‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 30 sur 85 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

VclUire il Paris. — Si mort. — Concessions faites aux cailioliqaes anglais. Mort de Roosseao.

Le 3 mars 4778, au bal du mardi-gras à l'Opéra , M"' la duchesse de Bourbon ayant adressé à M. le comte d'Artois, qui donnait le bras h M""* de Canillac, quelques mots trèspiquants, et ayant voulu soulever le taffetas de son masque, ce prince irrité a froissé b masque sur le visage de la duchesse. Cette scène a fait un grand éclat.

La maison de Condé fut fort offensée. Le prince de Condc vint de Chantilly pour demander au roi une réparation pour sa belle- fille. Le roi réunit dans son cabinet son frère le comte d* Artois, le prince de Condé, le duc et la duchesse de Bourbon, et en exigea de part et d'autre des excuses assez insignifiantes qui ne satisfirent personne et qui laissèrent les propos continuer h la cour.

M. le duc de Bourbon se promena chaque jour au bois de

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Boulogne dans l*espoir de rencontrer M. le comte d'Artois; celui-ci ayant eu connaissance de cette dénaarclie, fit dire au duc de Bourbon qu'il se trouverait dans une des allées le lendemain 4 6 mars. Les deux princes s'y sont rendus à cheval, suivis de leur capitaine des gardes, le duc de Crussol et le marquis de Yibraye. Le duc de Bourbon a abordé le comte d'Artois en lui disant : Monseigneur, je viens prei^dre vos ordres. Le comte d'Artois lui a répondu : Je vous entends, descendons. Ils ont mis pied à terre, ont ôté leurs éperons, mis habit bas , et ont tiré l'épée , ayant leurs capitaines des gardes pour témoins et un grand nombre de personnes qui avaient été attirées sur le lieu du combat par le bruit qu'a fait cette affaire.

Lesdeux princes se sont attaqués avec vigueur et ont échangé plusieurs bottes aussi bien portées que parées. Enfin le comte d'Artois a été légèrement atteint à la main, et les témoins ont fait cesser le coml)at qui pouvait devenir funeste, car le prince de Condé avait dit le matin, en embrassant son fils au moment oh il allait monter à cheval : Faites votre devoir y et ne craignez rien pour la suite de Va/faire ; je réponds de tout. En effet, le prince de Condé avait fait préparer des relais sur la route de Bruxelles pour le cas où son fils aurait tué le comte d'Artois. Les deux princes, après le combat, se sont embrassés de bonne grâce; le soir, ils ont été très-bien accueillis, quand ils se sont montrés dans leur loge au spectacle : le duc de Bourbon à rOpéra, le comte d'Artois aux Français où il est allé avec la reine. Après le combat, le comte d* Artois est allé à cheval et avec sa garde faire, avec beaucoup de galanterie et de politesse, des excuses h M""" la duchesse de Bourbon.

Le 47 mars 1778, le roi instruit de l'affaire de la veille, témoigna son mécontentement apparent en exilant, par lettres de

su HlSTOmB DE FRANCE.

cachet, H. le comte d'Artois à Choisy, et Jtt. le due de Bourbon à Ecouen ou à Chantilly ; cet exil n'a duré que huit jours. Un historien contemporain (M.deCroy) dit : On eût parlé bien plus longtemps de ce combat sans l'événement du rappel de l'ambassadeur d'Angleterre.

C'est à cette époque que Voltaire arriva à Paris , avec sa nièce M""* Denis, le jour de l'enterrement de Lekain. Le marquis de Villette , qui venait d'épouser à Ferney M"* de Yaricourt, avait mis à la disposition de Voltaire son hôtel, aux coins de la rue de Beaune et du quai des Théatins, lequel prit depuis le nom de quai Voltaire,

Ce voyage fournit un nouvel aliment à l'enthousiasme des Parisiens pour la cause américaine. Paris possédait depuis deux ans le célèbre Franklin ; il s'empressa de voir un homme que l'opinion publique plaçait à la tête de la secte philosophique dont Benjamin Franklin s'honorait d'être un des plus zélés apôtres. Voltaire, quoiqu'il eût perdu l'habitude de parler anglais, essaya de soutenir la conversation dans cette langue , puis reprenant bientôt la sienne : « Je n'ai pu résister, dit-il, au désir de parler un moment la langue de M. Franklin. » Le philosophe américain lui présenta ison petit-fils, en demandant pour lui la bénédiction du patriarche : tGod ùnd Uberty (Dieu et la liberté), dit Voltaire, voilà la seule bénédiction qui convienne au petit'fils de M. Franklin. » Us se revirent encore à une séance publique de l'Académie des sciences. Ils s'embrassèrent au bruit des acclamations , et l'on s'écria que e*était Selon qui embrassait Sophocle.

