CHAPITRE LXV
Soppression des jésoites.
Le 21 juillet 1 773, Qément XIV donna le bref Dominus ac redemptor, portant suppression des religieux de la Compagnie de Jésus. Depuis plus de dix ans la cour de Rome était vivement sollicitée de prendre cette mesure. C'était le refus de souscrire à cette demande qui avait indisposé les princes de la maison de Bourbon contre Clément XIII. Son successeur avait à peine été élevé sur le trône de saint Pierre , qu'il avait reçu à ce sujet de nouvelles instances. La cour d'Espagne surtout y attachait une importance extrême, et appuyait ses sollicitations par des mémoires et des documents qu'elle croyait de nature à vaincre la répugnance du souverain pontife. Clément XIV résista d'abord comme avait fait son prédécesseur, il s'autorisait de l'attachement et de la protection que Marie-Thérèse accordait aux jésuites. Mais on parvint à obtenir le consentement de cette princesse pour la suppression , et le pape céda. On a prétendu que c'était plus par condescendance pour les grandes puissances de l'Europe que par conviction. Ce ne fut qu'après plus de quatre ans de pontificat , et en conséquence des sdlicitations réitérées des ministres de France, d'Espagne et desDeux-Siciles, que Clément XIV prononça cette suppres-
sûm tant désirée. Son bref était adressé à tous les évéques catholiques, et leur enjoignait de s'y conformer. 11 y rappelait les différents décrets portés par ses prédécesseurs pour abolir les ordres religieux. Venant ensuite aux jésuites et parlant des plaintes élevées contre eux , il faisait valoir principalement le bien de la paix qu'il croyait attaché à la destruction de cet ordre. U lui parut sans doute que puisque des souverains aussi zélés pour la gloire de la religion , s'étaient ligués contre cette société, le Saint-Siège s'efforcerait vainement de les maintenir, ou qu'au moins elle ne pourrait plus être utile à l'Eglise, et cette considération l'emporta sur tous les scrupules. Le 13 )oùt, un second bref régla la manière dont le premier serait mis à exécution; mais tous les deux ne furent rendus publics qaele 16 du même mois. Ce jour-là des commissaires nom-mes par le pape se rendirent dans toutes les maisons des jésuites à Rome, et leur notifièrent la suppression. Le général Ricci et ses assistants furent arrêtés, interrogés et conduits d'abord dans un appartement du collège anglais , ensuite au cbâteau Saint-Ange. Quelques autres de ces religieux furent aussi renfermés.
De toutes les négociations entamées par le duc de Choiseul , et que le nouveau cabinet devait suivre, une seule fut couronnée de succès, et c'était probablement celle à laquelle il meUait le moins d'intérêt ; il obtint du pape Ganganelli , Clément XIV, un bref en date du 2 juillet 1 773 , qui supprimait d^nitivement l'ordre des jésuites. Le triumvirat , qui gouvernait alors la France , était favorable à cet ordre ; il avait rallié tous ses partisans, tous les anciens amis du dauphin. La baioe que le duc d'Aiguillon portait au duc de Choiseul lui aurait bût trouver du plaisir à défoire ce qu'avait fait ce ministre. 11
crûgDit toutefois d'offenser ainsi les trois autres cours de Ut maison de Bourbon et le roi de Portugal, qui mettaient tant d'acharnement à la destruction de cet ordre ; il craignit aussi de s'attirer de la part de toute TEurope le reproche d'inconséquence » s'il refusait, lorsque la conjoncture devenait favorable , une décision que le ministère de France sollicitait à Rome depuis dix ans. Un dernier motif qui avait peut-être plus de poids que tous les autres » c'est que Louis XY commençait à paraître tourmenté de scrupules pour une mésintelligence si prolongée avec le Saint-Siège , et qu'il était impatient de lui restituer Avignon et le comtat Yenaissin. Le pape, dans sa bulle, paraissait surtout s'être proposé d'établir que le Saint- Siège avait le droit de supprimer les ordres monastiques , sans enquête , sans jugement , et d'après les seules convenances de l'Eglise. Puis passant en revue toutes les querelles suscitées aux jésuites , toutes les accusations, sans les vérifier, sans les admettre , il en concluait que , pour le bien de la chrétienté , il valait mieux que cet ordre cessât d'exister. Une pleine réconciliation entre le Saint^iége et toute la maison de Bourbon fut la conséquence de cette bulle , et le comtat Yenaissin, Avignon , Bénévent et Ponte-Corvo furent restitués au si^ apostolique.
Dans cette carrière jdiplomatique où il avait si peu de succès , le duc d'Aiguillon s'aperçut encore avec inquiétude qu'il était l'objet de la part du roi d'une sorte de contre-police dirigée contre le ministère des affaires étrangères. M°" Dubarrj l'instruisit de cette correspondance secrète. Elle prit dans le cabinet du roi une lettre qui y était relalive , et la communiqua incontinent au duc d'Aiguillon, supercherie dont le roi 8i'ap9rçttt aussitôt , mais dont il dissimula son ressentiment. Le
due d'Aiguillon avait eneore eu notion de cette corres^ombncc par le baron de Bon, ministre da roi à Bruxelles, et par la saisie des lettres entre le comte de Broglie et Dumonriez qui était alors i Hambonrg. Peot-étre cette découverte aurait-elle amené pins tard la disgrâce du ministre ; mais Louis XV commença, suivant son usage, par sacrifier ses amis. Dumouriei fut mis à la Bastille, ainsi que les sieurs Favier, Ségur et Drouet, tons agents confidentiels de la diplomatie de Louis XV. Le comte de Broglie lui-même fut exilé à Ruffa, où il demeunt jusqu'en 4775. Ce qu'il y eut de singulier, c'est qu'il ne laiss:i pas de suivre encore du lieu de son exil la correspondance secrète jusqu'à la mort du roi.
