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CHAPITRE LXIV

Affaires de Suède et de Pologne.

Le 49 août 1772 eut lieu une révolution en Suède dans un sens inverse à celle du Danemarck. Gustave III, dès son avènement au trône, avait senti Toppression où la cour de Russie et le sénat de Stockholm tenaient les monarques suédois; il résolut de secouer ce double joug. Le sénat voulant de son côté accroître son autorité, lui avait fait signer une formule de serment (1771 ) différente de celle de ses prédécesseurs, et s'arrogea jusqu'au droit du lui choisir un confesseur, et de fixer la quantité de vin qu'on devait servir à sa table. Gustave confia son projet d'affranchissement au ministre de France, M. de Vergennes, au sénateur Hermanon, et aux comtes de Scheffer et de Salza, qui Taidèrentde leurs conseils et de leurs bras dans cette entreprise.

Le sénat, environné des gardes du roi, cède sans résistance ; les troupes prêtent serment de fidélité au monai*que. Une nouvelle constitution est promulguée , elle anéantit Taris-

(1) La Harpe.

tocratîe du sénat , limite celle de la di^, ôte le pouvoir exécutif aox Etats pour le donner tout entier an roi , et détruit enfin Finquisition terrible d'un comité secret qui , quelques heures plus Urd , aurait peutnélre ôté la couronne et la vie à Gustave III.

La révdntion commencée à onze heures du matin , fut terminée avant la fin du jour. Elle s accomplit sans crimes , sans f iolences , sans effusion de sang , et n'excita pas une seule réelamation parmi le peuple, qui vit sans crainte et sans défiance son roi affranchi du joug humiliant où le sénat avait voulu le réduire , et témoigna par ses acclamations et sa re- Gonoaissance la joie que lui inspirait un tel événement. Cette révolution royale fut faite avec Tassentiment du cabinet de Versailles , qui devait au besoin Tappuyer de ses armes et de son argent. Gustave ayant choisi le moment favorable , ressaisit en cinquante-quatre heures le pouvoir royal tel que le. possédait Gustave-Adolphe. Ce qui n*empècha pas que H. d'Aiguillon ne s'attribuât tout ce changement politique, auquel il est vrai de dire que M. de Yergennes, notre ambassadeur» ne fut pas étranger par ses conseils.

Louis XV s'efforçait d'autant plus de trouver des motifs de se fâiciter de la révolution que son ministre prétendait avoir faite eu Suède pour rendre à la France un de ses anciens alliés, qu'il se sentait plus humilié de celle qui, alors même, s'opérait en Pologne sans son concours. La France n'avait pas alors d'ambassadeur en Pologne. Depuis l'élection de Stanisbs Poniatowski, qui s'était faite sous les baïonnettes des Russes, elle avait prolesté en quelque sorte contre cette violation de Tind^ndance nationale, par l'intorruptioa des relations diplomatiques; elle était cependant engagée par honneur, par

18è HISTOIRE DB FRANCE

les secours même, quelqtfe insignifiants qu'ils fassent, qu'elle leur avait fait passer, à maintenir rindépeiidaDce polonaise. La France devait également sa protection à la Pologne pour le maintien de l'équilibre d; l'Europe, et pour mettre des bornes au pouvoir toujours plus menaçant de la Russie.

Le duc de Choiseul Tavait senti ; il n'avait point cessé de s'occuper des affaires de Pologne, se conformant en cela au goût de Louis XY qui s'intéressait plus vivement aux intrigues et aux révolutions de ce pays qu'à aucun autre en Europe. Mais la Pologne qui n'avait aucune alliance avec la France se trouvait de plus entièrement hors de sa portée, les armes françaises n'y pouvaient arriver ni par terre ni par mer, et le gouvernement français ayant témoigné sa prédilection pour la confédération de Bar, formée en Podolie, au mois de mars 4768, pour réparer l'outrage fait le mois précédent à la di^, k laquelle le prince Repnin avait arraché de vive force le réta* bllssement des dissidents dans tous leurs droits, la France n'avait cependant appuyé cette confédération que par la pro* messe d'un subside de six mille ducats par mots, et par l'envoi de quelques militaires et de quelques aventuriers. Cette action Ciible et indirecte est in4Jgne d'une grande nation ; elle trompe ceux qu'elle parait protéger, en nourrissant en eux des espérances qu'elle ne réalisera point, et la nation se compromet elle-même, en acceptant des échecs qu'elle n'a point essayé de détourner par des forces suflSsantes.

