‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 24 sur 85 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Louis XV laissa en France, pour héritage , à son successeur, un esprit frondeur nécessairement excité par les fautes sans nombre qu'il avait commises. Les finances n'avaient marché qu'à l'aide de la banqueroute. Les querelles des jésuites et des jansénistes avaient déconsidéré le clergé. Des exils, des emprisonnements, sans cesse renouvelés, n'avaient pu vaincre l'opposition du parlement, et Ton avait été forcé de substituera ce corps, dont la résistance était soutenue |)ar l'opinion , une magistrature sans considération présidée par un chancelier très-peu estimé, M. de Meaupeou. Les nobles, si soumis sous Louis XIV , prenaient part au mécontentement général. Les grands seigneurs et les princes du sang eux-mêmes allaient tendre hommage à un ministre, M. de Choiseul , exilé parce qu'il avait résisté au méprisable ascendant de madame Dubarry. Des modifications dans l'organisation politique étaient souhaitées par tous les ordres de l'état, et jamais les inconvénients de l'arbitraire ne s'étaient fait sentir avec plus de force que sous un règne qui , sans être tyrannique, avait été d'une inconséquence perpétuelle. Cet exemple démontrait plus qu'aucun raisonnement le malheur de dépendre d'un gouvernement qui tombait entre les mains des maltresses, puis des favoris et des parents des maîtresses , jusqu'au plus bas étage de la société. Le procès de Tordre de dioses , qui régissait la France, s'était instruit, sous Louis XV, de la façon la plus authentique, aux yeux de la nation; et de quelque vertu que le successeur de Louis XV fût doué , il était difficile qu'il 6tàt de l'esprit des hommes sérieux l'idée que des institutions fixes devaient mettre la France à Tabri des hasards de ThérSdité du trône.

LOUIS XVI. Ml

Plus cette hérédité même est nécessaire au bien-élre géné^ jral, pias il faut que la stabilité des lois, sous un gouveruement représentatif, préserve une nation des changements dans le système politique, inséparables du caractère de chaque roi , et encore plus de celui de chaque ministre. Certainement, s*il fallait dépendre sans restriction des volontés d*uh souverain, Louis XVI méritait mieux que tout autre ce que personne ne peut mériter. Mais Ton pouvait espérer qu^un monarque, d*une conscience aussi scrupuleuse, serait heureux d'associer, de quelque manière, la nation à la responsabilité des affaires publiques. Telle aurait été, sans doute, sa manière constante de penser, si d'une part Topposition s'était montrée, dès Torigine, avec plus d'égards, et si de Tautre certains publicistes n'avaient voulu, de tout temps, faire envisager aux rois leur autorité , comme une esjièce d'article de foi. La reine de France, Marie-Anloinelte , était une des personnes les plus aimables et les plus gracieuses qu'on eût vues sur le trône ^ et rien ne s'opposait à ce qu'elle conservât l'amour des Français , car elle, n'avait rien fait pour le perdre. Le caractère personnel de la reine et du roi était donc tout-à-fait digne d'attachement, mais l'arbitraire du gouvernement français , tel que les siècles Tavaienl fait , s'accordait si mal avec l'esprit du temps, que les vertus mêmes des princes disparaissaient dans le vaste ensemble des abus dont ils étaient environnés. Quand les peuples sentent le besoin d'une réforme politique , les qualités privées du monarque ne suffisent point pour arrêter la force de cette impulsion. Une fatalité malheureuse place le règne de Louis XVI dans une époque où de grands talents et de hautes lumières étaient nécessaires pour lutter avec l'esprit du siècle, ou pour faire , ce qui valait mieux , un pacte raisonnable avec cet esprit.

Les dernières années de I^uis XV, on ne saurait trop le ré*pét^, avaient déconsidéré le gouvernement; et, à moins qu'un roi militaire n'eût dirigé Tesprit des Français vers las conquêtes , rien ne pouvait détourner les différentes classes

MS mSTOIRE DE FRANGE.

de rétat des rédamations importantes que toutes se croyaient en droit de faire valoir. Les nobles étaient fatigués de n'être que courtisans ; le haut clergé désirait plus d'influence encore dans les a&ires; les parlements avaient trop et trop peu de force politique pour se contenter de n'être que juges; et la nation , qui renfermait les écrivains , les capitalistes, les négociants , un grand nombre de propriétaires , et une foule d'individus employés dans l'administration ; la nation comparait impatiemment le gouvernement d'Angleterre, où le talent conduisait à tout, avec celui de France , où Ton n'était rien que par la faveur et la naissance. Ainsi donc toutes les paro- * les et toutes les actions, toutes les vertus et toutes le5 passions, tous les sentiments et toutes les variétés^ l'esprit public et le mode, tendaient également au même but.

On a beau parler avec dédain du caractère français , il veut énergiquement ce qu'il veut. Si Louis XVI eût été un bomme de génie, disent les uns, il se fût mis à la tête de la révolution ; il l'aurait empêchée, disent les autres. Qu'importent ces suppositions ? Il est impossible que le génie soit héréditaire dans aucune famille. Or, un gouvernement, qui ne pourrait se défendre contre les vœux de la nation que par le génie supérieur de ses rois, serait dans un terrible danger de succomber.

En examinant la conduite de Louis XVI , on y trouvera sûrement des fautes, soit que les uns lui reprochent de n'avoir ][)as assez habilement défendu son pouvoir illimité, soit que les autres l'accusent de n'avoir pas cédé sincèrement aux lumières du siècle ; mais ses fautes ont été tellement dans la nature des circonstances , qu'elles se renouvelleraient presque autant de fois que les mêmes combinaisons extérieures se représenteraient.