Le bref d'extinction fut publié et mis à exécution dans Iok difltrents diocèses de la chrétienté. Il n'y avait rien à &ire h ce sujet dans les états d'où les jésuites étaient déjà expulsés , et le bref du 21 juillet ne fut pas même publié en France. Ain^M fut dissoute une société fameuse qui subsistait depuis cent trente-trois ans , à dater de la bulle de Paul ni en 4 3i0 , i>l qui comptait près de deux cent mille religieux employés din^ les collèges, dans l'exercice du ministère et dans les missions. Quoique cette suppression fût prévue depuis longtoiniis , die fit une grande sensation dans les pays chrétiens. Chacun la jugea selon ses convictions ou ses intérêts , et la destruction des jésuites ne mit pas fin à tous les écrits pour où contre eux, dont le publie était inondé depuis plusieurs années.
Les ennemis de la société prétendaient qu'il avait été question de cette mesure dès le règne précédent , et rapportaient à ce sujet une anecdote qui aurait été fort curieuse, si son exactitude avait pu être prouvée. Il y avait alors à Paris un vieux fluédeein assez célèbre nommé Camille Falconnet; il était en
grande rdation avec les hommes de lettres, qu'on désignait* sons le nom à^Encyohpédistes. On lui apporta un jour, disaiton , de chez le pâtissier, enveloppé dans une feuille manuscrite t un biscuit qu'il avait demandé; avant de manger son biscuit, ce médecin, qui avait probablement la manie de Sterne , s'avisa de lire le papier qui Tenveloppait : sa surprise fut extrême en voyant que c'était un fragment de lettre de la main du P. Le Tellier, confesseur de Louis XIY (mort eu 4 71 9), il y disait : c Enfin je suis parvenu à abattre l'hydre cent fois renaissante (le cardinal de Noailles); il sera avant peu arrêté et conduit à Rome sous bonne et sûre escorte. D'Aguesseau sera exilé, et j'ai lieu de croire que vous serez chargé de ses fonctions. »
On espérait tirer un grand parti de la lettre d'un jésuite, convenant lui-même qu'il allait faire arrêter le cardinal de Noailles , archevêque de Paris , et exiler le procureur-général du parlement; mais l'authenticité de cette missive ne fut rien moins que prouvée ; le public ne voulut pas croire qu'une lettre du P. Le Tellier, après avoir été enfouie pendant cinquante ans, se serait retrouvée, à jour fixe, dans la boutique d'un pâtissier, pour tomber entre les mains des phitosophes du dixhuitième siècle.
Voici comment un homme grave , dans un livre publié en 1846, et par conséquent éclairé par les événements, rend compte de la suppression de l'ordre des jésuites :
La chute d'un ordre religieux célèbre et répandu qui arriva pendant la période dont nous nous occupons, exerça aussi de l'influence sur la nouvelle direction que prirent les idées; nous voulons parler de la destruction des jésuites. Il n'est pas superflu de s'arrêter qudques mstants sur cet événement.
d*» indiquer les causes et d'en apprécier les résultats.
Deux pensées ont inspiré les fondateurs de la société de Jésus : conduire leurs néophytes à être les instruments dociles d'une œuvre commune; imprimer à tous ces instruments une complète unité d'action » eu les subordonnant au pouvoir absolu du général.
Le jésuite s'oblige k une obéissance entière envers ses supérieurs. La volonté du général ou du chef délégué par lui est sa kû ; son opinion est son opinion ; sa pensée est sa pensée. € Qu'il soit comme un cadavre, comme un bâton dans la main du vieillard. » H marche oh on Tenvoie, sans même prendre le temps de finir une lettre qu'il aurait commencée, n ne doit établir aucune discussion, pas même dans le fond de son âme, sur Tordre qu'il reçoit. La pensée du général et sa volonté dirigent au même instant Tordre entier.
Pour conduire Taspirant à cette abnégation totale de son libre arbitre , une série de moyens sont mis en usage.
Le postulant est soumis d'abord à un exercice spirituel qui dure quatre semaines. Seul, n'ayant de rapport qu'avec le directeur qu'on lui impose , il doit méditer sans cesse. La justice de Dieu Toccupera pendant la première semaine. Le flambeau des justices divines à la main » il descendra dans les profondeurs de sa conscience, c Les méditations, pendant la seconde semaine , auront pour objet Jésus-Christ militant et glorieux. Pendant la troisième , le postulant dirigera ses pensées vers le choix d'un état, et enfin il envisagera d'un œil ferme et en les comparant les croix dont les diverses carrières sont semées. La terre n'est-elle pas une immense calvaire.^ Il faut savoir comme le fils de Dieu se réduire par Tobéîssance à Tétât de mort volontaire.
Sâîtit Ignace veut qu*au milieu de la nuit une heure soit donnée au travail de la pensée. Le matin, au second réveil, la première heure doit nous rendre à Dieu et aux lois austères de la méditation. Deux autres heures dans le courant du jour doivent mûrir encore les pensées et faire croître les sentimeDls de la nuit et du matin. (De l'institut desjéstdtes. )
Si le postulant, après les épreuves , persévère, il est reçu au noviciat, qui dure deux ans, et qui n'est lui-même qu'une longue méditation. < Le novice passera deux années dans une profonde retraite. Durant cet espace de temps, toute étude lui est interdite. » On le façonnera à l'obéissance. 11 doit se détacher non^seulement des liens du monde , mais encore de ceux de la famille et ne conserver de rapports avec ses proches que ceux qui lui sont permis par le supérieur. Il est obligé de découvrir à celui-ci les secrets les plus intimes de sa conscience. Toutes les précautions sont prises pour connaître si ses dispositions physiques et morales le rendent propre au genre de travaux qui lui sont imposés.
