‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 39 sur 85 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Gibnittf,

Les escadres française et espagnole , réunissant quarantecinq vaisseaux de ligne, après avoir balayé l'Océan d'Europe, comme les années précédentes, et assuré la rentrée de leurs flottes marchandes, regagnèrent la Méditerranée, et le 4 2 septembre, jetèrent l'ancre devant Algésiras, pour seconder les opérations dirigées contre Gibraltar. Le duc de Grillon , qui s'était emparé du fort Saint-Philippe au mois de février, semblait avoir donné la garantie de la conquête de Gibraltar. Ce roc était menacé du côté de terre, c'est-à-dire du côté de sa plus haute élévation, par deux cents bouches à feu, qui le foudroyaient vainement au plus près , et du côté de la mer par dix batteries flottantes de l'invention du colonel d'Arçon. C'étaient des vaisseaux rasés, recouverts d'un triple toit à l'épreuve de la bombe , et garnis d'un bordage épais , recelant des moyens d'y entretenir une humidité suffisante pour les préserver de l'effet des boulets rouges.

Elles présentaient contre le môle , le seul point qu'on put raisonnablement tenter d'escalader, un front de cent cinquante pièces de canon , et complétaient l'investissement formé par la nombreuse flotte combinée, qui serrait la place du côté de la mer, et fermait tout accès aux secours dont elle avait le plus grand besoin , en vivres , en munitions et en soldats.

Le 4 3 sq)(einbre , époque marquée pour le jeu de ces formidables moyens de destruction , )e feu commença sur les dix heures du matin. A quatre heures du soir, celui des batteries delà place paraissait éteint, et son brave gouverneur Elliot semblait se résigner à la pénible nécessité de céder à la for^ tune. Mais alors même il faisait de nouvelles dispositions, et il tournait la majeure partie de sa garnison au service des boulets rouges dirigés contre les batteries flottantes. Sur si;^^ mille boulets qu'il y fit tomber, sa persévérance en adressa un avec succès dans le bordage de la Tailla-Pedra , commandée par le prince de Navarre. La crainte de laisser endommager les poudres par Thumidité, avait fait négliger une partie des mesures de précaution indiquées contre Tincendie par Tingénieur français , qui s'y refusa d*abord , mais qui s'y résigna ensuite par complaisance , et vaincu d'ailleurs par l'enthousiasme que témoignaient les braves qui voulaient bien en courir les risques.

Le boulet fit des progrès qui furent longtemps insensibles» et qu'ensuite l'on ne put arrêter, quand on s'en aperçut au milieu des ténèbres. Pour comble de malheur, on avait oublié , en cas de pareil accident , de se réserver les moyens d'é- ' loigner promptement les bâtiments incendiés de ceux qu'ils^ avoisinaient. Les chaloupes qu'on envoya tardivement se remplirent de ceux qui craignirent pour eux-mêmes l'explosion de la machine. Deux autres batteries prirent feu après la première, et les équipages de celles qui n'étaient point encore endommagées, craignant le même sort, se hâtèrent de les abandonner; enfin l'appréhension qu'elles ne tombassent entre les mains des Anglais , porta les Espagnols à les dévouer assez inconsidérément aux flammes , en sorte qu'on

9ti inSTOIRË DB fltANCE.

perdit Tespérsiice de renouveler cette épreuve. Douie cénls hommes, dans cette nuit fatale , périrent ou furent faits prisonniers par les Anglais, qui mirent diverses embarcations à la mer pour sauver ce qu'ils purent. Le prince de Nassau s'échappa à la nage. Après cette funeste expérience , on s'opiniitn encore h une conquête dont l'infructueuse tentative avait paralysé, pendant toute la durée de la guerre, des moyens immenses qui eussent décidé la querelle en d'autres lieux.

Hais on ne l'espéra plus que d'un blocus étroit , qui minerait les ressources de la place. Il était assuré du côté de la terre, et quarante-huit vaisseaux semblaient le rendre presque aussi certain du côté de la mer. Cependant lord Howe , qui s'était retiré sur les côtes d'Irlande à rapproche des flottes réunies , arrivait avec trente-quatre vaisseaux seulement dans la Méditerranée.

Parti dePlymouth le 41 septembre, il était le 9 octobre à la iMuteur du cap Saint-Vincent. Don Louis de Cordova , instruit de son approche , se préparait à le recevoir, lorsque , le 44 , un coup de vent sépara ses vaisseaux et les chassa , nne partie dans la Méditerranée. Ce même coup de vent, favorable ' h Tanglais, l'y fait entrer et le porto sur Gibraltar, ofa le 4 8 , à h faveur d'un temps brumeux qui empêchait de l'apercevoir, il ravitailla la forteresse, et le lendemain il avait repassé le détroit. Le 20, il fut poursuivi, mais la marche inégale des vaisseaux espagnols ne permit qu'ù trente-deux de l'at^ teindre.

