‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 45 sur 85 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Afliiire da collier.

C'est après la r^résentation du Mariûge de Figaro qu'eut lieu l'affaire du collier. Le scandale fut grand. On croit que le cardinal fut dupé par madame Lamotte et par Cagliostro (4 ).

c Pendant que le théâtre portait un coup à l'aristocratie, dît M. Repée, la royauté avait son drame , qui ne lui fut pas moins désasitreux : ce fut le procès du collier. Un prince , un prélat , allié du sang royal, traîné sur les bancs de la chambre criminelle, parmi des courtisanes et des filous : quel spectacle! et da9s quel moment ! Mais ce procès ténébreux était quelque chose de plus encore : pour l'opinion égarée , c'était le procès de la reine ; elle avait toujours été cruelle , cette opinion ; mais cette fois elle. fut profondément injuste, et par là elle a fait douter qu'elle ait eu raison dans ses autres accusations. Le public, aveuf^ par ses instincts de haine , entra , comme dupe aussi , dans cette honteuse intrigue; il ne s'y montra guère moins crédule que le cardinal de Rohan. Le piiblic fit cause commune avec cet homme , qu'il méprisait la veille , mais qui devint son héros du jour où il fut poursuivi par la cour.

Le cardinal de Rohan était le scandale de l'Eglise. Dans tout le siècle , il ne s'était pas vu un prélat de mœurs plus effrontées; il n'existait pas d'entourage pire que le sien ; il vivait comme un de ces papes du dixième siècle , sous l'empire

(1) On trovT^ro , dins les potes , un récjt curieux sur celte affaire.

des Marosies; c'était d'ailleurs d'une source assez semblable que la puissante famille de Rohan tirait ses dignités et ses grands biens. Depuis plus d'un siècle que la belle M** de Soubise avait mis le cardinalat dans sa maison , les plus hautes positions de TEglise étaient transmissibles comme les mauvaises mœurs : les prélats y pratiquaient le sacerdoce , comme le prince de Soubise y pratiquait la guerre. Cétait à qui dégraderait le mieux le nom de Roban. Le cardinal Louis de Rohan , grand-aumônier de France , évéque de Strasbourg , bénéficiaire des plus grosses abbayes , tenait de l*Eglise douze cent mille livres de revenu , et ce revenu ne lui suflSsait pas. H disait qu'un galant homme ne pouvait vivre avec cela ; il était perdu de dettes, et se trouvait souvent réduit aux derniers expédients. Un autre Rohan , le prince de Guéménée , venait de faire une banqueroute de quatorze millions; l'imprudent cardinal en faisait gloire, et disait qu'il n'y avait qu'un Rohan ou un souverain qui pût faire une telle banqueroute ; il semblait marcher h un succès pareil. Lous XYl Tavait en aversion, comme tous les mauvais prêtres; la reine , pour d'autres raisons , le voyait de plus mauvais œil encore : on dit qu'il l'avait offensée à Tépoque de son ambassade de Vienne. 11 n*était rien qu'il n*eût tenté depuis pour rentrer en grâce ; il alla jusqu'à afficher, pour sa royale ennemie» une violente passion ; moyen le plus sûr, il lui semblait , de faire oublier ses torts. Il était ambitieux , il voulait être ministre , et n*y voyait d'autre obstacle que le ressentiment de la reine. Un pareil choix fut peutêtre la seule faute à laquelle la monarchie échappa. Les démonstrations du cardinal n'apaisèrent point Marie-Antoinette, et sa haine cette fois rendit service à l'état ; mais ce fut , par malheur, aux dépens de sa renommée.