Le premier choix que fit Louis XVI pour diriger le ministère, ce fut M. de Maurepas. Certes , ce n'était pas un philosophe novateur que le vieux courtisan; il ne s'était occupé, durant quarante ans d'exil, que du regret de n^avoir pas su prévenir sa disgrâce; aucune action courageuse ne la lui avait

méritée*, une intrigue manquée était le seul souvenir qu'il e6t emporté daus sa retraite-, et il en sortit tout aussi frivole que s'il ne se tût pas un instant éloigné de cette cour, Tobjet nnique de ses pensées. Louis XVI ne choisit M. deMaurepas que par un sentiment de respect pour la vieillesse, sentiment très4ionorable dans un jeune roi. Cet homme cependant , pour qui les termes mêmes qui désignent le progrès des lumières et les droits des nations étaient un langage étranger, se vit tcUonent entraîné par Topinion publique , à son insu , que le premier acte qu'il proposa au roi fut de rappeler les aodens parlements , bannis pour s'être opposés aux abus du règne précédent. Deux hommes d*état du plus rare mérite , Jl. Turgot et M. de Malesherbes , furent aussi choisis par ce même M. de Maurepas , qui sûrement n'avait aucune idée en commun avec eux ; mais la rumeur publique les désignait pour des emplois éminents, et l'opiuion se fit encore obéir, bien qu'elle ne fût représentée par aucune assemblée légale.

If. de Malesherbes voulait le rétablissement de l'édit de Henri IV en faveur des protestants, l'abolition des lettres de cachet , et la suppression de la censure , qui anéantit la liberté de la presse. Il y a plus de quarante années que H. de Malesherbes soutenait cette doctrine -, il aurait suffi de Padopler alors, pour préparer, par les lumières , ce qu'il a fallu depuis céder à la violence. M. Turgot , ministre non moins éclairé, non moins ami de l'humanité que M. de Malesherbes, abolit la corvée , proposa de supprimer, dans l'intérieur, les douanes, qui tenaient aux privilèges particuliers des provinces, et se permit d^énoncer courageusement la nécessité de soumettre les nobles et le clergé à payer leur part des impôts dans la même proportion que le reste de la nation. Rien n'était plus juste et plus populaire que cette mesure , mais elle excita le mécontentement des privilégiés; M. Turgot leur fut sacrifié. C^étalt un homme raide et systématique , tandis que M. de Malsberbes avait un caractère doux et conciliant -, mais les d^x citoyens généreux vdont les manières étaient différentes, bien qoe leurs opinions fussent semblables, éprouvèrent le

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même sort ; et le roi, qui les avait appelés peu de temps après, renvoya Tun et rebuta l'autre , dans le moment où la nation s'attachait le plus fortement aux principes de leur administration. C'était une grande faute que de flatter Pesprit public par de bons choix, pour Fen priver ensuite-, mais M. de Maurepas nommait et renvoyait les ministres , d'après ce qui se disait à la cour. L'art de gouverner consistait pour lui dans le talent de dominer le maître , et de contenter ceux qui l'entouraient. Les idées générales, en aucun genre, n'étaient de son ressort^ il savait seulement ce qu'aucun ministre ne peut ignorer, c'est qu'il faut de Targent pour soutenir l'état, et que les parlements devenaient tous les jours plus* difficiles sur l'enregistrement des impôts. Sans doute, ce qu'on appelait alors en France la constitution de Pétat , c'est-à-dire l'autorité du roi, renversait toutes les barrières, puisqu'elle faisait taire , quand on le voulait , les résistances du parlement par un lit de justice.

Depuis que la guerre ne se fait plus avec les soldats conduits par les grands vassaux , et que les rois de France ont besoin d'impôts pour payer une armée , le désordre des finances a toujours été la source des troubles du royaume. Le parlement de Paris, vers la fin du règne de Louis XV, commençait à faire entendre qu'il n'avait pas le droit d'accorder les subsides, et la nation approuvait toujours sa résistance à cet égard ; mais tout rentrait dans le repos et l'obéissance , dont le peuple français avait depuis si longtemps l'habitude , quand le gouvernement n^avait rien à demander à aucune corporation qui pût se croire indépendante du trône. Il était donc clair que , dans les circonstances d'alors , le plus grand danger pour le pouvoir du roi était de manquer d'argent ; et c'est d'après cette conviction que M. Necker fut nommé directeur-général du trésor royal.

Elraiiger et protestant, il était tout-à-fait hors de la ligne des choix ordinaires -, mais il avait montré une si grande habileté en matière de finances , soit dans la compagnie des Indes , dont il était membre , soit dans le commerce qu'il avait pra-

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tiqué lui-même vingt ans , soit dans ses écrits , soit enfin dans les divers rapports qu*il avait constamment entretenus avec les ministres du roi, depuis le duc de (ihoiseul jusqu^en 1776, ^M>que de sa nomination, que M. de Haurepas fit choix de lui seulement pour qu'il attirât de Targent au trésor royal. M. de Maurepas n'avait point réfléchi sur la connexion du crédit public avec les grandes mesures d'administration ; il croyait donc que M. Necker pourrait rétablir la fortune de rétat comme celle d'une maison de banque, en faisant des spéculations heureuses. Rien n^était plus superficiel qu^une (elle manière de concevoir les finances d'un grand empire.

Un ministre des finances ne saurait être un jongleur qui fait passer et repasser de l'argent d'une caisse à l'autre, sans avoir aocun moyen ré-el d'augmenter la recette ou de diminuer la dépense. On ne pouvait remettre l'équilibre entre Tune et l'autre, qu'à Taide de l'économie, des impôts ou du crédit; et ces diverses ressources exigeaient Tappui deTopi* Dion publique.

Le premier acte du règne de Louis XVI fut donc le rappel des parlements ; ce roi , qui avait été frappé de la vive manifestation de l'opinion nationale en faveur des magistrats exilés, crut qu'il n^ avait pas autre chose au fond de cette fermentation que le désir de leur retour: il ne savait pas que l'institution des parlements n'était alors, pour la France, qu'un moyen de détruire le régime du pouvoir absolu (1 ) , et que^c'était pour accomplir cette mission qu'on les soutenait avec tant d'ardeur* Celaient les Ëlats^^néraux qu^il fallait convoquer.

