CHAPITRE L
Lm païknMytt. — âtieattleMtre la pmomM d« roi.
Plusieurs cours supérieures qui portent le nom vde parlements , s'intitttljtteot Clagseg du Parlement du rogaume ; c'est un titre que le chancelier de L'Hôpital leur avait donné; il ne signifiait que Tunion des parlements dans l'inteUigence et le maintien des lois; les parlements ne prétendaient pas iDoinsque représenter Tétat entier» divisé en différaites compagnies, qui toutes faisant un seul corps constitueraitiit les Etats-Généraux perpétuels du royaume. Cette idée eût été gande; mais elle eût été trop grande, et raulorité royale en était irritée.
Ces considérations, jointes aux difficultés qu'on faisait sur renregistrement des impôts, déterminèrent le roi à venir réformer le parlement de Paris dans un lit de justice.
Qudque secret que le ministère eût gardé, il perça dans le public. Le roi fut reçu dans Paris avec un morne silence. Le peuple ne voit d^ns un parlement que l'ennemi des impôts; il n'examine jamais si ces impôts sont nécessaires; il ne fait pas même réflexion qu'il vend sa peine et ses denrées plus cher à proportion des taxes, et que le fardeau tombe sur les riches. Ceux-ci se plaipent eux-mêmes» et encouragent les murmures de la population.
Le roi vint au parlement faire lire un édit par lequel il supprimait deux chambres de ce corps et plusieurs officiers. Il ordonna qu'on respectât la bulle Unigenitus, défendit que les
juges séculiers prescrivissent radministration des sacrements, en leur permettant seulement déjuger des abus et des dâits commis dans cette administration , enjoignant aux évoques de prescrire à tous les curés la modération et la discrétion , et voulant que toutes les querelles passées fussent ensevelies dans Toubli, H ordonna que nul conseiller n'aurait voix délibérative avant Tâge de vingt-cinq ans, et que personne ne pourrait opiner dans rassemblée des chambres qu'après avoir servi dix années. Il fit enfin les plus expresses inhibitions d'interrompre, sous quelque prétexte que ce pût être, le service ordinaire.
Le chancelier alla aux avis pour la forme; le parlement garda un profond silence; le roi dit qu'il voulait être obéi, et qu'il punirait quiconque oserait s'écarter de son devoir.
Le lendemain quinze conseillers de la grand-chambre remirent leur démission sur le bureau ; cent quatre-vingts membres du parlement se démirent bientôt de leurs charges. Les murmures furent grands dans toute la ville.
Ces émotions do peuple furent bientôt ensevelies dans une consternation générale , par l'accident le plus imprévu et le plus effrayant. Le roi fut assassiné, le 5 janvier, dans la cour de Versailles, en présence de son fils, au milieu de ses gardes et des grands officiers de sa couronne. Voici comment cet étrange événement arriva.
Un misérable do la lie du peuple, nommé Robert-François Damiens ^ né dans un village auprès d'Arras, avait été longtemps domcsliquc à Paris dans plusieurs maisons ; c'était un homme dont l'humeur sombre et ardente avait toujours ressemblé à la démence.
Les murmures généraux qu'il avait entendus dans les pla-
ces publiques , dans la grande salle du palais et ailleurs , allumèreot son imagination. Il alla à Versailles comme un homme égaré; el dans les agitations que lui donnait son dessein ioamcevable» il demanda à se faire saigner dans son aube^-
Son dessein était le plus inouï qui fût jamais tombé dans la télé d*un monstre de cette espèce; il ne prétendait pas tuer le roi, comme en effet il le soulini depuis, et comme malheureusement il l'aurait pu, mais il voulait le blesser; c'est ce qu'il déchra dans son procès criminel devant le pariemeni:
€* Je n'ai point eu intention de tuer le roi : je l'aurais tué si c j'avais voulu ; je ne l'ai fait que pour que Dieu pût toucher c le roi , et le porter à remettre toutes choses en place , ei la < tranquillité dans ses états ; et il n'y a que Tarchevéquc de c Paris seul qui est cause de tous ces troubles. »
Cette idée avait tellement échauffé sa tête, que, dans un autre interrogatoire , il dit :
c J'ai nommé des conseillers au parlement, parce que j'en € ai servi un , et parce que presque tous sont furieux de la c conduite de M. l'archevêque. » En un mot le fanatisme avait troublé Yesffii de ce malheureux au point que dans les interrogatoires qu'il subit à Versailles on trouve ces propres parôles:
