CHAPITRE IL
M. Tnrgot.
Le ministère fut ainsi composé : M. de Maurepas, président ; M. de Miromesnil aux sceaux; à la guerre, le comte de Saint- Germain; à la marine, Sartines; aux affaires étrangères, Vergennes; aux finances, Turgot, après avoir été vingt semaines à la marine ; à la maison du roi , Malesherbes.
Turgot n'avait que vingt-trois ans quand il osa prédire la
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séparation des colonies américaines de leur métropole, c Leà colonies 9 disait-il, sont comme des fruits qui ne tiennent à Tarbre que jusqu'à leur maturité ; devenues suffisantes à ellesmêmes, elles font ce que fit Carthage , ce que fera un jour TAmérique. » Cest comme prieur de Sorbonne, en 1 750, que dans un discours d*apparat, Turgot s'était exprimé ainsi.
Est-ce à cause de cette prédiction que Turgot fut appelé au ministère de la marine le 20 juillet 1774 (1)?
Voici comment un des amis de Turgot a exposé les vues de ce ministre dans ce département :
c Pendant son court passage à la marine, l'espérance publique put remarquer les lumières, les grandes vues, les importants projets d'améliorations et de réformes qui étaient le résultat de son esprit juste, de ses profondes recherches sur toutes les branches du gouvernement , de son amour actif pour b patrie.
Trop modeste pour croire savoir ce qu'il n*avait pas étudié à fond , il disait qu'il ne savait pas la marine. Cependant , les marins qui conversaient avec lui s'apercevaient avec surprise qu'il en possédait l'histoire , qu'il connaissait parfaitement le globe, les mers, la théorie de la navigation et de la construction, tous les moyens que donne l'astronomie pour conduire un vaisseau et s'assurer de sa position , et qu'il avait même recueilli un nombre prodigieux d'observations nautiques.
11 comptait ajouter beaucoup à l'instruction de la marine, et à la connaissance encore imparfaite que nous avons de notre
(1) Torgot renonça il l'état eeclèslastiqoe en 17Si ; sa famille lai fit avoir nae eharge ao pariemcni. Quoique rindépendanee américaine n*ait été proclamée qae Te 2 jalllet 1776 » depois qaelqies années les Etats-Unis élilent dans la plus grande fermeotation.
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terre» en employant sans cesse un certain nombre de bâti* ments légers, et tirant peu d*eau, à conduire des savants dans toutes les parties du monde, et surtout dans les plus ignorées. Sous son ministère, le célèbre Cook aurait eu plus d*un émule, n aurait réalisé le projet d'une académie ambulante, formée de savants voyageurs; académie non moins utile, sans doute, que celles qui sont sédentaires, et qui eût infiniment éclairé celles-ci.
L'art de la construction était alors bien loin d'être une science, et peut-être a-t-il encore des progrès à faire : il se proposait d'employer les savants les plus distingués «^ le perfectionner.
Il était instruit de la multitude d'abus qui s'étaient glissés dans le département de la marine , et aurait porté dans leur réforaie toute la fermeté de sa probité sévère.
II savait de combien nos constructions sont plus chères que cdies de l'Angleterre, et de combien celles de l' Anglesterre le sont plus que ne le seraient les mêmes constructions faites par des négociants qui armeraient |K)ur leur compte ^es vaisseaux de même force, avec l'activité et les soins de l'intérêt particulier.
11 savait que l'administration des officiers de plume pouvait et devait avoir donné lieu h de grands abus, surtout dans un temps où tout était abus, et où le relâchement des mœurs avait été tel que peut-être aucune fourniture, et presque aucune inspection de fournitures n'en avaient été exemptes. Mais, en se proposant de surveiller sévèrement ces officiers, dé les sou* mettre eux-mêmes à l'inspection des officiers de guerre , et à une forme d'administration qui ajoutât beaucoup à la difficulté de tromper le ministre , il ne comptait pas les réformer. Il
sentait combien il serait plus triste encore d'exposer la valeur aux tentations de la cupidité , et de donner la disposition de l'argent à des mains réservées pour les exploits guerriers, auxquelles tout autre soin que celui de vaincre doit paraître avilissant, et dont les désordres , s'il devenait possible qu'ils eussent lieu, seraient bien plus redoutables, parce qu'on n'aurait pas les mêmes moyens de les réprimer. Les militaires lui paraissaient ne devoir être excités à aucune passion qu'à celle de Thonneur ; et il aurait craint que chez ceux ob l'intérêt pourrait s'ouvrir une porte , il n'affaiblit quelquefois le courage.
