CHAPITRE XV
M. de Gnsse.
M. de Grasse quitta aussitôt son mouillage* dans la rade^ pour aller au-devant de lui. Le 25 et le 26 , il y eut entre les escadres deux engagements peu importants; mais ils se terminèrent par la plus habile manœuvre de la part des Anglais, qui , donnant le change au comte de Grasse , eurent l'adresse de s'embosser au mouillage même qu'il venait de quitter, et dé
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contraindre le général français à tenir lui-même la mer à leur place.
Un coup de vent pouvait l'éloigner tout-Mait, et al(m la position des assiégeants, entre la flotte et la forteresse, serait devenue fort critique. CeuxHsi , par un redoublement d'efforts et d'activité, triomphèrent du désavantage de leur position, ils repoussèrent les troupes débarquées par Tamiral Hood à la Basse-Terre , éloignèrent ses frégates de Brimstone-Hill , et i Taide de Tartillerie auxiliaire du Caton , que le comte de Framônt mit à leur disposition , ils parvinrent à faire capituler la place le 4 2 février.
Durant cet intervalle , non-seulement M. de Grasse n'essaya point d*attaquer l'amiral Hood , que l'immobilité de son embossement à une certaine distance de la terre rendait trèsvulnérable , mais il eut encore à se reprocher de l'avoir si peu surveillé, après la capitulation, que, malgré le temps qui fut nécessaire aux Anglais pour lever leurs ancres, ils lui échappèrent. Il eut cruellement à se repentir dans la suite de cette double faute.
L'amiral Hood rentra heureusement à Sainte-Lucie, où les vaisseaux , amenés par Rodney, portèrent l'escadre anglaise à trente-huit vaisseaux, tandis que celle de France , après la réunion du marquis de Yaudreuil, n'en comptait que trentecinq. Mais dix-sept vaisseaux espagnols l'attendaient à Saint- Domingue, et devaient lui rendre la prépondérance nécessaire & la conquête de la Jamaïque. Le 8 avril ^ M. de Grasse partit de la Martinique pour effectuer cette jonction. Rodney Tépiait de Sainte-Lucie : tous ses vaisseaux , doublés en cuivre , avaient une marche supérieure à celle de l'escadre française, quË reurdait encore le convoi qui portait les troupes de dé-
barquement. Aussi dès le soir même fiit-il e» vue, et le lendemain son avantr-garde , commandée par Hood, atteignit l'escadre française. M. de Grasse, ayant fait signal au convoi de Gontiiiuer sa route, sous Tescorte de deux de ses vaisseaux, engagea le combat avec Favant-garde anglaise, la maltraita, et, au bout de deux heures, continua de faire .voile sur la Guadeloupe. Le JO, deux de ses vaisseaux, le Caton et Je Ja$on , se trouvèrent séparés de la flotte. Vais, justement convaincu de l'importance d^éviter Rodney, tant qu*il n'aurait pas opéré sa jonction , il les abandonna sagement, et poursuivit sa route. Que ne se souvint-il i le surlendemaip , des motifs qui l'avaient déterminé alors! Presqu'au moment de mettre l'ennemi dans Timpossibilité de l'atteindre , non-seulement il ^'arrête « mais il rd)rousse chemin pour dégager le Zélé , que des avaries , dans ses manœuvres , faisaient dériver sur la flotte anglaise. Il sauve en effet le vaisseau, qui fut remorqué jusqu'à la Guadeloupe , où s'étaient rendus le Caton et le Jo- «on, mais sa flotte est rejointe par Bodney entre les Saintes et la Dominique , et se trouve dans l'impossibilité de refuser nn combat inégal qu'il eût sufS d'éviter pour dominer dans ces mers. H. de Grasse restait avec trente vaisseaux , qui n'étaiait pas encore bien formés en ligne , lorsque Taction commença à sept heures du matin. Aussi Tavant-garde , cpm-» mandée par M. de Bougainville , fut-elle bientôt séparée , malgré la vigoureuse résistance du Sceptre , monté par le brave et infortuné La Peyrouse. Dès-lors l'issue du combat fut prévue par la facilité qu'eurent les Anglais d'attacher plusieurs de leurs vaisseaux sur un seul. La Ville de Paris ^ de cept dix canons, que montait l'amiral , fut surtout en. butte à cette rude épreuve. Après une résistance , qui se prolongea jusqu'à
