CHAPITRE LXl
L*Encyclopédie.
L'époque où purniV Encyclopédie du dix-hmlième siècleétaiit merveilleusement choisie , et Ton comprend le besoin qu'éprouvèrent les hommes de ce temps de constater le progrès de Tesprit humain dans toutes les connaissances. Les grandes découvertes de la boussole , de l'imprimerie, de la poudre à canon, avaient mis depuis longtemps déjà les intelligences et les sociétés dans de nouvelles voies ; et l'Amérique trouvée, complétant le globe que nous habitons , avait imprimé aux esprits , une action qui n'avait éprouvé aucun ralentissement. Les grandes découvertes de Galilée sur la rotation de la terre autour du soleil ; de Toricelli , de Pascal , sur la pesanteur de l'air , de Newton , sur l'attraction , venaient d'être faites. On peut donc dire que la science presque entière avait été renouvelée, de sorte que rien n'était plus opportun que de donner une nouvelle carte du monde intellectuel agrandie par les découvertes des explorateurs de génie qui l'avaient parcouru dans les derniers temps.
Ce n'était pas là l'unique motif qui déterminait les Encyclopédistes à entreprendre une œuvre aussi grande et aussi difficile. Il y avait une nutre raison plus importante encore, et aussi légitime que la première, si les Encyclopédistes avaient su se garantir de la passion. Pendant tout le moyen-âge, une tendance déplorable avait régné. On avait confondu sans cesse la philosophie avec la théologie, et l'on avait prétendu que la seconde devait absorber la première. Ce n'était point là l'esprit de la religion , qui admet d*une manière formelle l'existence
d'une philosophie distincte d'elle-même ; mais tel avait été , en général, l'esprit des gens qui parlaient au nom de la religion. Toute liberté d'examen avait été détruite ; on avait enjoint à la raison de s'absorber dans la foi ; on avait imposé les opinions par la force , et ce système avait enfanté des actes de violence qui avaient soulevé la conscience humaine. V Eruyclùpédie du Hx-huitiême siècle^ et en cela elle faisait une chose honorable et juste, se donnait pour mission de rendre à la philosophie sa sphère d'indépendance , h la raison sa liberté , aux opinions leur inviolabilité ; conditions hors desquelles le progrès s'arréte, la dignité humaine périt, et le regard de l'homme, obligé de se replier en lui-même, ne peut obéir à sa loi naturelle, qui est de se porter librement sur l'univers, l'homme et Dieu, sans qu'aucun obstacle humain vienne arrêter cette haute investigation.
En outre , il ne faut pas omettre une circonstance très^ grave : les encyclopédistes du dix-huitièmè siècle se trouvaient en présence d'une société qui n'était pas dans ses conditions naturelles.
Récemment sortie des luttes de la féodalité contre la royauté, puisque la fronde, ce dernier effort féodal, remplit les années de la minorité de Louis XIV , cette société était un composé d'institutions juxta-posées plutôt que logiquement coordonnées ; elle ressemblait à un édifice bâti à plusieurs reprises et à des époques différentes , et dont chaque partie porte le cachet de son origine. Les grands principes qui constituent la France étaient comme enfouis sous les décombres des institutions de circonstance qu'on avait écbafaudées à la surface» afin de pourvoir aux besoins du moment.