Le 25 mai 4778, le parlement d'Angleterre rendit un bill en faveur des catholiques de ce pays.

Depuis longtemps les ennemis les plus ardents des catholi*

ques d*ADgkterre avaient peine à trouver quelque sujet de plainte contre eux. Cependant les anciennes lois étaient exécutées. Leur application dépendait uniquement du caprice des juges t et , si dans quelques localités la modération des magistrats tempérait la rigueur des peines, dans toutes les autres de vieux préjrgés profitaient du texte rigoureux de la loi , pour accumuler les persécutions sur la classe si tranquille des catholiques. Mais , c'est un fait à remarquer, les Anglais, qu on citera peut-être encore longtemps, < comme possédant le modèle des gouvernements libres, > sont toujours restés en arrière des progrès de la civilisation ; ils appesantissaient encore un joug de fer sur leurs concitoyens catholiques , alors que Louis XV et sou successeur Louis XVI s'étaient efforcés d'accorder aux protestants français tous les avantages qui étaient conciliablés avec la sûreté et la tranquillité de l'état.

On avait vu dans des occasions récentes combien les vieux préjugés de l'Eglise anglicane étaient enracinés.

c Les Anglais s'étaient emparés du Canada pendant la guerre de 1 756 , et ce vaste pays leur avait été cédé par le traité de paix de 1763. Il était exclusivement peuplé de catholiques, et la politique comme le bon sens s'accordaient pour engager le gouvernement anglais à les protéger; il fallait essayer de leur faire oublier, par de bons traitements, la domination de la France, à laquelle ils tenaient par leur origine, leur langage et leurs habitudes; il fallait leur laisser la plus entière liberté dans l'exercice d'une religion à laquelle ils étaient fort attachés.

c Le dernier évéque de Québec, M. dePontbriand, était mort à Montréal pendant le siège, le 9 juin 4 760 , et n'avait IK)int encore eu de successeur. Les Anglais permirent qu'on

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lui en donnât un. On fit choix de M. Olivier de Brânt , chanoine de Québec, qui avait été en Angleterre après la conquête pour y plaider les intérêts des habitants. Il fut Tait évéque vers 4767, et il y a lieu de croire qu'il fut sacré par quelqu'un des vicaires apostoliques anglais. Ce fut un grand scandale pour les zélés protestants. Ils ne furent pas moins choqués de ce qu'on permit aux catholiques de la Grenade d'aspirer aux charges. Cette ile avait été aussi cédée par la France en 1 763 ; et, comme elle n'était peuplée que de catholiques, on ne pouvait pas se dispenser de leur permettre d'y remplir des

« Cependant des concessions si raisonnables et si nécessaires effrayèrent les ennemis du catholicisme. On vit l'archidiacre Blackburne jeter à ce sujet les hauts cris, et reprocher à ses compatriotes leur mollesse et leur indifférence h l'égard à\x papisme et de ses progrès religieux, éternel épouvantail d'une prévention aveugle.

c Un acte du gouvernement augmenta encore les plaintes. Cet acte, rendu en 4774, portait qu'il serait établi un conseil législatif pour les affaires du Canada, et que les catholiques pourraient en être membres; que les lois françaises seraient suivies pour les causes civiles, et les lois anglaises pour les causes criminelles; que le clergé catholique conserverait la dime sur les habitants de la même communion , etc. Ces dispositions excitèrent l'alarme. La ville de Londres se hâta de présenter une adresse au roi pour le prier de ne point sanctionner un bill qui donnait une existence légale à une église idolâtre et sangmnaire; c'étaient les expressions de l'adresse. Mais le ministère anglais crut devoir faire moins d attention à ces clameurs de l'esprit de parti , qu'à la voix de lu saine |)o-

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liiiqiie et de Téquilé. M^risaot des murmures qui éclatèrent d'mie manière si fâcheuse quelques années après, il accorda aux Canadiens ce qu*il jugea nécessaire pour les réconcilier avec leurs nouveaux maîtres.