Tout en sentant la nécessité d'avoir des magasins bien approvisionnés , qui missent à portée de réparer des flottes , de multiplier les constructions en temps de guerre . et lorsque les dangers de la navigation ne permettraient pas aux matériaux d'arriver, il savait l'avantage qu'on pourrait trouver à faire faire les constructions habituelles en Suède , d'après les plans et sous la direction de constructeurs français , et d'amener les vaisseaux tout faits, tout gréés, montés d'une partie de leurs canons, rapportant eux-mêmes les matériaux nécessaires pour en construire d'autres dans nos arsenaux maritimes. 11 avait calculé que l'épargne du fret dispendieux qu'exige .toute la partie du bois qu'il faut ensuite réduire en copeaux , celle de la refonte du cuivre pour les pièces de bronze , dans un pays qui le tire de l'étranger, et où le charbon est rare et cher; qu'enfin, la différence du prix des subsistances et de la maind'œuvre en Suède et en France, pouvaient procurer une économie de deux cinquièmes sur la construction des vaisseaux du roi. Il ne voulait donc ordonner de constructions dans nos ports , que ce qu'il en faudrait pour conserver la science et
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rhabitnde , et pour ne jamais manquer d'ouvriers capables et expérimentés, et il croyait utile de faire les autres sur chantiers suédois, n n'enviait pas à une nation amie et alliée le profit qu'elle pourrait retirer de cette main-d'œuvre, et ne croyait pas qu'il en résultât moins d'emploi pour la population du royaume. Il savait que nos constructeurs en Suède boiraient du vin et des eaux-de-vie de France , consommeraient le sucre et le café de nos colonies , porteraient des draps, des serges, des étoffes de soie de fabrique française , en étendraient le goût parmi les Suédois, et leur donneraient les moyens de les payer. H savait qu'une économie de deux cinquièmes, sur environ les deux tiers de nos constructions navales , procurerait aa roi ou les moyens de soulager le peuple , qui fait toujours l'usage le plus profitable à l'état des capitaux qu'on lui laisse, ou la facilité d'ordonner des travaux publics, des constructions de canaux très- favorables à l'emploi de la population actuelle, et plus encore à l'agriculture et au commerce de la population future.
n avait des vues larges sur la législation et l'administration des colonies. La principale utilité de ces établissements lointains lui paraissait être de fournir un asile et du travail à l'excédant de la population de l'état qui les forme, lorsqu'il est en effet surchargé de sa population, et un emploi aux capitaux qui n'en pourraient pas trouver un suffisamment profit table dans l'exploitation des terres et le commerce du pays.
Le second avantage qu'il y envisageait est celui de donner la naissance à dË nouvelles sociétés , à des provinces qui , liées par la reconnaissance, par le langage et par les lois à la même domination , au même corps politique que les anciennes pro^ vinces dont l'état est réellement composé, ont avec loi une
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confédération naturelle beaucoup plus solide, et par conséquent plus utile que celles qui sont fondées sur de simples traités entre les états soumis à des souverainetés différentes.
Des colonies faibles ne lui semblaient qu'un fardeau pour un état. Des colonies puissantes lui paraissaient impossibles h gouverner avec autorité, de même qu'il est impossible que des fils, devenus eux-mêmes pères de famille , soient assujettis envers le père commun , h la soumission de tous les instants qu'ils devaient avoir dans leur bas âge. Hais de riches colonies, formant h leur tour des états respectables , lui paraissaient pouvoir être toujours retenues dans une liaison vraiment sociale avec Tempire dont elles sont émanées, tant qu'il ne voudra pas abuser de son autorité, comme diverses branches d'une famille contribuent par leurs travaux , leurs succès et leur gloire, à la considération , à l'illustration et au crédit de la souche commune.
La politique des Anglais qui, après avoir formé de puissantes colonies, se sont crus en droit de les gouverner arbitrairement, lui paraissait également injuste et imprudente.
Celle des autres nations qui, pour conserver leur autorité sur les leurs, les retiennent dans un état de faiblesse, lui semblait pareille à celle d'un père qui énerverait, par un mauvais régime, le tempérament de ses enfants pour les maintenir dans sa dépendance.
11 pensait que la prospérité des colonies exigeait qu'elles jouissent de la liberté du commerce, et qu'on ne leur demandât d'autres impositions que celles qui seraient absolument nécessaires aux frais de leur propre administration. Il était convaincu que l'augmentation de culture et de richesses qui résulteraient pour elles d'un tel régime , procurerait plus
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d'emploi aux capitaux, aux services et à la navigation des négodants de nos ports, pour la part qu'ils prendraient toujours oécessairemenl et naturellement au commerce de nos colonies, que ne pouvait leur en donner le privilège exclusif de ce commerce, restreint par l'état de langueur où demeureraient les colonies. Il voyait en mémo temps que la puissance de Tétat et do roi smit notablement augmentée par des provinces opuleotes, se suffisant à elles-mêmes, pouvant assurer leur propre défisse , et que personne n'aurait intérêt d'attaquer, puisque leur conquête même n'ajouterait rien aux profits du commerce qu'on pourrait faire avec elles.
D ne comptait pas cependant, comme on l'a dit, abolir toutà-eoup l'esclavage des nègres par une loi. Quoique cette espèce de possession d'un homme sur un autre ne soit justifiable ni aux yeux de la raison, ni à ceux de la morale, ni à ceux de l'hamanité, ni à ceux d'une religion vraiment fraternelle , ni à ceux d*une saine politique, il ne voulait pas employer le despotisme à rétablissement dé la liberté même. Mais il voulait pourvoir avec tous les soins d*ime humanité éclairée à la sûreté et aux besoins des esclaves, prévenir et réprimer les abus d'autorité, favoriser les affranchissements et les conces^ sions de terrains aux affranchis, à charge de redevances envers les propriétaires qui se seraient ainsi débarrassés des soins de l'administration. Il comptait multiplier les concessions du gouvernement aux hommes libres d'Europe qui désireraient quelques petites étendues de terrains pour y cultiver des comestibles, à la condition pour ceux à qui l'on ferait les concenims nouvelles , de n'y point employer d'esclaves, se pro* posant dailleurs d'augmenter beaucoup toutes les relations decommeree et la çuUure des colonies; dans 1« temps même
âtd HISTOIRE DE FRANCE.