L'Angleterre, la Suède, la Prusse et le Danemark avaient de leur cAté déclaré leur partialité pour la confédération de Radom, qui protégeait les dissidents, mais elles s*en tenaient à leur donner de bonnes paroles. Au fait, c'était même plus qu'il ne leur en fallait. La conftdération de Radom était aoatemie

|Nir tentas k» forées de la Russie; les innées russes occu*paieDi les meilleures provinces de la Pologne » où elles vivaient à diserétîon ; et c*étaient les Russes, avec une poignée de dissidents confédérés à Radom, qui faisaient avec succès la guerre i la confédération de Bar et à toute la Pologne.

Le doc de Choiseul avait cherché à faire sentir à la cour d'Autriche combien il était important pour elle de maintenir Vindé* pendance de la Pologne, mais celte cour louvoyait et évitait de se prononcer. Il avait aussi essayé d'intéresser en faveur des Po* lonais les Turcs, anciens et fidèles alliés de la république; mais depuB les liaisons plus étroites que la France avait contractées avec l'Autriche, la première avait perdu beaucoup de son crédit à Gonstantinople. Cependant le duc de Choiseul avait envoyé trcHs millions à M. de Vergennes , alors ambassadeur à la Porte, pour qu'il exhortât le divan par des libéralités. L'ambassadeur répondit qu'il le ferait, mais que les Turcs seraient infûlliblement battus. Le grand-seigneur, à sa persuasion , déclara la guerre à la Russie, le 30 octobre 4768, nuiis à ee moment même Vergennes fut rappelé. En se présentant au duc de Choiseul il lui dit, sans humeur comme sans importance : < La guerre a été déclarée à la Russie et telle était c la volonté du roi, que j'ai exécutée dans tous ses points; < mais je rapporte les trois millions qu'on m'avait envoyés c pour cela ; je n'en ai pas eu besoin. «

Au reste les prévisions de Vergennes ne tardèrent pas k être justifiées. Les Turcs, arrivés en 4769 sur les bords du Dniester, avec une armée qu'on prétendait être de trois cents mille hommes, le passèrent avec imprudence, pour se réunir aux Polonais de la confédération de Bar, et le repassèrent avee précipitatioa; leur arrièrengarde qu'ils avaient abandon-

née sur l'autre bord fut presque toute mâssairée par les Russes.

En 4770, l'entrée d'une flotte Russe dans la Méditerranée, par le détroit de Gibraltar, augmenta les dangers de Tempire ottoman ; les deux frères Théodore et Alexis Orloff , après avoir noué leurs intrigues dans les ports de Fltalie, soulevèrent le Péloponèse, tentative bien malheureuse, puisqu'eQe n'eut d'autre résultat que de faire massacrer par les Turcs tous les habitants d'une moitié de la Grèce, qui s'étalent trop hités de se déclarer pour leurs prétendus libérateurs. Pendant ce temps, l'Ecossais Elphinstone, amiral des Russes, avait incendié toute la flotte turque dans le petit golfe de Tchezmé. Il n'avait toutefois pas su tirer parti de sa victoire, il ne s'était point assez pressé de forcer le passage des Dardanelles, qu'un ingénieur français, le baron de Tost, se chargea de défendre. Ce fut la seule assistance que donnât la France à l'empire turc qu'elle avait entraîné dans une guerre imprudente; aussi les calamités de cet empire nuisaient à la considération du gouvernement français, qu'on savait les avoir causés, tandis qu'il n'y apportait ensuite aucun remède.