Le noviciat fini, il est admis à prononcer ses premiers vœux. Mais auparavant il renonce à ses biens présents et futurs , et les donne aux pauvres. Il peut cependant en disposer au profit de ses proches, si le général le permet. On lui interdit d'accepter aucun bénéfice ecclésiastique, sous quelque prétexte que ce soit. 11 déclarera qu'il se soumet à vivre dans la pauvreté et dans l'humilité.
Le jésuite prononce trois aortes de vœux , dont chacun resserre de plus en plus ses obligations, celui de novice, cdni de coadjuteur, et celui de profès qui n'est reçu qu'an bout de dix ans d'exercice au moins.
La plupart de ces règles, à l'exception toBtef<N8 de la loa-
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goeur des épreaves, sont communes à tous les ordres religieux. Mais voici deux points majeurs sur l^uels Tinstitution des jésuites en diffère. Le jésuite s'engage envers la société par ses vœux et par Tabandon de sa fortune , à laquelle il se condamne» et la société ne s'engage pas avec lui. Le général peat prononcer son exclusion, quel que soit le grade qu'il occape dans l'ordre, et le rejeter dans le monde, pauvre et dénué. La surveillance qui l'enveloppe de toutes parts constate si son obéissance est franche, constante, sincère. Au moyen d'exameos fréquents on s'assure de ses sentiments , et des rapports mensuels fournissent au général la statistique morale de tons les individus de chaque maison.
Par conscience et par nécessité , le jésuite devient donc le plus soumis des hommes. Mais une si complète abnégation de soi-même ne s'obtient pas sans de violents combats intérieurs et sans de grands sacrifices , et il est dans le cœur de l'homme de s'attadier par les sacrifices. De plus l'esprit de corps acquiert d'autant plus d'énergie que la volonté individueQe se trouve plus contenue. Le jésuite ne peut manquer de se passionner pour son ordre. L'institution devient sa famille, sa patrie , son univers. Les religieux des autres communautés embrassent la vie conventuelle , toute de retraite et d'éioignement du monde, ceux de saint Ignace sont répandus au milieu des hommes, enseignant, préchant, amis des grands, protecteurs des faiUes , parcourant comme missionnaires le monde catholique et Tunivers pakn , élevant l'enfance, dirigeant l'âge mûr, et consolant la vieillesse. Ils pénètrent dans les palais des rois , comme dans la chaumièredu pauvre. Cette position est spéciale et totalement différente de celle des autres rdigieiix. Ou conçoit quelle vigueur il a Mu à l'insUtutiou
âSO HISTOIRE DE FRANGE.
pour conserver, au milieu de ce contact continuel des choses dn ciel et des intérêts de la terre , l'unité de doctrines» Tunilé de sentiments , l'unité d'actions.
Le gouvernement de l'ordre est une théocratie ; les fondateurs ont revêtu le général d'une puissance illimitée ; il ordonne , c'est Jésus-Christ qui parle par sa bouche ; il est l'administrateur général de l'ordre : il admet, il rejette, il délègue telle partie de son autorité qu'il lui plait , et la retire à son gré. Les constitutions ne sont en toutou en partie obligatoires que s'il les rend telles ; hors de là , on peut les enfreindre sans se rendre coupable , même d'un péché véniel ; il les sanctionne, et il faut les exécuter ponctuellement; la résistance est un péché mortel qui fait encourir l'excommunication. Il n'est dominé que par le souverain pontife.
La société ne tarda pas à être nombreuse. Les âmes ardentes se complaisaient dans une vie de travail et de sacrifices. Les consciences timorées se trouvaient débarrassées de la responsabilité de leurs actions et de leurs pensées. Elle s'étendit donc rapidement.
Toutefois ce ne fut pas sans résistance qu'on l'admit en France. Les magistrats redoutaient l'influence d'un corps nombreux répandu dans le monde , mais placé hors de l'état , et soumis aveuglément à la volonté d'un chef étranger. On trouve à la vérité dans les constitutions une restriction au dogme de l'obéissance : c Que la sainte obéissance soit toujours parfaite en nous, en exécutant tout ce qui nous est ordonné avec beaucoup de promptitude, de joie spirituelle, en nous persuadant que ce sont toutes choses justes , quand on ne pourra pas décider qu'il y ait quelque péché , comme il a été dit; > mais les magistrats pensèrent <iu'il était presque impossiUe à des es-
prits façonnés ie longue main à Tobéissanoet de démêler des ÎDtentioDs coupables dans une direction donnée par le général. Le péché peut être commandé à un ou plusieurs individus, mais on n'ose jamais Fimposer à une agrégation d'hommes.
Cette force d'association , que la société emprunte à ses constitutions, porta promptement des fruits abondants. Ses établissements étaient de quatre espèces : les maisons des profès, qui ne pouvaient rien posséder, et qui étaient vouées à la pauvreté, première base de l'institution, ainsi que saint Ignace Ta c<mçue ; les maisons du noviciat et les collèges autorisés à posséder, et qui bientôt se trouvèrent enrichis par des bénéfices qu'on y attachait; et enfin les missions.
Les succès des jésuites furent inouïs, immenses. Leurs collées prospéraient , et tous les hommes illustres du dix-huitième siècle , élevés à l'ombre de leurs classes , puisèrent chez eux l'instruction qui les rendit célèbres. Leurs missions les élevèrrat aux yeux de Dieu, et les honorèrent à ceux des hommes. Jetés aux extrémités du monde pour y faire connaître Jésus-Christ , on les vit braver l'intempérie des climats , la fatigue, la mort, et aller au-devant du martyre. Mandarins à la ChineT ils y développent les connaissances apportées de l'Europe , et ils conduisent , à l'aide de la science , des hommes sérieux et réfléchis à l'adoration du vrai Dieu et à l'amour de son Evangile. Se trouvent-ils au milieu de peuples primitifs ignorant la civilisation , ils les arrachent h la barbarie, leur font quitter leur vie nomade, et les réunissent sous le gouvernement le plus paternel et le plus doux qui se soit jamais occupé du bonheur des hommes !
