CHAPITRE XLVm
Les Français malheoreui dans les quatre parties da monde. — - Désastres du gouvemeor Dupleix. •- Supplice da général Lalli.
La France alors semblait plus épuisée d'hommes et d'argent dans son union avec rAutriche , qu'elle n'avait paru l'être dans deux cents ans de perre contre elle. C'est ainsi que sous Louis Xiy il en avait coûté pour secourir l'Espagne plus qu'on n'avait prodigué pour 1^ combattre depuis Louis XU. Les ressources de la France ont fermé ses plaies; mais elles n'ont pu réparer encore celles qu'elle a reçues en Asie, en Afrique , et en Amérique.
Elle parut d'abord triomphante en Asie. La compagnie des Indes était devenue conquérante pour son malheur. L'empire de l'Inde, depuis l'irruption deSha-Nadir, n'était plus qu'une anarchie : les soubabs , qui sont des vice-rois , ou plutôt des rois tributaires, nchef aient leurs royaumes à la Porte du grand padisba mogol, et revendaient leurs provinces à des nababs, qui cédaient à prix d'argent des districts h des raïas; souvent les ministres ayant donné une patente de roi , donnaient la même patente à qui en payait davantage : soubab, nabab, raîa, en usaient de méinc ; chacun soutenait par les armes un droit chèrement acheté. Les Marattes se déclaraient pour celui ([ui les payait le mieux , et pillaient amis et ennemis. Deux bataillons français ou anglais pouvaient battre ces multitudes indisciplinées, qui n'avaient nul art , et qui même, aux Marattes près , manquaient de courage. Les plus faibles imploraient donc , pour être souverains dans l'Inde , la protection des marchands venus de France et d'Angleterre qui pouvaient leur
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foDinir quelques soUats et qa^aes officiers d'Europe. C'est daos ces occasioBS qu'in simple capitaine pouvait qnelqiidois Cure une plus grande fortune dans ces pays qu'ancun général parmi nous.
Pendant que les princes de la presqu'île se battaient entre eox , on a vu que ces marchands anglais et français se battaient aussi , parce que leurs rois étaient ennemis en Europe.
Après 1(1 paix de 4 748 , le gouverneur Dupleix conserva le peu de troupes qu'il avait , tant les soldats d'Europe « qu'on appelle blancs , que les noirs des lies transplantés dans l'Inde , rt les dpayes et pions in^ens.
Do des sous-tyrans de ces contrées » nommé Chandasaeb, aventurier arabe , né dans le désert qui est au sud-est ie Jérusalem, transplanté dans l'Inde pour y faire fortune, était devenu gendre du nabab d'Arcate. Cet Arabe assassina son beau*père , son frère , et son neveu. Ayant éprouvé des revers peu proportionnés k ses crimes, il eut recours au gouverneur Dupldx pour obtenir la nababie d'Arcate, dont dépend Pondichéry. Dupleix lui prêta d'abord secrètement dix mille loais d'or, qui , joinis aux débris de la fortune de ce scélérat, lui valurent la vice royauté d'Arcate. Son argent et ses intrigues lui obtinrent le diplôme de vice-roi d'Arcate . Dès qu'il en est en possession, Dupleix lui prête des troupes; il combat avec ces troupes réunies aux siennes le véritable vice-roi d'Arcate; c'était ce même Anaverdi-kan , âgé décent sept ans. dont nous avons déjà parlé , qui fut assassiné à la tête de son armée.
Le vainqueur Chandasaeb , devenu possesseur des trésors du mort, distribua la valfiurdedeux cent mille francs aux soldats de Pondichéry, combla les officiers de présents^ et fit
ensuite une donation de trent^-einq aidées à la compagnie des Indes. Aidée signifie village ; c*est eÊtcove le terme dont on se sert en Espagne depuis l'invasion des Arabes , qui domink'ent également dans TEspagne et dans Tlnde , et dont la langue a laissé des traces dans plus de cent provinces.
Ce succès évâlla les'Anglais : ils prirent ausntdt le parti de la famille vaincue. Il y eut deux nababs; et comme le soubab ou roi de Décan était lié .avec le gouverneur de Pondicbéry , un autre roi» son compétiteur, s'unit avec les Anglais. VoiL^ donc encore une guerre sanglante allumée entre les comptoirs de France et d'Angleterre sur les côtes de Goromandel , pendant que l'Europe jouissait de la paix. On consumait de part et d'autre dans cette guerre tous les fonds destinés au commerce; et chacun espérait se dédommager sur les trésors des princes indiens.
On montra des deux côtés un grand courage. MM. d'Auteuil, de Bussi, Lass, et beaucoup d'autres, se signalèrent par des actions qui auraient eu de l'éclat dans les armées du maréchal de Saxe. Il y eut surtout un exploit aussi surprenant qu'il esi indubitable; c'est qu'un oflScier, nommé M. de la Touche, suivi de trois cents Français , entouré d'une armée de quatrevingt mille hommes qui menaçait Pondicbéry, pénétra h nuit dans leur camp, tua douze cents ennemis sans perdre plus de deux soldats, jeta l'épouvante dans cette grande armée, et la dispersa tout entière. C'était une journée supérieure à celle des trois cents Spartiates au pas des Thermopyles , puisque ces Spartiates y périrent, et que les Français furent vainqueurs; mais nous ne savons peuirétre pas célébrer assez ce qui mérite de l'être , et la multitude innombrable de nos combats en étouffe la gkHffe.
