‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 62 sur 85 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

LiBntagM.

A Rennes , le procureur-syndic des Etats , avec TapprobatioD de la commission intermédiaire et de la commission des états pour les ouvrages publics de navigation , accompagné de gentilshommes bretons , devança au parlement les commissaires du roi , et déposa au nom de la province une protestation contre tous actes , toute entreprise , qui blesseraient les droits , franchises et libertés du pays et duché de Bretagne.

Le même jour, cent trente gentilshommes vinrent déposer cette protestation entre les mains du comte de Thiard , commandant de la province.

Les tribunaux inférieurs , les avocats , les procureurs , les professeurs de Técole de droit , la communauté de la ville de Rennes, les officiers de la milice bourgeoise , les chanoines de la ciithédrale, vinrent aussi apporter au parlement Texpression de leurs alarmes et leurs protestations.

Le 9 mai , la noblesse prit un arrêté qui déclarait infâmes ceux qui pourraient accepter quelques places , soit dans l'administration nouvelle de la justice, soit dans les administrations des Etats qui ne seraient pas avoués par les lois constitutionnelles de la province.

Les commissaires du roi étaient le comte de Thiard et Tinlendant Bertrand de Molleville. Le 1 0 mai , ils firent enregistrer de force les édits au parlement. A Tissue de la séance , la foule fit une ovation au premier président, mais siffla , hua les commissaires du roi, et leur lança des pierres. Plusieurs jeu-

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nés gens se précipitèrent sur les soldats ; des fosils, des sabres furent arrachés et brisés. Le comte de Thiard avait si puUiquenaent défendu aux militaires de faire usage de leurs armes , que la précaution' qu*il avait eue de faire venir un renfort de troupes n'intimidait personne. Au milieu de cette mêlée , l'officier de garde , lieutenant au régiment de Rohan , s'avança vers la foule , et , jetant ses armes , s'écria : c Mes amis» ne nous égorgeons pas , je suis citoyens comme vous.

Soldats, halte! » Aussitôt la foule s'écria : € Bravo!

l'officier. » Les uns lui serraient les mains ; les autres Ymbrassaient.

Pendant cette scène , les commissaires du roi gagnèrent leurs hôtels.

Le ministre delà guerre , sur la recommandation du comte de Thiard, fit ('onner la croix de Saint-Louis à cet officier, pour le récompenser de sa conduite dans cette journée.

Rennes avait plusieurs chambres de lecture où se tenaient des discours violents. Les meneurs rassemblèrent des savoyards, et leur firent jouer dans les rues la parodie d'un lit de justice , puis d'une séance du grand-bailliage. Le parlement, malgré les ordres du roi, se réunissait et faisait d'énergiques protestations.

Le gouvernement crut devoir appeler à Rennes trois nouveaux régiments. Leur arrivée porta l'effervescence à son comble. Tous les corps , toutes les classes de citoyens étaient indignés, et s'efforçaient de toutes manières de paralyser l'action de l'autorité; des officiers bretons des régiments appelés à Rennes donnèrent leur démission.

Le 2 juin, les magistrats du parlemeot, qui s'attendaient à être exilés dans leurs terres par lettres de cachet , se réuni-

rent, dès quatre heures du matin, chez le président de Cuillé; le palais était occupé par des troupes. Le gouverneur envoya un colonel à la tête d'un détachement pour les sommer de se séparer ; aussitôt un groupe de gentilshommes et d'étudiants que suivait la populace, accourut pour défendre le parlement. Le colonel fut un moment au pouvoir de la multitude , qui écartait les baïonnettes et pénétrait au milieu des troupes. L'intendant se rendait auprès du gouverneur avec une escorte de troupes , et sans les insignes de ses fonctions; au moment où il entrait dans l'hôtel du comte de Thiard , on le reconnut. Alors ce furent des cris de fureur : une pierre passe à côté de sa tête et frappe un soldat de son escorte; on entre dans le corps-de-garde placé vis-à-vis, on se saisit des meubles , de la guérite, on les brise; on coupe les brides des chevaux de cavalerie; mais la troupe ne fait point usage de ses armes.