Les embarras de finances vinrent bientôt amener la ruine otale de ce régime. A la mort de Louis XV, les recettes étaient de vingt-cinq millions inférieures aux dépenses \ pour couvrir ce déficit 9 on se lança dans la carrière des emprunts :

(1) Loan XIY ara» porté jnsqa'an ejnisme I*éloge public do pooroir ahaolB. Ce priBce s'ètant pennis on jour de dire detant quelques hoDones de sa eoir qifU ne 9fifmtpÊêée pkê hem §omemmeni pu eehU Ai Sopki de Porse, Vn d'eux , e'èUU

gBartekald*Eitréa, entleioUeeoingedekiirÉpoBdre: • Hais, Sire, j'Mit m étnagler Mi dun m Tie. •

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c'était une voie nonvelle, mais qni eiigeait une première condition, le crédit. La confiance qui s'attachait à M. Necker avait facilité les premières opérations ; mais , sous les successeurs de ce ministre, il fallut augmenter graduellement les avantages qu'on faisait aui préteurs ; et , sous M. de Galonné , les engagements devinrent si onéreux , qu'on ne put déguiser Timpossibilité de les remplir : il fallut donc renoncer à cette ressource et recourir à de nouveaux impôts. Dans cette extrémité, on convoqua à Versailles une assemblée de notables, composée presque entièrement de gentilshommes, d'anoblis et d'ecclésiastiques. M. de Galonné y déclara le déficit, qui se montait à cent millions ; et il présenta, pour le couvrir, un plan de contributions qui fût rejeté par l'assemblée. Pour obtenir l'enregistrement des nouveaux impôts, on entraîna le roi dans^ un lit de justice; son autorité y fut méconnue Le parlement déclara enfin qu'il n'avait pas le droit d'enregistrer des impôts qui n'étaient pas consentis par la nation , et il demanda la convocation des Ëtats-Généraux.

Le parlement, en reconnaissant le droit de la nation à nommer ses représentants et à consentir elle-même ses contributions , n'avait fait que proclamer un principe ; et , dans rétat où était alors la société , ce principe ne pouvait se réaliser sans résistance. Tous les intérêts matériels , nés à Tombre du despotisme , redoutaient avec raison le retour des assemblées nationales. La magistrature tout entière , et les possesseurs d'o£Bces au nombre de deux à trois cent mille, environ soixante mille nobles ou anoblis exempts de la taille, les fermiers généraux et tous les agents du fisc avec leurs cinquante mille employés, les courtisans et ceux qui vivaient des abus, sentaient leur existence ébranlée à la seule apparition des Etats^néraux ; et pour que le parlement , dief et .représentant du monopole, eût prononcé ce mot, il fallait que l'opinion nationale dominât déjà toutes les volontés, et que le triomphe du droit commun fût accompli. Le parti qui entourait le roi fit donc de prodigieux efforts pour luUer contre la nécessité qui le pressait de toutes parts. Louis XVI,

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qà ftYait pris poar règle de satisfaire Topinion , ne savait pas toqjours distinguer la voix de la France de celle du monopole, et c'est ce qui explique cette double action qu^on remarque dans sa politique jusqu^en 1789 , et les oscillations qui lui faisaient prendre alternativement un ministre populaire renversé par la cour, et un ministre de cour renversé bientôt par l'opinion. Le parlement lui-même montra , par les tergiversations de sa conduite , qu'il ne se démettait qu'à contre cœur du pouvoir politique si longtemps convoité par lui. Exilé à Troyes , il racheta son exil en enregistrant le second vingtième; mais, placé encore dans la contrainte d'un lit de justice pour de nouveaux emprunts, cette image de sa servitude le fit reculer dans le parti populaire , et LoDîs XVI , presque insulté dans cette séance par le duc d'Orléans, fut forcé de retirer les édits dont cependant l'enregistrement avait été convenu entre le ministère et les chefs du parlement.

Pour dernière tentative , le parti de la cour résolut de remplacer par un autre corps cette institution du parlement qui se refusait aux fonctions qu'on exigeait d'elle : on imagina d'établir nne cour plénière , composée des hauts dignitaires et des chefs de l'administration et de la magistrature , qui étaient choies par le roi , mais qu'on rendait inamovibles. Cette cour, dont le nom était emprunté aux souvenirs du moyen-àge, devait enregistrer les édits bursaux et les lois politiques; le régime qui serait sorti de là eût été assez semblable à ce que ferait aujourd'hui le gouvernement, si, la chambre des député étant supprimée , la chambre des pairs seule était appdée à voter le budget. Singulière idée des ministres de Louis XVl, qui , voyant la nation passionnée pour les Etals-Généraux , la croyaient sans doute entichée des institutions du temps passé , et qui espéraient donner le change à ses vœux , en prenant dans le moyen-àge une fiction de représentation au lieu de la réalité : au reste , » la France avait été sans constitution , il n'y aurait pas eu de raison pour que ce Bode de goavernemeiit ne 8'étaJl)lit pas aussi bien qu'un

autre -, il obviait à rinconvénient le plus choquant du régime parlementaire, le défaut d'unité des cours souveraines, ta cour plénière, étant inamovible, avait une indépendance suffisante , et ses envahissements sur la royauté étaient plus à craindre que ses complaisances. Ce projet fut éventé dans le parlement et dénoncé par lui à la France; un cri unanime de réprobation s'éleva dans tout le royaume. Le gouvernement recula, le ministère fut renversé, et la convocation des Etats- Généraux fut solennellement promise par le roi.