Les combats ou se trouvaient engagés les confédérés de Bar avaient k peu près le même résultat. Leurs soulèvements avaient éclaté dans des provinces éloignées les unes des autres, ils s'y étaient défendus avec une bravoure désespérée: mais ih ne réussissaient point à agir de concert; d'ailleurs ils ne voulaient reconnaître entre eux aucune subordination, aussi éprouvaientils des échecs répétés qui livraient aux dévastations d'un ennemi barbare leurs campagnes ouvertes à toutes les invasions. Leduc de Choiseul leur fit bien passer, au mois de juillet 4770, le général Dumouriez avec un certain nombre d*offieiers fran-

lis les soldats, les aventuriers qui s'introduisaient avec eux en Pologne, comme en contrebande, ne pouvaient être nombreux ; il n'y en eut jamais plus de quinze à seize cents, et Dumouriez à son tour annonçait au ministre que le nombre des confiédérés polonais n'était que de seize mille hommes, et, bientôt après, de huit mille seulement. Dumouriez fut battu à Landskron par le général Suwarow, le 22 juillet 4771 ; peu* après, il se brouilla avec les confédérés, et il revint en France.

Le duc de Oioiseul , ministre des affaires étrangères et de la guerre , fut exilé à Chantdoup. La lettre de cachet qui lui signifiait son exil est aussi dédaigneuse que laconique : < Je n'ai plus besoin de vos services, et je vous exile k Praslin , où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. » Je vous aurais envoyé beaucoup plus loin , si ce n'était Testime particulière que j'ai pour M"* la duchesse de Choiseul, dont la santé m'est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. Sur ce , je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. >

Celte disgrâce, fort mal accueillie dans le pubUc, est le résultat de la constante sévérité avec laquelle le duc de Choiseul poursuivit l'affaire du duc d'Aiguillon , protégé et amant de M"* Dttbarry, et de h mésintelligence qui a constamment régné entre le ministre et la favorite. < Une courtisane, dit un historien , avait séduit le vieux roi. Toute pudeur fut immolée à cet indigne attachement. Elle fut solennellement présentée ; et le vainqueur de Mahon, M. le duc de Richelieu, ne craignit pas de soumettre aussi ses cheveux blancs aux plus vils respects pour cette favorite d'une espèce nouvelle. » Le vrai motif du renvoi de M. de Choiseul était la confiance qu'il accordait à beaucoup de membres du parlement, et l'appui qu'il donnait à

f M HISTOIRE DE FRANCE.

' leor syMémttiqtte oppotttioD aui volontés du roi. On vonhit

détruire eette institutiOD ; M. de Maupeou, chanoelier, seehirgea de l'exécution de cette folle eotrepriic. La diagrioe du duc deChoiseul Ait un véritable triomphe. Quoiqu'il fût défendu à Texilé de recevoir du inonde, une foule immense se it écrire à sa porte; et le duc de Chartres, au mépris des

r ordres du roi , fut se jeter tout en larmes dans les bras de

son ami. Le lendemain, la route d*Orléans fut couverte d'un double rang d'équipages de gens de la cour, accourus pour saluer le duc à son passage. Le duc de Praslin , secrétaire d'Etat au département de la marine, et cousin du diie de Choiseul , iîit exilé le même jour.

Le 24 janvier, le chancelier Manpeou remplace provisoire* ment le parlement par des conseillers d'état , et des maitrai des requêtes qu'il va installer lui-même en passant, sans paraître ému, au milieu d'une foule indignée et menaçante, répandue autour du palais. Tandis que ce tribunal provisoire entend quelques causes et conserve à la France, une ombre de justice, le chancelier poursuit son œuvre et reconipoee un parlement avec quelques membres du grand conseil , plusieurs avocats et des jurisconsultes bien ou mal famés, qu il tire de Paris et des provinces. 11 vient une seconde fois au palais installer lui-même cette compagnie de nouvelle création. Au lieu des disposilions inquiétantes de la foule , il ne trouve cette fois sur son passage que des gens disposés à se moquer de la figure et de la contenance des nouveaux conseillers. Tout finit encore par des chansons, et la nouvelle compagnie en est quitte pour le nom de parlement de Maupeou , qu'elle conserva jusqu'au commencement du règne suivant.

