‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 20 sur 85 · CHAPITRE LXm · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXm

Des Economistes.

Vers le temps où l'on entreprenait l'Encyclopédie , quelques savants ou écrivains avai^t formé une autre espèce d'association , dont le but était d'éclairer le public et le gouvernement sur des olijets d'économie politique , sur le commerce , l'agriculture , les impôts , la police générale des grains , toutes choses qui avaient paru jusque-là étrangères aux lettres, mais qu'embrassait déjà l'esprit de réforme et de nouveauté qui devenait l'esprit dominant. La foule des abus le faisait regarder comme l'esprit nécessaire » et l'amour-propre comme l'esprit supérieur. L'amour seul du bien public pouvait en faire un bon esprit, et ce fut certainement le premier de quelquesuns des premiers fondateurs de cette nouvelle secte ; car bientôt la prétention d'un côté et la contrariété de lautre firent véritablement une secte de ceux qu'on appela les éconamUte$ , dont le premier chef fut le médecin Quesnay , et dont le vertueux lurgot fut l'honneur et le soutien. Avant eux, Melon et Dulût avaient déjà écrit utilement sur l'ioduslrie, le luxe et la finance ; et, divisés sur quelques points, réunis sur d'autres,, comme il arrive toujours dans ces matières , oii la généralité des principes n'est admissible qu'avec la nécessité des restrictions, ils n'avaient pas laissé de répandre quelques lumières. Après eux, l'on distingua surtout l'ouvrage de M. de Forbonais sur les finances , regardé encore fiujourd*bui

OU liTre dasùtioe on cette partie par eeox quiToot étudié (4).

Quesoay, bopme de ^s, e^rit eiact maia trancbant, rigoureux mais roide , ne se proposa rien moins que de suhs* tituer, dans toute Tadministration intérieure du royaume, re^ latiye aux impositions et au eommerce » des principes universsels et constants de calcul et d'intérêt général à Taction du gouvernement , et une liberté indéfinie à la variation arbitraire des règlements. N'était-ce pas remplacer un abus par un abus ï S'il j a de Tinconvénient à tout gêner » n'y en a-t^il pas à tout affranchir ? Et s'il est utile et sage de restreindre l'usage de Tautorité, ne Test-il pas aussi de mettre quelque frein à la cupidité? j'ai peine à croire que ces vérités, applicables à tout , ne le soient pas à l'administration commerciale. Voici l'opinion de ceux qui combattirent les économistes , et je ne prononce point entre eux et leurs adversaires. Parmi les derniers , je compte à peu près pour rien le trop iameux et trop malheureux Linguet, qui n'a pas mérité la renommée d'écrivain qu'on a voulu lui faire , et qui n'a pas non plus mérité sa mort» ni comme honneur ni comme supplice. U était né avec du talent ; mais , au lieu de le nourrir par le travail « il le corrompit par son caractère ; et l'on ne voit dans ses volumineux ouvrage& que la facilité d'écrire sur tous les si^jets , sans connaissances , sans réflexion et sans goût , un esprit ardent et faux I dont toute l'audace est en déraison et toute, la force en injures ; et Ton sait trop qu'il finit par n'être qu'un écrivain mercenaire, qui vemlait des libelles à tous les partis,

(1) LoaU XV appelait Qoesaay le CeMtur : en loi accordant des lettres de nohtesse, poar le récompenser de ses services , ce prince lui donnn pour armes trois flean da pensée atec celte deriw : Propter co$Uâikmem menêh.

ISy HISTOIRfe DE FRANCE.

k toutes les puissances , et qui était payé partout eu argent et en mépris.

Mais parmi les autorités à opposer aux économistes, je compte pour beaucoup celle de M. Necker, à qui Ton ne peut contester des lumières et des talents dans l'administration des finances, et qui avait dans cette contrcA^erse Tavantage inappréciable de l'habitude pratique des objets, dont les autres n'avaient guère que la théorie. Il eût pu être encore plus dispensé que ses adversaires du mérite du style , subordonné sans doute dans ces matières, mais qui n*est jamais indifférent.

L'éloquence est une des forces de la vérité ; elle fut une de celles de M. de Necker dans son livre sur le commerce des grains , comme dans tous ses écrits. Je ne reproche pas aux économistes d'en avoir manqué , puisqu'ils n'étaient pas obligés A* en avoir; mais tout le monde leur a reproché les vices de leur manière d'écrire qui non-seulement n'était pas celle du sujet , mais qui en était l'opposé ; une emphase prophétieque quand il s'agissait des objets les plus familiers ; un enthousiasme d'illuminé quand il ne s'agissait que de raison ; un ton d*oracle, même quand ils n'en avaient que l'obscurité; la ré* pétition solennelle du mot à' évidence ^ sorte de puissance que Ton compromet en la prodiguant hors de son domaine qui est la philosophie. C'est à celle-ci qu'il faut laisser les axiomes et les généralités; elle considère les essences qui ne changent pas ; mais l'administration ne veut que des probabilité^ et des modifications; elle traite avec les hommes dont on ne fait pas tout ce qu*on veut.

Un des exemples les plus remarquables de cet abus des mots et des suites qu'il a toujours, parce qu'il n'y a point de

LOUIS XV, iH

MiUgkm plus rapide, fim hdk et fbis étendue, c'est cette expression consacrée chez les économistes, Iddespotiime légal; grossière contradiction dans ks termes, car le despotisme emporte nécessairement l'idée de larbitraire; et la loi, Tidée de Tordre. Et combien il est dangereux de confondre ainsi les idées en confondant les mots! On a tellement perdu, pendant longtemps, la véritable accq>tion de ce mot de de^pottsme^ qu on rattachait sans cesse à Fautorité qui lui est le plus <^ posée, à la loi.