LOIHS IV. »
Le roi protégé par les FrançaîB s'appelait Mouza-Faningiie ; d était aeveu du roi favorisé par les Anglais. L'oncle avait fait le neveu prisonnier» et cependant il ne Tavait point encore rois i mort, malgré les usages do la famille; il le traînait chargé de £m à la suite de ses armées , avec une partie de ses trésors. Le gouverneur Dupleix négocia si bien avec les officiers de Tarmée ennemie , que dans un second combat le vainqueur de Mouza*Ferzingue fut assassiné. Le captif fut roi , et les trésors de son ennemi furent sa conquête. Il y avait dans le eamp dix-sqpt millions d'argent c(»aptant : Mouza-Ferzingue en promit la plus grande partie à la compagnie d^es Indes ; la petite armée française partagea douze cent mille francs.: tous les officiers furent ntieuz récompensés qu'ils ne l'auraient été d'aucune puissance de l'Buroqe.
Dupleiz reçut Mouia-Ferzingue dans Pondichéry comme un grand roi fait les honneurs de sa cour à un monarque voisin. Le nouveau soubab , qui lui devait sa couronne, donna à son protecteur quatre-vingts aidées, une pension de deux cent quarante mille livres pour lui , autant pour M"" DupleiXp une de quaraBte mille écus pour une fille de M"* Dupleiz du premier lit. Chandasaeb , hienfoiteur et protégé, fut nommé vicem d'Arcate. La pompe de Dupleii; égalait au moins celle des deux princes. 11 aUa au-devant d'eux , porté dans un palanquin, escorté de cinq cents gardes , précédés d'une musique guerrière, et suivis d'éléphants armés.
Après la mort de son protégé Mouza-Ferzingue, tué dans une sédition de ses troupes , il nomma encore un autre roi , et il en reçut quatre petites provinces en don pour la compagnie. On lui disait de toutes parts qu'il ferait tr^nbler le grand Mogolavaut un aq. Qétait souverain ep eiet ; car. ayant acheté
^ IIISTOlRfi r«; FRANCE
une patente de vice-roi de Carnate à la chanoellme da grand mogol même pour la somme modique de deux eent quarante mille livres, il se trouvait égal à sa créature Chandasaeb , et très-supérieur par son crédit. Marquis en France , et décoré du grand cordon de Saint-Louis , ces faibles honneurs étaient fort peu de chose en comparaison ^e ses dignités et de son pouvoir dans rinde. J'ai vu des lettres où sa femme était traitée de reine. Tant de succès et de gloire éblouirent alors les yeux de la compagnie, des actionnaires et même du ministère : la chaleur de Tenthousiasme fut presque aussi grande que dans les commencements du système ; et les espérances étaient bien autrement fondées, car il paraissait que les seules terres concédées à la compagnie rapportaient environ trente-neuf millions annuels; on vendait, année commune, pour vingt millions d'effets en France au port de Lorient ; il semblait que la compagnie dût compter sur cinquante millions par année tous frais faits, n n'y a point de souverain en Europe, ni' peut-être sur la terre, qui ait un tel revenu quand toutes les charges sont .acquittées.
L'excès même de cette richesse devait la rendre suspecte : aussi toutes ces grandeurs et toutes ces prospérités s'évanouirent comme un songe; et la France, pour la seconde fois , s'aperçut qu'elle n'avait été opulente qu'en chimères.
Le marquis Dupleix voulut faire assiéger la capitale du Maduré, dans le voisinage d'Arcate ; les Anglais y envoyèrent du secours. Les officiers lui représentèrent l'impossibilité de l'entreprise; il «'y obstina; et ayant donné des ordres plutôt en roi qui veut être obéi qu'en homme chargé du maintien de la compagnie, il arriva que les assiégeants furent vaincus par les assiégés; la moitié de son armée fut tuée, l'autre captive :
liOUIS XV. M
les dépemes immenses prodiguées pour oes conquêtes forent perdues; et son prol^, Cbandssad)» ayant été pris dus celle déroute, eut la tête tranchée. Ce fut le fameux lord Clive qui eut la part principale à la victoire ; c'est par là qu*il com- Deoça sa glorieuse carrière , qui a valu depuis à la compagnie anglaise presque tout le Bengale. 11 ac(|uit et ccwserva la (nodeur et les richesses que Dupleix avait entrevues. Enfin depuis ce jour la compagnie française tomba dans la plus triste décadence.
Dnirieix fut rappelé en 4753. A celui qui avait joué le rUe d'an grand roi on donna un successeur qui n'agit qu*en bon marchand. Dupleix fut réduit à disputer à Paris les tristes res* tes de sa fortune contre la compagnie dns hdes , et à soUici*ter des audiences dans l'antichambre de ses juges : il ea monrut bientAt de chagrin. Mais Pondichéry était réservé à de plus grands malheurs.