OÙ raffk^ux trafic des esclaves devient de jour en jour plus pénible et plus coûteux à la côte d'Afrique, il entrevoyait le terme où le calcul de leur intérêt ferait faire aux propriétaires des conventions de culture avec les hommes libres et où la supériorité du travail et de riotelligeûce de ceux-ci, rendant la culture par les esclaves beaucoup plus coûteuse que celle exercée librement, détruirait ainsi Tesclavage pour jamais et sans retour.
Sa politique bienfaisante embrassait l'univers ; elle n'avait pas une seïïle vue qui fût isolée, et chaque opération particulière qu'il se proposait pour le bien de son pays, n*était qu'une portion d'un grand plan dont l'objet était le bonheur du monde. On peut croire que son génie qui avait prédit trente ans d'avance la révolution de l'Amérique anglaise , la prévoyait bien mieux encore, lorsqu'elle était si prochaine; et quoiqu'il eût songé à tous les moyens possibles pour éviter la guerre lors de cette grande et nécessaire explosion, il craignait avec raison que le cours des événements ne forçât notre nation d'y prendre part. Il croyait que , dans celte hypothèse malheureuse, ce serait principalement aux Grandes-Indes qu'il faudrait cimenter la liberté de l'Amérique. Il croyait utile au genre humain et facile en soi de briser le colosse de fer et d'or aux pieds d'argile, qui fait gémir les plus belles contrées de rOrient sous le poids odieux d'une avide tyrannie, mais il ne pensait pas qu'il fallût détruire la puissance anglaise aux Indes pour s'en emparer. Cette puissance lointaine est nécessaireuieot opposée à la nature d'une bonne constitution sociale, trop corruptrice, trop nuisible au fond à Tempire auquel elle préie un éclat et des moyens éphémères. Il ne pensait pas que l'Europe dût gouverner l'Asie; il désirait au contraire qu'elle se bomit
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à lui procurer le pouvoir de se gouverner elle-même, n trouvait digne de la France et de son roi de protéger la liberté sur toute la surface du globe et de ne Topprimer nulle part ; et c'est ainsi qu'il voulait assurer à sa nation, au milieu de toutes les autres, par leur propre consentement, par l'utilité dont le louable usage de sa puissance leur serait à toutes, le rang que méritent les lumières, la loyauté et la générosité françaises.
Quoique ses projets n'aient pas été suivis, la plus intéressante de ses vues du moins a été remplie ; le roi Louis XVI ne s est montré que le bienfaiteur de Thumanité, armé pour la liberté du commerce et des mers, pour les droits essentiels des hommes réunis en société, pour le maintien du respect réciproque que se doivent les nations, et que les états beUigéraots doivent surtout conserver vis-è-vis de ceux qui restent neutres et dévoués à la fonction salutaire^de verser de toutes paris, au milieu des hostilités , le baume secourable du commerce sur les profondes plaies dont la guerre couvre les maifaenreux pays qui s*y laissent entraîner.
Mais, soit qu'on pût ou non établir la liberté de Tlnde et réduire les nations européennes, par Texemple et les armes de la nôtre, à n'y posséder que des comptoirs, il croyait également indispensable de changer pour nous la forme du commerce que nous exercions dans ces contrées.
Les dangers, la longueur et les frais d'une navigation faite directement d'Europe en Iode et à la Chine, rendent ce commerce plus destructeur et infiniment plus dispendieux qu'il ne devrait l'être ; mais ils n'existent que par la jalousie mesquine, éii oile, et, il faut oser le dire, stupidement fiscale, des nations eui'opéranes, qui craignent de s'aider Tune l'autre, qui s'ima- (ioent perdre les avantages qu'elles procurent, comme si tout
9fa HISTOIRE DE FRANCE.
avantage n'était pas manifestement réciproque; qui hésitent toujours à se donner des porls francs, quoiqu'elles ne l'aient jamais fait même imparfaitement, sans voir la prospérité marcher à leur suite.
M. Turgot n'aurait pas hésité, il aurait conseillé au roi de faire des îles de France et de Bourbon des ports absolument francs, déchargés de tous les impôts, ouverts à toutes les nations; d'y établir à la fois la liberté du commerce et celle des consciences, d'y appeler parla quelques-uns de ces négociants dont les capitaux, l'industrie et les travaux enrichissaient encore les pays étrangers, mais qui regrettaient b patrie que leurs pères se virent en gémissant forcés d'abandonner; d'y former même des colonies indiennes et chinoises, en y favorisant l'établissement de quelques commerçants malabares de Formose et de Ponthiamas, celui surtout de cette antique et Industrieuse nation que sa population surcharge ; et qui , mal* gré les pr^ugés, qui s'opposent chez elle aux émigralioos, commence h jeter des essaims dans l'archipel des Indes, forme une ville à Batavia, serait en grand nombre aux Philippines si on l'y avait soufferte, et porte partout où elle s'établit l'acti* vite, l'économie, l'amour du travail, l'intelligence et le rea* pect des enfants pour les pères.
L'Ile do France alors serait devenue le centre d'un commerce immense, l'entrepôt de tout celui que font, en contrebande, les offiders de toutes les compagnies européennes, le magasin général de celui qu'on appelle commerce d'Inde en Inde. Toutes les nuirchandises indiennes et chinoises y seraient venues, dans les occasiçns favorables, soit sur des navires construits à l'européenne, soit mémo sur des jonques du pays amenées dbns l'un et dans Tautre cys par Itjs matelots indieos qu'on iq^-
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pdle Luscars, qui sont les plus économes navigateurs de FuDivers, et qui s'y seraient chargés en retour des marchandises de TEurope qu'ils y auraient trouvées en dépôt.