Néanmoins l'agitation des esprits était loin d'être calmée en

IjOUW XV.) ÎH

Fraaee; reitrénue licence des discours, les clameurs contre le despotisme, les sarcasmes et les injures prodigués i Tautorite et à ses défenseurs, dans la plupart des provinces, auraient dû éclairer le gouvernement sur les résultats probables de cet état de choses, et le décider à recourir à des mesures plus conciliatrices. Voici le tableau qu'un historien a tracé de hi France à cette époque : c les Bretons cédèrent, mais leur indignation n'était enchaînée que momentanément. Leur silence était si farouche qu'il pouvait se changer en une révolte ouverte. Les états de Languedoc et de Bourgogne avaient également pris le parti de la soumission ; maisTesprilde résistance férmen^t dans leur s^in. Les nobles avaient fait dans quelques provinces des protestations en faveur des magistrats. On avait vu quelques commandants refuser de porter aux parlements des ordres sévères du roi. Déjeunes militaires commençaient à élever des doutes sur le principe d'obéissance passive. Quelques seigneurs s'exilaient volontairement en Angloterre avec l'affectation d^aller chercher un gouvernement libre. La circuhition des écrits satiriques ne pouvait être réprimée par les peines les plus sévères. Les libellistes avaient acquis une telle puissance , que la cour composait quelquefois avec leur vénale infamie, et mettait un prix à leurs injures, pour qu elles ne retentissent pas dans toute l'Europe. Des nouvelles écrites à la main , et qui avilissaient le roi , ses ministres et lès nouveaux magistrats, circulaient aussi librement qu'une feuille périodique autorisée. Dans chacune des administrations , il y avait de nombreux compUces de ces outrages faits au gouvernement. Quelquefois , dans les places publiques de la capitale, on était effrayé de lire des placards séditieux et même régicides {Hiêtoke de la France au\B* siècle^ par M, de Lacretelle).

I»2 HISTOIRE DE PRANCE.

Leduc d'AiguifloD , ne voulant employer aucune des créa* tures de son prédécesseur , chargea le baron de Vioménil , alors maréchal-de-camp , de la conduite des affaires du roi de France en Pologne. Vioménil partit , au ftiois daoût 477<, avec un certain nombre d*officiers français, et les secours d'argent que la France destinait aux confédérés. Dès sa première lettre, il annonçait combien sa mission était aride et désagréable, et que son obéissance aveugle poiir les ordres du roi avait pu seule rengager à Taccepter. < Il n'avait trouvé, c disait-il, que des troupes ruinées, indisciplinées, sans conc sistance et sans ordre ; la confédération n'ayant pour toutes c ressources, et même pour existence dans ce pays, que quelc ques maisons mal fortifiées et mal approvisionnées , défenc dues par de faibles garnisons; les soldats point payés, « presque nus, mal nourris, mal armés, et encore plus mal c exercés. » Il ranima toutefois le courage des confédérés, en débutant par la surprise du château de Cracovie, dans lequel ceux-ci soutinrent un siège glorieux ; mais ayant été obligés d'évacuer cette place, ainsi que la plupart de celles qu'ils possédaient, la Pologne resta dès-lors à la merci de la Russie et de la Prusse.