Le parlement continuait à délibérer; il rend un arrêt qui ordonne au comte de Thiard de faire retirer ses troupes. Trois huissiers se rendent à son hôtel , et osent lui signifier cet arrêt , parlant à sa personne. Le comte de Thiard répond par un ordre adressé au grand-prévôt d'exécuter sur-le-champ ses ordres contre le parlement. Ce grand-prévôt était breton. A peine dans la rue, il s'évanouit; la foule applaudit, et on l'emporte chez lui.

Le parlement était toujours en séance. Tout à coup il entend un grand bruit , des bravos , des battements de mains ; les troupes se repliaient, et toute la garnison rentrait dans ses quartiers.

Le parlement se sépara de lui-même dans la soirée.

Les jours suivants, les membres du parlement furent forcés de se rendre dans leurs terres , conformément aux lettres

de cachet , mais un à un ; et , jusqu'au 6 juin , ceux qui n'avaient pas été arrêtés , se réunissaient et continuaient leurs protestations.

La commission intermédiaire des Etats adressa des protestations énergiques au roi ; elle rappelait qu'aux termes du contrat d'union de la Bretagne à la couronne , contrat renouvelé tous les ans entre les commissaires du roi et les états , nul changement dans la justice, soit au fond, soit dans la forme, ne pouvait avoir lieu dans la province' sans avoir été délibéré et consenti par les Etats.

Onze cent dix-huit gentilshommes bretons signèrent le mémoire suivant, et douze gentilshommes le portèrent au roi.

« Vos ministres, Sire, ajoutant chaque jour à Tabus qu'ils font de votre autorité, s'efforcent d'étouffer les justes réclamations de vos sujets. Votre Majesté a placé la justice au nombre de ses vertus; elle a déclaré ne vouloir régner que par les lois; elle n'interdira pas l'accès du trône à ceux que Ton opprime en son nom. Le recours au souverain est un droit naturel qu'on ne peut contester à aucun citoyen , à plus forte raison aux gentilshommes bretons , membres-nés et toujours subsistants du corps politique et constitutionnel de la province. On viole leur constitution , et Ton reprocherait à l'un des ordres qui compose les Etats de la province , de se réunir pour faire connaître au souverain , par de respectueuses réclamations, le péril imminent de la chose publique ! Nulle loi ne peut être enregistrée, ne peut être exécutée en Bretagne, sans que les Etats y aient consenti. Cependant, sans attendre ce consentement toujours nécessaire , ils ont fait enregistrer et veulent faire exécuter dans la province des édits désastreux;

ils joignent la dérision h l'insulte ; ils bouleversent tout, et, à les entendre , ils veulent tout respecter. Ils osent dire que les édits qui existent malgré toutes les réclamations , étaient désirés , et c'est dans l'ombre du mystère , c'est avec toutes les précautions que l'on prend pour machiner un complot, que

leur promulgation est préparée! Ils étaient désirés ! et ce

n'est que les armes à la main qu'on ose les annoncer au peuple ! Us étaient désirés !... et Ton se croit obligé de faire marcher des armées pour contenir l'indignation publique qui s'élève contre leur établissement ! Ils étaient désirés !... et l'honneur français marque du sceau de l'infamie, quiconque se prêtera à leur exécution. Ce n'est pas à de semblables signes que l'on peut reconnaître des lois sages qui seraient destinées à faire le bonheur de la nation. A peine sorties de la presse , quels maux n'ont-ellcs pas enfantés? La justice outragée dans ses formes, dans ses temples, dans ses ministres, deux magistats courageux et fidèles traités à la face de la nation comme des criminels d'état , des soldats armés contre leurs propres concitoyens, les défenseurs de l'état avilis par les fonctions humiliantes dont on ne craint pas de les charger; l'autorité compromise , le crédit ébranlé , la police du royaume incertaine et sanç surveillance , les prisons devevnues trop étroites parle nombre des malfaiteurs qu'enhardit l'espoir de l'impunité ; la justice , ce besoin journalier des empires et la dette la plus sacrée du trône , la justice manque au même instant dans toute la France.

c Sire, chaque jour fait une plaie nouvelle au peuple dont vous êtes le père. Hâtez -vous de retirer ces édits, que tout le royaunoe s'accorde à nommer désastreux, inconstitutionnels. Retirez-les! qu'ils soient effacés de votre r^e et de la mé-

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moire des homines. Votre Majesté est trop magnanime pour qu'aucun obstacle arrête le désaveu d'une erreur que yos sujets sont bien loin de vous attribuer. »

Ces douze envoyés bretons arrivés à Paris, furent arrêtés et mis à la Bastille.