Les vaisseaux européens n'auraient plus eu que le voyage de nie de France à faire ; ils seraient revenus dans la même année par une navigation sans péril. La précieuse espèce de DOS matelots eût été conservée, les dépenses du commerce de »rinde , réduites à moitié, ses profits augmentés, ainsi que les jouissances qu'il procure, et la principale cause des guerres qu'il a occasionées jusqu'à ce jour tarie pour jamais. L'Ile de France aurait été la plus belle colonie commerçante, et celle de Bourbon , qui aurait principalement pourvu à la subsistance de ce commerce, la plus belle colonie agricole, qui eussent jamais existé, et dont on puisse mémo concevoir l'idée.
Ces importantes vues de M. Turgot sur le commerce de rinde, ne sont pas seulement un des projets auxquels ses principes et ses lumières le conduisaient , et qu'il avait epvisagé comme devant être l'objet de son ministère à la marine. L'exécution en avait été plus prochaine. Le choix de celui qui devait diriger à l'Ile de France les établissements et les institutions que H. Turgot y croyait nécessaires , était fait ; il avait déjà reçu ses premières instructions , de la main de ce ministre , dans des lettres particulières, qu'il conserve avec reconnaissance, amour et respect.
Depuis longtemps les travaux des ouvriers de Brest n'étaient payés que par des à-comptes successifs qui, laissant toujours des arrérages considérables , invitaient h la déprédation par la diflSculté de parvenir à toucher les salaires légitimes. M. Turgot leur fit payer dix -huit mois qui leur étaient dus; 11
s'assura par là de leur zèle, de leur activité, et du droit de veiller sévèrement sur leur conduite. '
Peut-être eût-il été à désirer que M. Tui^ot eût été conservé pour la partie de ministère , où il avait déjà fait le bien, où il projetait d*en faire tant d'autres , et qui , moins orageux, moins sujet que celui des finances aux influences de Paris et de la cour, n'expose pas un ministre aux mêmes revers ; mais il n'y resta que trente-cinq jours et devint contrôleur-général et ministre d'état le 24 août » (4).
En acceptant la direction des finances, Turgot adressa au roi une lettre qui contenait l'aperçu de ses projets : Point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts y point d'emprunt»; telle était la base de tout son système.
« Pour remplir ces trois points, il n'y a , disait-il , qu'un c moyen , c'est de réduire la dépense au -dessous de la recette, c et assez au-dessous pour pouvoir économiser, chaque an- « née , une vingtaine de millions , pour rembourser les dettes c anciennes. Sans cela, le premier coup de canon forcerait c l'état à la banqueroute. On demande sur quoi retrancher ; « ^ chaque ordonnateur, dans sa partie , soutiendra que c presque toutes les dépenses particulières sont indispensac blés. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons ; mais comme c il n 'y en a point pour faire ce qui est impossible , il faut que c toutes ces raisons cèdent à la nécessité absolue de l'éconoc mie. Il est donc de nécessité absolue que Votre Majesté c exige des ordonnateurs de toutes les parties qu'ils se conc certent avec le ministre des finances , etc. >
c J'ai prévu, continuait-il, que je serais seul àcombatc tre contre les abus de tous genres, contre les efforts
c de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule d^ c préjugés qui s'opposent à toute réforme , et qui sont un c moyen si puissant dans la main des gens intéressés à éterc niser les désordres. J'aurai à lutter même contre h bonté c naturelle de Votre Majesté et des personnes qui lui sont
< les plus cbères Ce peuple auquel je me serai sa-
c crifié, est si aisé à tromper, que peut-être j'encourrai c sa haine par les mesures mêmes que j'emploierai pour le
c défendre contre les vexations Votre Majesté se sou vien-
c dra que c'est sur la foi de ses promesses , que je me charge c d'un fardeau peut-être au-dessus de mes forces ; que c'est c à elle personnellement, à l'honnête homme, à l'homme juste
c et bon, plutôt qu'au roi , que je me confie »
Turgot , dit un écrivain qui ne lui est pas favorable, avait conçu ses plans dans un vaste ensemble : il en avait d'avance prévu , combiné l'exécution avec Tautorité entière du roi , pour soutenir ses innovations ; les parlements ayant été rappelés quelques mois après son avènement au ministère, il fut privé de cet appui; et les parlementaires, irrités contre Turgot , qui , seut dans le conseil , avec le maréchal de Muy , s'était opposé à leur rétablissement , s'unirent aux courtisans, aux financiers , au clergé, en un mot à tous les ennemis du contrôleur-général. Louis XVI, voyant que tout ce qui l'entourait était contre son ministre , finit par hésiter dans la voie des réformes philosophiques proposées par celui-ci. Maurepas , qui ne les approuvait pas, et qui était jaloux de la popularité de Turgot, ne cessait, appuyé du garde-des-sceaux, M. de Miromesnil , de faire , dans le conseil , contre les projets du contrôleur-général , des objections dans l'intérêt des classes privilégiées : il dirigeait, sous main, l'opposition du parlement
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et de la cour. Seul contre tant d'ennemis , connaissant mieux les livres que les hommes, incapable de fléchir sur les détails indifférents, pour assurer le succès d'une mesure; étranger à l'art, si facile aux hommes en place, de gagner leurs adversaires par des prévenances , Turgot succomba , à la fin de son ministère. Quels étaient les projets de Turgot? l'abolition des corvées par tout le royaume; la suppression des abus les plus tyranniques de la féodalité ; les deux vingtièmes des tailles converties en un impôt territorial sur la noblesse et le clergé; l'égale répartition de l'impôt assurée par le cadastre; la liberté de conscience ; le rappel des protestants ; la suppression de la plupart des monastères ; le rachat des rentes féodales, combiné avec les droits de la propriété; un seul code civil pour tout le royaume ; l'unité des poids et mesures; la suppression des jurandes et maîtrises ; des administrations provinciales pour défendre les intérêts municipaux ; le sort des curés et des vicaires amélioré ; les philosophes et les gens de lettres appelés à fournir au gouvernement le tribut de leurs lumières; la pensée aussi libre que l'industrie ; un nouveau système d'instruction publique; l'autorité civile indépendante de l'autorité ecclésiastique, etc.