Cette noblesse, qui avait des privilèges sans droits ; ces par-
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lements qui tour à tour, suivant la force ou la faiblesse du gouvernement , étaient des cours de justice ou des assemblées politiques, et formaient une espèce de représentation nationale bâtarde » héréditaire dans un certain nombre de familles, renouvelée seulement par la vénalité des charges , et comprimée par les lits de justice. Les finances, espèce de gouffre dont les fermiers-généraux avaient seuls la clé, et où les contribuables jetaient sans cesse les fruits de leurs sueurs et de leurs sacri* fices, avec la triste conviction que la meilleure partie de largent qu'on leur extorquait serait absorbée par les sangsues publiques qui vivaient aux dépens de l'Etat. La diversité infinie des coutumes dans le même royaume , qui rendait la loi inconséquente, et obligeait la justice à se contredire elle-même ; les vices d'une législation barbare déshonorant nos codes ; la différence immense des pays d'intendance et des pays d'Etat, qui établissait la plus grande inégalité , non plus seulement entre les individus, mais entre les provinces; la monarchie ministérielle prolongeant sans raison la dictature que la société française n'avait laissé prendre à la royauté que pour accomplir une œuvre d'unité territoriale et politique , et les Etats- Généraux suspendus depuis Richelieu ; en un mot, les faits partout en arrière des idées, voilà le tableau adouci des circonstances sociales et politiques au milieu desquelles les Ency dopédistes entreprenaient la publication d'un ouvrage destiné à constater les progrès accomplis dans le domaine des idées, à rectifier les notions faussées, à mettre un terme aux confusions, et à servir de {Kiint de départ aux travaux intellectuels de l'avenir et aux perfectionnements susceptibles d'être introduits dans l'organisation sociale.
îkM Tordra phikMOpbique et religieux » les EncydopUiitei
fflirquèrent profondément la distinction de la philosophie et de h religion, qui ont des méthodes tout-à-fait distinctes, pour arriver à la vérité, et rétablirent ainsi les prérogatives de la raison humaine, qui avaient été méconnues par l'école du moyenige. Quelles que fussent leurs intentions secrètes, ils rendirent ainsi un service aussi grand à la religion qu'à la philosophie ; car il ne faut point l'oublier, cette raison qu'une école de théologiens exagérés a voulu rabaisser jusqu'à k détruire , est pourtant l'œil intellectuel dont le regard perçoit toutes les vérités, l'ar* bitre intérieur sur les arrêts duquel nous formons nos convie* tions. D'après les principes les plus sains de la théologie la plos élevée , Dieu est le soleil des intelligences : ainsi , loin de dé* traire notre raison , il l'éclairé. Elle nous a donc été donnée comme un instrument qui doit servir à la conquête de tous les ordrfô de vérité. Alors même que nous reconnaissons que c'est un instrument imparfait et borné , et qu*il y a des vérités au-delà de notre raison , c'est cette raison même qui le reconnaît, et c'est elle qui constate la présence des motifs qui font qu'elle doit raisonnablement se soumettre.
n faut en conclure que ceux qui défendent les droits de la raison humaine, défendent en même temps les droits de la vérité religieuse. Si l'on parvenait en effet à ôter à la raison toute confiance en elle-même, et à lui persuader qu'elle est incapable de discerner le vrai du faux , et de trouver des motifs de certitude, la plus étrange des égalités, l'égalité de h vérité et de Terreur devant l'esprit de l'homme , s'établirait dans le monde, car l'esprit de l'homme ne serait plus apte à discuter les litres des autorités sur la foi desquelles il formerait ses croyances; de sorte que toutes ces autorités se vaudraient, que toutes les religions seraient également vraies ou également
fausses , car il ne s'agirait que de commander ce que tous les cultes peuvent faire , tandis qu'il faut convaincre , ce qui ne saurait être à la portée que de la religion véritable.
Aussi les Encyclopédistes, soit qu'ils le voulussent, soit qu'ils ne le voulussent pas , servirent la religion en prenant en main les droits de la raison humaine, et en combattant la tendance qu*on avait eue dans le moyen-âge à tout confondre dans la foi , attendu que ce qu'il faut à la religion véritable , ce ne sont pas des aveugles qui admettent tout par aveuglement, mais des clairvoyants assez éclairés, pour voir où leur regard s'arrête.