La perre funeste de 4 756 ayant éclaté en Europe » le mi« nistère fhuQçais craignant avec trop juste raison pour Pondicbéry et pour tons les établissements de l'Inde, y oivoya le lieatenant'général comte de Lalli. C'était un Irlandab de ces bmilles qui se transplantèrent en France avec celle de l'infortooé Jacques 11 : il s'était si fort distingué à la bataille de Fonteooi , ob il avait pris de sa main plusieurs officiers anglais, qne le roi le fit colonel sur le champ de bataille. C'était lui qui avait formé le plan plus audacieux que praticable de débarquer en Angleterre avec dix mille hommes, lorsque le prince Charles Edouard y disputait la couronne. Sa haine contre les Anglais et son courage le firent choisir de préférence pour aller les eombattre sur les côtes de Coromandel ; mais malheureusemant il ne joignait pas à sa valeur la prudence, la qmdéra-*
M mSTOIRfi DE ntÀNGE
tkm, là patienee, nécessaires dans une cominittiioii si épineose.
n s'était figaré qu* Arcate était encore le pays de la ridiesse, que Pondichéry était bien ponrTu de tout, qu'il serait paifûtement secondé de la compagnie et des troupes , et surtout de son ancien régiment irlandais , qu'il menait avec lui. Il fui trompé dans toutes ses espérances; point d'argent dans les caisses, peu de munitions de toute espèce, des noirs et des dpayes pour armée » des particuliers riches , et la colonie pauvre; nulle subordination. Ces objets l'irritèrent et allumèrent en lui cette mauvaise humeur, qui sied si mal à un chef, et qui nuit toujours aux affaires. S'il avait ménagé le conseil, s'H avait caressé les principaux officiers , il aurait pu se pro^ curer des secours d'argent , établir l'union , et mettre en sAreté Pondichéry.
La direction de la compagnie des Indes l'avait conjuré à son départ c de réformer les abus sans nombre, h prodigalité c outrée, et le grand désordre qui absoiteit tous les revec nus. > II se prévalut trop de cette prière , et se fit des ennemis de tous ceux qui lui devaient obéir.
Malgré le triste aspect sous lequel il envisageait tous les objets ^ il eut d'abord des succès heureux : il prit aux Anglais le fort Saint-David , à quelques lieues de Pondichéry , et en rasa les murs. Si Ton veut bien connaître la source de sa catastrophe si intéressante pour tous les mil^ires, il faut lire la lettre qu'il écrivit du camp devant Saint-David à Duval Leyrit , qui était gouverneur de hi ville de Pondichéry pour la compagnie.
c Celte lettre, monsieur, sera un secret étemel entre vous « et moi , si vous me fournissez les moyens de terminer mon • entreprise. Je vous ai laissé cent mille livres de ax>n argent
c pour TOUS aider h subvenir aux frais qu'elle exige ; je n'ai c pi6 trouvé en arrivant la ressource de cent sous dans votre c bonne ni dans celle de tout votre conseil. Vous m'avee re- I fusé les uns et les autres d*y employer votre crédit ; je vous • crois cepoidant tous plus redevables à la compagnie que « moi , qui n'ai malheureusement Thonneur de la connaître c que pour y avoir perdu la mdtié de mon bien en 4720. Si
< TOUS continuez à me laisser manquer de tout , et exposé à
< aire bee k un mécontentement général , non-seulement c j'instruirai le roi et la compagnie du beau zèle que ses emc jdoyés ténooignent ici pour leur service ; mais je prendrai c des mesures efficaces pour ne pas dépendre , dans le court « s^onr que je désire faire dans ce paysi de Tesprit de parti et
< des motifs personnds dont je vois que chaque membre parait
< occupé, au risque total de h compagnie. »
Une telle lettre ne devait ni lui faire des amis, ni lui procurer de l'argent. Il ne fut pas concussionnaire , mais il montra iodiscrètonent une telle envie contre tous ceux qui s'étaient enrichis, que la haine publique eu augmenta ; toutes les opéraûoos de la guerre en souffrirent. Je trouve dans un journal de 1 bide , &it par un officier principal , ces propres paroles :
< U ne parle que de chaînes et de cachots, sans avoir égard k
< la distinction et à l'âge des personnes. U vient de traiter
< ainsi M. de Moraçin lui-même. M. de Lalli se plaint de tout c le monde, et tout le monde se plaint de lui. U a dit à M. le
c eomte de Je sens qu'on me déteste, et qu'on voudrait
« me voir bien loin ; je vous engage ma parole d'honneur, et ( je vous la donnerai par écrit, que si M. de Leyrit veut me
< donner cinq cent mille francs, je me démets de ma charge, c et je passe en France sur la frégate. »
Stf HISTOIRE DE FRANCE.