Il ne s*agissait plus que de savoir quelles formes seraient suivies dans cette convocation : le parlement trancha cette difficulté, en décidant qu*on suivrait les formes des derniers Etats-Généraux assemblés sous Louis XIII en 1614. Louis XVI avait indiqué Tannée 1792 pour la réunion de rassemblée-, il croyait avoir besoin de ces quatre années pour préparer .son gouvernement à cette grande épreuve; mais le parlement avait rendu ce délai impossible, en déclarant quHl ne pouvait plus imposer la France : il fallut donc fixer à Tannée suivante Taccomplissement du vœu national, et résoudre en huit mois des questions que les changements survenus dans la société pendant deux siècles avaient rendues si difficiles.

Ce fut pour éclairer ces questions que M. Necker fit appder une seconde fois les notables convoqués en 1787. Cette asseniblée, composée presque entièrement d'hommes titrés, ne pouvait exercer aucune autorité sur l'opinion. Si on y eût fait entrer un tiers seulement d'hommes des communes, au lieu d'irriter les esprits , elle les aurait calmés. En demandant le vole par ordre, et le nombre égal entre les ordres, elle parut céder à un intérêt de classe et vouloir réserver à la noblesse les moyens de soutenir la lutte contre Pintérét commun ; cette lutte était engagée par cela même. M. Necker Commit donc une grande faute; il crut la réparer en fai* sant prononcer par le roi , contre l'avis des notables , le doublement du tiers : il rendait ainsi son ministère popu* laire ; mais il livrait une classe de Français aux défiances et à la haine dans un moment où la confiance et l'union

étaient des conditions ifldiq[»en5able8 à tout le bien qu'on es-

Louis XVI rétablit les parlements, supprima les corvées, améliora le sort des protestants; enfin le secours quMl prêta à la révolution d'Amérique acheva de développer en France les principes de la liberté. La monarchie parlementaire, dit M. de Cb&teaubriand, réveillée à la fin de la monarchie absolue , rap? pelle la monarchie des Etats ; et la monarchie des Etats remet à son tour à la monarchie constitutionnelle les pouvoirs qu'elle avait reçus héréditairement des Etats de 1355 et 1356.

Cest entre les fonts baptismaux de Glovis et Téchafaud de Louis XVI quMl faut placer le grand empire chrétien des Français. La même religion était debout aux deux barrières qui marquent les deux extrémités de cette longue arène. « Doux sicambre, incline le col , adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré, »dit le prêtre qui administrait à Glovis le baptême d'eau. « Fils de saint Louis , montez au ciel , » dit le prêtre qui assistait Louis XVI au baptême de sang.

« Dans un de ces entretiens qui, malgré ma grande jeunesse, fixaient mon attention, dit une dame de la cour dans ses Mémoires, j'entendis un jour mon père comparer la monarchie française à une belle et antique statue : il convenait que le piédestal qui la soutenait était près de s^écrouler; que les formes de la statue disparaissaient cachées sous les plantes parasites dont elle s'était insensiblement couverte; mais il demandait, avec le sentiment d'une douloureuse appréhension, quel ^erait l'architecte assez habile pour reconstruire le sol sans ébranler la statue? De tels ouvriers ne se sont point trouvés. L'orage des passions est venu à éclater; le monument tout entier s'est écroulé, et sa chute a ébranlé l'Europe. »

Je crois utile de joindre aux réflexions qu'on vient de lire la manière dont M. Raudot, dans son ouvrage remarquable intitulé la France avant la révolution ^ peint TavénementHle Louis XVI au trône et les événements qui suivirent :

« Le 10 mai 1774, l'étiqueUe commandait le deuil dans le

9M mSTOIRE DE FRANGE.

chftteaQ de Versailles, Louis XV venait de mourir, mais les Français ne pleurèrent point ce roi, surnommé , trente années auparavant, Louis le Bien^Aimé.

Une ancienne prostituée, réhabilitée ou flétrie par son mariage avec le comte Dubarry, s'éloignait de la cour lorsque son royal amant expirait à soixante-trois ans. On disait que des maltresses avaient régné plus de trente ans sur la France.

Depuis longtemps les Français avaient oublié les belles an* nées de Louis XV et Theureux traité qui leur avait donné la Lorraine; ils ne voyaient plus que des guerres sans résultats, des paix sans gloire. Louis XV veut détrôner Marie-Thérèse; il échoue dans ses projets, et le traité de 1748 , malgré de glorieuses victoires, proclame rinfériorité de la France. LousXV, devenu Pauxiliaire de Marie-Thérèse , veut détruire la Prusse ; cette puissance si nouvelle triomphe à Rosbach ; les Anglais enlèvent aux Français vaisseaux et colonies, et le traité de 1765 sanctionne leurs défaites. -- Enfin , en 1772 , Louis XV laisse la Russie, TAutriche et la Prusse faire un premier partage de la Pologne.

A l'intérieur, grands embarras dans les finances. Louis XV, assisté de Tabbé Teri*ay, son contrôleur-général des finances, a rétabli à peu près , il est vrai , une balance momentanée entre la recette et la dépense, mais en faisant une banqueroute partielle aux créanciers de Tétat , mais en prenant les mesures financières les plus violentes.

Le désordre des finances a donné l'occasion aux parlements défaire d'acerbes remontrances sur les édits bursaux, d'en reftiser Tenregistrementet d'établir une lutte dangereuse pour le pouvoir royal. Louis XV, assisté du chancelier Maupeou, a remplacé , il est vrai , les magistrats opposants et créé des conseils supérieurs qui ont diminué Timportance de ces cours souveraines ; mais ces mesures hardies ont irrité les anciens parlementaires et les classes nombreuses qui les regardaient au moins comme un obstacle aux abus et au despotisme.

La royauté cependant était granëe encore. La nation près-

que tont entière aeeontiimée à un profond respect , à une longue obéissance, ne pensait pas même que ce pouvoir incontesté pût être détruit : toutes les espérancea se reportaient sur le jeune prince qui montait sur le trône et que Louis XV s'était chargé de faim aimer, n avait , disait-on , toutes les vertus que n'avait pas son aïeul , aucun de ses vices , et ce roi n^avait que vingt ans : quel long avenir de bonheur !