Turgot débuta par payer les pensions de quatre cents francs et au-dessous, arriérées depuis plusieurs années : il réduisit différents droits qui portaient sur la consommation et l'industrie de la classe ouvrière; il adoucit la perceplign de Timpôt; il s'honora en refusant le pot-de-vin de trois cent mille livres, que les contrôleurs-généraux, par un usage établi, recevaient an reneuvellement du bail des fermes; il abolit la contrainte solidaire pour les contribuables des communes. Aucun ministre ne favorisa, avec plus de zèle, les savants et les gensde lettres.
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Occupé du grand projet d*un système général de navigation intérieure, il nomma, pour arrêter les bases de cette opération, d'Alembert, CondorçetetBossut, en faveur duquel il établit une chaire d'hydrodynamique. Il institua la société royale de médecine , pour s'occuper exclusivement de la géographie médicale et des causes des maladies endémiques. Il acheta le secret du remède contre le ver solitaire , et le publia. Il favorisa Parmentier , qui améliorait le pain du soldat ; Tabbé Morellet , qui composait un dictionnaire du commerce; et l'abbé Boubeau , qui écrivait Thistoire des finances de France. Aux fermiers ineptes du bail des poudres, il substitua Le Faucheux , homme intègre , et lui adjoignit le célèbre Lavoisier, qui perfectionna la fabrication de la poudre. Il envoya Rozier en Corse , pour y établir une école d'agriculture.
c II agissait, dit Sénac de Meilhan , comme un chirurgien c qui opère sur les cadavres , et il ne songeait pas qu'il c opérait sur des êtres sensibles : il ne voyait que les choses , c et ne s'occupait pas assez des personnes. Cette apparente' c dureté avait pour principe la pureté de son âme, qui lui c peignait les hommes comme animés d'un égal désir du bien f public, ou comme des fripons qui ne méritaient aucun c ménagement. » Durant le carême de 1775 , il indisposa le clergé , en faisant autoriser les bouchers de Paris à vendre de la viande comme dans les autres temps. Jusqu'alors , l'HAtel- Dieu avait seul le privilège de débiter, pendant le carême , cette denrée.
Il réforma les voitures publiques; ces nouvelles messageries, transportant les voyageurs h peu de frais et avec célérité, offraient au commerce des facilités jusqu'alors inconnues. Il
essaya aussi de changer la formule du serment du sacre : il désapprouvait , avec raison , }e serment d*exterminer les hérétiques, que Louis XIII et Louis XYl avaient déjà modifié. Il adressa , à ce sujet, à Louis XIV, un Métnoire sur la tolérance^ dont la première partie se trouve dans le septième volume de ses Œuvres. De tout le ministère de Turgot , Févénement , qui a laissé le plus de souvenirs, est la fameuse révolte des blés, au mois de mai 4775, prélude effrayant des scènes de 4789. Le moment qu'il choisit pour accorder la libre circulation des grains dans l'intérieur parut peu favorable, attendu la médiocrité de la récolte. Dans d'autres arrêts du conseil , Turgot déclarait que le blé était cher, et qu'il devait toujours rester à haut prix, c La nation , dit un autre c historien, était fatiguée, depuis longtemps, del'adminis- € tration désastreuse de Louis XV : elle l'avait supportée, c en se flattant d'en être bientôt débarrassée; mais le moyen c de souffrir patiemment sous un prince dont la carrière*
< ne faisait que commencer, et dont le joug , à en juger par c le début , deviendrait intolérable , si on laissait s ancrer c dans le ministère le chef d'une secte fanatique causant la c famine à force de parler de blé , et tourmentant le pauvre
< peuple par ses expériences fatales, sous prétexte de s*occuc per de son bonheur? »
Ces mécontentements étaient habituellement fomentés par les ennemis que Turgot s'étaient faits l"" dans le clergé, qui le croyait un athée , et qui ne pouvait lui pardonner de vouloir le comprendre dans la classe de ceux qui devaient contribuer pécuniairement aux corvées ; 2^ dans les gens de finance , sur le compte desquels le contrôleur-général s'était expliqué si ouvertement, que d'un instant à l'autre ils s'attendaient k
