CHAPITRE LX
Roooean , le inroo d'ilolbtch , UelvcUi».
Pendant que Voltaire attaquait le christianisme avec un délire qui n'a jamais en d'exemple, un homme , par une conduite non moins singulière, mais par des voies toutes difllérentcs, partageait Tinfluence qui semblait être réservée exclusivement «^ Tesprit et à réioqucnce. T^ cœur de Jean-Jacques s'indigna de Vorgueil des philosophes et de leur doctrine de mort, et son déisme, plus sincère que celui de Voltaire, fut révolté du grossier matérialisme du livre d*Helvétius. Voltaire a jugé très - bien Helvétius : ce sont de tels philosophes , ajoute-t-il, qui ont rendu la philosophie odieuse et méprisable à la cour. L'orgueil fut bien différent dans Voltaire et dans Rousseau. Leur situation respective contribua beaucoup à la direction de leur conduite et de leurs opinions. Voltaire avait déclaré la guerre au Dieu de la société, à Jésus-Christ, dont la raligioD était la loi fondamantato des monarchiss ca-
tholiques de l'Europe. Rousseau attaqua la société elle-même, il reconnut la Providence et la médiation du Christ. Mais comme sa place dans la société ne lui semblait pas répondre à ce.qu*il valait , il accusa les hommes d*avoir gâté tout Touvrage de Dieu, et il ne voulut point d'hommes entre Dieu et lui. Tous ses doutes contre la révélation lui viennent de la nécessité d'admettre que des hommes eussent été chargés de la lui transmettre. Cependant, comme Thomme aussi était un ouvrage de Dieu , il se vit forcé d'admettre que l'homme est un être aimant la justice et l'ordre , et qu'il n'y a pomt de perversité naturelle dans le cœur humain. Selon lui, les sociétés seules avaient troublé Tordre , et , comme l'homme isolé ne pourrait penser, l'homme qui pense devint à ses yeux un animal dépravé. La confusion des idées , l'abus des termes se font remarquer à chaque instant dans Rousseau. Il n'est grand que quand il parle de Dieu et de la vertu. Pour être conséquent à son système il fallut qu'il attribuât à Thomme individuel le sentiment de tout ce qui lui était bon dans Tordre moral, et qu'il constituât ainsi sa raison en juge infaillible; incompréhensible aveuglement ! Après avoir reconnu que nos idées naturelles sont pleines d'obscurité, et que bien souvent elles nous trompent, Rousseau en conclut que la raison, qui n'est que la faculté de juger ces idées et de choisir entre elles, doit être pour nous un tribunal souverain. Ne voyait-il donc pas qu'en attaquant la révélation dont il sentait la nécessité, il prouvait encore plus Tinsuffisancc de la raison pour nous conduire à la vérité, et lui-même n'avait-il pas dit: tOn a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner? Philosophe , tes lois morales sont fort belles, mais montre-m'en de grâce la sanction. » Alors
à quoi sert de rappeler les contradictions de Rousseau? Qui ne sait qu'il est un exemple des égarements où peut tomber l'esprit humain, quand il ne reconnaît plus de règles. Sa vie entière a été un tissu d'inconséquences , comme ses écrits étaient pleins de contradictions. On y trouve sans cesse des pages qui transportent et d'autres qui révoltent. Rousseau séduisit ceux en qui le besoin de la religion combattait encore les doutes que Voltaire semait dans la société. Avec sa prétendue religion naturelle, on crut avoir quelque chose qui remplaçait la foi, et ce n'était que l'autorité de l'éloquence de Rousseau. 11 a fait servir le nom de Dieu et ses attributs à renverser la religion qui est son ouvrage, comme Helvétius faisait servir les mots d'humanité et de nature à attaquer Dieu, qui en est le créateur. Rousseau avait attaqué la société, il en fut puni par cette haine contre les hommes, qui a fait de la fin de sa vie une scène de délire et peut-être de désespoir.
Rousseau imagine sans cesse ce qui devrait être , sans même s'embarrasser, comme il en convient expressément , si ce qu'il prqM)se est possible. Rien au monde n'est plus aisé que de blâmer ou d'imaginer ainsi. Son imagination se promène dans le vide.