Ce ne fut pas le seul service que les Encyclopédistes rendirent , au point de vue religieux. Ils combattirent avec autant de zèle que de talent tous les abus que les intérêts humains et les| assions humaines avaient mêlés à la vérité religieuse. Ils protestèrent contre l'esprit de violence et de tyrannie , qui avait dicté ces rigueurs pratiquées au nom d'une religion de mansuétude et de paix , comme la Saint-Barthélemi et les dragonnades. Us écrivirent les pages qui devaient à jamais éteindre les bûchers de l'inquisition. Ils proclamèrent les grands principes de la tolérance religieuse, à l'égard des Juifs, et des cultes dissidents. Ils dénoncèrent à l'indignation de l'humanité ces procédures criminelles, dignes des temps barbares, qu'on avait vu récemment encore appliquées dans les procès de Labarre et de Calas. Ils déclarèrent la guerre aux fausses décrétales , aux fausses légendes , et à toutes les superstitions locales qui s'étaient accréditées au détriment du christianisme, dont elles amoindrissaient la grandeur, et dont elles altéraient la pureté. Ils développèrent toutes les idées contraires à la puissance des papes sur le temporel des rois. Ils in-
diquèrent tous les ioconvénients de Texistence du clergé à Tétat de corps politique, et dénaoutrërent l'utililé, la légitimité des assemblées du clergé pour traiter des affaires religieuses.
Au p(HDt de vue du droit politique , leurs services ne furent pas moins importants. En face du pouvoir absolu qui régnait en fait depuis Richelieu , ils posèrent le principe de la liberté. Us rappelèrent les grands souvenirs de nos assemblées nationales. Ils demandèrent la liberté de la presse. Ils imprimèrent une nouvelle force aux tendances qui entraînaient les esprits vers l'unité et vers l'égalité , en comparant à la diversité de eoatumes, à la contradiction des usages, empruntés à tant d'origines diverses, acceptés comme anciens plutôt que comme raisonnables, et juxta-posés plutôt que logiquement coordonnés , l'autorité de la raison et celle de l'équité , qui devaient fonder l'unité nationale sur la communauté des lois ramenées à leur principe rationel et moral. Ils firent beaucoup pour l'égalité, en combattant partout les traces que la féodalité politique avait laissées dans nos institutions, dans nos idées, dans nos mœurs.
Au point de vue du droit civil , ils attaquèrent la division des terres en terres nobles et terres roturières » qui correspondait à la division des personnes en personnes nobles et en personnes roturières , et popularisèrent les théories où l'indépendance personnelle du droit germanique, et le principe libre de la propriété romaine jouaient un grand rôle , en faisant en outre prévaloir un sentiment élevé de la dignité et de la fraternité humaine qui venait en droite ligne de l'Évangile. En un mot , ils combattirent partout , dans le droit civil , la féodalité qui , détrônée dans le droit politique» avait conservé
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de puissantes ramifications dans la société civile. En prot»tant contre ce qui restait du servage » ce fils de Tesclavage an* tique , ils ne se méprirent point sur le caractère de la roture » cette transformation du servage. Ils poursuivirent ainsi Tinégalité dans le droitcivil , et préparèrent Tégalité devant la loi, qui devait être une des conquêtes de Favenir.
Au point de vue du droit criminel , ils s'élevèrent contre toutes les traditions de la barbarie , contre la torture , qui condamnait souvent Tinnocence à se calomnier; contre les lettres de ^chet , qui mettaient la liberté des citoyens à la merci de l'arbitraire ministériel et de la faveur des courtisans ; contre la confiscation qui ruinait une famille pour une faute indivi* duelle; contre le principe de la solidarité, qui déshonorait dans cette famille Tinnocent à cause du coupable , et englobait dans une proscription inique ceux qui y étaient demeurés étrangers; contre les lenteurs interminables des procédures » et contre les frais immenses qu'elles entraînaient, par suite des combinaisons du génie fiscal , qui, affamé d'argent , avait établi un droit de péage à chaque pas qu'on faisait dans le temple de la justice ; contre les juridictions arbitraires et les chambres ardentes, si communes dans l'ancienne société; contre la barbarie du Code pénal, qui prodiguait les galères et la peine de mort. Ils élevèrent en outre la voix contre la vénalité des charges qui ôlait à la justice sa majesté et diminuait la sécurité des justiciables.