c Interrogé quels moti& l'avaient porté à attenter à la pei^ c sonne du roi , a dit que c'est à cause de la religion, a
L'assassin s'était muni d'un couteau à ressort, qui d'un cAté portait une longue lame pointue, et de l'autre un canif à tadller les plumes, d'environ quatre pouces de longueur. H attendait le moment oh le roi devait tnonter en canosse pour alî. x?i. * ♦
1er à Trianon. Il était près de six heures; le jour ne luisait plus ; le froid était excessif : presque tous les courtisans por-* talent de ces manteaux qu'on nomme par corruption redingotes. L'assassin, ainsi vêtu, pénètre vers la garde, heurte od passant le dauphin , se fait place à travers la garniture des gardes du corps et des cent suisses, aborde le roi, le frappe de son canif à la cinquième côte, remet son couteau dans sa poche , et reste le chapeau sur la tète. Le roi se sent blessé, se retourne , et à Taspect de cet inconnu qui était couvert , el dont les yeux étaient égarés, il dit : c C'est cet homme qui c m'a frappé , qu'on l'arrête, et qu'on ne lui fosse point de c mal. »
Tandis que tout le monde était saisi d'eflroi et d'horreur, qu'on portait le roi dans son lit, qu'on cherchait les chirurgiens, qu'on ignorait si la blessure était mortelle, si le couteau était empoisonné, le parricide répéta plusieurs fois : Qu'on c prenne garde à monseigneur le dauphin , qu'il ne scirte pas c de la journée. »
A ces paroles l'alarme universelle redouble ; on ne doute pas qu'il n'y ait une conspiration contre la famille royale; chacun se figure les plus grands périls , les plus grands crimes et les plus médités.
Heureusement la blessure du roi était légère ; mais le trouble public était considérable, et les craintes, les défiances, les intrigues, se multipliaient à la cour. Le grand prévôt de l'hAtel, à qui appartenait la connaissance du crime commis dans le palais du roi , s'empara d'abord du parricide , et commença les procédures , comme il s'était pratiqué à Saint-€loud dans l'assassinat de Henri lU. Un exempt des gardes de la pré^ voté ayant obtenu un peu de confiance, ou apparente ou vraie,
dans Tesprit aliéné de ce misérable , l'engagea à dicter de sa prison nne lettre au roi même (1 ).
Je Hii Uw Acbè d'sToir ea le miliev de vou approcher; mais si ▼ons ne preaa pas le parti de Totre peaple , afaot qa*il soit quelques années d*ld toos et ■oBsien le daophtn , et qaelqaes antres , périront. U serait flcheox qv'nn anaai Wn prince , par la trop grande bonté qu'il a pevr les eedésiastiqttca , dont il accorde tonte sa confiance , ne soit pas sûr de sa Tie ; et si tods n'avei pas la bonté d*7 re- ■édicr sons pen de temps, U arrîTera de trfes-grands malfaann, Totre royaonm n'ctant pas en snrelè ; par malhear ponr ? oos qne voa sujets vons ont donné lenr dé- ■isBion , rnflaire ne profenant qne de leur part. Et si Tons n'sTet pas la bonté ponr fotre peuple d'ordonner qn'on leor donne les sacrements k Tarticle de mort, les ayant rehsés depvis votre Ht de justice , dont le dltelet a Mt vendre les menUes dn pfMK qnl s'est nuTé; je vons réitère qne votre fie n'est pas en sflreté , snr l'avii qui est trcn-vrai , qne je prends la liberté de vons informer par Tofiicier porteur de la présente , anquel j'ai mis tonte ma confiance. L'arehevéqne de Paria est la cause de tout le tronUe par les sacrements qu'il a fait refuser. Après le crime cruel qne je viens de commettre contre votre personne sacrée , l'aveu sincère qne je prends la liberté de TOBs Ikire me fait espérer la démence des bontés de Votre Majesté.
Signé Damddib.
Cette lettre se tronve page 69 du procès de Damiens, donné an public par le grcAer erîminel dn parlement avec la permission de ses supérieurs.
An dos de ladite lettre est écrit, paraphé, ««.mviflir, suivant et au déair de finterrogatoire du nommé François Damions , en date dn neuf janvier mille sept cent dnqnnnte^ept , h Versailles, le roi y éUnt.
Signé IkaBM.
Lb Clskc ou Bbillbt , et Dmroifiiii (1), avec paraphe.
El plis lus est écrit:
Au BOL
Suit la teneur d'un écrit signé Damiens.
Corat DU BELLBT.
MM. Chagrange, Seconde, Baisse de Lisse, De la Guyomie, OéflMnt, Lambert.