L'exagération en tout a été une des maladies du siècle. Ce fut celle des écrivains économistes , particulièrement du marquis de Mirabeau, que je suis obligé de qualifier ainsi pour le distinguer de son fils, personnage dont le nom appartiendra toujours à l'Jiistoire de France, quand celui de son père est à peu près oublié dans celle des lettres, n fit pourtant beaucoup de bruit dans son temps, comme bien d'autres, par son livre de VAnd des hommeSy titre qui se sentait déjà (en 1 757) du charlatanisme qui remplaçait le sentiment des bienséances. Elles défendent i l'honnête homme ces sortes d'affiches qu'on peut mettre sur les boutiques pour attirer les chalands ; mais qu'il ne faut point mettrai la tête d'un livre pour attirer les lecteurs. C'est à eux, et non pas à vons, à caractériser votre ouvrage ; c'est au public et non pas à vous, à juger si vous êtes en effet an ami des hommes.

Ce Mirabeau l'économiste n'avait, de Timagination méridionale , que le degré d'exaltation qui louche à la folie ; il prit de la plUlosaphie du temps Torgueilleux entêtement des opinions, et une soif do renommée qu'il crut acquérir en populiH risant sa noblesse par des écrits sur b science rurale. Il la possédait assez pour dégrader de très-Jselles terres pr des ex-

MB HISTOniB DB FKANGE.

périeiiMs de eultiire , et déranger une grande fertone par des enlreprises sjfstématiques et des coDstructiona de fantaisie. 11 se faisait l'avocat du paysan dans ses livres , et le toHrmeotait dans ses domaines par ses prétentions seigneariales » dont il était extrêmement jaloux. Il le fut encore plus de son fils» dont il baissait la supériorité bien plus que les yices, et dont il aigrit le caractère et précipita la violence par des persécutions haineuses et continuelles. On sait d'ailleurs que cet anU des hommes apparemment ne faisait pas entrer sa famille en ligne de compte, car il fut toute sa vie avec elle comme M"^ de Plmbècbe avec la sienne, peut-on dire, en procès, et obtint contre tous ses proches quantité de lettres de cachet. Son livre, en six gros volumes , est un ramas indigeste de choses bonnes et mauvaises : bonnes quand elles sont à tout le monde, mau- ▼aises quand elles sont à lui , sans plan ni méthode, le tout en style baroque , stoc une grande envie d'imiter Montaigne , dont il n'a pas plus le style que l'esprit , et une incroyable profusion de mots qu'il appelle sa chère et naîive exubérance. Sa prétendue chaleur n'est qu'une intempérance d'amourprq>re qui abmide dans ses pensées; son affection pour le peuple, une aversion jalouse du ministène , et une présomptueuse ambition d'y parvenir, et ses déclamations contre la cour, un grand désir de s'en £ure remarquer. Il y parvint , et fut mis à la Bastille pour son livre de la Théorie de l'impôt. C'est le plus grand honneur, et le seul que lui aient valu ses écrits.

Il voulut aussi être législateur en littérature, et choisit pour son héros le Franc.de Pompignan, auteur de productions estimables, mais qui n'ont pu le placer que dans le second' rang. Ses Poésies sacrées, dont j'ai parlé ailleurs, Mt

qMiquM taillée que Voltaire loi-méine adainiit » quoiqu'il s'en moquât. Ce que l'auteur pouvait faire de plua maladroit, c'était d'imprimer avec ces mêmes poésies un vaste paQég]f]i' que de oet ouvrage , de la façon du marquis de Mirabeau , et qui tient à lui seul , grâce à X exubérance native^ la moitié d*un gros^in-4''. C'est un chef-d'œuvre dans le gaire de l'amphigouri. Jamais la louange ne fut plus hyperbolique et plus froide, tet jamais l'hyperbole ne fut plus risible : on en jugera par un seul trait. A propos de quelques vers d une ode , il assure que qtdcmque ne pleure pas de ces vers ne pleurera que tun coup de poing : c*est ainsi qu'il sait écrire et louer.

Les amis de ce terrible panégyriste , vivants ou morts , «e pouvaient échapper à sa plume. 11 existe de lui un éloge de Quesnay , qu'il reconnaissait pour son maître dans la science. Celait ainsi que les économistes nommaient par excellence leur doctrine. Cet éloge est d'un ridicule si rare, que des curieux l'ont conservé comme un modèle de i^limatias. malgré les efforts que firent les amis de l'auteur pour supprimer cette pièce unique.

Au reste, Quesnay lui-même, et ceux des économistes qui étaient les plus éclairés, furent toujours loin de partager ou d'approuver les folies de leur disciple , le marquis de Mirabeau. Leur secte d'ailleurs s'est partagée, comme toutes les autres, en différentes écoles qui , sur beaucoup d'articles, différaient les unes des autres et se condamnaient ré^roquement. C'est un des rapports qu'elle eut avec \&a philosophes , parmi lesquels elle a compté d'ailleurs des adeptes de la seieDce, qui sont connus dans les lettres par un mérite réel ; mais elle n'appartient pas proprement à la philosophie, et je n'en ai parlé ici que parce qu'elle a contribué à ce penchant

iU HISTOIRE DE FRANGE.

des esprits au changement et à Tinnovation qui se fit sentir vers le milieu de ce siècle , et qui est toujours un grand mal quand on n*est pas sâr des moyens et de la mesure du bien (1 ). Parmi les réformes proposées par les économistes , celles qui pouvaient être réalisées, l'abolition des corvées, la libre circulation des grains et la suppression des douanes à l'entrée de chaque province , Font été depuis par Louis XVI sous le ministère de M. Turgot. Le temps a fait justice des autres, en démontrant qu'elles étaient impraticables.

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