Louis XVI prit pour guide un vieillard de soixante-treize ans, le comte de Ifaurepas, ancien ministre de la marine, disg^cié depuis plus de vingt-cinq ans. H commença son règne par renvoyer les ministres et détruire le grand œuvre de Louis XV, en supprimant les conseils supérieurs et rétablissant dans leurs charges les anciens parlementaires. Il fut applaudi et heureui.

il appela au ministère Turgot et Malesherbes : pleins de pitié pour le pauvre peuple , ils voulaient détruire les privilèges qui pesaient sur iui«

Le roi partageait aussi ces généreuses idées « mais une grande partie de la cour et des classes privilégiées se liguèrent contre ces ministres qui les menaçaient, et trouvèrent pour auxiliaires tous ceux qui redoutaient les innovations. Turgot, contrôleur-général des finances, avait fait proclamer, par un édit, la liberté du commerce intérieur des grains; des troubles survinrent aux environs de Paris en raison ou sous prétexte de leur cherté ; on en accusa bien haut Timprudence systématique de Turgot. Le parlement de Paris refusa d'enregistrer six édits faits par Turgot , qui supprimaient les corvées pour les grandes routes , les jurandes ou maîtrises , et proclamaient la liberté du commerce et de l'industrie. Le roi brisa d'abord cette opposition en faisant enregistrer ces édits le 12 mai 1776 dans un lit de justice ; mais il était tourmenté par les personnes qui rentouraient , mais il ne savait pas s'il avait bien fait; il n'était pas applaudi iH se repentait de sa fermeté. Malesherbes , puis Turgot , donnèrent leurs démissîoas, OD fit rendre au roi des édite qui annulaient ceux quUl venait de faire enregislrer d'autorité , et on apprit que la

France avait nn roi assez hardi poar tenter des innovations, trop faible pour les exécuter (1).

Peu de temps après , le roi chargea Necker de diriger les finances. C'était un protestant et un citoyen de Genève, mais il passait pour financier habile , et avait fait , comme banquier à Paris, une fortune considérable. Il releva le crédit et facilita des emprunts pour la guerre qui bientôt commença.

En 1T76, les colonies anglaises de TAmérique septentrionale s^étaient déclarées indépendantes de la métrq)ole : Louis XVI les reconnaît, en 1778, comme états souverains ; l'Angleterre lui déclare la guerre ; la France la soutient avec gloire, et sauve les Etats-Unis ; on se félicite d'avoir fait expier aux Anglais les injures des guerres précédentes ; mais les esprits chagrins ou prévoyants s^étonncnt de voir un roi de France augmenter ses dettes de dix-sept cent millions au moins , pour faire triompher Tinsurrection en Amérique et propager les idées républicaines dans son royaume.

Un peu avant la fin de la guerre , le comte de Maurepas était mort, et Necker n'était plus chargé des finances. Simple directeur du trésor, il avait voulu faire partie du conseil des ministres et diriger la politique de l'état -, sur le refus du roi , il donna sa démission , mais après avoir livré au public le compte des recettes et des dépenses du royaume , et s*6trc fait une immense popularité par cette grande nouveauté accueillie avecxeconnaissance et orgueil.

Après Joly de Fleury et d'Ormesson , qui furent appelés successivement au contr61e*général des finances, Calonne fut nommé le ^ novembre 1783. C'était un intendant de Metz qui passait pour homme d'esprit et de talent*, mais, successeur de Necker et détesté des parlements parce qu'il avait été l'un des agents du chancelier Haupeou , il était peu populaire.

Son administration fut attaquée dans le public avec violence.

<1) Lonis XVI n'i pas cessé da rendre trop las rênes on de les rettrer anee trop de knê , el e*aBt dans ees alleniaUfwda voaMr et de naa voiioir q«*ii/8t toaM.

LOUIS XVL 8&S

A chaque empront, on s'écriait qu'il dilapidait les finances de l'Etat; « c'était pea d'avoir laissé le roi acheter Rambouil- « let et Saint-Cloud, deux ch&teaux de plaisance inutiles et «■ dispendieux, d'avoir payé lesjdettes des princes, il faisait « pleuvoir les pensions , les faveurs de toute espèce sur les « courtisans pour s'en faire des créatures, et sans doute lui- « même ne s'oubliait pas. »

Son emprunt de quatre-vingt millions n'avait trouvé au parlement que des censeurs véhéments; le roi Pavait fait enregistrer dans un lit de justice, mais Galonné pouvait prévoir Topposition la plus violente contre les édits de finance que la nécessité devait le forcer à ad(^ter.

Tout à coup une grande nouvelle se répand à la cour et dans la France.

Le 29 décembre 1786, à l'issue du conseil des dépèches, le roi a déclaré que son intention était « de convoquer une asti semblée de personnes de diverses conditions et des plus qua- « liflées de son état pour leur communiquer les vues qu'il « se proposait pour le soulagement de son peuple, Tordre de « ses finances et la réformation de plusieurs abus. Il a même « ajouté que la liste des notables avait été faite par lui-même « et que les lettres de convocation allaient être expédiées. »

Cent soixante-neuf ans s'étaient écoulés dq>uis la dernière assemblée des notables , et cent soixante-treize depuis les derniers Etats-Généraux.

Cette mesure, d'une si haute importance , était entièrement inattendue ; Galonné Pavait fait adopter par le roi , et elle n'avait pas même été discutée dans le conseil des ministres.

L'émotion qu'elle produisit partout ne fut que plus grande.