Le président de Rieux Bonnainvilliers.
Président du Massy, et presque tons.
(t) tm abérabk estropie preiqne toni les nonit de eeu dMit il parle.
6fl lllSTOIttE DE FRANCE
Sa lettre est insensée , et conforme à rabjecUon de son état ; mais elle découvre l'origine de sa fureur : on y voit que les plaintes du public contre Tarchevéque avaient dérangé le cerveau du criminel, et lavaient excité à son attentat. Il paraissait par les noms des membres du parlement cités dans sa lettre, qu*il les connaissait, ayant servi un de leurs confrères; mais il eût été absurde de supposer qu'ils lui eussent expliqué leurs sentiments , encore moins qu'ils lui eussent jamais dit ou fait dire un mot qui pût Tencourager au crime.
Aussi le roi ne fit aucune difficulté de remettre le jugement du coupable à ceux de la grande chambre qui n'avaient pas donné leur démission ; il voulut même que les princes et les pairs rendissent par leur présence le procès plus solennel et plus authentique dans tous ses points aux yeux du public, aussi défiant que curieux exagéraleur, qui voit toujours dans ces aventures effrayantes au-delà de la vérité. Jamais en effet la vérité n'a paru dans un jour plus clair. Il est évident que cet insensé n'avait aucun complice : il déclara toujours qu'il n'avait point voulu tuer le roi , mais qu'il avait formé le dessein de le blesser, depuis l'exil du parlement.
D*abord , dans son premier interrogatoire , il dit que c la « religion seule l'a déterminé à cet attentat. »
Il avoue qu'il n'a c dit du mal que des molinistes et de ceux
11 faut qu'il remette son pariement, et qa*il le soatleone ,' a?ee promêise de M rien faire aux d-dessus et compagnie.
Signé Dahiens.
Pln5 bas est écrit :
Paraphé, ne pâHetur, soivant et M désir de riaterrogatofre de ce jour neif janvier mil sept cent cinqaante-sept.
Signé Dahiens.
Lb Clekc du Brillet , et noTOicics , avec paraphe. Mtte lettre, ainsi que ledit écrit, annexé 11 la minnle dndit interrogatoire.
c qui refusent les sacrements ; que ces gens-là croient appac remment deux dieux. »
n s'écria à la question , c qu'il avait cru faire une œuvre c méritoire pour le ciel; c'est ce que j'entendais dire h tous c ces prêtres dans le palais. » Il persista constamment à dire que c'étaient l'archevêque de Paris , les refus de sacrements , les di^râces du parlement , qui l'avaient porté h ce parricide : il le déclara encore à ses confesseurs. Ce malheureux n*était donc qu'un insensé fanatique , moins abominable h la vérité que Ravaillac et Jean Châtel , mais plus fou , et n*nyant pas plus de complices que ces deux énergumënes. Les seuls complices pour l'ordinaire de ces monstres sont des fanatiques dont les cervelles échauffées allument sans le savoir un feu qui va embraser des esprits faibles , insensés , et atroces : quelques mots dits au hasard suffisent k cet embrasement. Damiens agit dans la même illusion que Ravaillac , et mourut dans les mêmes supplices.
Le père, la femme, la fille de Damiens, quoiqu*innocents, furent bannis du ropume, avec défense d'y revenir, sous peine d'être pendus; tous ses parents furent obligés par le même arrêt de quitter leur nom de Damiens, devenu exécrable.
Cependant seize conseillers qui avaient donné leurs démissions étaient envoyés en exil ; et Tun d*eux (1), qui était clerc, et qui fut depuis conseiller d'honneur, célèbre pour son patriotisme et pour son éloquence , fonda une messe à perpétuité pour remercier Dieu d'avoir conservé la vie du roi qui l'exilait.
On confina aussi plusieurs officiers du parlement de Besan-
(1) L'abbé de OuiiTeliD.
çoD dans différentes yUles , pour avoir refusé l'enregistrement d'un second vingtième , et pour avoir donné un décret contre l'intendant de la province.
Le roi , malgré l'attentat commis sur sa personne, malgré une guerre ruineuse, s'occupait toujours du soin d'étouffer les querelles des parlements et du clergé ; exilant encore l'archevêque de Paris pour avoir contrevenu à ses lois dans la simple élection de la supérieure d'un couvent; rappelant ensuite ce prélat. Enfin les affaires même du parlement de Paris s'accommodèrent ; les membres de ce corps qui avaient donné leur démission reprirent leurs charges et leurs fonctions.