char de triomphe, dans les rues de la capitale, aux applaudissements d'une multitude insensée : tels les malheureux Troyens traînaient dans leurs murs celte funeste machine qui recelait dans ses flancs la désolation et l'incendie.
Seandlt fatalis miehlBa marM
FoeU armif, medi» qoe mintos illibttar arbl. (Voie.)
U a prêché la tolérance les armes à la main , en disant ; c Si j'avais cent mille hommes à mes ordres, je sais bien ce que je ferais. » Il les a eus, les cent mille hommes, aux ordres de ses opinions et de ses projets; il en a eu même bien davantage, et l'on a vu ce qu'il en a fait, ou d'autres en son nom... c II a fait tout ce que nous voyons, » a dit, au fort de nos dési^rdres, Thistorien de sa vie, son disci^ pie et son ami. « 11 a fait tout ce que nous voyons » diront longtemps encore les générations à venir. Il a fait les malheurs de l'Europe en égarant la France, la tête de ce grand corps. Il a fait les malheurs de la France en y faisant germer avec sa philosophie le mépris et la moquerie des choses graves et l'estime des choses frivoles. Sa gloire passera. Déjà plus d'une
fleur est tombée de sa couronne; il n*y a pas nu de ses partisans qui D*ail été forcé de faire quelque concession au préjudice de sa gloire. Bientôt on ne le défendra plus que sur l'intention, et s'il conserve des admirateurs, il ne fera plus d'enthousiastes.
Moa espire est détniU si r homme est recoonn,
a dit ce llahomct d*un siècle poli, du Mahomet d*un peuple barbare. L'homme a été reconnu, ses passions, son orgueil, sa malignité!... Son empire est détruit, et né avec son si^cle, il passera avec lui.