Les associations, comme les particuliers, échappent difficilement aux dangers d'une trop grande prospérité , et il arrive
au HISTOIRE DE FRANGE.
ont fait naître, craintes habilement exploitées à leur préjudice par le parti philosophique et par les jansénistes. Un institut religieux parait criminel lorsqu'il devient redoutable. Gonune les templiers , on les a vus disparaître lorsque leur influence sur les peuples a inquiété les souverains. Cette habileté» que déployèrent les ennemis de la compagnie, lui manqua entièrement dans la conduite de Faflfaire qui appela sur elle l'investigation, et par suite les rigueurs des magistrats. Il faut reprendre les choses de plus loin. Les missions n'étaient pas aptes à posséder ; les collèges seuls pouvaient avoir des propriétés. Par une fiction , on attachait une mission étrangère à un collège européen, et la mission acquérait, jouissait au nom du collège dont elle relevait. Cette fiction devint funeste à la société. Tout ce qui s'écarte de la vérité conduit t6t ou tard aux désastres. Les missionnaires, fidèles à leur vœu de pauvreté, auraient inspiré plus de respect que ces riches missions qui prétendaient éblouir les populations par l'éclat de leur opulence. Mais le système de la compagnie a toujours été d'attirer les cœurs vers la religion catholique par la pompe et l'éclat. On admit donc que les missions devaient avoir à leur chef-Ueu des biens qui les rendissent indépendantes des secours étran* gers.
Ce principe reconnu , les supérieurs des missions devinrent des administrateurs. Désintéressés quant à leur personne , un zèle exagéré pouvait les entraîner à augmenter la fortune de la compagnie par des moyens peu en harmonie avec leur caractère religieux.
Les supérieurs des missions des Antilles se trouvèrent dominés par la fatale nécessité que l'ordre y avait créée luimême.
Comme ceux de tous les colons, les revenus de la mission consistaient en denrées coloniales, qu'il fallait expédier en Europe pour obtenir en échange des objets nécessaires et de Targent. Dès-lors, les opérations commerciales, défendues aux religieux, devinrent obligatoires dans la pensée où les jésuites s*élaient placés.
En 4747, le P. Lavalette fut nommé procureur de la mission de Saint-Pierre de la Martinique. Cet homme , d'une habileté rare , parvint à constituer en peu d'années une grande fortune à rétablissement qu'il dirigeait.
L'argent de ki Martinique perdait un tiers quand il était trao^rté en France. En conséquence , les colons se gardaient de faire passer leurs fonds à la mère patrie.
Le P. Lavalette parait, et il annonce qu'il fera compter en France et au pair, tous les fonds qu'on voudra lui remettre. Cest par la voie des lettres de change que les remises s'opéreront , et il neies délivre qu'à longues échéances. Avec l'argent versé dans ses mai;is , il fait de nombreux achats de marchandises qu'il expédie eu Europe. Plusieurs envois ont lieu ainsi avant que l'époque du payement des lettres de change soit arrivée. Les correspondants du P. Lavalette ont eu le temps de réaliser les fonds nécessaires pour acquitter ses effets, et lui-même obtient de grands profits.
Ces bénéfices sont employés à augmenter la richesse de la mission. Le P. Lavalette fait, au nom du collège de La Flèche, l'acquisition d'une habitation considérable. Elle est cultivée par des nègres qu'il achète , et le ministre de Jésus-Christ se sert, pour un lucre, de Tesclavage que l'Évangile prohibe. Un mouvement de fonds qui s'élève chaque année à plusieurs millions, témoigne de Tactivité du jésuite ; le succès couronne
son habileté. Mais voici venir les Anglais qui , avant la déclaration de guerre , enlèvent sur toutes les mers les navires français. Le P. Lavalette en avait expédié plusieurs à Tadrease des sieurs Lyoncy et Gouffe , négociants à Marseille , sur lesquels il avait tiré pour un million cinq cent mille livres de lettres de change que ceux-ci avaient acceptées. Les navires sont pris, on confisque les marchandises qu'ils contenaient ; les sieurs Lyoncy et Gouffe perdent leur garantie, et ne peuvent faire honneur aux engagements qu'ils ont contractés. A cette nouvelle , Témoi est grand parmi les jésuites ; on redoute un étal honteux et funeste, et on se montre disposé à venir au secours des négociants de Marseille; mais sur ces entrefaites , arrive la mort du général; le vicaire qui exerce par intérim rautorilé, n*ose rien prendre sur lui; six mois se passent avant que l'élection d'un autre général puisse être consommée; elle a lieu enfin ; le nouveau général autorise un emprunt de 500 raille livres destiné à Tacquittement des premières lettres de change exigibles à Marseille. On avise de ce secours, le 22 février 1 757, la maison Lyoncy et Gouffe. Ces négociants, pressés par l'échéance des effets , avaient été obligés de déposer leur bilan le 4 9.
L'éclat qu'on voulait prévenir était produit. Aussitôt les dispositions du général se modifièrent; l'emprunt est contremandé, et la maison de Marseille abandonnée.
Dans leur désespoir, les négociants attaquent la société des jésuites devant les juridictions consulaires de Marseille et de Paris, et concluent à ce que la compagnie tout entière soit déclarée solidaire de son agent à la Martinique. Les consuls font droit à ces demandes, et un premier jugement lui impose l'obligation de payer les dettes du P. Lavalette. La compagnie
LOUIS xr.