Le journal dit ensuite : « On est aujourd'hui à Pondidiéry € dans le plus grand embarras ; on n*y a pas pu ramasser eent c mille roupies : les soldats menacent hautement de passer en c corps chez Tennemi. »
Malgré cette horrible confusion , il eut le courage d'aller assiéger Madras , et s'empara d'abord de toute la ville noire , mais ce fut précisément ce qui l'empêcha de réussir deyant la ville haute , qui est le fort Saiot^George. Il écrivait de son camp devant ce fort, le 4 1 février 4 759 : c Si nous manquons c Madras, comme je le crois, la principale raison à laquelle il c faudra rattribuer e$t le pillage de quinze miUions au nmins, c tant de dévasté que de répandu dans le soldat, et, j'ai honte t de le dire , dans l'officier, qui n'a pas craint de se servir de c mon nom en s'emparant des dpayes chelingnes et autres, « pour faire passera Pondichéry un butin que vous auriez dû « faire arrêter, vu son énorme quantité. »
Voici ce qu'on lit dans le journal d'an officier-général qui n'est pas l'ami du comte de Lalli , il s'en faut beaucoup ; son témoignage n'en est que plus recevable quand il atteste les mêmes griefs qui faisaient le désespoir de LaUi :
c Le pillage immense que les troupes avaient fait dans la € ville noire, avait mis parmi elles l'abondance ; de grands c magasins de liqueurs fortes y entretenaient l'ivrognerie et c tous les mauK dont elle est le germe : c'est une situation c qu'il faut avoir vue. Les travaux, les gardes de la tranchée, c étaient faits par des hommes ivres. Le régiment de Lorraine c fut seul exempt de cette contagion ; mais les autres corps c s'y distinguèrent : le régiment de Lalli se surpassa. De là c les scènes les plus honteuses et les plus destructives de la « subordination et de la discipline : on a mi des officiers se
c colleter avec des soldats , et mille autres actions infâmes , c dont le détail , renfermé dans les bornes de la vérité la plus c exacte, paraîtrait une exagération monstrueuse. »
Le comte de Lalli écrivait avec encore plus de désespoir o^te lettre funeste : < L'enfer m'a vomi dans ce pays d*iDi«c qnités, et j'attends, comme Jonas, la baleine qui me recevra c dans son ventre. »
Dans un tel désordre , rien ne pouvait réussir. On leva le aége après avoir perdu une partie de Tarmée. Les autres entranses furent encore plus malheureuses sur terre et sur mer. Les troupes se révoltent, on les apaise à peine. Le général les mène dans la province d'Arcate pour reprendre la forteieRse de Vandavachi : les Anglais s'en étaient emparés après deux tentatives inutiles, dans l'une desquelles ils avaient été complètem^t battus par le chevalier de Geogeghan. Lalli osa les attaquer avec des forces inférieures : il les eût vaincus s'il eût été secondé ; mais il ne remporta de cette expédition que rhonneur d'avoir donné une nouvelle preuve de ce courage opiniâtre qui faisait son caractère.
Après bien d'autres pertes , il fallut enfin se retirer dans Pondîehéry. Une escadre de seize vaisseaux anglais obligea l'escadre française, envoyée au secours de la colonie, de quitter la rade de Pondichéry, après une bataille indécise, pour se radouber dans l'Ile Bourbon.
11 y avait dans la ville soixante mille habitants noirs , et cinq à six cents familles d'Europe, avec très-peu de vivres. Le général proposa d'abord de faire sortir les noirs, qui aOamaicnt Pondîehéry; mais comment chasser soixante mille hommes? Le conseil n'osa l'entreprendre. Le général ayant résolu de soutenir le siège jusqu'à l'extrémité i et ayant publié un ban
par lequel il était défendu > sous peine de mort, de parler de se rendre , fut forcé d'ordonner .une recherche rigoureuse des provisions dans toutes les maisons de la ville : elle fut fisdte sans ménagement jusque chez Tinteodant, chez tout le conseil, et les principaux officiers. Cette démarche acheva d'irriter tous les esprits d^à trop aliénés. On ne savait que trop avec quel mépris et quelle dureté il avait traité tout le conseil ; il avait dit publiquement dans une de ses expéditions : < Je ne veux « pas attendre plus longtemps l'arrivée des munitions qu'on € m'a promises ; j'y attellerai, s'il le faut, le gouverneur Leyc rit et tous ses conseillers. » Ce gouverneur Leyrit montrait aux officiers une lettre adressée depuis longtemps à lui-même, dans laquelle étaient ces propres paroles : c J'irais plutôt c commander les Cafres que de rester dans cette Sodome, c qu'il n'est pas possible que le feu des Anglais ne détruise c tôt ou tard au défaut de celui du ciel, t
Ainsi, par ses pkiintes et ses emportements, Lalli s'était fait autant d'ennemis qu'ily avait d'officiers et d'habitants dans Pondichéry ; on lui rendait outrage pour outrage ; on affichait à sa porte des placards plus insultants encore que ses lettres et ses discours. Il en fut tellementému que sa léte en parut quelque temps dérangée : la colère et l'inquiétude produisent sour vent ce triste effet. Un fils du nabad Chandasaeb était alors réfugié dans Pondichéry auprès de sa mère : un officier, débarqué dq>uis peu avec la flotte française , homme aussi impartial que véridique, rapporte que cet Indien ayant vu souvent sur son lit le général français absolument nu , chantant la messe et les psaumes , demanda sérieusement à un officier •fort connu , si c'était l'usage en France que le roi choidt un fou pour son grand— visir. L'officier étonné lui dit : « Pour-
« quoi ne Cûles-TMS une question aussi étrange? » c Cest, < r^iqna rindien» parce que votre grand-visir nous a e^ c voyé un fon pour rétablir les affaires de l'Inde. »
D^ les Anglais bloquaient Pondichéry par terre èl par mer. Le léoàral n'avait plus d'autre ressource que de trûter avee ks Marstles, qui l'avaient battu. Us lui promirent un secours de dix-huit nulle hommes; mais sentant qu'on n'avait point d'arient à leur donner, aucun Ifaratte ne parut : on fut obligé k ee rendre. Le conseil de Pondichéry somma le eomte de Laib de capituler. 11 assembla un conseil de guerre : les ofteieis de ce conseil conclurent à se rendre prisonniersde guerre, suivant les cartels étaUis ; mais le général Coote voubit avoir b ville à discrétion. Les Français avaient démoli Saint-David : les Anghds étaient en droit de Caire un désert de Pondichéry. Le comte de LalU eut beau réclamer le carid de vive voix et far écrit ; on périssait de faim dans la ville : die fut livrée aux vaioqueurs, qui, bientôt après, rasèrent les fortifications, les omrailles, les magasins, tous les principaux logements.