Les parlementaires, qui comprenaient que cette assemblée extraordinaire était destinée a éluder ou détruire le plus beau de leurs droits, l'enregistrement des lois et des impôts, en aecueillirent la nouvelle avec dépit; les gens vivant d'abus, avec un étonnement mêlé de crainte et de colère ; les ambitieux de haut rang qui opéraient faire des notid)les un marchepied

»l mST(MRE DE FRANCE.

pour arriver an ministère, avec une Joie secrMe; les novateurs ardents, qui regardaient une assemblée délibérante comme un premier ébranlement du pouvoir absolu , avec un enthousiasme plein d'espoir ; les ennemis des innovations, avec une douleur profonde , et le reste de la nation , ou plut6t tous ceux qui s'occupaient des affaires publiques , avec une vive curiosité et un orgueil patriotique d'autant plus vif qu'A était nouveau.

Un petit nombre de tètes firoides s'étonnait de voir un roi si faible prendre une mesure si hardie sor les conseils d'un ministre qui paraissait si dévoué à ia cour.

Mais Galonné s'applaudissait d'avoir pu décider le roi à cette grande résolution.

L'influence du gouvernement sur les notables ne lui :pa» raissait pas douteuse ; cette assemblée allait accueillir avec empressement les projets qui lui seraient présentés et serait regardée comme l'organe du vœu national. Alors les int^'èts particuliers, L'esprit de corps ou de province, seraient forcés de se taire, et le gouvernement trouverait des ressources abondantes et assurées. Galonné éprouvait aussi la joieetrorgudl d*ètre le réformateur de l'état: obéissait-il à la seule passion du bien public? Personne alors n'aurait voulu le croire. Mais Galonné savait que ses ennemis affectaient de le mépriser comme un ministre plein de légèreté , homme de plaisir plutôt qu'homme d'état ; il allait forcer l'envie au silence en faisant sortir d'une crise financière la destruction des abus , le bonheur du pauvre peuple', la grandeur et la puissance de l'état : la gloire l'attendait.

i^ changement qui s'était opéré dans les esprits allait passer dans les choses. »

Nous allons raconter les faits et faire connaître la situation de la France à ce moment solennel du passage de la société d'un état ancien à un état nouveau. Tout va être mis an creuset, et l'or restera au fond.

LOmSXVI. i65

CAAPITRE PREMIER.

Hariage et eommenoemeat da règne de Louis XYl.

Le 46 mai 4770, avait eu lieu le mariage 4u daupbîn (Louis XYI) avec Marie- Antoinette, fille de l'empereur François et de Marie-Thérèse, reine de Hongrie et de Bohême. Ce mariage avait été conclu par les soins de M. le duc de Choiseul» depuis longtemps le partisan déclaré de la maison d'Autriche, et qui voulut, par cette alliance, resserrer son crédit, en le faisant reposer sur le crédit et la reconnaissance de la future reine de France. Aussi fut-il le premier à aller présenter sesdevoirs à M""* la dauphine, à Compiëgne. Elle le reçut à merveille, et lui accorda la faveur d'une audience particulière. Le voyage de l'archiduchesse, depuis Strasbourg jusqu'à Compiègne, où se fit la première entrevue entre le roi et le dauphin, ne fut qu'une marche triomphale : on calcula que plus de 30,000 chevaux avaient été employés dans ce voyage. Le cortège était composé de soixante voitures toutes neuves, et des escouades de tapissiers couraient de ville eu ville , en avant de la princesse, pour décorer richement ses appartements. Le roi et le dauphin conduisirent la dauphine à la Muette, où elle coucha, et revinrent ensuite à Versailles; l'étiquette ne permettant pas qu'avant la cérémonie nuptiale, la princesse habitât sous le méve toit que son futur époux. Le 46 mai , elle se rendit à Versailles, où, après avoir revêtu ses habits de cérémonie, elle reçut la bénédiction nuptiale dans la chapelle du château. Jamais on ne vit à la cour une princesse plus belle , et qui réunit à un si haut degré les grâces de son sexe à l'éclat imposant de la mayesté royale.

356 IIISTOIRIS DE FRANCE.

Le 30» la ville de Paris donna, sur la place Louis XV, une fête qui répandit le deuil et la consternation dans la capitale. Au moment du feu d'artifice , une bande de voleurs profita de Tencombrement de la rue Royale , pour répandre la confusion dans la foule alarmée par leurs cris. On se précipita les uns sur les autres ; mais toutes les issues étaient bouchées par les dispositions de la fête, et par les échafaudages du Gard^ Meuble, alors en construction ; les plus faibles furent écrasés sous les pieds de leurs voisins, que Tefiroi rendait insensibles & ces scènes déplorables. Enfin, plus de trois cents personnes furent étouffées, et quinze ou seize cents , renversées ou foulées, furent leconduites chez elles griëvemem blessées. Ce souvenir obscurcit le nouveau règne dans toutes les imagina- ' lions.

Louis XVI , parvenu à la couronne à Tâge de vingt ans , tenu loin des affaires avec soin , appela près de lui le comte de Maurepas , qui depuis vingt-trois ans était disgracié.

Louis XVI avait eu d*abord Tidée d'appeler au ministère M. de Hachault , mais une intrigue de cour Técarta , et mit à sa place le comte de Maurepas , courtisan profond dans Fart de Tintrigue , superficiel dans tout le reste , et dont le grand âge n'avait pu guérir Fincurable frivolité. Trop vieux pour un roi de vingt ans et qui avait besoin d'être enhardi , il intimida sa jeunesse sans guider son inexpt^rience.

Du de ses contemporains le dépeint ainsi : c Superficiel et incapable d'une application sérieuse et profonde, mais doué d'une facilité de perception et d'une intelligence qui démêlait dans un instant le nœud le plus compliqué d'une affaire, il suppléait dans les conseils, par l'habitude et la dextérité, h ce qui lui manquait d'étude et de méditation. Accueillant et doux.