Ce fut en effet la Prusse qui , la première, forma le projet de démembrer la Pologne. Pendant la guerre de sept ans, Frédéric II avait plusieurs fois pillé brutalement des provinces polonaises, malgré leur neutralité. Cette république était un voisin sans forces, qui n'essayait pas même de se défendre, et qui était riche cependant en produits ruraux propres à satisfaire les besoins des armées. Le roi de Prusse désirait s*étendre du côté de la Baltique , s'emparer de la Prusse polonaise, qui séparait son royaume de Prusse du reste de ses

Etats, et s*y donner une marine. Il convoitait surtout les places de Thorn et de Dantzick ; il n'avait sûr ces provinces ni Fombre d'un droit » ni Tombre d'un grief contre les Polonais ; mais les voyant abandonner aux rapines des Russes, il voulait y prendre sa part, plutôt que de laisser Catherine II disposer plus longtemps de toute la Pologne, comme si elle en était seule souveraine. Dans un voyage que le prince Henri de Prusse fit i Pétersbourg , en 4770 , il parvint à faire goûter ce projet i rimpératrice, qui, d'abord» n'y avait trouvé aucun avantage pour elle.

D'autre part, il y avait eu, dès le mois d'août 4769, une entrevue à Neiss entre le roi de Prusse et Joseph II , daps laquelle le jeune empereur semblait recevoir avidement les leçons de ce grand maître dans l'art de la guerre. 11 y en eut une seconde l'année suivante à Neustadt en Moravie ; et le cabinet de Versailles se croyait assuré que les deux monarques allemands s'y étaient occupés surtout des moyens de maintenir la barrière si essentielle à leur indépendance , que la Pologne opposait aux invasions de la Russie. Il parait au contraire que ce fut alors que Frédéric II et Joseph II convinrent entre eux de demander leur part dans la dépouille d'un voisin qui ne savait pas se défendre, et que, jusqu'alors, la Russie avait seule volé impunément. Marie-Thérèse, qui tenait très-fort à sa réputation de religion et d'intégrité, trouva moyen de persuader, ou tout au moins de faire dire qu'elle avait entendu avec une certaine répugnance la proposition de cette criante injustice, et qu'elle ne s'y était prêtée qu'à la dernière extrémité. Quoiqu'il ^ soit , ce fut son ambassadeur, le comte Merci-Argenteau, qui donna à la France la première communication du traité de partage. Il vint annoncer au duc d'Aiguillon « que le

« danger que les troupes autrichiennes couraient, en s expo-

c sant seules aux armées russes et prussiennes, avait déterminé

c son souverain à laisser consommer un démembrement qu'il

c ne pouvait empécter. L'ambassadeur ajoutait que son

c mattre en reconnaissait Tinjustice ; mais qu*il avait cru de-

c voir y participer pour en diminuer les effets et y mettre de

« justes bornes. Il chercha à excuser le silence qui avait été

c gardé par sa cour dans la négociation pour le partage, sur le

c silence observé par la France elle-même depuis la disgrâce

c de M. de Choiseul. Il reprocha au duc d'Aiguillon ses Uai*-

« sons mystérieuses avec les émissaires prussiens, et surtout

< la déclaration faite à M. Sandoz, ministre de Prusse, 911^ la « cour de VersaiUes verrait avec indifférence tout ce qui se

< passerait en Pologne. Il prétendit même que le roi de

< Prusse avait fait connaître à Vienne l'envie que la France c avait de se rapprocher de lui ; d'où il concluait que sa cour, c ne pouvant compter sur le concours de hi France , avait dû « prendre des précautions contre un orage auquel elle n'était c point en état de résister seule. >

Les résolutions, dont M. de Merci-Argenteau donnait communication à la France , se trouvaient contenues d'abord dans une convention du 1 7 février 1 772 entre la France et la Russie, à laquelle l'Autriche avait accédé le 4 mars suivant; puis, dans une autre convention conclue à Pétersbourg, le 5 août suivant, entre la Russie , l'Autriche et la Prusse , touchant le démembrement définitif de la Pologne. Par ce traité , le plus scandaleux et le plus coupable qui ait jamais été conclu entre des peuples civilisés, ces trois Etats limitrophes de la Pologne, en pleine paix avec elle, n'ayant aucun grief à alléguer contre elle, aucun titre, aucune piétention sur les provinces qu'elles

