CHAPITRE XVm
M. de Galonoe.
On se ressouvient du mot plaisant de H. de Maurepas sur la nomination 4e M. Amelot ; on aurait pu dire de même, en parlant de H. de Calonne : On n'accusera pas le gouverne^ ment cette fais d'avoir été séduit par la bonne réputation de celui-ci. En effet, il eût été difficile d'en avoir une plus mauvaise. Il était méprisé dans les provinces où il avait été intendant, et au conseil où il avait paru quelquefois; il était abhorré des parlements, à cause de sa perfidie envers MM. de La Chalotais , et de toute sa conduite dans les affaires de Bretagne; il était décrié dans le public pour ses mœurs et déconsidéré pour son caractère ; enfin sa légèreté, sa frivolité, son étourderie, ses inconséquences, étaient partout généralement reconnues; et quand il fut nommé, il n'y eut qu'un cri de mécontentement et d'improbation. Cependant on ne peut pas dire qu'il manquât de lumières ou de capacité; c'était au contraire un homme de beaucoup d'esprit, doué d'une grande facilité dans le travail, même d'une conception rapide, et possédant jusqu'à un certain point les connaissances
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nécessaires à un financier; sa conversation était gracieuse et spirituelle, ses manières étaient aisées mais froides, ses formes polies mais sérieuses ; il écoutait avec intérêt les demandes qui lui étaient adressées, et témoignait ordinairement le désir qu^elles fussent admissibles ; il aimait à obliger, et les rapports qu*on avait avec lui ét:iient faciles et agréables. 11 y avait loin de cette amabilité à la sévérité de M. Turgot et à la raideur de M. Necker ; Tun et l'autre paraissaient ne jamais perdre de vue Timportance et les difficultés de leur place. M, de Galonné avait Tair de ne pas s'en apercevoir et de jouer avec elles, mais il n'approfondissait rien, ne doutait de rien, et était incapable de donner à l'affaire la plus importante autre chose que l'attention du premier moment.
Voici comme un homme d'état, impartial presque toujours, excepté quand il parle de Turgot et de Necker, a voulu le faire connaître. Il y a quelque différence entre sa manière de la peindre et la mienne, mais peut-^tre est-ce lui qui a raison : Il a été plus k portée que moi d'observer H. de Galonné.
c Qu'on se représente un homme grand, assez bien fait, Tair leste, le visage agréable, une figure mobile et de moment en moment chageant d'expression, un regard fin et perçant, mais marquant et inspirant de la méfiance, un rire moins gai que malin et caustique : voilà l'extérieur de M. de Galonné.
« La vivacité d'un jeune colonel, l'étourderie d'un homme à bonnes fortunes, une coquetterie ridicule dans tout autre qu'une jolie femme, l'importance d'un homme en place, le pédantisme de la magistrature, quelque gaucherie de provincial : voilà les manières de M. de Galonné.
< Les bons mots d'un homme d'esprit, la finesse et la politesse d'un courtisan, l'astuce d'un intrigant, de la facilité, de
Lotiis icVi. 98&
la grâce dans TélocaliOD, quelquefois de la force, des phrases plas brillantes que solides et peu de suite dans la conversation : voilà le ton de M. de Galonné.
c Une grande rapidité de conception , une grande finesse dans les distinctions des nuances, mais une inaptitude absolue à la méditation; la force de s*élever h de grandes idées, sans toutefois les combiner et en apprécier les résultats : voilà le genre et la mesure de Tespril de M. de Galonné.
« Une âme sensible sans être tendre, plus susceptible d'émotion que de passion ; Tambition des grandes places pour être en spectacle; le projet de grandes entreprises, non dans la vue de servir la patrie et l'humanité, mais pour acquérir de la célébrité; une avidité pour l'argent qui n'admettait pas une très-grande rigidité dans le choix des moyens d'en acquérir, mais qui communément n'avait d'objet que l'obtention des jouissances du moment; de la prodigalité sans générosité, la réunion de tous les goûts; l'amour des femmes, de la bonne chère, du jeu, des spectacles, des fêtes , de tous les genres de plaisirs; des affections vives et d'une forte explosion, mais peu durables; de l'engouement dans les désirs, de l'emportement dans la colère; peu de constance dans l'amitié, moins encore dans la haine ; des germes de vertus et de vices : voilà les sentiments de M. de Galonné.
< A ces traits, qu'on ajoute à sa méthode de traiter les affaires, assez de sagacité dans l'invention des moyens, dextérité et même ruse dans l'emploi de ces moyens, mais précipitation dans la détermination, négligence et inexactitude dans l'exécution ; présomption habituelle du succès; une facilité de concessions que n avouaient pas toujours la prudence ni même Véquité; une insinuation assez adroite, mais un excès de con- T. XVI. 85
fiance qui ne paraissait à tout homme sage qu'une imprudence ou qu*un artifice; un ton si avantageux, des promesses si exagérées, qu'elles le décréditaient même dans les assertions fondées et les rendaient ridicules. Cette réunion, ce mélange de qualités opposées et de procédés incohérens complète Texposition du mérite, des torts, des défauts et des talents de M. de Calonne. »
Dans ses rapports avec le roi, et dans la marche du gouvernement , il n'était embarrassé de rien , alarmé de rien ; il opposait à toutes les inquiétudes sur l'avenir et à toutes les difficultés du moment les promesses les plus brillantes et les espérances en apparence les mieux fondées ; il semblait n'avoir qu'un but , celui de calmer toutes les craintes et de dissiper toutes les alarmes, de se prêter à tous les désirs des gens puissants , et de conduire le gouvernement à sa perte par un chemin semé de fleurs.
