‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 63 sur 85 · CHAPITRE XXXVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIl

Le Daaphine»

Dans aucune province , le sentiment de la liberté ne se montra plus vif qu'en Dauphiné. Le récit qu'on va lire est de M. Bérenger.

Les anciens états de cette province avaient cessé d'être convoqués depuis 4628; elle en sollicitait le rétablissement avec les améliorations que le temps avait fait juger nécessaires.

Le roi , par un édit du mois de juillet 4787, crut répondre à ce vœu en créant une assemblée provinciale, et renvoya i un règlement le soin de l'organiser et de déterminer ses attributions.

Le parlement de Grenoble avait procédé à la vérification et à l'enregistrement de Tédit , mais il avait supplié le roi de lai adresser aussi et de soumettre également à sa vérification et â son enregistrement le règlement annoncé.

Contre l'attente du parlement, et bien que ce règlement

dût faire partie de Tédit, il fut publié et affiché sans que ce préalable eût été rempli.

Le parlement, voyant en cela une atteinte portée aux privilèges de la province , rendit deux arrêts : Tuu en vacation , l'autre toutes les chambres assemblées , par lesquels il sursit de son autorité à l'exécution du règlement , jusqu'à ce qu'il plût au Toi de le lui envoyer pour être enregistré aux formes ordiDaires.

Le roi, en son conseil, cassa ces arrêts, et des lettres de cachet pour se rendre à la suite de la cour furent adressées au président d'Ornacieux et au conseiller de Meyrieu , qui étaient signalés comme ayant montré le plus d'ardeur à soutenir les privilèges de la province et les droits du parlement.

La lutte ainsi engagée , toute la province y prit part. On s'émeut du sort de ces deux magistrats , dont l'un , vieillard de soixante-quinze ans , n'avait pas même concouru à l'arrêt de vacation , et l'autre , atteint depuis cinq mois d'une grave maladie, semblait ne pouvoir supporter Jusqu'au bout les fatigues d'un tel voyage, que rendaient plus pénible pour tous deux les rigueurs de la saison.

Le parlement s'assembla de nouveau ; il délibéra d'adresser au roi de trës-humbles remontrances. Jamais, à aucune époque, les dépositaires de la puissance publique ne parlèrent un langage plus ferme et plus élevé. La nature du gouvernement monarchique , l'intérêt du souverain , la sûreté des sujets, se réunissaient, disaient-ils, pour faire proscrire les lettres de cachet; ils exposaient quel éuit le droit public de la France à cet égard et comment le despotisme seul avait pu se mettre au-dessus des lois; mais ils disaient aussi comment le pouvoir absolu s'allaiblit et se détruit par ses propres excès.

Celle résislaDce du parlement recevait une grande force de Tappui unanime de la province qui , tout entière , clergé , noblesse, tiers-étal , n'exprimait qu* une seule pensée, comme elle n'avait qu'un seul intérêt.

Mais bientôt une sourde rumeur agita plus vivement les esprits ; il se répandit que le ministère préparait un coup d'état , et que les anciennes lois de la monarchie, déjà si souvent violées, allaient être renversées. Ce bruit acquit une plus grande consistance , lorsque , vers les premiers jours de mai , on apprit que des convocations individuelles » adressées par la cour à tous les membres du parlement, leur enjoignaient de se trouver, le dixième jour du mois , au palais , où le duc de Tonnerre porterait les ordres du roi , lesquels ne devaient être connus que par Tonverlure qui en serait faite sur le bureau ; on fut en même temps instruit que de semblables ordres avaient été adressés à tuus les parlements , cours des aides et chambres des comptes du royaume.