Cette arrestation ne fit qu'irriter davantage; la guerre civile semblait prête à éclater en Bretagne, l'intendant fut peodu en efSgie et s'enfuit. De nouvelles protestations , des réclamations contre l'arrestation des douze gentilshommes furent présentées au roi par la commission des états. Le mémoire au roi, remis le trente juillet par les députés et commissaires des Etats de Bretagne , commençait ainsi :

c Sire, quel spectacle offre dans ce moment la situation déplorable du plus beau royaume de l'univers ! Aurait-on projeté la destruction de l'empire français? Un dessein aussi funeste pouvait seul faire maintenir le système oppresseur contre lequel nous réclamons. »

Voici la réponse du roi, du 31 juillet.

€ J'ai lu le mémoire que vous m*avez remis, j'avais lu ceux qui l'avaient précédé, vous n'auriez pas dû me les rappeler.

c J'écouterai toujours les représentations qui me seront faites dans les formes prescrites.

< L'assemblée qui a député douze gentilshommes n'était pas autorisée, aucune permission ne m'avait été demandée. Ils ont eux-mêmes convoqué à Paris la plus irrégulière des assemblées, j'ai du les punir; le moyen de mériter ma démena' est de ne pas perpétuer en Bretagne, par de pareilles assemblées, la cause de mon mécontentement.

« Les commissions qui vous ont chargé de me demander le rétablissement de mon pa; lemcnl de Bretagne ne pouvaient

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prévoir la conduite qifil vient de tenir, elles n'atiraient pas sollicité pour lui une marque de confiance lorsqu'il me force ik lui en donner de mon animad version.

€ Mais ces punitions personnelles que le bon ordre et le maintien de mon autorité exigent, n'altéreront en rien mon affection pour ma province de Bretagne.

« Vos états seront assemblés dans le mois d'octobre, c'est par eux que doit me parvenir le vœu de la province. J'entendrai leurs représentations, j'y aurai l'égard qu'elles pourront mériter, vos privilèges seront conservés. En me témoignant fidélité et soumission , on peut tout espérer de ma bonté, et le plus grand tort que mes sujets peuvent avoir auprès de moi, c'est de me forcer à des acies de rigueur et de sévérité.

c Mon intention est quQ vous retourniez demain à vos fonctions. »

En vain on exilait les membres de tous les parlements, en vain le garde-des-sceaux mandait, par forme de punition, les officiers des bailliages dont la conduite l'avait mécontenté , en vain le parlement de Pau avait-il reçu l'ordre de se rendre tout entier à Versailles sans passer par Paris , la résistance était toujours aussi obstinée. Enfin, pour obtenir parla force une obéissance que l'on ne pouvait plus espérer par les voies ordinaires , on faisait marcher des troupes contre les provinces à moitié insurgées.

Cette dernière et fatale ressource de l'autorité commençait dle-méme à devenir douteuse. L'armée était encore fidèle et dans le princiiie d'une obéissance passive ; mais le devoir était en opposition avec les idées et les affections.

Les officiers , presque tous nobles, partageaient Ijs préventions de la noblesse, et si, dans les troubles civils, la force mi-

litaire doit être dirigée avec prudence, dans les circoDStances présentes, les militaires étaient encore plus portés aux ménagements; les émeutes, qu'ils étaient changés de réprimer, leur semblaient provoquées par la conduite inconsidérée des ministres , et tenir plutôt de la légitime défense que de Tagression. Les commandants de province restaient tous fidèles , mais tristes et découragés, mécontents de la marche des événements, ils avaient de l'obéissance sans dévouement.

Nulle part les suites du 8 mai n'eurent autant de portée qu'en Dauphiné.

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