éi»t eifligée, sinon par le& lois civiles, du moins par celles de la coDseieiiee , à satisfaire les eréanders de la Martiniqua) de plus, il ; avait habileté à le ûôre { c'était une question d'bonneur , de considération publique, et peut^tre d'existence. Loin de se soumettre à la nécessité, tout accablante qu'elln paraissait , les jésuites appellent du jugement des consuls, et» au liea d'investir le grand conseil, dont les attributions embrassaient toutes les affaires relatives aux religieux, ils s'adressent au parlement rempli de jansénistes, leurs ennemis. Us espéraient y appointer leur procès qui resterait oublié. U a'en fut point ainsi : l'animadversion contre les jésuites était tnyï vive cbea une partie des magistrats pour que le parlement ne se bâtAt pas d'intervenir. La compagnie se trouva dans la plus fâcheuse position. Contre elle était ce dogme de soumis, aion aveugle qui la rend solidaire des actes de see membres.
Pour se défendre, elle fut obligée d'arguer des articles dei ses constitutions retatifo aux propriétés des colKgis et des maisons de noviciat; et le parlement exigea que la totalité des octtstitutions fût livrée à son examen.
Le 8 mai 4764 , les magistrats s'assemblèrent , moins pour juger que pour condamner. Kn vain los défenseur^ de ta eempagnie obiectècent qu'en vertu des constitutions , le^ biena dei coUéges étaient co^dusivement affectés à leur usage, qun le général ne pouvait disfioeer que des revenuf^ eneédant les bemins, que s'il touchait au fonds, ce ne pouvait étreqne pour lui donner un emploi plus utile , mais toigours au profit de rétablissement. En droit, ils soutenaient que les biens des coUéges provenant de donation ou d'aieclation de bénéfices, il n'était loisible à personne de fauiser les intentions des dmtateurs en changeant la destination de leim bien-
HISTOIRE DE PRANCE.
faits» qui en était la condition primitive. Ils en concluaient que le collège de La Flèche et la mission dépendante de ce collège restaient seuls responsables des dettes du P. Lavalette * et que les créanciers ne pouvai^t avoir recours que sur les biens de ces deux établissements. Néanmoins , le parlement confirma le jugement delà juridiction consulaire, et condamna le général et la compagnie à 50,000 livres de dommages-intérêts. Les jésuites recueillirent le blâme qu'ils méritaient, et perdirent un procès qu'avec des juges moins prévenus ils auraient pu gagner.
Quand une assemblée est entrée dans la voie des passions, elle va plus loin qu'un particulier, parce qu'une responsabilité collective ne s'imposant spécialement à aucun individu , n'effraye personne.
Déjà le parlement , par un arrêt du 4 7 avril , avait ordonné une information sur les constitutions générales de Tordre des jésuites. On chargea de ce travail l'abbé Chauvelin , conseiller clerc ^ janséniste aràent, qui sortait naguère du Mont-Saint- Michel, où les querelles des billets de confession l'avaient fait enfermer; il rédigea successivement deux rapporta. Dans le premier, il touchait la difliculté réelle , d'admettre dans l'Eut an corps d'ecclésiastiques nombreux, indépendant de l'ordinaire, et soumis à une direction étrangère. Son second rapport n'était qu'un catalogue diffus de tous les reproches adressés aux jésuites, et des accusations vraies ou calomnieuses intentées contre l'institut depuis son établissement.
D'autres iNirlementa , et notamment celui de Bretagne, se mirent aussi à instruire contre les jésuites , et M. de la Chalotais , procureur-général k Rennes , s'efforça de les flétrir dans un réquisitoire de deux cent cinquante pages d'impression.
Les poursuites des parlements étaient seerètement ^couragées par le duc de Choiseul et H"^ de Pompadour. Le ministre appartenait à la secte philosophique, ennemie naturelle des ordres religieux; de plus, il entrait dans sa politique de se concilier le parlement , pour en obtenir avec facilité Tenregistrement des subsides , et il n'hésita pas à lui abandonner la société de Jésus.
Des motifs futiles et un misérable esprit de vengeance animaient M"* de Pompadour. Lorsqu'une dégoûtante infirmité l'obligea à renoncer à son intimité avec le roi , elle voulut plaire à la reine par un acte éclatant de religion ; mais elle prétendait concilier en même temps , et les avantages de sa conversion, et les jouissances que lui procurait sa position près du roi. L'intervention des jésuites lui parut utile pour le suocès de son projet, et elle fit venir le P. de Sacy, comptant trouver en lui la facilité qu'on attribuait à ces rdigieux dans la direction de la conscience des grands. Elle se trompa. Son dépit fut extrême, quand le P. de Sacy refusa de la raccommoder avec le ciel , à moins qu'elle ne réparât, en quittant la cour, le scandale de sa conduite, et elle conserva un implacable ressentiment contre l'institution elle-même.
Le 6 août 4761 , le parlement rend un arrêt par lequel le procureur-général est reçu appelant comme d'abus de plusieurs bulles, brefs et constitutions concernant les jésuites.
On veut que le public prenne parti ; on l'excite par une scène dramatique. Les anciens livres des jésuites, où se trouvent des propositions roalsonn^ntes , sont recherchés avec scHn ; et le parlement, par un second arrêt, condamne vingtquatre de ces ouvrages h être brûlés publiquement par la main do bourreau. Louis XV avait conservé des idées religieuses
mSTOlRE DE PRANGE.
que les appréhensioBB de la fie future nuûnteBaie&l isM sou âme. Cependant il ne fait rien pour arrêter ces pouranitaa.