tS8 H18T<MRE DE FRANCE

P^rmi les femmes auxqa^es les m&m da cardinal doonaient un accès facile auprès de lui, fifpirait la comtesse de Lamotte-Valois; elle descendait d'un bâtard de Henri n. Son origine était constatée ; mais » sans parents, sans fortune » ne tirant rien du gouTemement qu'une pension infime , cette femme, tourmentée par l'ambition d'un sang méconnu, s agitait, aTCc une sorte de rage, pour sortir de l'obscurité; elle y employait tout ce qui était à son usage : l'intrigue et la galanterie. Elle connut le cardinal de Rohan , et s'adressa d'abord à ses vices; elle s'attaqua ensuite à son ambition. La descendante des Valois se donna bientôt à lui pour l'amie de la reipe, et se fit fort d'emporter cette réconciliation, qui était l'idée du cardinal, lui qui réTait d'être ministre, et de plus d'être , à cinquante ^s , l'amant d'une jeune rein^. Cette faible tête de débauché était çans doute bien crédule, M'^ de Lamott^ bien hardiment intrigante; mais, si l'on fait de cette femme une abjecte courtisane , une aventurière d'antichambre, la duperie du cardinal alors ne se comprendra plus. Par ses mœurs, c'était une aventurière sans doute ; mais , à tout prendre, elle était bien du sang des Valois; elle avait un peu de beauté , quelques facultés heureuses gâtées par son éducation ; (die était active, chaleureuse, dramatique; elle savait c^oier; on s'intéressait vite à cette femme , dernier rejeton d'une branche royale , à qui la monarchie n'assurait pas même du pain ; aussi les relations ne lui manquèrent point. Le cardinal de Rohan n'était pas le seul homme de marque dont la maison lui fût ouverte. Par là du moins la crédulité du cardinal s'expliquera mieux , il semble , et l'étrange affaire qui va venir y gagnera quelque clarté.

Les joailliers de la couronne;, Boehmer et Bossange , çom-

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posèrent de leurs plus beaux diamanto mi BMguifiqne eoffier qu'ils présentèrent à la rmne ; ils en demandaient un miUion six cent mille francs. On dit que cette parure avait été destinée d'abord à M*** Dubarry. La reine répondit fort à pro« pos qa*a¥ec une pareille somme on pouvttt donner à Tétai deux vaisseaux, et elle repoussa toutes les instances desjoait* liers. Ce fut alors que le cardinal de Roban se laissa per* suader par If"* de Lamotte que Mario-Antoinette désirait en secret ces diamants ; il se laissa persuader encore de lui en faciliter Tacbat, croyant rentrer en grâce par ce service. La comtesse ne cessait de réchauffer par les récits qu'elle lui faisait de visites à Versailles , de relations étranges avec la reine; c'était chaque jour quelque nouvelle qui transportait de joie son facile confident. Les préventions se dissipaient, assurait H"^ de Lamotte, et, pour preuve, tantôt c'é(ajt uq mémoire que demandait la reine au prélat, tantôt c'était une somme d'argent dont elle avait besoin pour ses aumônes. Le cardinal apercevait , dans toutes ces avances , de grands indices d'une prochaine faveur, et il s'empressait d'y satisfaire. Sur b parole de cette femme, qui , le plus souvent , ne visi* tait i Versailles qu'un hôtel garni , il voyait la reine toiif occupée de son amour et de son prochain ministère. Il réibr* mait sa maison, il affectait des mœurs en attendant; pour la première fois , il s'inquiétait d'être grave, et par là mettait le comble à sa burlesque position. Rien ne manqua à cette triste comédie , qui se prolongea deux ans : un prince de l'Eglise , on vieillard ambassadeur, se laissa conduire conune un enfant; il crut à des billets de la reine; il crut de même à qp leodez-vous. Il alla , sous le manteau d'un mousquetaire et au mifieu d'une nuit obscure, sepçster sous un bosquet de Ver*

4M IIISTOUE DE FRANGE

saill»; une femme 8'aTaQça à la dérobée, c^étaitlmn ht taille etleportde la reine; elle passa près de lui, en laissaol lomber une rose et en disant à demi-voix : c Le passé est oabUé. » Le cardinal, éperdu, se jeta à terre et baisa son pied. Un td début lui permettait toutes les espérances; il allait donner cours à des sentiments si longtemps méprisés , mais un contre-temps interrompit l'entrevue : M*' de Lamotte aoçonnit en disant qu'elle entendait venir les comtesses de Provence et d'Artois. La sobne n'en eut pas moins son effM : la femme à qui le cardinal avait baisé le pied était une courtisane fort connue pour ressembler à la reine , et qui s*était prêtée à jouer ce r61e sur la promesse d'une somme d'argent : le cardinal resta persuadé que Marie-Antoinette avait fait ce premier pas vers lui ; il eût été moins dupe sans doute, s'il eût été moins corrompu.