Dans le temps même que les Anglais entraient dans la ville, les vaincus s'accablaient réciproquement de reproches et d'injues. Les habitants voulurent tuer leur général : le commandant anglais fut obligé de lui donner une garde ; on le transporta malade sur un palanquin. U avait deux pistolets dans les mains , et il en menaçait les séditieux : ces furieux, respectant la i^e anglaise , coururent à un commissaire des guerres, intendant de l'armée, ancien officier, chevalier de Saint-Louis. U met l'épée à la main ; un des plus échauffés s'avance à lui , en est blessé, et le tue.
Tel fut le sort déplorable de Pondichéry, dont les habitants se firent jiv» de mal qu'ils n'en reçurent des vainqueurs. On
S< HISTOIRE nE FRANCE.
Iransporla le général et plus de deux mille prisonniers en Angleterre : dans ce long et pénible voyage , ils s'accusaient encore les uns les autres de leurs communs malheurs.
A peine arrivés à Londres ils écrivirent contre Lalli et contre le très^petit nombre de ceux qui lui avaient été attachés ; Lalli et les siens écrivaient contre le conseil, les officiers et les habitants. Il était si persuadé qu'ils étaient tous répréhensibles et que lui seul avait raison, qu'il vint à Fontainebleau tout prisonnier qu'il était encore des Anglais, et qu'il offrit de se rendre à la Bastille. On le prit au mot. Dès qu'il fut enfermé la foule de ses ennemis que la compassion devait diminuer, augmenta. Il fut quinze mois en prison sans qu'on l'interro-
L'accusé fut d'abord traduit au châtelet, et bientôt au par* lement : le procès fut instruit pendant deux années. De trahison il n'y en avait point, puisque s'il eût été d'intelligence avec les Anglais, s'il leur eût vendu Poqdichéry , il serait resté parmi eux; les Anglais d'ailleurs ne sont pas absurdes, et c'eût été l'être que d'acheter une place affamée qu'ils étaient sûrs de prendre, étant maîtres de la terre et de la mer. De péculat il n*y en avait pas davantage , puisqu'il ne fut jamais chargé de l'argent du roi ni de celui de la compagnie ; mais des duretés, des abus de pouvoir, des oppressions, les juges en virent beaucoup dans les dépositions unanimes de ses ennemis.
Toujours fermement persuadé qu'il n'avait été que rigou^reux et non coupable, il poussa son imprudence jusqu'à insulter dans ses mémoires juridiques des officiers qui avaient l'approbatiou générale; il voulut les déshonorer eux et tout le conseil de Pondichéry. Plus il s'obstinait à vouloir se laver à leurs dépens, plus il se noircissait; ils avaient tous de nom-
bieux amis, el il n'en avait point, Le cri public sert quelquefois de preuve» ou du moins fortifie les preuves; les juges ne porent prononcer que suivant les allégations ; ils condamné* rent le lieutenant-général Lalli c à être décapité, comme duec nieot convaincu d'avoir trabi les intérêts du roi, de Tétat, c et de la compagnie des bdes, d*abus d'autorité, vexations • et exactions. »
Quand on lui lut son arrêt, sa surprise et son indignation forent si violentes, qu'ayant par hasard dans la main un cmnpasdont il s'était servi dans sa prison pour faire des caries do b eftte de Coromandel, il voulut s'en percer le cœur; on l'arrtta. 11 s'emporta contre ses juges avec plus de fureur qu'il o'eo avait étalé contre ses ennemis. On lui mit dans la bouche un bâillon qui débordait sur les lèvres; c'est ainsi qu'il fut omdttit à la Grève dans un tombereau.
L'arrêt confisqua ses biens, en prélevant une somme de cent mille écus pour les pauvres de Pondichéry.
CHAPITRB XLIX.
Pertes des Français.
La première perte des Français dans l'Inde fut celle de Chandemagor, poste important dont la compagnie française était en possession vers les embouchures du Gange; c'était de li qu'elle tirait ses plus belles marchandises.
Depuis la prise de la ville et du fort de Chandemagor les Anglais ne cessèrent de ruiner le commerce des Français dans rinde. Le gouvernement de l'empereur était si faible et si mauvais qu'il ne pouvait empêcher des marchands d'Europe de &ire des ligues et des guerres dans ses propres états. Les
88 mSTOIRE DE FRANGE.
Anglais eurent même la hardiesse de venir attaquer Stinte» une des plus bdles villes de l'Inde, et la plus marchande, appartenant à l'empereur; ils la prirent, ils la pillèrent, ils y détruisirent les comptoirs de France, et en remportèrent des richesses immenses, sans que la cour, aussi imbécille que pompeuse du grand mogol, parût se ressentir de cet outrage, qui eût fait exterminer dans l'Inde tous les Anglais sous l'empire d'un Aurengzeb.