€ Les catholiques anglais virent dans ces concessions un présage de ce qu'ils pouvaient espérer pour eux-mêmes. La prirtie la plus éclairée de la nation commençait à reconnaître que les mesures, prises autrefois contre eux, étaient aussi inutiles qu'injustes. Les personnes modérées blâmaient des rigueurs qui n'avaient plus d'objet. L'indifférence même pour la religion , cette grande maladie du siècle, contribuait à diminuer les préventions contre les catholiques, et le banc dés évéques anglicans ne paraissait pas éloigné d'améliorer leur sort. Le parti qui leur était contraire, était formé de protestants zélés , de disfenten ardents , de méthodistes outrés, qui conservaient encore la raideur et les idées exagérées des premiers réformateurs. Mais quand les dissenters eux-mêmes réclamaient une tolérance universelle , ils n'étaient guère recevabies à se montrer si intolérants pour les catholiques. » (Mé'* moires sur l'Histoire ecclésiastique).

Nous venons d'établir Tétat des choses et la disposition générale des esprits envers les catholiques au moment de la guerre d'Amérique. Le gouvernement anglais , effrayé par la révolte des colonies américaines , voulut savoir quels étaient les sentiments politiques de la population catholique de l'Angleterre sur cet événement. Un des jages du roi en Ecosse ^ s'adressa , par ordre du ministère , à Georges Hay , évèque de Daulie et viciiire apostolique en Ecosse , pour connaître la faconde penser des individus de sa communion sur Tinsurrection américaine, et savoir si le gouvernement anglais pouvait com-

918 HISTOntE DE FRANCE.

pter sur leur coopération dans cette circonstance. Georges Bay protesta bautement de son attachement à la constitution existante de r Angleterre; les assurances de ce respectable prélat furent confirmées par la promptitude avec laquelle les catholiques se firent inscrire dans les levées d*hommes qui se faisaient alors en Ecosse.

D'un autre côté» an moment où les flottes combmées de France et d'Espagne menaçaient les côtes d'Irlande, un rdigieux catholique, le père Arthur O'Leary, employé dans le ministère à Cork , publia une adresse à ses compatriotes pour les engager à rester fidèles à l'ordre établi. Les catholiques anglais pensèrent que ces circonstances étaient favorables pour rédiger une adresse au roi. Elle fut signée par près de trois cents d'entre eux et présentée à Georges 111, le 2 mai 4778, par trois lords catholiques. Les protestants ont avoué que celte adresse était modeste et respecteuse. Les signataires protestaient de leur attachement à la maison régnante et demandaî^t la confirmation légale des concessions qu'ils avaient obtenues partiellement. Une pétition dans ce sens fut remise au pariement.

Le 4 4 mai , sir Georges Savilie déposa sur le bureau de la chambre Une motion pour demander 1 abrogation des peines portées par l'acte rendu sous Guillaume 111. La discussion s'ouvrit sur cette question. Plusieurs membres des communes appuyèrent la motion de sir Georges Saville. Ils firent sentir combien il était poUtiquCt dans un moment de danger, de se concilier^ par un grand acte de justice , l'attachement et la fidélité d'une portion considérable de la nation. Le bili passa sans b moindre opposition. Dans la chambre des lords , le bill fut adopté sans aucune espèce de débat.

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Ainsi, ce fut nne impérieuse nécessité, plutôt qu'un sentiment de justice , qui fit obtenir aux catholiques ce qu'ils réclamaient yainement depuis soixante ans; la peur de Tinsurrection américaine a fait accorder ce que l'esprit de parti avait constamment refusé. L'acte portait que les évéques et prêtres catholiques ne seraient plus poursuivis en vertu du statut de Guillaume III ; que toutes ces personnes ou autres s'occupant de Tinstruction de la jeunesse ne seraient plus exposées à Temprisonnement perpétuel porté dans ce statut; que les catholiques auraient le droit d'hériter, quoique le plus proche héritier après eux fût protestant ; qu'ils pourraient acheter et posséder des terres.