LOUIS XVl. &6f

souple et insinuant , flexible , fertile en ruses pour TatLique, en adresse pour la défense, en faux-fuyants pour éluder, en détours pour donner le change , en bons mots pour démonter le sérieux par la plaisanterie, en expédients pour se tirer d'un pas difficile et glissant ; un œil de lynx pour saisir le faible ou le ridicule des hommes , un art imperceptible pour les attirer dans le piège ou les amener à son but , un art plus redoutable encore de se jouer de tout et du mérite même quand il voulait le dépriser , enfin Tart d'égayer, de simplifier le travail du cabinet, faisaient de Maurepas le plus séduisant des mi«* Distres. S'il n'avait fallu qu'instruire un jeune roi à manier légèrement et adroitement les affaires, h se jouer des hommes et des choses , et à se faire un amusement du devoir de régner, Maurepas eAt été sans aucune comparaison l'homme qu'on aurait dû choisir. Peut-être avait-on espéré que l'âge et le malheur auraient donné à son caractère plus de solidité, do constance et d'énergie ; mais, naturellement faible, indolent, penonnel , aimant ses aises et son repos , voulant que sa vieil* lessc fût honorée mais tranquille , évitant tout ce qui pouvait attrister ses soupers ou inquiéter son sommeil , croyant à peine aux vertus pénibles , et regardant le pur amour du bien public comme une duperie ou une jactance , peu jaloux de donner de l'éclata son ministère, et faisant consister l'art du gouverneipent à mener tout sans bruit , en consultant toujours les considérations plutôt que les principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il avait été dans ses jeunes années, un homme aimable occupé de lui-même et un ministre courtisan. »

Le comte de Maurepas fut logé à Versailles au-dessus de Xappartcment du roi. Un escalier intérieur conduisait à sa chambre, et dès que le roi le croyait éveillé, il montait ches

loi. Il n'avait pas de portefeuille , mais il présidait le cooseild'état , et tous les ministres allaient travailler avec lui.

On pouvait croire que le principal ministre aurait employé un temps précieux à méditer sur les résistances des corps judiciaires et sur le remède à apporter à ce mal. Quelque haine fondée ou peu méritée qui se fût attachée à la personne du chancelier Maupeou , dit un ancien magistrat , il ne fallait pas se dessaisir des réformes utiles qu'il avait exécutées , telles que la restriction des ressorts trop étendus et des privilèges injustes , le soulagement dans les frais de justice et la simplification de la procédure. C'était le cas de consulter la nation ellemême; au milieu de Tivresse d'un nouveau règne, quel parti n'aurait-on pas tiré d'une résolution généreuse et magnanime qui aurait rétabli tout-à-coup le pouvoir législatif dans la réunion de tous ses éléments et dans la plénitude de ses institutions? Mais cette idée était trop grande pour Haurepas. c Pourvu que ceci dure autant que nous, » répétait-il souvent.

Une attention vigilante à conserver son ascendant sur l'esprit du roi et sa prédominance dans les conseils , le rendait jaloux des choix même qu'il faisait; et cette inquiétude était la seule qui dans son âme eût de l'activité. Du reste , aucun ressort, aucune vigueur de courage ni pour le bien ni pour le mal; de la faiblesse sans bonté, de la malice sans noirceur, des ressentiments sans colère, l'insouciance d'un avenir qui ne devait pas éire le sien , peut-être assez sincèrement la vo < lontédu bien public, lorsqu'il le pouvait prouver sans risque pour Itti-mên^e; mais cette volonté aussitôt refroidie dès qu'il y voyait compromis son crédit ou sou repos ; tel fut jusqu'à la lin le vieillard qu'on avait donné pour guide et pour conseil au jeune roi.

LOUIS ivi. aaf»

Le rappd des parlements au lien de la conyoeation deh nation ressemblait à nne trahison. Une vieille femme de la cour disait chez M. de Maurepas : c n faut que les Bourbons nous rendent ce qu'ils nous ont volé. » De tels propos, comme on Ta remarqué , portés rapidement de la cour à la capitale et dans toutes les provinces, ne servaient qu'à déconsidérer à l'avance le cch ractèredtt monarque, à éteindre le respect, à préparer des outrages.

On se détermina à ressusciter les compagnies , dit Anquetil, mais il aurait sans doute été d'une bonne politique de profiter de Toccasion pour mettre un frein à leur autorité, soit en consolidant les changements que Louis XY avait introduits à plusieurs reprises dans leur régime, soit en ne leur rendant le pouvoir qu'avec des distinctions plus ou moins atténuantes. C'était l'avis que donnèrent an roi et le maréehal de Muy, ancien ami du dauphin son père , qui l'avait appelé au ministère de la guerre , refusé par lui sous Louis XY , ^et M. Targot, ancien intendant de Limoges, suecessivemeilt promu aux départements de la marine et des finances, et qui , pénétré de la doctrine des économistes, dont il avait fait des esBâis dans son intendance , voyak dans le retour des parle^ ments un obstacle aux inmienses réformes qu'il projetait dans toute l'administration. Mais le vieux ministre trouva plus commode de les rétablir presque comme ils étaient auparavant, que de s'embarrasser dans un labyrinthe de négociations qui auraient nui à sa tranquillité. Il se délivra donc le plus tôt qu'il lui fut possible de ce sujet d'inquiétude , et Timpolitique rappel du parlement , réinstallé le 42 novembre 4774, fi|t un des premiers actes du règne de Louis XYI , et une faute immense.

Les bureaux examinèrent les nouveaux mémoires présentés.

c Les moyens employés pour surveiller la culture du tabac devaient , au dire de six bureaux , détruire cette culture si précieuse.

c Tous les bureaux témoignent leur reconnaissance au roi pour avoir projeté de supprimer les douanes intérieures ; mais tous, en même temps, le supplient de peser avec la plus grande attention les droits des provinces d'Alsace, de Lorraine et des trois évéchés, qui sont hors des douanes françaises, et semblent croire qu'elles doivent être accueillies. »

Quant au mémoire sur la gabelle , il donna l'occasion aux notables de montrer leur sensibilité pour le peuple.