Le 4 8* août 4770 fut rendu un arrêt du parlement de Paris contre sept livres irréligieux. Le plus monstrueux comme le plus audacieux de ces ouvrages est le Système de la nature ^ publié sous le nom de Hirabaud, secrétaire perpétuel de l'Académie française ; mais dont le véritable auteur est le baron d'Holbach , et Naigeon , qui s en fit l'éditeur anonyme. Jusqu'alors , les partisans de l'irréligion avaient semblé craindre d'ébranler ouvertement l'autorité du souverain , ou s'étaient contentés de lui porter de légères atteintes ; mais ils avaient
paru respecter le dogme de TexisteDce de Dieu. L*aateur du Système 4e la nature s'affranchit de ces deruières entraves. Il y déclare à la fois la guerre à Dieu , aux rois et aux prêtres. Cette impudente levée de boucliers, dont VJieure ne paraissait pas encore arrivée, ne fut pas généralement approuvée par tous les amis du baron d'Holbach. « Cet ouvrage, dit Voltaire, est une philippique contre Dieu. L'auteur prétend que la matière existe seule, et qu'elle produit seule la sensation et la pensée. Pour avancer une idée aussi étrange , il faudrait au moins l'appuyer sur quelques principes, et c'est ce que l'auteur ne fait pas. 11 a pris celte opinion chez Hobbes ; mais celui-ci se borne à le supposer, il ne l'affirme pas. > c (7n diable d'homme, dit encore Voltaire, dans une lettre à M"* du Deffant, inspiré par Belzébuth, vient de publier un livre, dans lequel il croit démontrer à chaque page qu'il n'y a point de Dieu. Ce livre effraie tout le monde ! » Et dans une autre lettre : < Non^seulement cet ouvrage fait un tort irréparable à la littérature, et rendra les philosophes odieux, mais il rendra la philosophie ridicule. Quel excès d'ignorance , de turpitude et d'impertinence , de dire froidement qu'on fait des animaux avec de la farine de seigle ergoté ! Il est très-imprudent de prêcher l'athéisme ; mais il ne fallait pas au moins tenir son école aux Petites Maisons. » D'Âlembert n*était pas plus satisfait de cet ouvrage qui , selon Grimm , était le fruit réuni du baron d'Holbach et de Diderot. Le comte d'Ârgental Tapprouvait, comme Voltaire le lui reproche. Il y eut donc, à partir de cette époque, division dans la lipe philosophique ; et Diderot devint comme le chef d'une nouvelle école dont Voltaire n'approuvait pas la doctrine. La maison du baron d'Holbach était I ainsi que le disait Grimm » t un desptes dPM ha^icu
ies nUtiés de V Encyclopédie^ et leur plus célèbre synago^e. » Les principaux habitués de cette maison étaient Diderol, Helvetius , Tu^ot , Grimm « Saint-Lambert , Thomas , Bonx, Saurin ; et parmi les étrangers, Hume, Galliani, le mar* qaîs Caraccioli , le comte de Creutz , le baron de Gleichen, GâiUi. Rousseau, d*Alembert et Buffon avaient cessé de bonne beure de fréquenter cette société. Le premier en parle en ttfmes peu flatteurs dans ses Confessions, et les deux autres se dégoûtèrent d'une coterie dont ils n*approuvaient pas Texagéralion. L'établissement de ces coteries est particulier à cette époque : ce n'éialt plus , comme sous Louis XIV , des bureaux d^esprit, c'étaient des boutiques de politique et d'inn piété, où l'on travaillait à saper les croyances des peuples, et à préparer les esprits aux doctrines de la nouvelle école. Parmi les autres sociétés, on distinguait celle de M'^* Lespinasse , ou d'Alembert tenait le premier rang ; celle de M"* Necker, qui tenait le vendredi son bureau philosophique. C'est chez elle que l'on décerna une stalue à Voltaire. Une autre coterie , qui se distinguait des précédentes par une couleur particulière, était edle de M"* Doublet : c On y était janséniste , dit Grimm , ou du moins très-parlementaire, mais on n'y était pas chrétien. > La réunion du baron d'Holbach s'appelait la synagogue ; celle de H*** Doublet s'appelait la paroisse. Parmi les fidèles de cette succursale , qui passaient pour y être plus assidus qu'à leur paroisse véritable, on remarquait Tabbé Chauvelin, rapporteur du procès contre les Jésuites , le comte d'Argental, Moiran« Mirabaud, Foncemagne , Bachauroont , Voisenon. C'est dans cette société qu'on fiibriqnait les nouvelles à la main , k l'époque des différends entre la cour et le parlement»