Au point de vue financier et commercial , ils signalèrent ce qu'il y avait de déraisonnable et de mal combiné dans ces douanes intérieures , qui élevaient des frontières de province i province ; ils critiquèrent l'exagération du principe de la mainmorte; ils éclairèrent de vives lumières le système de percep-
tion déplorable qui était la plaie de nos finances. Ils firent toucher du doigt l'injustice de l'inégalité des charges; ils dénoncèrent le vice des impôts les plus lourds et les plus oppressifs y tels que les gabelles.
Lorsqu*on songe que les mêmes hommes qui protestaient contre le principe de l'esclavage , au nom de la dignité et de la fraternité humaine , qui rappelaient à la société française le principe de la liberté politi(iue, et qui réclamaient l'inviolabilité de la liberté individuelle et la liberté de la presse, qui attaquaient dans l'ordre civil tous les restes de la féodalité; dans Tordre religieux tous les abus et toutes les superstitions; dans Tordre légal tous les usages empreints de barbarie et d'arbitraire , dans Tordre financier toutes les injustices et tous les pillages , présentaient en même temps les systèmes d'agriculture les plus rationels, et qu'ils venaient constater la situation des sciences , le lendemain de tant de grandes découvertes, on n*est plus étonné du succès qui couronna leur œuvre, et de l'influence immense qu'ils exercèrent.
Au milieu de tant de services rendus , quels furent donc leurs torts? Leurs torts furent aussi grands que leurs services. Ils commirent la faute immense de confondre la religion avec le fanatisme et les abus qui naissent des vices des hommes , la royauté avec le despotisme , la corruption des cours , les passions et les erreurs des rois. Ce ne fut point là, si Ton veut, Tesprit patent et avoué de leur Encyclo-pédie , mais ce fut Tesprit caché qui en anima plusieurs parties. On trouve dans lés correspondances du temps , et surtout dans celle des auteurs de ce grand travail , la clé des tendances voilées, qui régnent dans un grand nombre de pages de ce dictionnaire. Les tendances furent telles que Voltaire ,
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qui cepeDdani avait d'abord donné Timpulsion à ce mouvement » crut devoir publier le Dictionnaire phUùsophique contre la plupart de ses collaborateurs de \ Encyclopédie. Diderot attaquait le christianisme dans ses principes fondamentaux et remuait les bases de toutes les religions et de toutes les monarchies; Helvétius niait le spiritualisme et la morale ; et recelé matérialiste du baron d'Holbach présentait le système de la nature , couune le dernier mot de la science. Ainsi les encyclopédistes détruisaient d'une main ce qu'ils établissaient de l'autre; car il importe de ne pas l'oublier, toutes ces doctrines de liberté» d'égalité, de fraternité, d'humanité, qui étaient le fond de leurs théories politiques et sociales , n'étaient que le développement du spiritualisme chrétien , du spiritualisme de la loi germaine, qui consacrait la liberté des personnes , et du spirituaUsme du droit romain, que oix-huit siècles plus tôt un stoïcien avait fondé sur h raison , contre les doctrines du patnciat de Rome.
11 y a donc deux esprits dans V Encyclopédie du dix-huitième éiècle, parce que dans ce siècle même il y eut deux esprits. Montesquieu qui ne trempa qu'un moment , par les Lettre^ Peisannes, dans h philosophie sensualiste et railleuse qui sapait les bases du spirituaUsme chrétien, et qui, revenant bientôt à la gravité de son propre génie, exprimait cette belle pensée : € Quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents? » et qui disait encore : « Nous devons au Christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans h guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait trop reconnaitre » ; Voltaire même qui bien qu'il fut le premier qui ait introduit eu France la philosophie sensualiste de Locke, ne cessa de lut*
IX>UIS XV. Iffil
ter dans ses grands ouvrages contre rathéisme et le matêrîaliane; Rousseau, le pins plus éloquent interprète de la réaction de la morale spiritualiste contre les doctrines matérialistes et athées, et qui rendit à la mbrale chrétienne un si magnifique hommage, ne sauraient être confondus avec les écrivains du dix-huitième siècle, qui suivirent des errements opposés, comme Diderot, Holbach, Helvétius.