LOinS XT. MS

nmhl»! Itti e&hmr, mais rayant «Ugà aa contraire abreuvée de provocatHM» et d'outragea, ayant fiiit vivre leurs armées i discrétion dans ses provinces, et ayant accablé de eontribntiOM ses villes et ses campagnes, convenaient de s'attribuer chaeu la souveraineté des parties de son territoire le plus à lenr dis« crétion, savoir : FAntriche» d'eiviron deux mille dnq cents lienes carrées de terrain sur la rive gaucbe de la Yistule ; la Buasîe, d'environ trois mille le long deaes frontières, et la Pruase , d'environ neuf cents sur la mer Baltique. Cette dcr^ Bière puissance ne put alors tàiUxÀr le oensetitement de la Russie à ce que Tboni et Dantiick entrassent dans son partage ; mais Frédéric II regardait d^à ces deux républiques comme ane proie assurée qui ne pouvait plus lui échapper.

Les puissances qui bordent TEurope du côté des pays bar-* hares de TOrient , se sont mises dq^uis longtemps sur le pied de soustraire leur politique aux lois de la morale et de l'opinion publique, et dles ont usé largement de ce privilège pour eom* mettre des actions qui déshonoreraient des peuplas policés, ai rhisfoire ai avait gardé de plus amples souvenirs. Pluaieura de ces forfaits, en Hongrie , en Transylvanie et dans les contrées voisines étaient demeurés comme ignorés. Mais la Pologne avait longtemps occupé une place trop glorieuse dans la chré» tienté pour que tous les regards ne se fixassent paé sur elle, ei pour que la spoliation à laquelle elle était exposée n'excitât pas une indignation générale, et ne fit pas trembler tous les Etats plus faibles sur les dangers auxquds pouvait les exposer Tambition de leurs voisins, si les droits et les traités ne comptaient plus pour rien ; à cette alarme se joignait, pour les sou-veratns de la maison de Bourbon , le sentiment de leur dipité insultée. La France en particulier, qui , quarante ans aupara'*

Tant, avait allumé une gnerre générale en Europe pour l'âeev tion de Pologne, qui, dans ce moment même, avait envoyé des renforts aux Polonais , qui avait négocié avec la Turquie, l'Au* triche, la Suède, pour leur procurer des secours, se regardait comme indignement jouée par les puissances co-partageantes qui avaient tout terminé sans seulement la consulter; on assure que Louis XV, dans sa douleur, s*écria : c Je n'aurais c pas reçu cet affront, si Choiseul avait toujours été ici, » et que le duc d'Aiguillon, inquiet de son ressentiment, lui proposa d'attaquer les Pays-Bas, si Timpératrice-reine persistait dans la résolution d'y concourir. Ce projet de vengeance flatta un moment la colère du roi ; cependant, lorsqu'il fut examiné dans le conseil, on reconnut bientôt que, dans Tétat désastreux où étaient les finances , avec le mécontentement qui éclatait de toutes parts dans le royaume , et la disette qui affligeait plusieurs provinces, il ne fallait pas songer à la guerre ; que cette agression ne porterait d'ailleurs aucun soulagement aux Polonais , auxquels les Français n'avaient pas de moyens de faire parvenir des secours ; qu'elle serait seulement favorable aux Russes et aux Prussiens , qui se dispenseraient peut-être de laisser aux Autrichiens une part dans leurs conquêtes. Il fui ensuite proposé d'envoyer une flotte française dans la Baltique, pour intimider les Russes et les Prussiens, et en même temps, de rassembler dans la Méditerranée une autre flotte assez puissante pour y retenir la flotte russe comme captive, en gage des hitentions de l'impératrice.

Le roi d'Espagne, Charles III, qui partageait le ressentiment de Louis pour l'affront fait à sa maison, promit de coopérer à la tentative qui serait faite contre les Russes. Déjà il avait montré beaucoup de jalousie de l'introduction de leur flotte

dans la Méditerranée, oà l'on n'anrail point dû, disait-il, leur permettre de pénétrer.

