CHAPITRE Xn
La goem maritime eontiaoa.
Aussitôt que Rodney eut reconnu son erreur sur les projets des Français et des Espagnols, il repartit pour les Antilles ; et, seule puissance alors dans ces mers , il se hâta d'en profiter pour mettre quatre mille hommes à terre à Saint-Vincent. Mais sept cents Français , qui formaient la garnison de Kingstown , suffirent pour lui enlever l'espérance qu'il avait conçue de s'en rendre maître. Informé vers ce temps de la déclaration de guerre entre l'Angleterre et la Hollande, il tourna ses efforts vers des conquêtes plus faciles et plus lucratives. S'étant présenté dans les premiers jours de janvier devant Saint-Eustache, le major-général Robert Yaughan força cent trente soldats sans défiance . unique garnison de Tile , de se rendre à discrétion. Le major ne démentit point en cette occasion la réputation de barbarie qu'il s'était acquise sur le continent américain par l'incendie de la ville d'CEsopus , qu'il livra aux flammes. Par ressentiment de quelque résistance de la part du capitaine d'une frégate , il voulait faire éprouver le même sort aux malheureux habitants de Saint-Eustache , que leur innocence et leur faiblesse eussent dû également protéger, et qui furent spoliés avec aussi peu d'égards que si on les eût enlevés d'assaut. Rodney, qui s'opposa à la destruction pro-
S'iâ HISTOIRE DÉ F^KANCe.
posée par Vaughan , ternit d'ailletirs sa gloire par rassentiment qu'il donna aux autres violences. Trentenleux bâtiments chargés des dépouilles des négociants hollandais furent expédiés en Europe, sous Tescorte de quatre vaisseaux de ligne. Mais, à la vue de T Angleterre, et à la hauteur des Sorlingues, ils furent rencontrés par une escadre supérieure, aux ordres de La Moite-Piquet , qui en enleva vingt-six.
Cependant le comte de Grasse , parti de Brest à la mi-mars avec vingt-et-un vaisseaux de ligne et un nombreux convoi, et ayant fait remorquer les plus mauvais voiliers, arriva aux Antilles après trente jours de traversée. Rodney, occupé à Saint- Eustacbe à la vente des effets capturés par lui, détacha le viceamiral Hood avec dix-huit vaisseaux pour l'observer et lui fermer rentrée du port de la Martinique. Le vingt-neuf avril, H. de Grasse , étant en vue du For t-Royal , reçut encore un renfort de quatre vaisseaux. Hood, malgré son nfériorité* ne refusa pas le combat, et ne s'éloigna qu'après quatre heures d'engagement. Les plans de l'amiral français ne loi permettaient point de s'attacher à le poursuivre. Une diversion sur Sainte-Lucie , en trompant les Anglais sur son véritable dessein, lui permit de descendre à Tabago sans y être attendu. Le marquis de Bouille, déjà en réputation pour la prise de la Dominique, conduisit les attaques, et fit capituler les forces de cette lie importante et par ses productions et par son Voisinage du continent méridional de l'Amérique. Quant h M. de Grasse, des dépêches qu'il reçut alors de Rhode-Island par h frégate la Cmayrde , qui lui amenait des pilotes américains , lui firent quitter ces parages et gagner d'abord Sainte Domingue,
Rodney, jugeant la campagne finie dans les Antilles, repassa
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en Angleterre avee une parlîe des dépouilles de Sninl-Eustache , et laissa le comiuandement des forées anglaises au viceamiral Hood ; M. de Grasse ne fit que toucher à Saint-Domingue, où il prit des troupes de débarquement ; et de cette Ile il gagna le rapide et dangereux canal de Bahama , pour se rendre plus tôt sur les côtes de rAmérique , où il était attendu avec impatience. Dans sa route il pensa intercepter , à la pointe de Tile de Cuba, une riche flotte qui venait de sortir de la Jamaïque , et qui y rentrant aussitôt jeta Talarme dans toute nie. Enfin le 48 août, Tamiral français jeta Tancre i rentrée de la baie de Chesapeack , et commença à exécuter pour sa part le plan concerté à Rhode-Island par Washington et le comte de Rochambeau , et auquel la frégate dépêchée aux Antilles Tavait invité à concourir. Il consistait à enfermer tellement lord Gornwalis dans la presqu'île de Yorck- Town , qu'il fût contraint de subir le sort de Burgoyne.