Ce double mouvement d'idées qui trouva son expression dans X Encyclopédie , devait produire les deux actions si différentes qu'il est impossible de confondre, dans la révolution française. L'esprit spiritualiste de sage réforme, d*utile raison, de destruction des abus condamnés par la raison humaine, et par la conscience générale de progrès social et politique, aboutit dans les faits à ce que le mouvement de 4789 eut de généreux et de beau, et à tout ce que la constituante fit d'équitable, de conforme à la raison universelle et aux notions les plus âevées de la dignité et de la fraternité humaine, tandis que les erreurs politiques de Montesquieu, celui des grands écrivains du dix-huitième siècle qui en commit le moins en philosophie, les écarts de Timagination si vive de Rousseau, la tendance un peu déclamatoire de son esprit, et les maximes de Voltaire sur la souveraineté de la raison, trouvèrent leur expression dans les butes des premiers temps de 89. L'esprit matérialiste et violent de subversion politique et religieuse de Diderot, d'Holbach et de leur école, parut quelquefois au milieu même des travaux delà constituante, mais il atteignit son développement complet, dans la Convention. On peut donc dire, d'une manière générale, que les deux assemblées représentent assez bien les deux esprits de Y Enq/elopédie du dix-huitième siècle.
Il est impossible de méconnaître dans la constituante, mal-
gré ses fautes, Tesprit spiritualisle, le sentiment élevé de la dignité humainei le dévoûment aux grands principes de liberté, d'égalité, d'équité générale, le respect pour la divinité, et même Tadmiration raisonnée du christianisme, qui furent un des esprits du dix-buitième siècle, et qui trouvèrent leur expression dans V Encyclopédie. Ifirabeau, qui, dans ce qu'il fit de bien, représenta ce premier mouvement, lors de la révolulioa de 4789, ne disait-il pas en propres termes; c La France apprendra aux nations que l'Evangile et la liberté sont les bases inséparables de la vraie législation, et le fondement éterae ) de l'état le plus parfait du genre humain ». Ne fut-ce pas au chant du Te Deum , inscrit dans la loi pour la première fois depuis l'ère chrétienne, que furent proclamés les décrets de la nuit du i août, qui déclaraient aboli entièrement le r^ime féodal? Certes, cela ne veut pas dire que la constituante n'ait eu aucun tort en religion, aucun tort en politique, mais que l'ensemble des dispositions de la constituante n'avait rien de systématiquement contraire au christianisme ni aux principes du droit politique, ce qui résulte d'une manière évidente de ^ l'étude de ses délibérations. Son tort fut de vouloir réglementer civilement la religion, et non de vouloir la détruire; et de pousser jusqu'à l'abus la théorie de l'omnipotence de la raison, qui, en politique, ne saurait créer et doit se borner à discerner les principes. Toutes les fois que la grande figure du christianisme se leva dans les discussions de l'assemblée , elle fut saluée des respects universels. En outre, en parcourant les lois qui furent décrétées par l'assemblée de 89, pour fixer les rapports de tout genre , on peut se convaincre qu'elle ne Ht qu'introduire dans les faits les idées de liberté, d'égalité, d'équité, de tolérance, que les Encyclopédistes avaient exprimées.