L'influence de son ministre et de sa maltresse deyîent toute puissante sur lui, lorsqu'ils lui rappellent avec adresse les soupçons élevés contre les jésuites après Tattentat de Da* miens, et les accusations dont ils ont été l'objet en Portugal. Le roi se borne à imposer au parlement un ^lence d'une année pendant laquelle on soumettra les constitutions des jésuites à l'examen d'une commission du conseil. On consultera aussi le clergé, qui nonmie une commission de six arcbievéques et six évéques; ils sont invités à répondre aux questions suivantes : 4 "^ De quelle utilité sont les jésuites en Fratice^ relativement aux différentes fonctions auxquelles ils sont employés? 2^ Quel est leur enseignement sur les points de doctrine contestés, le régicide, les opinions ultramontaines, les libertésde l'église gallicane et les articles publiés dans l'assemblée du clergé en 4 682? d"" Quelle est leur conduite dans l'intérieur de leurs maisons, et quel usage font-ils de leur privilèges vis-àvis des évéques et des curés? 4"" Gomment peut-on remédier aux inconvénients de l'autorité excessive que le général exerce sur ceux qui composent la société?
Les prélats formant la commission se trouvèrent unanimes sur l'utilité des jésuites pour la prédication et l'instruction de la jeunesse. Mais, quanti l'autorité absolue qu'exerce sur l'ordre entier un chef étranger , ils se divisèrent ; six furent d'avis qu'il convenait, non de la détruire, mais de la modifier en France. On dressa en conséquence un plan d'accommodement qu'on envoya au pape et au général. Ce plan tendait à mettre en harmonie la compagnie de Jésus avec la jurisprudence ecclésiastique reconnue parmi nous. Le général déléguerait son
LOUIS XV. ttl
jBlorité à un ficaire français qui jouirait de toutes ses attributioDs.
La base de l'institut, telle que sod fondateur Ta conçue, est Tonité. On ne crut pas devoir y déroger; la réponse fut : c Sint ut sunl, aut non sint. »
Bientôt le public excité par le rapport de Tabbé Chauvelin, et le réquisitoire de M. de La Chalotais répandu avec profusion, prend parti ; les accusations formulées depuis deux siècles sont répétées de bouche en bouche ; on cite avec indignation les attentats des jésuites en Portugal, leur banqueroute, en France, leurs intrigues partout. Comme il arrive toujours parmi nous, on se passionne pour eux et contre eux. L^ femmes donnent le ton : sur leur toilette, on voit à côté de romans hcencieux, le livre des constitutions et le factum des magistrats. Le parti philosophique auquel se ralliait à cette époque la haute société, fait cause commune avec les jansénistes, et Louis XV, obsédé ainsi de tous côtés» se laisse persuader que Texpulsion des jésuites mettra un terme aux querelles religieuses.
Le parlement se voyant soutenu n'hésite pas : à travers toutes les règles de la justice, il juge sans discussion contradictoire, il condamne sans entendre les inculpés, sans leur permettre de se défendre.
Le 6 août 1762, le dernier coup est porté : c Le parlement dissoat cette société, fait défense aux jésuites d'en porter Thabit, de vivre sous l'obéissance du général et d'autres supérieurs de l'ordre, d'entretenir aucune correspondance avec eux, directement ou indirectement , leur enjoint de vider leurs maisons et leur fait défense de vivre en commun. »
L'arrêt ajoute : c Réservant d'accorder à chacun d'eux, sur
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leur requête, les pensions alimentaires nécessaires, et leur interdisant de pouvoir posséder aucuns canonicats , bénéfices, charges ou autres emplois, à charge d'âmes, ou municipaux, qu'en prêtant préalablement le serment de renoncer à la société.»
Les motifs sur lesquels cet arrêt est fondé perdent toute valeur en raison de leur incroyable exagération. Les jésuites y sont accusés d'avoir en tout temps, et persévéramment avec Tapprobalion de leurs supérieurs généraux, enseigné la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, Tastrologie, le vol, le parricide, l'homicide, le suicide.
On ne s'arrête pas encore. Le 24 février 1 764, un autre arrêt ordonne que dans la huitaine les soi-disant ci-devant jésuites qui voudront rester en France, feront le serment d'abjurer leur institut.
Le 9 mars suivant, un nouvel arrêt bannit du royaume les jésuites qui n'ont pas fait le serment.
Hais aucun jésuite ne voulut prêter le serment exigé ; jeunes gens dans la vigueur de l'âge, vieillards affaiblis par les années, malades, infirmes . tous bravèrent la menace de l'exil plutôt que d'abjurer les engagements qu'ils avaient contractés aux pieds des autels.
Ainsi un corps judiciaire fait des actes qu'un gouvernement absolu oserait à peine se permettre; il chasse les Français des maisons qu'ils habitent, attente <^ leur liberté en leur défendant de vivre en commun, attaque leur conscience en leur prescrivant un serment qui viole ceux qu'ils avaient prêtés auparavant , et les punit s'ils ne se parjurent. Point d'enquêle, point d'instruction, point de débats contradictoires, il faut se venger vite et fort; peu importe qu'il y ait tyrannie
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an lieu de Tégalité. D'antres parlements imitent celui de P^ris, et les jésuites chassés, persécutés, sont non-seulement soufferts, mais encore honorés dans une autre portion du pays.
Cette discordance choquante et la tyrannie judiciaire augmentant chaque jour, firent sentir au gouvernement la nécessite dMntervenir. Deux voies lui étaient ouvertes ; casser les arrêts, ou rendre la justice uniforme à Tégard des jésuites, en prononçant la suppression totale de la compagnie en France.
Un édit du mois de novembre 1764 déclara que c la société des jésuites n'aurait plus lieu dans le royaume, permettant cependant à ceux qui la composaient de vivre en particulier dans les états du roi sous Tautorité spirituelle des ordinaires des lieux, en se conformant aux lois du royaume. »
La destruction des jésuites produisit des effets divers et contraires aux résultats que les passions soulevées contre eux en attendaient.