Cependant les besoins devenaient chaque jour plus impérieux : le discrédit commençait à nattre, et les recettes ne suffisaient plus aux divers services de l'état et aux dépenses qui, sans pouvoir être classées parmi les besoins réels, étaient devenues , par les habitudes du faste , des plaisirs , des dons qu'avait encouragés M. de Calonne , d'une nécessité aussi pressante. Un nouvel emprunt se serait difficilement rempli : les capitalistes français et étrangers, et les spéculateurs de tous les pays calculaient déjà avec efi'roi le total de la dette publique, si fort accru pendant ce règne ; on ne pouvait d'ailleurs recourir à ce moyen , non plus qu*à l'établissement d'un nouvel impôt, sans rencontrer, de la part du parlement, une opposition insurmontable : des membres très-influents de cette cour, auprès de qui on avait fait des tentatives» Tavaient formellement déclaré.
LOUIS XVI. iper^
Le parlement ne pouyait cesaer de voir, dans leeontrdleurgénéral des fioanees, le procureur^éoéral de la cooiinissioD de Bretagne , et, dans Tadministrateur des deniers publies, le complaisant de la cour et de son exces^ve prodigalité; de plus , pour des intérêts particuliers totalement étrangers aux^. affaires générales et à*lui-roéme, M. de Galonné venait de 3e brouiller avec le baron de Breteuil ; et les membres du parlement qui formaient le parti ministériel s'étant divisés entre les ministres, n'avaient plus le même degré de force. On pouvai^ essayer, il est vrai , de forcer Tenregistrement en. employant l'autorité du roi ; mais quoique M. de Galonné manquât gêné-, ralement de prévoyance , il ne pouvait pas se dissimuler que , ' d'après le caractère de Louis XVI , et la conduite qu'il avait tenue dans plusieurs circonstances presque semblables, il était impossible de ne pas craindre qu'il ne finit par reculer devant la résistance du parlement , et qu'il ne lui sacrifiât son ministre.
n ne restait donc que deux partis à prendre : l'un , que M. de Galonné se retirât , afin que son successeur s'accordât mieux avec le parlement ; l'autre, de déguiser encore la triste situation des finances , et de se borner à retarder l'affreux moment de la catastrophe. Le premier moyen ne pouvait se concilier avec l'ambition du contrôleur-général; le second n^était peut-être plus possible. M. de Galonné en trouva un troisième, que lui suggérèrent tout à la fois son imprévoyance et sa présomption : ce fut de former une assemblée de notables, de leur exposer les maux de l'état , et de leur proposer, pour y remédier, l'établissement de nouveaux impôts frappant également sur tous les citoyens, en joignant à ces mesures pénibles, afin de les rendre favorables au peuple , quelques-unes des
HISTOiRË bE l'ItANCE.
principales choses que le roi avait refusées quand M. Yurgot les avait offertes, et qui éuient encore regrettées par la plus grande partie de la nation , telles que la formation des assemUées provinciales, Tabolition de la corvée et la liberté du commerce des grains.
Cette délibération des notables, provoquée par H. de Galonné, quel effet pouvait-elle produire? Pouvait-on y voir autre chose qu*nn danger certain et qu'un avantage illusoire? N'était-cepas, dans tous les cas, une vaine formalité, puisque cette assemblée, n'ayant aucune autorité législative, ne pouvait dispenser, par son approbation , de l'enregistrement des parlements; ce qui laissait subsister toutes les difficultés que l'on craignait , avec le même d^é de force que si on n'avait pas appelé avec autant de fracas les plus grands personnages du royaume?
Telle était la prévention que M. de Galonné excitait , que des projets qui avaientété accueillis avec enthousiasme quand M. Turgot et H. Necker lesavaient proposés, furent reçus avec indifférence quand ce fut M. de Galonné qui les présenta ; on aurait voulu que le roi les eût fait présenter de nouveau par un homme plus digne de confiance, et chacun avait l'air de se dire : Puisque ceiprcjeUwitsi bons, pourquoi U. de Cahnné les propose-t-Uî
Ce ministre, du reste, plein de sa présomption ordinaire et livré à son imprévoyance accoutumée, ne prit aucune me-* sure pour se rendre moins contraire l'opinion que les notables avaient de lui ; il se conduisit même vis-à-vis d*cux avec une inconcevable légèreté qui ne fit qu*auginenter encore la défa^ veur dont il était Tobjet. A peine avait-il rc^digc ses plans lors" que les notables arrivèrent, et Ton prétend que la séance d*ou^
terture fut , malgré ^importance qu'il y avait de ne (las perdre de temps, relardée de plus de huit jours, parée que le discours qu'il devait y pnmoDcer n'était pas prêt. 0;i raeoote même que» durant rassemblée, pour colorer le retard qu'il apportait à rédiger de certains états qu'on lui demandait • il mit le feu h l'un des bureaux du contWttehgénéral oli éiaieirt eonservées les pièces dont ces étals devaient offrir ranalyse, et se fit accorder un assez long dâai pour les recueilKr de nouveau.