Dans la Convention, au contraire, on voit apparaître ce second esprit du dix -huitième siècle, qui existe à Tétat latent dans les pages de Y Encyclopédie. C'est le matérialisme de Diderot, le sensualisme d'Helvétius , l'athéisme et le naturalisme du baron d'Holbach, qui viennent s'exprimer dans la brutalité de la sou- Teraineté du nombre, dans le droit de la force substitué à la force du droit qu'on n'avait pas toujours observé, mais que du moins on avait toujours professé pendant la durée de la première assemblée; dans la dissolution de la famille par le divorce mis à la portée de tous les caprices, enfin dans l'anéantissement du culte. 11 y a des séances de la convention où cette filiation des doctrines athées et matérialistes du dix-huitième siècle, qui se reflète dans les mauvaises tendances de Y Encyclopédie, est si nettement accusée, qu'il est impossible de ne pas la reconnaître. Lorsque Condorcet, dans son rapport sur la constitution, parlait : « de consacrer pour la première fois sur la terre tonte l'égalité de la nature, » et qu'il ajoutait : c il est nécessaire de séparer la morale et les principes de toute religion particulière; de quelque opinion que l'on soit sur l'existence d'une cause première sur l'influence des sentiments religieux, on ne peut soutenir qu'il soit utile d'enseigner la mythologie d'une religion sans dire qu'il soit utile de tromper les hommes, > il était clair que c'éUiit la mauvaise influencé du mauvais esprit du dix-huitième siècle qui venait de s'exprimer dans les faits, et que les principes athées, sensualistes et matérialistes de l'école qui avait exercé l'action la moins ap^ parente, mais la plus considérable sur Y Encyclopédie , prévalait dans la politique. Les choses n'en vinrent-elles pas au point que le souhait homicide qu'on prèle à un des Encyclopédistes fut sur le point d'être réalisé? La royauté ne disparut-elle pas
Itt ^ HISTOIRE DE FRANGE.
de la France avec le sacerdoce ? La société ne fut-elle pas organisée tout entière, dans le droit civil comme dans le droit politique, d'après les doctrines deTindividualisme, du matérialisme et de Tathéisme? N*entendit-on pas enfin Saint-Just s'écrier, avec un accent dé satisfaction et d'ironie, après les apostasies du clergé constitutionnel de Paris et les profanations de Notre-Dame : c On croirait que le prêtre s'est fait athée et que l'athée s'est fait prêtre! »
Cette application successive du double esprit de YEnq/clopédie dans la crise sociale qui signale les dernières années du dix* huitième siècle, est la démonstration la plus éclatante qu'on puisse donner de l'influence de ce grand ouvrage. Les rapprochements qui précédent l'ont prouvé, les deux phases des événements qui se succédèrent depuis 4789 sortirent des idées encyclopédiques. La génération du dix-huitième siècle, cdle qui devait remplir un si grand rôle dans cette crise, faisait, il ne faut pas l'oublier, son éducation à l'époque de l'apparition de \ Encyclopédie. Mirabeau avait dix ans le jour où la publication commença; Dupont, Vergniaud, Robespierre et Danton, nés dans cette année même, avaient treize ans à l'époque où le dernier volume parut ; Barnave qui n'avait que deux années de moins, et Meunier, qui avait une année de plus, sucèrent comme Lnfayette, né une année avant Mounier , les principes encyclopédistes.
C'est ainsi que les grands mouvements qui marquent leurs cours dans le monde des faits prennent leur source dans le monde des idées. V Encyclopédie porta dans ses flancs toutes les actions qui se développèrent d'une manière pratique à la fin du dix-huitième siècle; toutes les réformes utiles, comme tous les bouleversements ; tous les progrès comme toutes les
LOUIS XV. I«ï
iesiroetiong; mais si elle çut le tort de oombatlre ta vérité en baine de Terreur qui eu obscurcissait Féclat, et de détruire l'usage pour corriger l'abus , il faut dire que les services qu'elle rendit seront plus durables que le mal qu'elle fit. L'^« reur et les abus qui n'ont pas en eux une vie qui leur soit propre, ne pourront se relever de leur chute; la vérité, qui est de sa nature immortelle, se relèvera seule, débarrassée de l'alliage qui l'obscurcissait et purifiée dans le creuset des épreuves.