L^avant-gardc, aux ordres de La Motte-Piquel , engage le combat. Howe feint de vouloir l'accepter, mais h la nuit il se couvre de voiles , et le lendemain toute espérance de le joindre est perdue. Il avait rempli sn mission, et son escadre,

dcinière ressource de rAngleterre, lui était trop Béeessaire pour en comproroeUre le salut. Les alliés n eurent des succès que dans l'Iode , et la'Franceà elle seule les obtint. Le bailli de Suffren avait à peine déposé au Cap les secours qu*il était chargé d'y perler, qu'il s'était rendu à l'Ile-de-France.

Le comte d'Ornes mit aussitôt en mer» et déjà fort de douie vaisseaux , il accrut son escadre d'un treizième , qu'il prit en chemin. Mais étant mort au commencement de février , comme il atteignait la c6te de Coromandel , le commandement en chef se trouva passer au bailli de Suffren , qui , dès le 4 6» se présrata devant Madras.

Sir Edward Hughes , récemment arrivé de Ceyhn , où il venait d'enlever Trinquemale aux Hollandais, était dans b rade avec dix vaisseaux , qui étaient einbossés d'une manière inattaquable. L'amiral français se dirigea dès-lors vers le sud ; mais à peine était-i] parti , que sir Edward, jugeant opportun de profiter de l'embarras que le convoi, joint à l'escadre , apportait à sa marche , se mit à sa poursuite , et enleva en effet les transports. Suffren revint aussitôt sur lui , et engagea le 47, à la hauteur de Sadras, un combat dont l'issue fut indécise, mais qui força les Anglais à aller se réparer à Ceylan. Pondichéry étant en leur i)Ouvoir, le bailli y débarqua trois mille hommes qu'il amenait avec lui à Porto-Novo , qui appartenait à Aider. Réuni à l'armée du prince indien, M. du Chemin , qui commandait les troupes françaises , s'empara de Goudelour le 8 avril, et procura ainsi un poste dans Tlnde aux Français, qui n'y possédaient plus un pouce de terre. Aider voulait marcher immédiatement sur Madras. Suffren, malgré son caractère entreprenant , retint son ardeur, lui conseillant d'attendre la seconde division promise , et l'artillerie de

siège qui en faisait partie. Pour lui, gagnant les attérages de Ceylan à la recherche de Tescadre anglaise , qui venait d*étre accme de deux vaisseaux , il la rencontra le 4 2 avril , près de nie de Borédieme , à pen de distance deTrinquemale, et la combattit depuis une heure jusqu'à six , sans autre résultat que de contrarier les opérations de rennemi.

La flotte anglaise se répara à Trinquemale; et le Bailli un peu plus au sud, i Tranquebar, place qui appartenait aux HollaDdai3. Il y fut Joint par trois vaisseaux de cette nation et par deux vaisseaux de ligne français, qui escortaient la seconde partie du convoi. Sans aucun délai , il se dirigea sur Négapatnam » dans Tespérance de surprendre cette place et de la rendre aux Hollandais. Mais sir Edward , qui Tavait deviné, venait de ravitailler la garnison , et de cette démarche il ne résulta qu'un combat naval , qui fut oflert et accepté le 6 juillet. Un vent violent sépara les deux escadres avant que Faction eût pu se terminer à l'avantage d-aucune des deux parties. Les Anglais se retirèrent entre Naour et Négapatnam , et les Français à Karikal , puis à Goudelour. Le Bailli en partît au commencement d'août , pour tenter une surprise qui fut plus heureuse. Le 33 , il mouilla dans la baie de Trinquemale, et le 30, il avait fait capituler la place; il y avait quatre jours qu'elle était rendue, lorsqu'on signala sir Edward, qui arrivait trop tard au secours.

Ce fut, le 2 septembre, Toccasion d'un quatrième combat, aussi indécis que les précédents. La saison de l'hivernage suivit de près cette dernière action. Les Anglais , extrêmement maltraités par un ouragan , qui leur fit perdre plusieurs vaisseaux , se hâtèrent de gagner Bombay , où devait les joindre une nouvelle escadre aux ordres de l'amiral Bickerton; et*