Leurs créanciers avaient allumé le feu qui devait consumer la compagnie de Jésus. Le premier effet de la destruction de cette compagnie fut la perte définitive de leui's créances. Les jésuites n'avaient pas d'argent comptant , ou se Tétaient partagé afin de pourvoir à leur subsistance. Ainsi les créanciers se trouvèrent frustrés.
Les jansénistes avaient cru se donner plus d'importance en écrasant leurs adversaires , et ils ne s'aperçurent point que l'animadversion suscitée contre ces derniers leur conciliait seule l'opinion publique. Les jansénistes, chrétiens austères, ne pouvaient manquer d'être en butte au parti philosophique, chaque jour plus nombreux, qui n'avait plus à craindre les
ttl HISTOIRE DE FRANGE.
jéBultts et tour oongrégfttioD ; c*esi ce qui arriva en affet. Voltaire écrivait à la Chaiotais : c Que me servirait d'être déli* vré des renards , si on me livre aux loups 7 »
Les philosophes éprouvèrent eux-mêmes bientôt la sévérité du puritanisme janséniste. Les poursuites contre leurs ouvrages se multiplièrent, comme si le parlement eûl voulu se faire pardonner à leurs dépens les rigueurs exercées contre un ordre religieux.
On impute au due de Choiseul d'avoir provoqué la destruction des jésuites près des princes de la maison de Bourbon, qui régnaient à Madrid ^ à Naples. Le roi d'Espagne, prince éclairé , avait pris à tflche de remplacer les vieilles habitudes espagnoles par les usages des autres peuples. Les améliorations introduites dans l'administration du royaume avant la révolution survenue au commencement du dix-neuvième sièole sont dues à ce prince. Mais peut-être ces innovations inspirèrent elles aux jésuites la crainte que les opinions philosophiques ne s'introduisissent en Espagne avec les autres nouveautés. Quoi qu'il en soit» Charles III, homme de naœurs régulières et d'une piété sincère, restait sourd aux insinuations du ministre français. .
En 4 766 , il plut au roi d'Espagne de défendre l'usage des grands chapeaux à longues ailes. Cet édit est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Les mécontents se réunissent, le peuple se soulève, une émeute redoutable envahit la maison du ministre Squillace, à qui on impute l'ordonnance royale, et cette maison tombe sous les coups de mille bras. En vain les gardes Wallones marchent ; l'émeute leur résiste.
Le roi parait à son balcon et harangue les séditieux, il ne recueille que des injures. Enfin les jésuites se montrent, ils
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pérfcrat éaiis la feule \ ft lear vdw -. les eolèr« s'apaisent et les plus animés retonment à lear domieUe.
Le roi fat (irofondénieiit blessé, ea fecoanaissant la supériorité du peavoir de ces reUgieux sur le siea» Dès ce moment leur perte fut résolue. Eu ce temp^là ^ le roi d'Espagne mit à la téce de son ccmseil un ministre philosophe, le comle d'A-* randa. Celui-ci se chargea avec empressement de servir leresr senûsmnï du mu D'Aranda y travailla pendant un an dans un profond mystère.
Le 2 avril 1 767 , le roi d'Espagne publie une pragmatique^ qui supprime la société de Jésus dans toute la monarchie espagnole i interdit rentrée de son territoire à tous ceux qui en font partie, et impose , sous crime de lèse-majesté« un silence absolu sur ce sujet.
Le même jour, à la même heure , en E^pe et dans tous les pays du monde oii la monarchie espagnole a des possessions > les maisons des jésuites sont envahies par la force armée; ils sont arrêtés et jetés dans des vaisseaux qui ont ordre de les débarquer sur les côtes d'Italie. En vain le pape fait dire à Charles III qu'il manque de moyens pour nourrir cette multitude d'exilés ; Ricci , général de la compagnie , ne sait où placer les six mille personnes qu'on lui expédie ; rien ne peut fléchir la volonté absolue du roi d'Espagne.
Lesmalheuretix sont ainsi ballottés sur les mers pendant six mois. Enfin le duc de Choiseul consente ce qu'ils descendent snr le territoire encore neutre ^e l'Ile de Corse, où ils ne reneontrent que la misère; mais il les en chasse aussitôt que l'Ile a passé sous la domination de la France*
Peu après le roi de Naples et le duc de Parme les expulsent avec non moins de dureté.
iM HISTOIRE DE FRANCE
Ghaaséd des états catholiques , les jésuites forent admis dans la Prusse protestante et dans la Russie schisroatîque , et ce ne fut pas un des événements les moins bizarres de leur destinée. Les persécutés , monuments vivants d'une coupable violence , sont toujours hais des persécuteurs : on vit bientôt le gouvernement français et le gouvernement espagnol chercher à pousser la cour de Rome elle-même à Toeuvre de la destruction de la compagnie. Le pontife répondit aux demandes qui lui furent adressées h ce sujet par une bulle (qui confirmait les jésuites dans tous leurs privilèges , et faisait Téloge de leur zèle, de leurs services et de leurs talents. Hais une imprudence qu'il commit, rendit plus difficile la résistance au vœu des puissances
En 1768 , le duc de Parme fit publier dans ses états une pragmatique sanction composée des quatre articles suivants:
l"" Aucun des sujets de Tinfant ne pourra , sans la permission de son altesse royale , porter à des tribunaux étrangers le jugement des affaires qui s'élèveront dans les pays soumis i sa domination , de quelque nature qu'elles puissent être.
2* Il est défendu à tous les sujets de l'infant de recourir aux princes , gouverneurs ou tribunaux étrangers , tant pour se procurer dans ces états des bénéfices ou autres grâces ecclésiastiques.
S"" Tous bénéfices ne pourront être possédés à l'avenir que par les sujets de l'infant.
i"" L'infant déclare nuls et sans effets tous rescrits, sentences, iltriL-is , [n\\ks qui viendront de Rome à moins qu'ils ne soient munis du m^mm exequatur.