On apprit, en effet, an commencement de l'année 4 773, qa'on travaillait avec activité à des armements dans tous les ports de France et d'Espape, tant sur l'Océan que sur la Méditerranée.

€ Ces préparatifs, dit le célèbre auteur ieïAnnml Régiec ter, Edmond Burke, excitèrent la jalousie de notre cour qui, c en raison de son intime alliance avec la Russie, aussi bi^ c que de son désir de préserver la tranquillité générale, ne c pouvait voir avec indifférence cette puissance exclue de la c Méditerranée, et une nouvelle guerre allumée tant dans le c midi que dans le nord de l'Europe. Elle adressa donc de c fortes remontrances sur ce sujet, soit à Paris, soit à Madrid, c et elle les accompagna de la déclaration, que si ces cours c per^taient dans de telles mesures, la Grande-Bretagne se c verrait contrainte à envoyer dans la Méditerranée une flotte < puissante pour pénétrer tout dessein qu'on pourrait avoir € contre les Russes. En même temps une flotte puissanle fut c équipée, dont le rendez-vous fut fixé à Spithead. Ces préc paratifs belliqueux furent continués de part et d'autre. Enc fin la vigueur de notre gouvernement, et le caractère padc fique du roi français et de ses ministres, calmèrent les disff positions hostiles qui paraissaient prévaloir à Madrid (4). i

Ces paroles du grand orateur et du grand patriote sont remarquables, non -seulement comme établissant la participation indirecte mais très-efficace de l'Angleterre dans le démembre-

(1) Les Anglais annoncèrent aux puissances co-païUgeantes qu'ils se déclareraient contre elles , si lo roi de Prosse gênait lenr commerce k Dantsik et à remboocbore delà Vistirie*

ItB HISTOIRE ÛB FRANGE.

MDt de k Pologne, mais, oomme moatriDt $nm jusqu'à quel point, dans sa politique, elle mettait en oubli ees notions du juste et de l'injuste, auprès de ce qu'elle regardait comme un intérêt immédiat. Au reste, il faut convenir qu'en France même le sort de la Pologne n'excita point la sjmpathie qu'on aurait dû attendre d'une nation généreuse. Le pubUc y songeait à pme; tout occupé de sa haine et de son mépris pour son propre gouvernement, des sarcasmes et des libelles par lesqueb il le poursuivait, il se réjouissait presque de ses revers dans la politique étrangère, comme d'une confirmation de son incapacité.

De plus, les Français ne voulaient voir, dans la guerre d'Orient, qu'une seule chose, la tentative faite par les Russes de rendre la Grèce à la libre profession de la religion chrétienne et à la civilisation. Le peuple, dans tout le midi de l'Europe, avait été de tout temps nourri dans l'effroi et la haine des Turcs; tout le clergé soupirait pour la délivrance des anciennes et primitives églises que les Musubnans tenaient dans l'oppression. Tous les philosophes, tous ceux qui chérissaient des souvenirs classiques ressentaient une proConde pitié pour la misère à laquelle élai^at réduits les descendante des instituteurs du genre humain. Toutes les femmes, que révoltait l'esclavage de leur sexe dans le Levant, faisaient des vœux en faveur des Russes.

Catherine II, dans sa correspondance avec les hommes qui dirigeaient l'opinion publique, promettait de rendre ces belles contrées, ce noble peuple grec à la religion chrétienne, à la civilisation et à la liberté. Sans doute, il y avait bien de l'illusion dans de telles espérances. Ce n'étaient pas les Russes qui pouvaient apporter ou la civilisation ou la liberté ; mais, enlre

deax états d'eschivage et de barbarie , tous deux déplorables, il faut pourtant reconnaître une différence. Sous le ciel rigoureux de la Russie, et sur une terre couverte de marécages, de sable et de forêts, la population et la richesse se sont augmentées avec une rapidité qui cause aujourd'hui de l'alarme à toute l'Europe. Tandis qu'au contraire, dans le plus heureux climat, et sur une terre capable de tout produire, la population et b richesse de l'empire turc décroissent dans une proportion effrayante.