M. de Suffren , qui ne se croyait pas assez en sûreté h Trinquemale , alla s'établir au port d'Âchem , à la pointe septentrionale de rUe de Sumatra. De retour au mois de janvier, il y avait croisé pendant deux mois , lorsqu^il fut rejoint le 1 0 mars, à Trinquemale, par M. de Reynier, qui lui amenait quatre vaisseaux de ligne et deux mille cinq cents hommes , avec le marquis de Bussi. Il avait d'autant plus besoin de ce secours» qu'un double accident avait réduit à onze le nombre de ses vaisseaux, tandis que l'escadre de sir Edward venait d'être portée à dix huit, et que , d'une autre part, la mort d'Âîder, arrivée à la fin de l'année précédente , avait privé l'armée française de la coopération de celle de ce prince sur la côte de Coromandel. Les Anglais établis à Bombay , espérant de grands avantages d'un changement de règne , et ayant encore fait i ce dessein la paix avec le Haratte Sandiah, pénétrèrent dans le Canada , où le général Maithews fit des progrès rapides, mais marqués par des atrocités qu'on aurait crues impossibles à un européen. Des milliers d'Indiens sans défense étaient massacrés sans pitié : Omanpore, près d'Onore , qu'il assiégeait, ville presque ouverte, et dans laquelle étaient renfermées quatre cent dix femmes d'Aîder et deTipoo, éprouva ce sort funeste, et la destruction universelle s'étendit jusqu'aux infortunées captives , que ni leurs richesses offertes à leurs farouches vainqueurs, ni leur beauté , ni leurs larmes, ne purent soustraire à cette affreuse destinée. Bednore ou Aider Nagur (ville d'Aider), capitale des états de ce prince, se rendit , pour prévenir un assaut.

Les propriétés du nabab, et ses riches trésors, capables d'assouvir la plus vaste cupidité , furent abandonnés aux Anglais, sous la réserve de respecter les propriétés particulières.

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Au mépris de cette solennelle convention , les principaux habitants furent bientôt recherchés , vexés, emprisonnés et menacés même d'une ruine , que prévint heureusement rapproche de Tipoo. De la côte de Coromandel , il accourait au secours de ses états , amenant avec lui deux mille Français , que la reconnaissance des généraux lui avait accordés , malgré les besoins urgents qui les pressaient eux-mêmes. Le 19 février, il attaqua les Anglais près de sa capitale, les battit, et leur enleva leur artillerie et leurs bagages; ils se retirèrent dans kl citadelle , où , le 28 avril, la faim les contraignit de capituler. Us devaient rendre tous les effets publics et particuliers dont ils s'étaient emparés , et à ce prix demeurer libres, et être reconduits à Bombay. Mallhews, poussé par une avarice qui lui devint funeste, éludant le traité , chargea son frère de conduire à Bombay, par des chemins détournés, une immense quantité de diamants qu'il avait soustraits à la surveillance du vainqueur. Mais le larcin fut découvert : les conducteurs ayant été arrêtés, le frère de Matthews eut la tête tranchée; et après lui Mathews lui-même, et quarante-cinq de ses principaux officiers , qu'une cour martiale condamna, subirent la même peine, en expiation de leurs atrocités. Tipoo retint en outre le reste de l'armée anglaise prisonnière.

Pendant les désastres des Anglais à la côte de Coromandel , le major Stuart, successeur de sir Eyre Coote qui venait de mourir, investissait Goudelour à la tête de cinq mille Européens, et de neuf mille Cipayes. Les Français, privés par leur générosité et par les maladies d'une partie de leurs forces, avaient été contraints de se retirer sous ses murs, en attendant le retour de Tipoo. A l'époque du 7 juin , où parut le major Stuart , M. de Bussi n'avait de troupes disponibles pour

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défendre les dehors de la place, que deux mille cinq cents Fraoçais , et huit mille Cipayes, dont trois mille que venait de lui faire passer Tipoo. Mais ceux-ci qui formaient la droite du camp, ayant mal soutenu Tcffort dés Anglais » non-seulement plièrent , mais se débandèrent et entraînèrent avec eux le reste des Cipayes; en sorte que les Français, malgré les pertes quMIs firent éprouver aux Anglais dans cette journée, furent contraints d'abandonner les ouvrages extérieurs.

Suffren accourt au secours de la place avec ses quinze vaisseaux , et suppléant h Tinfériorité du nombre par la supériorité des équipages ^ il les accroît de douze cents hommes tirés de la garnison; et cherche dès-lors Toccasion d'écarter les dix-huit vaisseaux de sir Edward, qui amenait rartillerie (fe siège. Pendant plusieurs jours les deux amiraux manœuvrèrent pour se donner l'avantage du vent; Enfin le 2& juin, à quatre heures après-midi , le bailli parvint h engager Faction à la vue de Goudelour. La nuit sépara les combattants, mais l'escadre anglaise ayant été forcée de se rendre h Madras , pour se réparer, non-seulement le bailli remit à terre les douze cents hommes qui lui avaient été prêtés , mais il y ajouta encore douze cents soldats de marine. Ce renfort permit des sorties heureuses , et tout présageait que l'issue du siège serait favorable aux Français , lorsqu'une frégate parlementaire apporta Theureuse nouvelle que les préliminaires de la paix avaient été signés en Europe.

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