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leur ruine totale ; 3"" enfin dans ie parlement de Paris , qui le détestait depuis longtemps. Â tous ces adversaires si puissants et si nombreux , il faut joindre les partisans que le duc de Qioiseal et même Tabbé Terray conservaient encore. La révolte éclata non-^ulement dans Paris , mais encore à Dijon , à Lille y à Amiens, et dans plusieurs autres villes de province. Partout il fallut déployer Tappareil militaire pour disperser les mutins. De Pontoise, qui fut le foyer de l'émeute parisienne, les brigands se portèrent sur Versailles; on n*eut que le temps de fermer les grilles du château. Louis XVI se présenta au balcon ; il harangua la multitude, et ne fut pas écouté. Croyant voir le peuple affamé, dans cette multitude effrontée, il baissa le prix du pain , et le fit afiScher à deux sous la livre. Cetto publication rétablit la tranquillité dans Versailles ; mais les mutins , fiers de leurs succès , se dirigèrent la nuit même sur Paris, où ils entrèrent à sept heures du matin ; on remarqua dans ce mouvement une sorte de combinaison militaire qui semblait indiquer qu'une main invisible dirigeait secrètement la révolte. Ce qui confirma ces soupçons, c'est que les brigands mêlaient les signes de l'ivresse aux cris de la faim. Quoiqu'ils pillassent toutes les boutiques de boulangers , ils avaient si peu besoin de pain , que la plupart le distribuaient au peuple , qui contemplait l'émeute avec une curiosité stupide. Ijd régiment des gardes françaises était alors sur pied dans la capitale. Les mousquetaires noirs et gris occupaient aussi une partie des postes. Quelques coups de fusil auraient dissipé l'attroupement ; mais le roi, par humanité, avait ordonné de ne pas tirer sur son peuple. Cependant , à onze heures , tout fut fini. Les pillards se lassèrent plutôt qu'ils ne furent réprimés. A midi, le maréchal de Biron s'empara des
carrefours et de divers postes. Les parisiens , pour qui tout est spectacle , sortirent à une heure de leurs maisons , en disant avec légèreté : allons voir l'émeute. Le soir, le premier ministre Maurepas se montra à Topera. Cependant Turgot et le maréchal de Muy étaient enfin parvenus à décider le roi h sévir. Le premier avait déjà rétabli le pain au prix courant ; il obtint du monarque une signature en blanc, qui mettait à sa disposition toutes les troupes. Le 3 , en quittant le roi à deux heures après minuit, il alla lui-même, muni de son blanc-seing, à l'hôtel des chevau-légers de Versailles, où il frappa à coups redoublés. Le suisse n'ouvrit que sur les ordres réitérés de Turgot, qui s'annonçait d^ la part du roi; mais, n'apercevant, au lieu d'un officier d'ordonnance, qu'un gros homme en habit noir et en cheveux longs , ébouriffés par le vent , il crut avoir affaire h un fou. La vue du blancseing du roi termina enfin ce burlesque débat entre le suisse en chemise et le contrôleur-général. Turgot fit partir sur-lechamp les chevau-légers pour Pontoise; et dès le lendemain , il organisa , avec le maréchal de Biron , des campements pour prévenir de nouvelles émeutes , et proléger l'arrivage des grains. Les mousquetaires noirs furent placés sur lu rive droite de la Marne, les gris sur la basse Seine, les gendarmes et chevau-légers sur la haute Seine. Les gardes françaises, les suisses et les invalides, gardèrent les faubourgs et les boutiques de boulangers. Il fut défendu de s'attrouper et d'exiger le pain au-dessous du prix courant, sous peine d'essuyer le feu des troupes royales, et d'être jugé prévôtalement. Louis XVI n'avait pas le genre d'esprit convenable pour saisir le ridicule de toutes ces mesures ; mais cet appareil de forces militaires, au milieu de sa capitale,
LOUIS XVI, Mi
répugnait à la bonté de son cœur, et il répéta plusieurs fois à son ministre : < N'avons-nous rien h nous reprocher dans ces dispositions? > Li cour et le peuple de Paris ne virent que le côté plaisant de ces dispositions stratégiques , qu'on appela la guerre des farines. Le maréchal de Biron , qui prenait les ordres de Turgot , avait , sous lui , quatre lieutenants-généraux, un état-major, des aides-^e-camp de tous les corps: le quartier-général était à son hôtel , et l'armée était de vingtcinq mille hommes. Les appointements des officiers supérieurs étaient payés sur le pied de guerre. Le maréchal avait vingt mille livres par mois , outre une somme de quarante mille livres par an pour sn table. On ne manqua pas de chansonncr le maréchal de Biron sur son généralat ; et la puérile importance qu'il y mettait lui attira ce couplet :
Biron , tes glorieux tnYaux ,
En dépit des cabales , Te font passer pour on héros
Sons les piliers des halles.
De roe en roe , an petit trot ,
Ta chasses la famine ; Général digne de Torgot, -
Ta n*es qa*an Jean Farine.