Enfin il n'est resté aux Français dans cette partie du monde que le regret d'avoir dépensé pendant plus de quarante ans des sommes immenses pour entretenir une compagnie , qui n*a jamais fait le moindre profit , qui n'a jamais rien payé aux actionnaires et à ses créanciers du profit de son négoce ; qui , dans son administration indienne, n'a subsisté que d'un secret brigandage, et qui n'a été soutenue que par une partie de la ferme du tabac que le roi lui accordait : exemple mémorable et peut-être inutile du peu d'intellig^ce que la nation française a eue jusqu'ici du grand et ruineux commerce de rinde.
Tandis que les flottes et les armées anglaises ont ainsi ruiné les Français en Asie , elles les ont aussi chassés de l'Afrique. Les Français étaient maîtres du fleuve du Sénégal , qui est ^ une branche du Niger, ils y avaient des forts; ils y Élisaient un grand commerce de dents d'éléphants , de poudre d'or, de gomme arabique, d'ambre gris, et surtout de ces nègres que tantôt leurs princes vendent comme des animaux , et qui tantôt vendent leurs propres enfants , ou se vendent eux-mêmes pour aller servir des Européens en Amérique. Les Anglais ont pris tous les forts bfttis par les Français dans ces contrées , et plus de trois millions tournois en marchandises précieuses.
Le dernier ét^Usaement que les Français avaient dans ces parages de rAfri«tue était File de Corée; elle s'est rendue à discrétion , et il ne lenr est rien resté alors dans l'Afrique.
Ils oui iait de bien plus grandes pertes en Amérique. Sans entrer id dans le détail de cent petits combats , et de la perte de tous les forts Tun après l'autre, il suffit de dire que les Anglais ont pris Louisbourg pour la seconde fois, aussi mal fortifié, aussi mal approvisionné que la première. Enfin, tandis que les Ânj^ entraient dans Surate à l'embouchure du fleuve Indus, ils prenaient Québec et tout le Canada au fond de TAmérique septentrionale : les troupes qui ont hasardé un combat ponr sauver Québec ont été battues et presque détruites, malgré les efforts du général Montcalm, tué dans cette journée , et très-regretté en France. On a perdu ainsi en un seul jour quinze cents lieues de pays.
Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés , n'étaient pas peut-être une perte réelle : le Canada coulait beaucoup et rapportait très-peu. Si la dixième partie de l'argent en^outi dans cette colonie avait été employée à défricher nos terres incultes en France , on aurait fait un gain considérable ; mais on avait voulu soutenir le Canada, et on a perdu cent années de peines avec tout l'argent prodigué sans retour.
Ponr comble de malheur on accusait des plus horribles brigandages presque tous ceux qui étaient employés au nom du nH dans cette malheureuse colonie; ils ont été jugés au châtdet de Paris tandis que le parlement informait contre Lalli. Celni-d, après avoir cent fois exposé sa vie , Ta perdue par la main d'un bourreau, tandis que les concussionnaires du Canada n'ont été condamnés qu'à des restitutions et des amendes,
tant il est de différence entre les affaires qai semblent les mêmes!
Dans le temps que les Anglais attaquaient ainsi les Français dans le continent de l'Amérique , ils se sont tournés du côté des Iles. La Guadeloupe, petite, mais florissante, où se Êibriquait le meilleur sucre , tomba entre leurs mains sans coup férir. Enfin ils prirent la llartinique , qui était la meilleure et la plus riche colonie qu'eût la France.
Ce royaume n'a pu essuyer de si grands désastres sans perdre encore tous les vaisseaux qu'il envoyait pour les prévenir ; à peine une flotle était*elle en mer qu'elle était ou prise ou détruite : on construisait ; on armait des vaisseaux à la hâte; c'était travailler pour l'Angleterre, dont ils devenaient bientôt la proie.
Quand on a voulu se venger de tant de pertes et faire une descente en Irlande , il en a coûté des sommes immenses pour cette entreprise infructueuse ; et dès que la flotte destinée pour cette descente est sortie de Brest elle a été dispersée en partie, ou prise, ou perdue dans la vase de la Vilaine, sur laquelle elle a cherché un vain refuge. Enfin les Anglais ont pris Belle- Isle à la vue des côtes de la France, qui ne pouvait la secourir.
Le seul duc d'Aiguillon vengea les côtes de France de tant d'affronts et de tant de pertes. Une flotte anglaise avait fait encore une descente à Saint-Cast, près de Saint-Malo; tout le pays était exposé : le duc d'Aiguillon , qui commandait dans le pays, marche sur le champ à la tête de la noblesse bretonne, de quelques bataillons , et des milices qu'il rencontre en chemin ; il force les Anglais de se rembarquer ; une partie de leur arrièr&^rde est tuée , l'autre faite prisonnière de
guerre; naûs les Français oBt été malheureux partout ailleurs.
Jamais les Anghis n'ont eu tant de supériorité sur mer ; mais ib ea eurent sur les Français dans tous les temps; ils avaient détruit la marine de France dans la guerre de 4744 ; ik avaient anéanti celle de Louis XIV dans la guerre de la succesàon d*Espagne; ils étaient les maîtres des mers du temps de Louis XllI , de Henri IV , et encore plus dans les temps io^ fortunés de la ligue. Le roi d'Angleterre, Henri VIU, eut le même avantage sur François 1*.