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six heures et demie du soir, totalement désemparé , et dans h nécessité d'amener son pavillon , ce vaisseau eut au moins rhonneur de succomber noblement sous les efforts réunis de dix à douze bâtiments qui s'acharnèrent sur lui. Quatre antres» presque aussi maltraités, et dont, par cette raison, les Anglais purent à peine profiter , furent pris dans le même combat; et, sept jours après, le Caton et le Jason, qui ignoraient cet événement , subirent le même sort en se rendant à Saint-Domingue. M. de Yaudreuil, en y ramenant dix-nenf vaisseaux sans obstacle, et H. de Bougainville sa division, qui avait relâché à Saitite-Eustache , accrurent le regret que Tamiral n'eût pas poursuivi sa route. Les transports y étaient arrivés heureusement , mais la tardive réunion , qui se fit alors, n'offrait plus même d'égalité avec l'ennemi, qui gagna la Jamaïque; il fallut renoncer à Texpédition projetée contre cette lie. Les Espagnols regagnèrent leurs ports , et M. de Yaudreuil , après avoir croisé quelque temps entre la Jamaïque et Saint-Domingue, puis escorté jusqu'au débarquement des flottes marchandes des lies , gagna le continent de l'Amérique, pour y passer l'hivernage et s'y fournir des bois nécessaires à la réparation de ses bâtiments. Avant son départ , il avait détaché de sa flotte une petite escadre commandée par M. de La Peyrouse. Elle était composée d'un vaisseau de ligne et de deux frégates, sur l'une desquelles était le chevalier de Langle , l'ami et depuis encore le compagnon des tristes destinées de son chef. Cette expédition , qui avait trois cents hommes de débarquement aux ordres de MM. de Rostaing et de Monneron , avait pour but de détruire les richjes entrepôts de pelleteries que les Anglais avaient dans la baied'Hudson. Il sufiit h l'habile navigateur de paraître sur ces plages déso-
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lécs pour faire capituler les forts de la baie, et il eut moins h se défendre contre les Iiommes que contre les vents, les écueils et les glaces , qui , plus d'une fois , pensèrent le faire renoncer à son entreprise, dans la crainte de ne pouvoir effectuer son retour. Arrivé au commencement d'août, il remit h la voile le premier septembre. On estime que la ruine de ces établissements porta aux Anglais un dommage de douze millions. On remarqua d'ailleurs, au soulagement de Thundanité, que. dans Tembrasement général auquel furent dévoués ces riches magasins, le généreux français épargna ceux qui contenaient les vivres, afin que les infortunés, que la crainte avait fait fuir dans les bois à son approche , pussent trouver encore des moyens d'existence après son départ.
L'apparition de M. de Vaudreuil sur les côtes du continent inquiéta les Anglais, qui l'occupaient encore, et qui y faisaient à peine une guerre défensive. L'évacuation de Savannah et de Charles-Town en fut peut-être la suite; et New-Yorck| toujours menacé par Washington et Rochambeau » était dis* posé, pour peu qu'il fût pressé, à suivre cet exemple. Le général en chef Guy-Carleton , l'ancien gouverneur du Canada, qui venait de succéder à Clinton , avait des instructions pacifiques qui lui enjoignaient de négocier plutôt que de combattre; mais ses efforts pour obtenir une paix séparée, qui ne pouvait être qu'un leurre, n'eurent aucun succès.
Rodney avait également été remplacé par l'amiral Pigot. Sa Conduite à Saint-Eustacbe avait été le motif de son rappel ; mais son bonheur voulut que ce rappel parût une injustice , parce que, arrêté par la cour de Saint-James avant le combat du 12 avril, il ne s'exécuta qu'après la victoire, dont le càbi- T. XVI. 84
net ne pouvait être encore instruit. On essaya de le dédommager en rélevant à la pairie.
H. de Grasse l'avait devancé en Angleterre. Cet illustre prisonnier était accueilli partout avec la plus grande distinction.