Pour des peuples aussi peu avancés qu'ils le sont l'un et l'autre, ces signes sont décisifs de la supériorité de l'un des deux gouvernements. Us sont loin en effet tous deux de se trouver dans la condition où la concurrence universelle nous a placés, et où la production des choses, tout comme celle des hommes, dépasse l'emploi que nous en pouvons faire. Il y a adoucisseweai pour la condition humaine à passer de l'esclavage des Turcs à l'esclavage des Russes, et l'enthousiasme du dix-huttième siècle, pour les conquêtes de Catherine II, était mieux raisonné que notre froide politique, à nous qui nous efforçons de maintenir les plus belles régions de la terre sous une tyrannie, où chaque famille, tremblant pour sa vie, ou pour son honneur ou pour ses biens, est portée par ses plus généreux sentiments à ne pas vouloir se perpétuer.

L'œuvre d'iniquité s^accomplit cependant. Le roi de Pologne eonvoqua le sénat à Varsovie pour le 8 février 4 773. Les puissances co-partageantes firent connaître aux diétines leurs prétentions respectives, pour qu'elles autorisassent leurs députés à consentir au démembrement. La grande diète fut convoquée par le sénat pour le 1 9 avril. Pendant qu'elle s'assemblait tout le pays fut rempli de troupes étrangères qui vivaient

aOO HISTOIRE DE FRANGE,

à discrétion sur les malheureux faabitants. Les ministres des puissances étrangères faisaient paraître coup sur coup des déclarations dans lesquelles ils menaçaient les Polonais des dernières calamités, s*ils n'accédaient pas au traité de partage. Entre toutes, celles de Benott, ministre prussien à Varsovie, étaient les plus menaçantes et les plus outrageantes. Malgré le danger imminent oii elles se trouvaient, plusieurs députaUons protestèrent avec courage contre tout ce qui pourrait se faire dans une diète sans liberté, et aussitôt des partis de cinquante à cent hussards autrichiens ou prussiens prirent possession des maisons de ceux qui avaient protesté.

Pendant trois jours, toute la ville de Varsovie se crut à la veille d'un pillage universel. En même temps, les ministres des puissances co-partageantes firent publier les réponses des cours de France, d'Angleterre, de la Suède et de T^ Haye aux lettres du roi, par lesquelles elles refusaient leur médiation et leur garantie, et déclaraient ne vouloir point se mêler des affaires de Pologne. Le 7 mai, une nouvelle sommation fut adressée par les trois puissances à la diète, exigeant d'elle son consentement avant huit jours, sous peine d'exécution militaire. C'est ainsi qu'il fut finalement extorqué par une majorité de cinquante-deux nonces contre cinquante. Les traités séparés de paix, d'alliance, de garantie et de partition, furent ensuite ratifiés par le roi de Pologne, le 1 9 septembre \ 773.

La guerre entre les Russes et les Turcs fut terminée peu après ce premier partage de la Pologne. Dans la campagne de 1774, le grand-visir, abandonné par ses troupes, dont les unes refusèrent de combattre, tandis que les autres désertèrent honteusement , se vit enfermé par les Russes dans son camp de Schumia. Toute résisumce était devenue impossible ;

Farmée entière aurait pu être réduite à se rendre prisonnière, le maréchal Roonanzow et le prince Repnin lui accordèrent cepeDdant, par le traité du 21 juillet 1772, des conditions moins dores que les Turcs n'auraient pu s y attendre. Les principales étaient la cession du territoire entre le Bug et le Dnieper, et l'indépendance de la Crimée.

n semblait que de toutes les parties de l'Europe on s'accordait pour faire sentir au duc d'Aiguillon que la France était désormais sans pouvoir, sans influence; qu'aucun cabinet ne se croyait appelé à le consulter, k se conformer à ses désirs (1 ).

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