Si vous remontez aux temps antérieurs , vous trouve* rez que les flottes de Charles VI et Philippe de Valois ne tiennrat pas contre celles des rois d'Angleterre Henri V et Edouard m.
Qudle est la raison de cette supériorité continuelle? N'est* ee pas que les Anglais ont besoin de la mer, dont les Français peuvent à toute force se passer, et que les nations réussissent toujours , comme on Ta déjà dit , dans les choses qui leur sont absolument nécessaires? N'est-ce pas aussi parce que la capitale est un port de mer, et que Paris ne connaît que les bateaux de la Seine? Serait-ce enfin que le climat et le sol anghis produisent des hommes d'un corps plus vigoureux et d'un eq>rît plus constant que celui de France , comme il produit de meilleurs chevaux et de meilleurs chiens de chasse? mais depuis Rayonne jusqu'aux cAtes de Picardie et de Flandre la France a des hommes d'un travail infatigable, et la Normandie seule a subjugué autrefois l'Angleterre.
Les affaires étaient dans cet état déplorable sur terre et sur m^» lors qu'un homme d'un génieactif et hardi » mais sage, ayant d'aussi grandes vues que le maréchal de Bdle-ble , avec plus d'esprit, sentit que la France seule pouvait h peine suf-
fiise A r^iarer des pertes si énormes ; il sut alors engager l'Espagne à soutenir la querelle ; il a fait une cause commune de toutes les branches de la maison de Bourbon. Ainsi l'Espagne et l'Autriche ont été jointes avec la France par le même intérêt. Le Portugal était en effet une province de l'Angleterre dont die tirait cinquante millions par an ; il a fallu la frapper par cet endroit ; et c*est ce qui a déterminé don Carlos , roi d'Eftpagne par la mort de son frère Ferdinand, à entrer dans le Portugal. Cette manœuvre est peut-être le plus grand trait de pohtique dont l'histoire moderne fasse mention. £lle a encore été inutile : les Anglais (mi résisté à l'Espagne » et ont sauvé le Portugal.
Autrefois l'Espagne seule était redoutée de toute l'Europe sous Philippe U; et maintenant,, réunie avec la France, elle ne peut rien contre les Anglais. «Le comte de la Lippe-Schombourg , l'un des seigneurs de West(Aalie , est envoyé par le roi d'Angleterre au secours du Portugal ; il n'avait jamais commandé en chef; il avait peu de troupes; cependant dès qu'il est arrivé il gagne la supériorité sur les Espagnols et les Français réunis ; il repousse tous leurs efforts ; il met le Portugal en sûreté.
Dans le même temps une flotte d'Angleterre faisait payer dier aux Espagnols leur déclaration lardive en faveur de la France.
La Havane, bâtie sur la cAte s^tentrionale de Cuba, la plus grande Ile de l'Amérique , à l'entrée du golfe du Mexique, est le rendez-vous de ce Nouveau-Monde : le port, aussi immense que sûr, peut contenir mille vaisseaux; il est défendu par trois forts dont part un feu croisé qui rend l'abord impossible anx ennemis. Le comte d'Albermale et l'amiral Pocok
attaquer File; mais ils se gardeot bien de toiter les appreehes du port ; ils descendent sur une plage éloignée qu'on croyait inabordable ; ils assiègent par terre le fort le plus con- «ëèrahle ; ils le prennent , et forcent la ville , les forts et toute File i se rendre , avec douxe vaisseaux de guerre qui étaient dans le port, et vingt-sept navires chargés de trésors. On trouva dans la ville vingt-quatre de nos millions en argent comptant. Tout fut partagé entre les vainqueurs, qui mirent i part la seizième partie du butin pour les pauvres : les vaisseaux de guerre furent pour le roi , les vaisseaux marchands pour Tamiral et pour tous les officiers de la flotte : tout ce butin montait à plus de quatre-vingts millions. On a remar* que que dans cette guerre et dans la précédente l'Espagne avait perdu plus qu'elle ne retire de l' Amâique en vingt années. Les Anglais, non contents ilé leur avoir pris la Havane dans b mer du Mexique et l'Ile de Cuba , coururent leur prendre, dans la mer des Indes , les lies Philippines, qui sont i-peu-près les antipodes de Cuba. Ces Iles Pbibppines ne sont guère moins grandes que l'Angleterre , l'Ecosse et l'Irbinde, et seraient plus riches si elles étaient bien administrées : une de ses Iles ayant des mines d'or, et leurs cAtes produisant des perles. Le grand vaisseau d'Acapulco , chargé de la valeur de trois millions de piastres , arrivait dans Uanille , la capitale : OD prit Manille, les lies, et le vaisseau surtout, malgré les assurances données par un jésuite, de la part de sainte Potamienne, patronne de la ville, que Manille ne serait jamais prise. Ainsi la guerre, qui appauvrit les autres nations, enrichissait une partie de la nation anglaise, tandis que l'autre gémissait sous le poids des impôts les plus rigoureux , aussi bien que tous les peuples engagés dans cette guerre.
La France alors était plus malheurease : toutes les ressources étaient épuisées ; presque tous les citoyens, à l'exemple du roi , avaient porté leur vaisselle h la monnaie. Les princi* pales villes et quelques communautés fournissaient des vaisseaux de guerre à leurs frais ; mais ces vaisseaux n'étaient pas construits encore, et quand même ils l'auraient été, on n'avait pas d'hommes de mer assez exercés.