Justement alarmé, le parlement se réunit le 9, et, considérant que le mystère qui Accompagnait les projets du gouvernement et les mesures prises au même instant dans toute rétendue du royaume , annonçaient que le coup qui allait probablement frapper toutes les cours à la fois ne pouvait être que funeste à la nation et destructeur de la magistrature, déclara : c tenir pour maximes constitutionnelles qu'il ne pouvait être levé d'impôts que de l'octroi et du consentement de la nation , représentée par ses députés librement élus et 1^lement convoqués; qu'aucun citoyen ne pouvait ni ne devait être jugé .que par des juges compétents et suivant les formes prescrites par les ordonnances , sans qu'on pût provisoirement lui ravir la liberté, si ce n'est à la charge de le remettre,

dans un bref délai , entre les mains et au pouvoir de ces juges, et qu'aucune loi ne pouvait être mise à exécution qu'après vérification , enregistrement et publication , en la manière accoutumée. Le parlement protesta en conséquence contre tout ce qui adviendrait de contraire à ces maximes; déclara la transcription qui pourrait être faite sur les registres d'aucuns édits , ordonnances , déclarations , lettres-patentes ou arrêts contre les formes reçues , nulles et illégales ; fit défenses à toutes les personnes de les exécuter, à peine d'être poursuivies extraordinairement; déclara enfin qu'aucun officier du parlement ne pourrait , sans trahir son serment, remplir aucune place de magistrature dans tout tribunal qui serait substitué à ladite cour, et que tous ceux qui agiraient antremeat seraient réputés traîtres à la patrie. »

Cette déclaration de principes , cette protestation anticipée, qui, an même jour, se répétaient sur presque tous les points de la France , devaient montrer à la couronne dans quelle voie périlleuse elle s'engageait.

Le lendemain , un grand apparml de forces militaires fat déployé ; les membres du parlement se rendirent , dès neuf heures, au palais, dont les portes extérieures et intérieures étaient gardées par des soldats. Le duc de Tonnerre, assisté de l'intendant de la province, M. Gaze delaBove, fit lire, par le greffier, plusieurs édits et déclarations rendus le 4" du mois, qui sanctionnaient le coup d'état redouté, et remit au procureur-général un ordre du roi pour qu'Q eût à en requérir l'enregistrement. La cour ayant demandé à en délibérer, le duc de Tonnerre exhiba une lettre close adressée aux officiers de la cour qui le leur défendait. A cette lecture, tous les magistrats, fidèles à l'observation des ordonnances qui ne leur T. XVI. 35

permettaieut pas d'obtempérer aux lettres closes, se levèrent et se retirèrent dans une des chambres du palais.

Le parlement demeura en séance toute la nuit. A trois heures et demie du matin , le greffier en chef remit sur le bureau de nouvelles lettres adressées aux présidents et officiers de la cour, qui leur faisaient expresses défenses de tenir aucune assemblée, même hors du palais, et d'assister à aucune déliiiération tendante i suspendre ou empêcher rexécution des édits.

La cour n*en persista pas moins dans ses arrêtés du 9 précédent; elle enjoignit à tous ses officiers, présidents, conseillers, avocats, procureurs-généraux et substituts, de faire chacun les fonctions de leur charge, et, comme l'accès du l^ffe leur était interdit, il fut déclaré que le présent arrêt serait déposé en lieu sûr.

Ainsi eut lieu militairement, à Grenoble, l'enregistrement de ces édits, qui devaient jeter le trouble dans toute la France, et servir de prélude k une révolution qui apparaissait d^i comme inévitable.

Ces édits transmettaient à une cour plénière l'autorité politique du parlement, réduisaient le nombre des membres de ceux-ci , réduisaient aussi leur autorité judiciaire , en créant de grands-bailliages chargés de prononcer souverainement et en dernier ressort jusqu'à la valeur énorme de vingt mille francs , et pour avoir le temps de procéder à l'organisation de ces nouveaux corps de judicature, interrompaient l'action de la justice en mettant les tribunaux en vacances jusqu'au moment où , les grands-bailliages étant établis, il en serait autrement ordonné; et puis, pour faire passer ces grandes et impopulaires innovations, abolissaient les tribunaux d'excqK