K Pour jouir de ces dispositions , dit l'acte , les catholiques devront renouveler tous les six mois un serment portant qu'ils soDnt fidèles au roi Georges et à ses successeurs; qu'ils le défendront de tout leur pouvoir ; qu'ils renoncent à toute obéissance envers celui qui prend le titre de Charles IH ( le prétendant); qu'ils détestent comme anti-chrétienne et impie, cette proposition qu'on peut assassiner pour cause d'hérésie, et cette autre qu'il ne faut pas tenir la foi aux hérétiques ; qu'ils rejettent également l'opinion que les pnnces excommuniés par un pape ou par un concile peuvent être déposés ou tués ; qu'ils ne croient pas non plus que le pape ait directement ni indirectement aucun pouvoir temporel sur l'Angleterre , et qu'ils font cette déclaration sans aucune réserve ni équivoque. »

Le 10 décembre suivant , Fox ouvrit la motion que les catholiques qui avaient prêté le serment fussent exempts de la double imposition sur les terres, telle qu'elle a été prescrite sous Georges P' ; mais les dispositions de bienveillance

8M niSTOHlE DE FRANCE.

et de justice étaient déjà changées , et la proposition fut re« jetée, malgré les efforls de Fox et de son ami Burke. Les protestants zélés avaient eu le temps d'échauffer les esprits; on avait r^ret de ce qui avait été accordé dans un moment d'effroi ; on préparait la réaction qui eut lieu deux ans après ; et, plus d'un demi-«iècle après ces justes concessions, nous voyons encore les catholiques d'Irlande lutter, avec le cou* rage du désespoir, contre les persécutions du protestantisme anglais.

Le 30 mai 4 778 , Voltaire mourut h l'âge de 84 ans. Il y avait près de trente ans que le patriarche de Feniey, comme l'appelaient ses amis , n'était venu dans la capitale. La tolérance bien connue du gouvernement de Louis XVI lui donna la conBance d'y reparaître ; une réception brillante l'y attendait : pendant deux mois, la foule ne cessa de se rassembler sous ses fenêtres , et de solliciter comme un bienfait l'apparition mo<* mentanée du vieux philosophe ; ses amis lui faisaient cort^ quand il sortait, et de grands seigneurs ne dédaignèrent pas de lui rendre visite.

A peine rétabli d'une maladie dangereuse » qui l'avait surpris à son arrivée à Paris, Voltaire se rendit à l'Académie oii , contre les usages de ce corps , la place de directeur lui fut offerte par acclamation.

« Ces honneurs, dit La Harpe, n'étaient que le prélude d'un plus grand spectacle , et c'était à la nation d'achever ce qu'avait commencé l'Académie. On attendait H. de Voltaire à la Comédie. Les cours des Tuileries étaient pleines d'une foule innombrable de tout sexe, de tout âge, de toute condition. Dn plus loin qu'on aperçut sa voilure , des cris annoncèrent son approche ; les applaudissements redoublèrent quand il desceo-

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dit soutenu pur deux personnes. M. de Yokàire est arrivé au théâtre catfnme porté dans les bras de la France entière ; et si Jamais un homme ne parut plus grand , jamais une mtion ne parut plus aimable. Dès qu*il se montra dans sa loge, entre M"* Denis et M"* de Yillette , on peut s'imaginer quel fracas d'applaudissements retentit de tous les coins de la salle et des corridors, qui n'étaient pas moins remplis de monde. M. Brizard apporta une couronne de lauriers , que M"^ la marquise de Yillette posa sur la tête du grand homme ; mais il l'en retira aussitôt, malgré tous les efforts qu'on fit, malgré les instmces du public qui lui criait de la garder, et qui voyait, avec un plaisir inexprimable , le génie placé entre Tamitié et la reconnaissance , couronné parles grâces et la beauté , et se défendant contre sa propre gloire.

c On eut peine à commencer la pièce [Irène)^ au milieu du bruit qui ne cessait pas. La pièce finie, on baissa la toile comme à l'ordinaire; un moment après, on la releva, et l'entiiousiasme fut au comble en voyant le buste de H. de Yoltaire phcésur un piédestal au milieu du théâtre, tous les comédiens autour, des couronnes à la main. M*** Yestris s'avan«a, et lut des vers qui venaient d'être faits sur-le-champ par M. de SainC* Marc, et qui se terminaient ainsi :

Vohalre , reçois la covroime Qae l'on vient te présenter ; Il est beau de la mériter Quand c'est la France qui la donne.