Les malheurs passés en faisaient craindre de nouveaux. La capitale , qui n'est jamais exposée an fléau de la guerre, jetait plus de cris que les provinces. souffrantes; plus de secours, plus d'argent , plus de crédit. Ceux qu'on choisissait pour régir les finances étaient renvoyés après quelques mois d'adminîstration ; les autres refusaient cet emploi, dans lequel on ne pouvait alors que faire du mal.
Dans cette triste situation qui décourageait tous les ordres de l'État, le duc de Praslin , ministre alors des affaires étrangères, fut assez habile et assez heureux pour conclure la paix dont le duc de Gboiseul, ministre de la guerre, avait entamé les négociations.
Le roi de France échangea Minorque, qu'il rendit au roi d'Espagne, contre Belle-lsie, que l'Angleterre lui remit ; mais Ton perdit, et probablement pour jamais, tout le Canada, avec ce Louisbourg qui avait coûté tant d'argent et de soins pour être si souvent la proie des Anglais. Toutes les terres sur la gauche du grand fleuve Mississipi leur furent cédées. L'Espagne, pour arrondir leurs conquêtes, leur donna encore ki Floride. Ainsi , du vingt-cinquième degré jusque sur le pèle , presque tout leur appartint. Ils partagèrent l'hémisphère américain avec les Espagnols. Ceux-ci ont des terres qui produisent les richesses de convention ; ceux-là ont les richesses réelles
qai s'achètent avec Tor et l'argent , toutes les denrées nécessaires, tout ce qui sert aax manufactures. Les côtes anglaises, dans Teq^ace de six cents lieues , sont traversées par des fleuves navigables qui leur portent leurs marchandises jusqu'à quarante et cinquante lieues dans leurs terres. Les peuples d'Allemagne se sont empressés d'aller peupler ces pays, oh ils trouvent une liberté dont ils ne jouissaient point dans lepr pa* trie : ils sont dev«ius Anglais. I^ guerre avait commencé pour deux ou trois chétives habitations, et ils y ont gagné deux mille lieues de terrain.
Les petites lies de Saint-Vincent, les Grenades, Tabago, la Dominique, leur furent encore acquises ; et c'est par le moyen de ces iles , ainsi que par la Jamaïque , qu'ils font un commerce immense avec les Espagnols; commerce sévèrement prohibé, et toujours exercé, parce qu'il est favorable aux deux nations , et que la loi de la nécessité est toujours la première.
La France ne put obtenir qu'avec beaucoup de difficulté le droit de pèche vers Terre-Neuve, et une petite Ile nommée Miqudon , pour y faire sécher la morue , sans pouvoir y faire le moindre établissement ; triste droit sujet à de fréquentes avanies.
La France , à laquelle on rendit Pondichéry et quelques comptoirs, fut exclue dans l'Inde de ses établissements sur le Gange : elle céda ses possessions sur le Sénégal en Afrique ; mais on lui remit Gorée : on fut encore obligé de démolir toutes les fortifications de Dunkerquc du côté de la mer.
L'État perdit, dans le cours de cette funeste guerre , la plus florissante jeunesse, plus de la moiiié-de l'argent comptant qui circulait dans le royaume, sa marine, son commerce, son crédit. On a cru qu'il eût été très-aisé de prévenir lant de mal-
4» HISTOIMS ME FRANCE.
beurs , eo s'aeconuDodanl avec les Anglais pour an petit terrain litigieux yersrleCaBada; mais quelqttesambilîeax, pour se faire valoir et se rendre nécessaires, ppécipitèr^t la Francs ^ans cetUe guerre fatale. Il en avait été de même en 4744 : Tamour-propi^ de deux ou trois personnes suffit pour désoler toute TEurope. La France avait un si pressant besoin de cette paix, qu'elle regarda ceux qui la conclurent comme les bien'faiteurs de la patrie ; les dettes dont TElat demeurait sur^ cbargé étaient plus grandes encore que celles de Louis XIY ; la dépense seule de Textraordinaire des guerres avait été eu une année de quatre cents millions : qu'on juge pa^ là du reste. La Fxatce aurait beaucoup perdu, quand même elle eût été victorieuse.
Les suites de cette paix , si déshonorante et si nécessaire , furent plus funestes que la paix même : les colons du Canada aimèrent mieux vivre sous les lois de la Grande-Bretayie qoe de venir eu France ; et quelque temps après, quand Louis XY eut cédé à la couronne d'Espagne la Nouvelle-Orléans, et tout le pays qui s'étend sur la rive droite du liississipi , il arriva , pour comble de douleur et d'humiliation , que les officiers du roi d'Espagne condamnèrent à être pendus les officiers du roi de France qui ne se soumirent à eux qu'avec répugnance : le procureur-général, son gendre, d'anciens capitaines chevaliers de Saint-Louis , des négociants , des avocats, ayant fait quelques représentations sur les formalités qu'il convenait d'observer, le commandant envoyé d'Espagne les invita à dln^ ; ou leur fit leur procès au sortir de table , on les condamna à la corde , et par grâce on les arquebusa. Le commandant qui fit cette étrange exécution était ce même 0-Reilli , Irlandais au service d'Espagne , qui fit battre depuis l'armée espagnole par
LOUIS XT. m
les Al^riens. Cette défaite a été pablique en Europe et en Afrique»