Des intrigues parlementaires se mêlèi*cnt alors aux enibarras du gouvernement. Le parlement prit part h Témeute , autant qu'il était en lui , et choisit le moment d'une pareille crise pour rendre un arrêt violent dirigé contre le système des économistes et contre la liberté du commerce des grains. Il promettait en outre que le pain sérail diminué. L'arrêt fut imprimé et affiché. Turgot, appuyé de son collègue et ami Lamoignon de Malesherbes , récemment élevé au ministère , ôta au parlement la connaissance de tout ce qui pouvait avoir rapport
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aux subsistances. Cette décision , sans signature d'aucun ministre d'état, fut placardée, par voie purement militaire, sur les afSches du parlement. Cette cour fut mandée, pour le 5 mai, à Versailles, afin d'y subir un lit de justice. Turgot aurait voulu le maintien de toutes les dispositions aflSchées le jour précédent contre Tautorité du parlement; mais, d*après le conseil de Maurepas , la déclaration faite dans le lit de justice se borna à attribuer à la juridiction prévôtale la connaissance des délits commis par ceux qui avaient été arrêtés le 3 mai. Le parlement fut satisfait de cette disposition , qui lui ôtait Todieux de la punition des coupables. Au moment de l'émeute, le lieutenant de police Lenoir avait été révoqué, à la demande de Turgot , dont il ne partageait pas les principes. L'économiste Colbert fut mis à la place de cet habile administrateur : c'était sans doute un homme probe, studieux, d'une amitié sûre ; mais personne n'était moins fait pour diriger la police. Continuateur obscur de Y art de vérifier les dates , il n'avait jamais vécu qu'avec ses livres. Le 17 mai, la commission prévôtale fit pendre, au milieu du plus grand appareil militaire, un gazier et un perruquier à une potence de quarante pieds de haut. Ils y montèrent en criant au peuple qu'ils mouraient pour sa cause. Le lendemain le roi signa une amnistie. L'opinion publique se prononça dès-lors plus fortement que jamais contre les économistes : on disait que les apôtres de cette secte , ne pouvant persuader ni convaincre , avaient voulu effrayer. Turgot fut obligé de donner dans les provinces des ordres destructifs de cette liberté. Il avait fait approvisionner extraordinairement, et à prix forcé, la Lorraine avec des blés de la Champagne. A l'approche du sacre» les amis de Turgot lut firent craindre la disette à Reims; il se décida h
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faire reporter de la Lorraine ces mêmes blés qui y aYaient été exportés à grands frais. Sans cette précaution , il eût été possible que la cérémonie fût troublée par les violences, c Imc prudent dans sa sévérité, dit M. de Montyon, TurgOt Ta c été encore dans ses affections et sa bienfaisance ; il a pris c pour ses coopérateurs des illuminés, dont les idées étaient
< gauches et Texpérience nulle. D'autre part, pour se faire c regretter dans le Limousin , il accorda à cette province c une diminution du montant de ses tailles, qui fut répartie c en augmentation sur les provinces voisines , sans qu'il y c eût preuve qu'elles fussent imposées dans une proportion
< moins forte que le Limousin. > Il voulait aussi abolir la contrainte par corps en matière commerciale. S*il y fût par- Tena, il aurait détruit le commerce. Son amour pour la classe populaire le rendait injuste envers les autres classes de la société , depuis la bourgeoisie jusqu'aux premiers corps de Vélat. C'est dans cet esprit qu'il donna une préférence décidée aux impôts directs sur les impôts indirects, genre de contributions dont on a sans doute abusé depuis, mais qui, établi sur des bases modérées , parait d'autant moins onéreux au contribuable, qu'il paye l'impôt presque sans s'en apercevoir; d'ailleurs c'est le seul moyen pour que l'ouvrier aquitte sa part des charges publiques, dont aucun citoyen ne doit être exempt. Turgot prétendit aussi abolir l'assujettissement au service militaire, détruire la milice, et pourvoir à la sûreté de la patrie par des engagements volontaires. Cette proposition fut unanimement rejetée dans le conseil comme pouvant compromettre le salut de l'état. Chargé pour Mesdames de traiter avec le duc de Penthièvre de l'achat du beau domaine de Sceaux, Turgot en offrait un prix bien éloigné de sa
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valeur. Le duc de Penlhièvre lui dit : t Monsieur le conlrô- € leur-général, je savais Lien que vous prêchiez la liberté; c mais je ne vous croyais pas homme à en prendre tant. »
Il ne manquait plus à Turgot que de voir les philosophes se déclarer contre lui ; c'est ce que firent quelques-uns d'entre eux, lorsque Necker, qui aspirait au ministère, eut publié son fameux écrit sur le commerce des grains dans lequel il attaquait Turgot sur des fautes qu'il n'avait pas commises. En effet, ainsi qu'on peut s'en convaincre par la lecture des divers édits provoqués par ce ministre, jamais il n'avait cherché qu'à établir la liberté intérieure du commerce, tandis que son adversaire le combattait comme s'il eût établi l'exportation des grains hors du royaume.
Depuis vingt mois, Turgot exerçait le ministère; mais son crédit baissait de jour en jour. En vain, le roi, dans une circonstance récente, lui avait donné un témoignage signalé de prédilection en lui écrivant : c II n'y a que vous et moi qui aimions le peuple, » Turgot ne devait pas se soutenir longtemps contre le vœu du premier ministre. Maurepas ne négligeait aucune occasion de présenter à Louis XVI , sous le point de vue ridicule, les projets du contrôleur-général. C'est au milieu de telles difiScultés que ce dernier, en annonçant pour un avenir peu éloigné des plans de réformes et de nombreuses suppressions de charges dans la maison du roi et des princes, publia h la fois six édits, dont les deux premiers surtout pouvaient être regardés comme devant amener une révolution dans toute l'administration. L'un portait la suppression des corvées dans tout le royaume, et la création d'un impôt pour en tenir la place; Vautre, la suppression des jurandes et maîtrises. Depuis plus de six mois ces édits étaient connus,
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aDDODoés, et Topposition avait pu concerter d'avance les moyens de les combattre ; en un mot, on les attendait comme le signal de la chute du ministre qui voulait ainsi révolutionner Tétat, sous le prétexte de le réformer. De tous ces édits» le parlement n'enregistra que celui qui concernait la suppression de la caisse de Poissy : il envoya les cinq autres à l'examen d'une commission. Le clergé, la noblesse et les parlements, indignés d*étre assujettis à Timpôt qui remplaçait la corvée, s'élevèrent avec acharnement contre cet acte de bienfaisance éclairée. On jugera de la faiblesse de leurs objections» par celle-ci qui parut la plus spécieuse : elle était fondée sur la crainte que des ministres n'employassent un jour cette contribution à d'autres dépenses que celles de l'entretien des routes. Après la signature de l'édit sur les corvées, on le réunit à dîner avec le premier président du parlement et quelquesuns des principaux membres, afin qu'il pût les disposer favorablement pour Tenr^istrement de l'édit. Turgotdit quelques paroles d'un air froid; un de ses amis voulant, à plusieurs reprises, l'engager à faire quelques avances, lui dit : c C'est le moyen de faire passer votre édit. — Si le parlement veut k bien, répondit Turgot, il enregistrera l'édit; » et il conserva ses manières réservées et même dédaigneuses. Le roi , nonobstant les remontrances de ce corps, fit enregistrer les édits dans un lit de justice; mais c'était le dcraier triomphe que devait obtenir le ministre.