« Le buste fut couvert de couronnes, dont chacun s*em« pressait de le surcharger, et resta amsi exposé pendant toute la représentation de la comédie de iVanme. »

t» HBTOIRB DE FRANCE.

Cependant , au miliea de ce concert |[énéral d'applaudissements , Gondoroet assure qae Voltaire s'apprêtait à porter de nouveau coups à la religion. Si cette assertion est vraie, la mort l'empêcha de mettre ce projet à exécution. Il eut un crachement de sang, au commencement de mars., U fit appeler l'abbé Gauthier, chapelain des Incurables » auquel il se confessa , et remit un écrit signé , déclarant qu'il vaukdî mourir dans la religùm cathoUque, aà il était né, ajoutant que , s*U avait scandaUsé V Église , il en demandait pardon à Dieu et à éUe. Cette déclaration n'ayant pas été renouvelée pendant la dernière maladie de l'auteur du Dictionnaire philosophique et de tant d'autres ouvrages irréligieux , on ne fit aucun service funèbre à Paris pour le repos de Tâme de cet illustre mais dan* gereux écrivain. Le service que l'Académie française était dans l'usage de faire aux Cordeliers pour chacun de ses membres , n'eut pas lieu non plus, par suite d'une défense de M de Beaumont, archevêque de Paris.

L'abbé Mignot , neveu de Voltaire , obtint la permission de fidre transporter la dépouille mortelle de son oncle dans l'abbaye de Scdlières, à quelques lieues de Nogent-sur-Seine, oh elle devait pester jusqu'à sa translation à Femey. Mais il l'y fit inhumer avant l'arrivée de la défense, et elle y resta jusqu'en 4794, époque de l'apothéose qui lui Ait décernée au Panthéon par un décret de l'assemblée nationale, sanctimmé par Louis XVI.

Pendant les discussions qui s'élevèrent sur les funéraillesde Voltaire, le marquis de Villevielle, ami du défunt, proposa à la famille de mettre le corps du grand homme dans sa malle, de le porter à Londres, et d'aller le faire enterrer à Westminster entre Newton et Shakespeare.

Panni les disoonrs fiiits à l'occasioii de là mort de Yolttire, on remarqua ceux de Frédéric, roi de Prusse, et de La Harpe, alors chaud partisan de Voltaire. Le discours de l'académi* cieii français est cependant beaucoup plus modéré que celui du roi prussien. Le monarque ne craignit pas , dans un discours d'apparat qu'il composa dans son camp de Schatzar, et qu'il lut dans une séance solennelle de l'académie de Berlin , de répéter contre les prêtres les épithètes qu'il leu^ donnait depuis longtemps dans sa correspondance secrète. En 4779, sur les instances de d'Alembert, il fit célébrer, dans l'église catholique de Berlin , un service pour Voltaire. D'Alembert ▼oulait même qu'il lui érigeât un monument dans l'église, mais Frédéric s'y refusa.

M. Ducis , qui a remplacé Voltaire à l'Académie française, le 4 mars 4779, a fait, suivant l'usage, un éloge pompeux de Fécrivain auquel il succédait.

M. l'abbé de Radonvilliers , répondant à M. Duds, en sa qualité de directeur de l'Académie française, a eu le bon esprit de joindre un peu de critique au juste éloge de l'académicien défunt; mais il est à remarquer que ce mouvement de la conscience d'un honnête homme a été regardé comme un acte de courage , en présence de l'engoûment du siècle et de la puissance des partisans du patriarche de la philosophie moderne.

€ Heureux, a dit M. de Radonvilliers, si, tenant dans le siècle de Louis XV la place des beaux génies qui ont illustré le siècle de Louis XIV, M. de Voltaire eût conservé leurs principes et imité leur exemple! Corneille, Racine, Despréaux, satisfaits de l'honneur légitime que procurent les talents, dédaignèrent cette triste célébrité qui s'acquiert malheureuse-

m IIISTOmE DE PnANCE.

ment par Taudace et par la licence; ils abandonnaient aux écrivains ^ans génie ces ressources déplorables. Pourquoi IMT. de Voltaire a4-il paru ne pas les croire indignes de lui? >

Ce regret du savant auteur de V Essai sur la manière d'apprendre les langues y a été partagé par tous les hommes impartiaux; tout en admirant le génie fécond, les talents variés de M. de Voltaire , ils ont souvent gémi de voir cet écrivain , dans un triste besoin de popularité philosophique, ternir luimême sa gloire par des attaques insensées contre la religion , les mœurs et les lois,