CUmejyi XHI , qui regardait le souverain de Parme comme âon teudaiairet casse celte pragmatique par un bref et excom-
LOUIS XV.i 2S7
mmiie «s auteurs àm que toutes les personues qui ont pris part à sa rédaction.
Cet acte hardi excite Tindignation des autres souverains. Le parlement de Paria fulmine des arrêts contre le bref. Il est sup* primé par un décret du duc de Parme.
Le pape est sommé de révoquer son bref. Sur son refus » la France s'empare du comtat d'Avignon ; le roi de Naples envahit sans formalités la principauté de Bénévent et celle de PoDte-Coryo.
Ces nuesures désolent la vieillesse du pontife ; il meurt, Clë* fflentXIV lui succède.
Les démarches les plus actives et les plus persévérantes pour obtenir la suppression de la compagnie de Jésus , sont faites anprès du nouveau pape par les ambassadeurs de France , d'Espagne , de Portugal et de Naples. tt délibère , il hésite longtemps. Qément XIY cède enfin, eton obtient de lui qu'il écrive au roi d'Espagne une lettre , oii se trouve la phrase suivante : c Les membres de celte compagnie ont mérité leur ruine par l'inquiétude de leur esprit et l'audace de leurs menées.
Un bref du 24 juillet 1773 abolit l'ordre des jésuites dans tout l'univers catholique.
Le pape dévoré de scrupules, navré de douleurs , tombe dans l'état de consomption auquel il succombe bientôt. On attribue sa mort au poison ; et les ennemis des jésuites la leur imputent (1). »
(1) Le ti septembre , inoonit Giémeot XIV. Ce pipe était alors dans sa soixantedix>neaTième année , et aTait tena le Saint-Siège cinq ans et rinq mois. Un écrif aln eoaBn,GaraecioIi, adonné sa Yfe et ses LeUres, qui forent aecneillies arec autant d'eapressement qne de erédolité par «n parti flatté de voir ses propres idées mises nr le compte d'an 8oo?erain pontife. Mais on sait qne penser aujonrd'hoi de ces deai ovrnges. fl est bien avéré que les UHriê, publiées sons le Bom de
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a bien voulu en faire une élude approfoudie avec rapplicatiod qu'elle ne refuse jamais à ce qui la mérite, est à présent plus instruite que qui que ce soit ne peut Télre, dans son royaume, de la véritable situation de ses finances.
c Les résultats de cette connaissance n*ont pu lui paraître si douteux ni satisfaisants.
c Je dois Tavouer, et je n*ai eu garde d*en rien déguiser, le déficit annuel est très-considérable. J'en ai fait voir au roi l'origine, les progrès et les causes.
c Son origine est fort ancienne; le déficit, en France, existe depuis des siècles. Le système, en bouleversant les fortunes particulières, devait du moins rétablir le niveau dans les finances de Tétat ; ce but a été manqué, et même, sous Tadministration économique du cardinal de Fleury, on ne Ta point alteint.iCe n'est pas l'opinion commune, mais c*est la vérité ; el il est constaté, par un travail fait au trésor royal sur les comptes de ce ministère, que, pendant sa durée, le déficit a toujours subsisté.
c Ses progrès sont devenus efi'rayants sous le dernier règne. Le déficit passait 74 millions, quand l'abbé Terray fui appelé à Tadministration des finances; il était encore de 40 quand il en sortit. Cependant , par le mémoire qu'il remit au roi en 4774, accompagné d'un état des recettes et dépenses pour la même année, il n'avait porté le déficit annuel qu'à 27 millions 800 mille livres; mais il est reconnu et prouvé, par le compte effectif de cette même année, qu'en réalité il était alors de 40 millions 200 mille livres.
c Cette différence confirme ce que j'ai dit de la difficulté de former une balance exacte des recettes et des dépenses ordinaires.
ibneBier tes fieoiDes. Ces brnits absardes sont démentis par des témoignages for- ■eb. Le P. Ihrioni, général des eouTentuels, qai avait assisté Qément XIV josqne dus ses deniers moments, et de snftage dnqnel on avait tooIq s'appnyer, certifia, SNs leseeaa do serment, par un acte dn S7 join 1775, qœ jamais ce pontife ne bd avait fait entendre qu'il crût être empoisonné; ce qai fait tomber ces mots vagues, ces dent-confidenees , ces soop<bns qa*on Ini prétait.
De plos , le doetenr Saltcetti , médecin da palais apostolique, qui avait soigné le Balade, avec le médecin ordinaire, rendit, dans nne déclaration do 11 septembre 1774, nn compte détaiHé de la maladie qa*il attribuait k an vice invétéré dans le aag et à la mauvaise babitode de se procurer, le jour comme la nuit , des sueurs escesàves. H assurait aussi que Touverture du cadavre n'avait rien montré qui ne p4t provenir de causes naturelles. Une humear Icre» qai incommodait fréquemment le pape , et ^ai se trouva supprimée tout à coup , parait avoir été la cause de sa mort.
dément XIV fit dn-sept cardinaux en douae promotions : entre autres un frère la marquis de Pombal , qui mourut ft Lisbonne quelques jours avant d'être nommé ; Ibritts l|arefosebi , qui paraît avqv* eu psrt i la confiance du pontife ; Jean-^ptistf RenonicQ , iieveu de Clément XIU , à la famille duquel Clément XIV rendit ainsi , suivant l'psage , Iç chapeau qu'il en avait reçu ; Charles- Antoine de la Roche-Âymon, archevéqne dé Aemis , grand-anmdnier de France et ministre de la Feuille , qui mount en 1777 ; Léopold-Emest Firfiian , évèque de Passavr , et Jean-Ange Brascbl , qai est monté sur le liégt de saint Pierre. ( M4matreê prar êemr à CUiiMr» eceU^