Le général anglais , après des succès par lesquels il avait fai t rentrer en partie sous Tobéissance du roi d'Angleterre les provinces méridionales du continent, était remonté vers la Virginie, où ses progrès furent plus disputés. Déjà contrarié dans sa marche par le marquis de La Fayette , qui avec un faible corps de milice ne cessait depuis longtemps de l'observer et de le harceler , il se vit forcé de rétrograder vers la mer, lorsque la jonction du marquis avec les généraux américains Wayne et Greene accrut pour lui la difficulté qu'il avait de subsister dans un pays qu*il avait ruiné par ses dévastations. 11 gagna Yorck-Town, dansla presqu'île étroite formée par les rivières James et Yorck dans la baie de Chesapeack ; il y était en communication avec la flotte de l'amiral Arbuthnot, qui lui fournissait des vivres , et qui devait même lui amener des ren- T. XVI. 23
forts. Hais Clinton, qui les lui promettait, changea de résolution sur Tavis certain qu'il crut avoir par une lettre interceptée , que les généraux Washington et Rochambeau se proposaient de marcher contre lui. Cette lettre était une frâte des deux généraux : ils lui donnèrent un douveait crédit par un mouvement prononcé qu'Qs firent sur New-TorclL. Dbslors Qinton rappela encore Arbuthnot ; ce qui permit à M. de tirasse d'entrer sans obstacle dans la baie, et dé couper toute tetraite à lord Comwalis du c6té de la mer, ainsi qu'on s'appliquait à la lui enlever du côté de la terre, ttais insensiblement pour le mieux abuser. Trois mille hommes , amenés par la flotte et commandés par le marqtiis de Saint-Simon , se réunirent aussitôt au marquis de La Fayette; et, quinze jours après , Washington et Rochambeau , terminant une marche de près de trois cents lieues , arrivaient à Baltimore, à l'autre extrémité de là baie , ofa l'officier chargé de leur annoncer Tar- Hvée de l'amiral à sa station les attendait depuis une heure; concours bien extraordinaire dans une entreprise d'une exécution si longue et concertée de si loin. Ils furent transportés sur les frégates dé l'escadre à Williamabourg » où , le 24 septembre, toutes les troupes de l'expédition se trouvaient réunies au nombre de vingt mille hommes, dont la moitié étaient Français. Le comte de Custine , le baron de Yiomteil, le marquis de Chastellux , en étaient les principaux officiers. On y remar()uait encore le duc de Biron , alors connu sous le nom de Làuzun , qui avait achevé la conquête du Sén^l ; le vicomte de Noailles, qui s'était déjà distingué à la prise de la Grenade ; le comte de Rochambeau , fils du général , et colonel du régiment d'Auvergne ; le vicomte de Mirabeau i colonel decdoi de Touraine; Duportail, depuis ministre; le<
missaire ordonnateur VOlemaury ; Charles de Damas, Robert de DiUon, Charles de Lamelh, Matthieu Dumas , Alaundre Berthier, et une foule d'autres, tous unis alors dans les mêmes sentiments, et qui depuis, par l'effet des dissensions civiles, ont combattu sous des drapeaux divers, mais ont tous également conservé pure et intacte la gloire de l'honneur français.
Dans le même temps qu'ils arrivaient à Baltimore, les amiraux Graves et Hood réunis essayèrent de troubler les opérations combinées en pénétrant dans la baie. M. de Grasse sortit au devant d'eux avec vingt-quatre vaisseaux de ligne. Les Anglais n'en avaient que dix-neuf. Malgré cette disproportion, l'importance des résultats et la confiance en leur tactique leut* firent aigager le combat. La circonstance du vent et la nature des évolutions ne permirent guère qu'aux avant-gardes de G engager sérieusement. Celle de la flotte française était commandée par le fameux navigateur Bougainville. Les Anglais furent plus maltraités, et disparurent au bout de deux jours, laissant le champ libre aux opérations des alliés. Lord Comwalis, endormi longtemps sur le danger de sa situation, tant par la politique lenteur de son investissement, que par les avis même du général en chef Clinton, qui se croyait toujours l'objet des manœuvres de l'ennemi, avait partagé sept à huit mille hommes qui lui restaient entre les deux villes d*Yorck- Town et de Glocester, et avait négligé de donner aux fortifications de ces places tout le soin qu'il y eût apporté sans doute, s'il n'eût été entretenu dans une funeste sécurité. Aussi les opérations qui devaient décider de son sort furent-elles peu prolongées. Le 21 septembre, les troupes se mirent en mouvement de Williamsbourg, et le lendemain les deux villes étaient
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investies au plus près. La tranchée fut ouverte le 7 octobre devant Yorck-Town, et le 1 0* jour du siège, après quelques exploits brillants de part et d'autre, lord Cornwalis demanda une suspension d*armes pour régler une capitulation qui fut signée le 49. La veille, à l'aide de quelques bateaux, il avait essayé sur Glocester une fuite qui eût été inutile, mais qui fut dérangée par un orage. Six mille hommes de troupes r^lées et quinze cents matelots mirent bas les armes et furent faits prisonniers. Cette expédition, qui décida delà fortune de l'Amérique, ne coûta pas cent hommes aux alliés. La générosité et l'affabilité française se signalèrent en cette occasion à l'égard des prisonniers. Ils ne crurent pas pouvoir se permettre cependant de sauver au général anglais une légère humiliation, celle de remettre à Washington, lui-même,^ l'épée qu'il offrait à MM. de Rochambeau et de Lafayette, qui se déclarèrent auxiliaires. Peu auparavant l'actif Bouille profitait de l'absence de toute escadre dans les Antilles, poiir reprendre Saint- Eustache et les petites îles qui en dépendent. Des douze cents hommes qu'il avait destinés à cette conquête, huit cents ne purent aborder à temps; les quatre cents autres, commandés par Arthur Dillon, colonel du régiment de ce nom, surprennent la garnison , qui en était sortie et qui faisait l'exercice sur l'esplanade. Celle-ci rentre dans le fort, mais les Français y pénètrent avec elle, s'emparent des ponts-levis et font capituler, le 46 juillet, huit cents soldats qui, trompés par l'audace des assaillants, ne doutent pas qu'ils n'aient affaire à une avant-garde prête à être soutenue par le corps d'armée. Une somme de dix-huit cents mille livres, appartenant à Rodney et h Vaughan, provenant de la vente de leurs prises, et qui était encore déposée h Saint-Eustache, devint le partage