Le 2 juillet 4778, Jean-Jacques Rousseau mourut à Erlitenonville , près Paris, dans la soixante-sixième année de son âge.

c Les dernières années de cet homme extraordinaire offrent un spectacle triste et humiliant. On le voit en proie aux plus sombres vapeurs, s'appliquer h se tourmenter lui-même par les soupçons les plus déraisonnables, se créer autour de lui des monstres , découvrir partout des pièges et des complots, et accuser de noirceur el de perfidie des indifférents et même des amis. Ses terreurs , en plusieurs autres occasions , ont donné lieu de penser qu'il était attaqué d'une maladie terrible, et que sa tête souffrait d'étranges variations; et il parait en effet constant qu'il était sujet à des accès de folie. C'est sur quoi un de ses amis a donné des détails curieux. Corancez , genevois fixé à Paris, publia en 1 778, dans le Journal de Paris , ce qu'il savait sur la vie et la mort de Rousseau.

c II m'a réalisé, dit Corancez, l'existence possible de don c Quichotte, avec lequel je lui reconnais une grande couforc mité. Chez tous les deux se trouve une corde sensible ; cette f corde en vibration amène chez l'un les idées de la chevale-

€ rie erraBtc , cl toutes les cxtravagaDces qu*olIc traiae après « elle. Chez Tautre , celle corde résonnait cnneniis , conspirac lions, coalition générale, vs^ste plan pour le perdre. Les t symptômes de sa maladie allaient toujours croissant, et il « n'y avait rien qui ne pût être matière à soupçons. »

H. Corancez dit encore : < Tout me porte à croire que Rous- < seau s'est débarrassé lui-même d'une vie qui lui était c devenue insupportable. » Le comte de Barruel-Beauvert, dans sa Vie de Jean-Jacques, publiée en 4 789, crqit aussi que Rousseau s'est donné la mort. C'est l'opinion de M""' de Staël , dans ses lettres mr les ouvrages et le caractère de Jean- Jacques ^ publiées en 1789; de Marmontcl, dans ses Mémoires; de Grimm, dans sa Correspondance ; et le témoignage de tous ces écrivains a d'autant plus de poids qu'ils ne sont pas suspects de partialité contre Rousseau. » (Mémoires sur F Histoire ecclésiastique. )

C'est quelque temps après le 4 octobre 4 778 qu'un singulier procès s'engagea relativement au testament de M. Ronllié des Filletières. Cet incident de la longue querelle des jan-> sénistes et. des jésuites n'a d'importance que parce qu'il révéla les ressources et les moyens d'une caisse connue dans le public sous le nom de la Bùlte à Perrette. On croit qu'elle fut ainsi désignée du nom de la gouvernante du celAve Nicole, qui laissa à cette fille les premiers fonds de cet établissement. D'autres personnes ont prétendu que le savant écrivain de Port -Royal avait confié ces fonds à trois légataires , ou plutôt à trois fidei-- commis, qui furent le P. Fouquet, de l'Oratoire, Fabbé Couet etdu Charmet. Nicole leur expliqua, dit-on, ses intentions dans deux mémoires joints à son testament. Il y disait que le revenu de ces bienft devait

SM HISTOIRE DE FltANCE.

être dépensé eo oravres de piété, et il recommandait instamment de faire en sorte c qu'ils ne passasseni jamais» par voie desaccession, à des parents oi à des héritiers, et qu'ils fassent transmis, successivement et à perpétuité, à des personnes sûres et désintéressées. > L'obligation imposée par cette dernière clause engagea les héritiers de Nicole à plaider la nullité de la disposition; mais une transaction termina le procès, et le legs presque entier resta au P. Fouqtiet qui se conforma aux intentions du testateur.

Nous ne 'suivrons pas les auteurs du factum publié, relativement au testament de M. Rouillé des Filletières, lequel appela une seconde fois l'attention de la justice sur t'e fideieammig; ils passent en revue la gestion des dépositaires de cette caisse, depuis le P. Fouquet jusqu'à M. Rouillé des Filletières.