tion, sabstUnaient aux corvées les preslations en argent, et, réformani la procédure crimineUe, supprimaieDt la question préalable ( la fuestioD pr^araloîre l'ayant déjà été par la célèbre déclaration du 44 août 4 780); interdisaient aux juges de prononcer en nuitière crioiînelle pour les cas réguUant du procès; leur imposaient robligation d'énoncer et de qualifier le crime deet Tacoiaé avait été convaincu; exigeaient une majorité de trois voix pour les condamnations à mort, et de denx pour les antres condamnations; voulaient enfin qu'aucune sentence tapitale ne pAt être exécutée qu'un mois après la prononciation» à moins qu'elle n'eût été rendue pour fait de sédition populaire , cas auquel elle devait recevoir son exécation le jour même de sa lecture aux condamnés.

Jugés de sang-froid , ces édita, à la distance oii nous sommes, renfermaient , il faut bien le reconnaître , quelques sages dispositions doM plusieurs ont été depuis introduites dans Mire législation criminelle comme un progrès; mais le sentiment national était blessé par l'atteinte portée à ses institutiens lesi^asdières; tout fut r^ussé indislinctement par l'opinion.

Le 20 mai suivant , les membres du parlement, ayant voulu se réunir de nouveau , trouvèrent le palais fermé en vertu d'un ordre du roi , et les portes gardées par un détachement de la garnison, lis dressèrent procès-verbal de cette violence faite à la justice et à ses ministres, et se retirèrent aussitôt chez le premier président. La matière y ayant été mise en délibération , la cour persista de plus fort dans ses précédents arrêtés, dénonça les auteurs des édits au roi , aux Etats-Généraux et à tous les tribunaux, comme perturbateurs du repos public, fauteurs du despotisme, coupables de la cessation de la justice.

de la subversion des lois , du reuversemeut de la constitution de l'état , et déclara que tous ceux qui en favoriseraient l'exé* cution seraient réputés traîtres au roi et à la nation , et, comme tels , poursuivis et notés d'infamie.

On peut apprécier quel effet durent produire des arrêtés aussi vigoureqx de la part d'hommes qu'on, était habitué à respecter, et qui avaient la plus grande influence sur ks esprits.

Un matin , apparut inopinément un petit écrit sans nom d'auteur ni d'imprimeur, ayant pour titre : Esprit des édiU enregistrés militairement à Grenoble le 20 mai 4788. On y soumettait à une discussion approfondie les dernières mesores prises par le gouvernement ; on les examinait sous lear point de vue général , et parUculièremeot dans leur rapport avec les intérêts et les privilèges de la province; on en signalait les vices en quelques pages rapides; on flétrissait leurs auteurs, en manifestant toutefois le plus grand respect pour le monarque, dont la justice, disait-on, avait été trompée, et qui , malgré les maux dont le peuple était accablé sous son nom , n'avait pas cessé d'être l'objet de son amour.

Cet écrit, dons lequel chacun trouvait ses propres sentiments, oii les membres des trois ordres étaient conjurés , dans le langage le plus propre à les émouvoir, de travailler en commun au rétablissement de Tordre politique; cet écrit, disonsnous, eut un succès prodigieux. De Grenoble , il se répandit dans toute la France ; il y propagea les mêmes idées d'indépendance et de liberté qui avaient déjà fait tant de progrès en Dauphiné , et qui ne devaient pas tarder h y produire de graves événements.

On recherchait de toutes parts quel en était l'auteur; bien-

I6t on snt qu'il fallait TaUribuer à ce jeune avocat qui déjà s*était fait connaître par le talent plein de solidité et d*éclat avec lequel il avait traité dans un jour solennel une des plus hautes questions de droit public : c^était Barnave.

Si les remontrances et les énergiques résolutions du parlement encourageaient les 'esprits à la résistance , elles contribuèrent aussi à leur donner une sage et utile direction.

Une circonstance nouvelle ajouta à l'exaspération publique.