Au moment d'entreprendre l'affaire du collier, le cardinal avait demandé que la reine s'engageât par cette démarche. U s'était flatté qu'elle l'entretiendrait de son désir dle-roéme; mais l'entrovue avait manqué , alors il voulut un ordro écrit de la roinCi la garantie de sa signature ; de nouveau on le contenta ; puis il alla traiter avec les joailliers , et conclut le marché au prix de 4 ,400,000 fr. ; mais ce fut la plus forte épreuve à laquelle sa bonne volonté d'être trompé fut soumise. La signature du billet portait : Marie^Antùinette de France; le faussaire qui l'avait tracée n'était pas rompu au style descours et des chancelleries . et le cardinal , qui avait été ambassadeur, n'en prit point l'éveil. Il ne revint pas de son erreur : il voyait la reine aux cérémonies , il se plaçait sur son passage , cherchant un regard, un signe d'intelligence; mais rien n'avait changé pour lui dans cet impérial dédain dont l'écrasait Ma-

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ri^-Antomette. n attendrait impenarbaUement Theure o& toat se déclarerait à la fois.

Un jour de fête, le 45 août, comme il était .^ Versailles pour officier, il reçut Tordre de se rendre sans délai dans le cabinet du roi : Vespoir lui vint sans doute qn*il en sortirait ministre ; il en sortit prisonnier , il fut conduit à la Bastille dans ses habits pontificaux. Il était nouveau que le pouvoir politique portât la main sur un prince de l'Eglise romaine; cela ne s'était point vu depuis le cardinal de La Balue. L'accusation était grave, ce n'était pas moins qu'un vol et un faux commis au nom de la reine, où le cardinal se trouvait impliqué; il avait manqué au premier terme de paiement, et le joaillier, dans son embarras , avait porté sa réclamation à Versailles. L'interrogatoire que le prélat subit devant le roi , la reine et les ministres, fut pour lui d'un embarras cruel: il nomma M"* de Lamotte ; il avait cru , dit-il , faire sa cour à la reine , en traitant pour elle de l'achat du collier. Il se troubla aux interpelhitions de Marie-Antoinette , il ne put rien expliquer. On lui donna du temps pour se remettre ; le roi le pressa d'écrire sa défense ; il ne put tracer que quelques phrases sans suite. L'ordre fut donné de l'arrêter, et l'affaire fut déférée an parlement. Une colère de femme, colère légitime, mais dangereuse conseillère, dicta le parti qui fut embrassé; la reine voulut perdre l'accusé : l'abbé de Vermont , le baron de Breteuil, nouveau ministre de b maison du roi, tout le parti aatrichien était ennemi déclaré du cardinal , ce fut ce qui le sauva. Les hommes les plus calmes du ministère , Vergennes, Castries , s'interposèrent sans succès ; ils déconseillèrent d'attirer sur cette dangereuse affaire le bruit d'un grand procès.

Os savaient l'état de l'esprit public à l'égard de la reine.

448 HISTOIIE DE VRANCE.

L'Europe fot oeeapée de ce procèi pendant près d'un ««. L'instruction n*y porta pas la lumière ; Topinion, trop eidlée, s arma de ce mystère comme un acte d'accusatîoQ centre Marie-Antoinette \ la prévention tirait parti des moindres apparences, tournait tout contre elle , et lui faisait un r61e foroé dans cette intrigue. La cour, de son côté , conduisit Taffaire d'une main si mal assurée, si gauche, que ses fautes prêtèrent encore aux soupçons.

Elle fit tout pour perdre le cardinal, et cet acharnement te rendit intéressant et populaire. La reine, dit-on, vint à Paris pour conférer avec des magistrats pendant les procédures. On croyait voir planer sur M""* de Lamotte un intérêt caché ; la police avait mis i l'arrêter des délais qu on expliquait mal ; le baron de Bretenil se mêla dans les dépaarehes pour le choix de son défenseur.

Pendant dix mois, les avocats firent de; mémoires , et ce qui était inexpliqué finit par devenir inexplicable, l^e parle* ment rendit son arrêt , qui trompa toutes les prévisions de la cour, le cardinal fut acquitté et M""* de Lamotte condamnée. L'immense foule qui entourait le palais fit au cardinal un accueil triomphant.

c A dix heures, la décharge pure et simple est sortie, écrivait Mirabeau sous Timpression vive du spectacle; le peuple inondait les rues avoisinantes au palais et toutes les salles, dès cinq heures du matin ; je ne sais pas où le parlement se serait enfui s'il avait mal jugé. Le peuple les a arrêtés, caressés, baisés. Cinq cents personnes se sont prosternées! C'était un délire. . . L'opinion n*a-t-elle pas eu un assez écbtant triomphe? U y a trente ans que le cardinal eAt été perdu sans ressource; autrefois l'autorité aurait couvert l'absuidité par la