On assure dans cet écrit que le legs primitif de Nicole, qui n'était d'aliord que de 40,000 livres, s'était grossi jusqu'en 4778 d'environ 1,100,000 livres par les générosités de diverses personnes qui avaient voulu s'associer à cette fondation pieuse. (Le célèbre RoUin fut du nombre. ) Pendant l'espace d'un siècle, la butte à Perrette fut successivement en plusieurs mains qui toutes, k ce qu'il parait, s'acquittèrent fidèlement des obligations imposées à'ces dépositaires. En 1 778, la gestion de cette caisse était confiée à M. des Filletières. Le 18 novembre 1777, il fit un testament par lequel il instituait l'abbé de Majainville son légataire universel. Il faisait aussi un legs de 1 10,000 livres au sieur Defays, autant au sieur Desprez de Boissy, auteur des Uttresiurleispectades, et 64,000 Ûvres à l'abbé Clément, trésorier de l'éf^se d'Auxerre, et depuis évéque canêHiuibmnel de Versailles.

M. des FiDetières mourat le 4 octobre 4778. Les héritiers da défunt frustrés d'une succession sur laquelle ils comptaient , s'élevèrent contre les dispositions du testament. Cest un fideicommis , disaientrils. Ds citaient même, à cet égard, des aveux qu'auraient faits les légataires, quoique ceux-ci eussent fait depuis un serment contraire. Les héritiers ne négligèrent rien pour &ire casser le testament. Us alléguaient qu'on ne devait point tolérer ces dispositions exorbitantes; que le parlement de Paris avait cassé, plusieurs fois des testaments de cette nature; que le cas actuel était plus condamnable encore; que cette association mystérieuse, ces fidei-^commis furtifi, ces prodigalités exclusives étaient pernicieuses pour la société et préjudiciables aux familles. Us rapportaient le double regii^tre de M. des FiUetières, l'un sur lequel Q écrivait sa recette et sa dépense pour ses biens patrimoniaux, et l'autre qui marquait ce qu'il avait reçu et dépensé sur les fonds dont il était dépositaire.

Celui des héritiers qui parait s'être donné le plus de mouvement dans cette affaire fnt le président Rolland. Ce magistrat avait joué un rôle lors de la destruction des jésuites , et il pensait qu'à ce titre il devait obtenir la bienveillance de ses juges. Ses prétentions sont expliquées dans une lettre du 8 octobre 4778, qu'il écrivit à l'abbé de Majainville. Cette lettre, fort curieuse, a été imprimée avec les pièces du procès, n y dit que c le testament lui fait tort de 200,000 livres ; que l'affaire seule des jésuites et des collèges lui coûtait de son argent plus de 60,000 livres ; et qu'en vérité les travaux qu'il avait faits, et surtout relativement aux jésuites, qui n'auraient pas été éteints s'il n'eût consacré à cette œuvre son temps, sa santé et son argent , île devaient pas lui attirer une exhéréda-

tioA de son onde. » n ajoutait dans un autre endroit : c L'affaire des jésuites, qui me coûte de mon argent plus de 60»000 livres» me coûte de plus la succession de mon oncle. »

Les adversaires du président Rolland Taccusèrent de mensonge, et prétendirent qu'il ne cherchait à donner à ce procès une couleur de parti qu'afin d'avoir plus d'espoir de gagner sa cause. Quand l'affaire fut engagée, les héritiers de H. des Filletières déclarèrent qu'ils consentaient à ce que l'abbé de Majainville gardât les 450,000 livres qui provenaient du legs de l'abbé d'Eaubonne, dépositaire, avant M. des Filletières, de la caisse fondée par Nicole , et ne demandaient que le reste de la succession, c'est-à-dire 750,000 livres. Ils disaient qu'on devait séparer ce que le défunt avait en propre de ce qu'il avait reçu. L'abbé de Majainville , qui avait pour avocat le célèbre Gerbier, gagna son procès.

Les Mémoires sur l'Histoire ecclésiastique^ auxquels nous empruntons ces détails, ajoutent : « Si on demande actuellement à quoi servaient des biens détournés ainsi de leur destination natureUe, nous répondrons qu'ils étaient employés à soutenir la Gazette du parti janséniste , à faire imprimer et à distribuer pour rien des brochures contre le pape et les évéques , à entretenir des moines et des religieuses échappés de leurs cloîtres , à fournir aux frais des voyages des agents qu'on envoyait en différents lieux , h se concilier des par-

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