CHAPITRE XI
CompCe-repda de M. Necker.
Pendant \é& dix ou douze années qui s'étaient écoulées de*puis la disgrâce de H. Turgot et la retraite de M. de Malesherbes , on avait lutté de mille manières contre, le désordre des finances et l'insuffisance des revenus de l'état. Des ministres diffâ^nt de principes et de caractère , opposés presque toujours dans leur système et dans leur marche, s'étaient succédé rapidement sur le vaste et brillant théâtre de l'administration publique, et n'avaient guère pu s'occuper que de proclamer les fautes de leurs prédécesseurs ou de pourvoir aux besoins du moment. Le seul M. Necker, après M. Turgot, avait porté ses vues plus loin: il avait aspiré, comme lui et comme M. de M alesherbes , à établir des institutions nationales ; il avait senti que le crédit, cette puissance moderne supérieure à celle des rois, dont il reconnaissait plus qu'un autre la nécessité de ménager le secours, puisqu'il aimait mieux recourir à des emprunts qu'à une augmentation d*impôt, ne pouvait s'établir solidement en France, que sur de sages institutions politiques, avouées et consacrées par la justice et le véritable intérêt du peuple. Il avait jugé qu'il était temps et qu'il était possible de substituer la force et Tautorité d'une nation à la volonté plus ou moins éclairée, plus ou moins , stable d'un monarque, ou plutôt d'associer ces deux puissances l'une à l'autre , et de les lier si bien ensemble , par un but et un intérêt commun, qu'elles ne fussent jamais ennemies, et qu'elles se prétassent réciproquement un constant et inébranlable secours. Il avait reconnu de plus que la première
base de ralliance qa'il voulait former ou rendre plus intime entre le prince et ses sujets , étant la justice, cette véritable bienfaisance des rois , comme a si bien dit M. de Maleshert)es, il fallait que le gouvernement commençât par établir U plus rigoureuse économie dans tous les genres de ses dépenses , soit parce que cette économie , en diminuant l'emploi du produit des charges publiques , tendait à en alléger le fardeau , ce que le peuple désire avant tout ; soit parce qu'elle montrait à ce peuple qu'on était disposé à ne lui demander, à l'avenir, que la contribution strictement nécessaire pour assurer la conservation de l'état, c'est-à-dire pour satisfaire à son intérêt direct. Enfin il avait senti que l'égale répartition de l'impôt sur tous les contribuables , était encore une condition pré- «liminaire à tout arrangement politique entre le gouvernement et le peuple , parce qu'il y aurait une injustice inadmissible h ce que , quand l'emploi de l'impftt doit être d'un avantage égal pour tous, la contribution à sa levée ne fût pas faite Avec la même proportion.
On a parlé de la différence des principes et des systèmes de H. Turgot et de M. Necker , mais il parait que cette différence * était plus dans l'application de ces principes eux-mêmes, et dans les modifications de leurs systèmes respectifs , par les circonstances où ils se trouvaient , que dans leurs fondements et leurs théories. Quand on lit avec attention les remontrances du 5 mai 4 775 , que j'ai proposé tout à l'heure de comparer aux opérations de M. Turgot , on voit qu'elles forment aussi le texte des opérations de M. Necker; celui-ci même s'en rapprocha davantage dans ses projets de réforme que M. Turgot, et montra mieux que lui le dessein qu'il avait de les prendre pour base de ses plans.
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n attaqua , d*après M. de Malesherbes , les abus existaut dans la répartition et dans la levée de l'ioipdt ; il adopta les mêmes idées que lui relativement au contentieux des finances, fit supprimer les intendants des finances, d'après le rap-. port de l'un desquels le contrôleur-général prononçait seul sur les réclamations des individus , et substitua à ces magistrats un comité de sept membres et une discussion contradictoire.
n manifesta hautement , comme H. de Malesherbes, et bien plus fortement que M. Tnrgot, son éloignement pour le régime des intendants, qui portaient dans Tadministration le caractère et les formes du despotisme; et il tenta de déléguer, d*après ses idées , une partie de leurs fonctions à des assemblées provinciales , dont les formes et le caractère étaient plus conformes à la liberté* II voulut leur confier la répartition de l'impôt , la surveillance de leurs recouvrements, la direction des dépenses locales, afin d'associer le peuple aux opérations du gouvernement qui le concernaient d'une manière plus directe , et de l'intéresser ainsi plus fortement à leur succès.
Sur les fermes générales, sur les r^es, sur la gabelle, sur la corvée , sur le recouvrement dû vingtième , sur la repartition de la taille, M. Necker sembla vouloir mettre en prar tique les opinions de M. de Malesherbes.
De^réformes poursuivies par M. Necker avec une fermeté salutaire à l'état , n'avaient point manqué de lui faire déjà beaucoup d'ennemis. Il en accrut le nombre par l'apparition d'un compte-rendu qui mit sous les yeux du public, dans les premiers jours du mois de janvier 4784, l'état des recettes et des dépenses du royaume , et qiii, pour résultat, offrait
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un surcroît de dix millions. Cétait un phénomène inooi en France , que la publicité d'un pareil état.