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tymmif), ]iei|r«iiiieiQeiit elle ne le pfiitt plu;. Vtgpre^Y^ etf dure , inaiç 4éei«ve. Puissent 4*aatres passion* n'en pa; a^b^serl »

L^ CQur fut malhabile jusqu'au bout; elle frappa le ca^rdinal d'une lettre de cachet; on le dépouilhi de ses chargea, et ou Teiûla dans unedese* t^bbayes. Si c'était une faute politique de déférer ce procès au parlem^int , c*en était une ajitre de se fâcher contre ^n arrêt.

Marie-Antoinette se vit accablée, dans cette tortueuse intrigue, de tontes les préventions du public et de toutes les fautes du gouvemeinent; mais le plus coupable des deux fut le gouvernement, qui ne sut rien faire qu'égs|rçr l'opinion davantage. Le pomte de Lamotte s'était enfui en Angleterre avec les débris du collier; il menaça d'un mémoire contre la reipe, si ou pe lui rendait pas sa femme; cq mémoire, a-t-oq dit, fut secrètement acheté, ce qui n'empêcha pas de l'imprimer pli)s lar^. La cour hésitait à exécuter l'arrêt pprté contre M""" de Lamotte; die avait été condamnée à la réclusion perpétuelle, à la noarque et au fouet , il fut question de commuer sa peine. C'eût été mettre le comble à l'état vjolent de l'opinion. Vergennes et Castries en firent comprendre les dangers; l^"" 4e Lamotte fut marquée et enfermée, mais on la laissa s'évadef an bout de deux ans. Telle paraît être en somme cette affaire du collier. Bien des détails en restent ténébreux, et l'esprit public n'était que trop autorisé aux soupçons, mais en accu* sant il ne calculait plus les probabilités. Il n'était pas croyable, en effet, que la reine eût trempé dans ce honteux marché; mais elle était en suspicion perpétuelle, elle était réputée capable de pareils faits , et le public expliqua l'énigme par les pr^ugés de sa haine. On ne pouvait qul^lier pourfa)nt que le

ministre des finances était Galonné, celui que Ton appdait k caissier de la reine, lui qui répondait un jour à une demande de Marie-Antoinette : c Si là chose est possible, Madame , eDe est faite; si elle est impossible, elle se fera. » Pour Galonné, ce n'était pas l'impossible que Tachât de ce collier ; il eût mis ce caprice de la reine au compte du trésor, comme tant d'autres ; c'était une voie plus simple et plus commode que le biais honteux d'une intrigue avec le cardinal. Il est rapportéd*ailleurs que Louis XYI avait voulu faire don du collier à Marie-Antoinette. Ne serait-il pas bizarre qu'elle eût préféré l'obtenir par un moyen qui lui en interdisait l'usage? Sans doute elle n'était pas assez aveuglée par la perspective de ce collier pour ne pas prévoir d'embarrassantes questions de la part du roi. Quant au cardinal, elle le haïssait en femme offensée, et l'orgueil blessé chez elle ne pardonnait pas. Le cardinal était mal vu à Vienne, détesté des Autrichiens de Versailles, personnellement odieux à Breteuil , à l'abbé de Vermont , les hommes d'affection de la reine ; et si l'on regarde au point le plus caché de l'intrigue, est-ce un galant de cet âge, usé de débauche, que la reine de France, égarée, pouvait attendre la nuit au fond des bosquets? Il fut constaté au procès qu'une femme publique, la fille Olivia, avait joué la scène nocturne; et pour les relations prétendues de M"*" de Lamotte avec la reine, on ne put rien établir. Force est donc de rejeter tout sur la crédulité du cardinal, crédulité surnaturelle, il est vrai, chez un homme qui avait passé par les conclaves et les chancelleries; mais ce cardinal de Rohan, qui avait l'esprit des roués, était pourtant une pauvre tête : il croyait en Gagliostro, il pouvait croire en M""*" de Lamotte ; il était le plus chaud partisan et l'ami de ce charlatan, qui fut impliqué à sa suite dans

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le procès; M*^ de LamoUe lui procurait des lettres et des reudez-vous de la reine comme Cagliostro iui procurait des téte-à-tête et des soupers avec Cléopatre et Sémiramis. »

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