Monsieur, dans son bureau, présenta un projet qui fut complètement adopté. Il voulait la suppression entière de la gabelle, c impôt dont les effets sont si effrayants, qu'il n'est pas de bon citoyen qui ne voulût contribuer, fût-ce d'une partie de son propre sang, à l'abolition d'un pareil régime. » Et, pour remplacer les 58 millions 60 mille livres qu'û produit au roi , il propose de lui substituer, sous le nom de rachat de la gabelle, une taxe sur tpus les sujets du roi , proportionnée à ce que leur coûte l'impôt de la gabelle. Le bureau ajoute que celte nouvelle taxe ne doit être établie qu'après la création des assemblées provinciales et par leurs soins.

Tous les autres bureaux prirent des arrêtés à-peu-près semblables. Le bureau du comte d'Artois finissait ainsi :

c Saisissant avec empressement et sensibilité la proposition qui lui a été faite par M. le marquis de Lafayette , le bureau supplie Sa Majesté qu'elle veuille bien , par la même loi qui abolira la gabelle, ordonner que tous les malheureux qu'elle a

fautes et bien des malheurs, pour que , inéine avec un peuple aussi inconstant que le nôtre, une telle action ait pu être mise si promptement en oubli. Ce n'est pas qu'on n*ait reproché au roi d'avoir ainsi compromis, dès ses premiers actes, Pautorité qui venait de lui être transmise , et d'avoir peut-être amené par là tous les malheurs qui ont ensuite signalé si cruellement son règne; mais je ne crois pas qu'on ait en raison. Je pense au contraire que , même en n'écoutant que la seule voix de la politique, sans appeler aussi et en même temps les avis sacrés de la rigoureuse justice, Louis XVI ne pouvait se décider d'une autre manière. J'ose dire que , si le plus habile des politiques et le plus profond des hommes d'état, Machiavel lui-même, eût été appelé à son conseil , il n'aurait pas énoncé une autre opinion (4).

La révolution judiciaire entreprise par Louis XY n'était pas consommée lorsqu'il mourut. La France entière en repoussait avec mécontentement les résultats et les conséquences, et la lutte durait toujours. Les cours de magistrature, que ce prince avait créées en exécution de ses édiis » n'obtenaient aucune considération ; elles étaient reganlées comme exerçant un pou* voir qui ne leur appartenait pas , et surtout comme l'exerçant au détriment de la liberté du peuple. De toutes parts, de nombreuses plaintes s'élevaient contre la manière dont elles avaient été composées ; on ne pariait de leurs membres qu'avec mépris ; on accusait leur capacité, leur probité même ; on employait contre eux jusqu'à l'arme du ridicule, si puissante et si cruelle parmi nous, et l'on oubliait tous les sujets de plainte

(t) h» parlcmeate s'appelaient)!» Etato-Génénn m petit pied, c'MaiftU les EMs-GéDènoi qa U fallait eoiToqaer. Ils a'aariikit pas été en 1774 ce qa'ils ont rlé en i 789. Si le due de Bonrgocne cât régné , c*ef i la première neain q«*i anmlt

prise.

qa'avaient pu donner leurs prédécesseurs, pour ne voir qu'avec indignation l'abus d'autorité dont ils étaient les honorables victimes. En consacrant un ordre de choses qui n'avait point été son ouvrage, Louis XYI en appelait sur lui toute la responsabilité. Il autorisait les mauvais choix auxquels il n'avait eu aucune part. U consentait que la justice, cette dette sacrée des rois , fût rendue en son nom à ses sujets , par des magistrats avilis , du moins dans le sens exagéré de l'opinion qui régnait alors. Il acceptait volontairement une part de la haine qu'on avait vouée à son aieul, et qui était telle, que la fin de sa vie avait paru à une grande partie de son peuple le commencement d*une période heureuse (1). Il se condamnait luimême, dès ce moment , à marcher dans une ligne d'où son cœur et son équité naturelle devaient l'éloigner également : il fallait qu'il devint despote, et qu'il le fût nécessairement pendant toute la durée de son règne ; qu'il se privât de lui-même, et pour toujours , de l'affection de ses sujets , en renonçant à l'espoir flatteur de voir honorer son gouvernement et chérir sa personne , et certes^ il était difficile qu'un jeune prince nourri dans des idées généreuses, inspiré par des sentiments remplis de douceur et d'humanité, à cet âge où toutes les affections sont nobles et pures, où la passion du bien est la première de toutes , où les flatteurs n'ont pas encore eu le temps d'exercer sur le cœur des rois leur odieux et funeste empire, consentit à suivre un pareil système, et n'adoptât pas avec empressement tous les motifs qui se présentaient pour le repousser.

(1) (h raprodMil k VMé de 8tiate-GeBevlè?e rineOiactté en prières el des oépéoMNiias bitee auprès de la eblne do ki'saiale : « Qu'aves-foos I vous plaindre , réfmêlfL Vtiéê, o*«il4l pasaoïlt»

M. de Malesherbes fut rappelé de son exil, ainsi que les autres magistrats ; et la cour des aides fut solennellement rétablie. H. le comte d'Artois vint Tinstaller avec pompe, et lui porter les ordres du roi. Cette séance ne ressemblait guère à celie où , près Ae quatre années auparavant , le maréchal de Richelieu était venu dans la même chambre, notifier la dissolution à cette même compagnie rappelée avec tant d*éclat, et où les formes de ce grand seigneur, naturellement si polies , avaient emprunté un caractère si farouche de la rigoureuse commission qu'il était chargé de remplir.

Le charme inexprimable répandu sur toute la personne du jeune prince qui représentait la majesté royale ; la grâce et la noblesse de son maintien, de ses expressions, de S4*s manières ; Taffection publique dont il était environné, et qui partout se manifestait sur son passage, la joie que donnaient au peuple les actes nombreux d'une justice tardive, peut-être, mais du moins complète , et l'espérance qu'il en concevait pour Tave^ nir, avaient répandu dans toutes les classes un enthousiasme et une satisfaction profonde , qu'il me serait aussi diflScile de peindre aujourd'hui que d'oublier. »

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