Le roi consentit h la publication de cet ouvrage, dont le but était de prouver que l'état avait un excédant de revenu qui lui permettait d'offrir un gagea la confiance des préteurs, sans qu'il fût besoin de recourir encore à la voie pénible des impôts. Sous ce rapport, le compte-rendu atteignit pleinement son but, et de nouveaux emprunts viagers, l'un de soixante millions, l'autre de trente, ouverts à un mois de distance Tun de l'autre, furent aussitôt remplis.
En voulant diminuer les dépenses, M. Necker s'attira la haine des courtisans; en voulant améliorer la répartition de l'impôt , il s'attira la haine des privilégiés; il fut attaqué par les uns et par les autres, et déchiré par mille écrivains soudoyés par eux. M. de Maurepas, fidèle aux hommes privilégiés, aux courtisans et surtout à son caractère personnel, le desservit avec adresse. Le roi l'abandonna comme il avait abandonné M. Turgot.
On se fit un système de contrarier les plans de M. Necker dans le conseil ; il demanda à y être admis pour les défendre ; on le refusa : dès-lors il comprit que son rôle était fini , et le 25 mai, il offrit sa démission. Mais l'enthousiasme qu'il avait excité parmi les Français, qui se crurent appelés, par son compte-rendu, à la discussion des principaux intérêts de Tétat, et qui en conçurent peut-être le désir effectif; l'excelltnte situation où il laissait le trésor royal, muni des fonds nécessaires à la brillante et importante campagne de 4781 ; les avantageuses réfonnes qu'il avait commencé i( introduire dans l'administration de quelques provinces appelées par lui h une espèce de régime munici|ial, et dont les heureux essais faisaient dési*
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r^ zni antres le même sort , fit généralement considérer sa retraite comme une calamité publique.
De son aveu, il augmenta le passif du trésor royal d* un capital de cinq cent trente millions , produisant quarante-cinq millions de rente. Mais la justice veut qu*on observe que ce fut véritablement la guerre» ce fléau de tous les empires, qui endetta la France de cette somme, et que d'ailleurs, l'état même D*en fut pas plus surchargé , en ce que, sous Tadmi-* nistratioD de ce ministre, les revenus s'accrurent d'une quotité supérieure à l'accroissement des charges. L'extinction nécessaire d'une partie des créances viagères , le remboursement de quelques autres, la réduction du nombre des régies et des bénéfices des régisseurs, la diminution des fermiers*géoéraux, l'augmentation des baux de quelques administrations, la véri-> ficatioD des vingtièmes , la sévérité sur les décharges , la réfonne dans les loteries, les dons gratuits du clergé , la suppression d'une multitude de charges inutiles, une grande réduction sur l'article des dépenses imprévues, et une foule d'autres améliorations moins sensibles , portèrent cet excédant h près de quatre-vingt millions, ce qui couvrit non^seu* lement les quarante*cinq millions de rente que le directeurgénéral des finances avait ajoutés à la dette du royaume, mais encore les vingt-quatre millions de déficit que présentait r6^ tat de H. de Clugny , son prédécesseur : ainsi il laissa la re** cette et la dépense dans une balance à peu près exacte. C'est ce que lui ont contesté ses ennemis , mais ce qu'il a prouvé par le rdevé des emprunts opérés, et les bonifications survenues depuis sa retraite, et dont la balance offre précisé* ment ce déficit effrayant qui fit recourir en 1787 à la bl^e des notables,
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M. de Clttgny avait remplacé M. Turgot; M. Joly de Fleary remplaça M. Necker. C'étaient deux hommes de la même trempe. Le premier avait pris à tiche d'abolir tout ce que son prédécesseur avait fait de bien ; le second ne manqua pas d'imiter cet exemple; et bientôt rien ne subsista, ni du plan d'économie qu'avait adopté M. Necker, ni des assemblées provinciales qu'Q avait établies, ni des autres formes administratives qu'il avait prescrites; il ne resta que ses emprunts. ' M. de Fleury, pressé par les circonstances oii se trouvait le trésor royal, profita de l'indulgence qu'avait pour lui le parlement, auquel il tenait par sa famille, pour élever, par des ordonnances ou des décisions ministérielles, le taux des impôts beaucoup plus haut qu'il ne l'était à son avènement au ministère. Ce grand corps qui avait réclamé si fortement sous d'autres ministères , contre des abus du même genre bien moins criminels, garda le silence dans cette occasion ; il est vrai qu'il ne s'agissait ni des exemptions» ni des privilèges, ni des prérogatives des magistrats. Cependant il s'éleva des discussions assez vives entre le ministre de la marine et le contrôleur-général, sur des fonds que le premier réclamait et que le second ne voulait pas accorder. H. deMaurepas, qui aurait défendu celui-ci parce qu'il haïssait personnellement l'autre « venait de mourir ; et M. Joly de Fleury, qui ne fut soutenu par personne, fut congédié ou se retira.
Son successeur fut M. d'Orroesson, beaucoup plus médiocre que lui, beaucoup moins instruit , beaucoup moins propre à remplir ce ministère difficile, mais généralement estimé pour sa probité rigoureuse et la pureté de ses mœurs. 11 ne resta que quelques mois en place, et c'en fut assez pour qu'il eût le 4emps de faire deux grandes fautes qui ne laissèrent aucun
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doute sur son iocapacité réelle, et qui firent le plus grand tort au crédit public. L*une fut de casser le bail des fermiersgénéraux; l'autre de prendre d'autorité six millions dans la caisse d'escompte, qui était alors ce qu'est aujourd'hui la banque de France.