Louis XVI commença dès-lors à lui témoigner une froideur qui aurait pu lui faire pressentir son renvoi. Enfin , il reçut sa démission , deux heures après un travail dans lequel le monarque avait écouté avec humeur la lecture qu'il lui avait faite d'un long mémoire sur les principes de quelque
nouvel édit. Turgot sortit'du ministère au mois de mai 4776, et fut remplacé par Clugny. On a assigné à sa chute, outre Topposilion concertée de Maurepas et du parlement, divers motifs qui ont dû y contribuer : d'abord les infidélités de son premier commis Lacroix, auquel il accordait une confiance aveugle; en second lieu, le mécontentement qu'avait conçu le roi en apprenant qu'aux barrières de Paris on prélevait, en vertuud'une simple lettre de Turgot. certains droits supprimés par un édit que ce ministre lui-même avait provoqué; enfin le manège odieux du baron d'Ogny, intendant des postes, qui , feignant d'abuser du secret des lettres , mit sous les yeux du roi une foule de missives supposées, où l'on exagérait les torts de Turgot. Quoi qu'il en soit, il supporta sa disgrâce avec dignité; et parmi ceux-mémes qui avaient demandé sa chute comme ministre, chacun lui rendait justice comme homme privé.
Le travail ordonné par Turgot sur les finances en 4775, présentait une somme de dépense qui avait surpassé de vingt-deux millions trois cent sept mille cent vingt-six livres celle des recettes, tandis que les anticipations étaient déjà portées à soixante-dix-huit millions deux cent cinquante mille livres , et qu'il existait de plus dans chaque département une dette exigible arriérée très-considérable.
Turgot a laissé à ses successeurs les finances au courant, n sentit qu'une forte dette exigible arriérée était un mal aussi fâcheux qu'indécent dans tout corps politique , et nuisible surtout au crédit d'une grande monarchie. La nécessité de payer des sommes considérables sur cette dette , tant par équité envers ceux qui attendaient la rentrée de leurs fonds, qu'afin de ranimer la confiance, de relever le crédit
national , et de faire baisser l'intérêt de Targent , lui parut ifldispeifêable. Il ne craignit pas d'y consacrer à Tinstant dixsept millions , et de porter par-là au-dessus de trente-sept millions le déficit auquel il fallait pourvoir dans Tannée 1 775, déficit qui , sans ce paiement extraordinaire, paraissait déjà de plus de vingt-deux millions. L'événement a prouvé que ce premier pas, qui pouvait sembler très-hardi, n'était que sage.
Tous les autres ont eu le même caractère. Les pensions étaient arriérées de trois à quatre années. On avait imaginé dans d'autres temps de faire un capital des pensions arriérées, et d'en payer les intérêts en rentes viagères. Mais un tel arrangement qui laisse les pensionnaires pauvres, écrasés sous le faix des dettes qu'ils ont été forcés de contracter, et qui expose ceux qui les ont secourus à perdre leurs avances , ne pouvait convenir ni à l'esprit de justice du roi , ni à celui de son ministre , ni à leur humanité. Tous deux furent principalement touchés de la situation des pensionnaires les plus réellement respectables, de ceux qui , pour retraite après de longs services, n'ont que de faibles pensions , et qui n'ont nul autre moyen de subsistance. On régla qu'il serait payé deux années i la fois des pensions de quatre cents livres et au-dessous, et Turgot les a laissées au courant.
Le commerce des subsistances était alors l'objet principal, dont une administration prudente et prévoyante devait s'occuper. La récolte de 4774 avait été médiocre. Il était de la plus grande importance, pour prévenir les disettes et pour égaliser les prix, de permettre que les denrées allassent secourir les besoins aussitôt qu'ils pourraient se manifester. Il était en tout temps nécessaire que la culture fût encouragée par l'espoir d'un débit avantageux, et que la proportion des salaires fût
équitablement fixée par runiformité et le peu de variation dans le prix du principal objet de consommation ; ce qui ne peut jamais s'attendre que de la facilité avec laquelle la surabondance d'un lieu peut fournir «^ Tapprovisionnement d'un autre. Par Tarrét du conseil du 43 septembre 4774 , et par les lettres-patentes du 2 novembre suivant, dont il fut revêtu, le roi rétablit la liberté du commerce des grains et des farines dans l'intérieur de son royaume , et de province à province. Turgot n'ignorait pas que ce bienfait du monarque contrariait des intérêts particuliers assez puissants, et qui sauraient tirer parti des anciens préjugés pour diminuer, autant qu'ils le pourraient, aux yeux de la nation le prix d'un des plus grands services qu'il fût possible de lui rendre. Il s'attacha dans le préambule de la loi à en développer tous les motifs.