L'attitude prise par le parlement de Grenoble avait irrité la cour, des lettres de cachet notifiées à chacun de ses membres les exilaient dans leurs terres. La nouvelle s'en répandit aussitôt; le peuple s'ameuta et manifesta l'intention de s'opposer à leur départ ; les traits de la voiture du premier président furent coupés, la porte de son hôtel fut fermée et gardée ; le peuple agit de même à Tégard des autres membres du parlement; la troupe prit les armes , et une collision violente eut lieu , qui eût pu avoir les suites les plus funestes sans l'impassibilité des soldais, sur lesquels tombait des toits une grêle de projectiles , et sans la modération des chefs qui les commandaient. On ne se doutait pas que parmi ces soldats se trouvait un jeune sergent, déjà distingué par son intelligence et sa bonne conduite, qui devait un jour porter une couronne , et pour qui le souvenir du spectacle auquel il assistait ne fut peut-être pas sans influence sur l'usage modéré qu'il fit alors de son pouvoir. Dans cette émeute qui eut lieu le 8 juin 4 788 , et qui prit le nom àe journée des tuUes , fut versé le premier sang qui coula au nom de la liberté.

Les parlementaires profitèrent la nuit suivante d'un mo* ment de calme pour obéir ; ils sortirent d^une ville où bientôt

après ils devaient rentrer triomphalement, aux acclamatioDs de la multitude.

Cependant de toutes parts, dans la province, les tribanaux, les municipalités, les corporations imitant l'exemple donné par le parlement , se réunissaient, protestaient , adressa ient au roi leurs réclamations.

Entre tous ces corps , le conseil-général et les U*ois ordres de la ville de Grenoble se firent remarquer par la décision de leurs délibérations. Dans l'espoir de les intimider, et pour que leur exemple ne devint pas contagieux, de nouvelles lettres de cachet mandèrent à la suite de la cour le premier et le second consul de la cité.

En même temps , et de son cAté , le commandant de la pro* vince agissait contre d'autres magistrats municipaux : le maire de Gap était mandé à Grenoble, et celui de Romans violemment enlevé de son domicile; ces mesures, comme cdles prises à l'égard des membres du parlement, ne firentqii*accn^ tre l'irritation.

Une nouveHe réunion du conseil et des trois ordres de la ville de Grenoble eut Heu le 4 4 juin. L'assemblée ne se bon» pas i réclamer de la bonté du roi le retour de ses deux consuls; cette fois, après avoir énergiquement motivé sa réa»tance aux édits et adhéré aux arrêtés du parlement , elle ft un pas de plus, elle convoqua de sa seule autorité , ce que le par* lement lui-même n'eût peut-être pas osé faire , les trois ordres de la province, à s'assembler, le 24 juillet suivant, dans l'antique château de Vinlle, p^mr délibérer ultérieurement , comme dans les grandes calamités publiques , mtr les droits et lesmtéritsde la province^ et pour réunir leurs mppUoatiotts aufrè^ ie Sa Migesté.

Cet acte décisif et hardi marqua le commencement de la révolution française.

Bamave y prit part. Mounier, qui devait jeter tant d*éclat SQr ces premiers événements , en fot le rédacteur. Plus jeune de trois ans, Bamave rencontra en lui un digne émule qui, juge royal de la ville de Grenoble dès Tâge de vingt-cinq ans, se trouvait déjà en possession de la conBance publique.

Malgré les efforts des agents du ministère pour effrayer les municipalités , la presque totalité des villes et communautés répondit à Tappel fait par la municipalité de Grenoble, et nomma des députés; celles qui n'en nommèrent pas, envoyèrent leur adhésion.

Ce fut un grand jour pour le Dauphiné que celui de cette réunion , si impatiemment attendue , où six cents membres choisis dans les trois ordres allaient exprimer le vœu de la province. Bamave en fit partie , son père y fut également appelé , tous deux comme représentants du bourg de Saillans, dans le territoire duquel se trouvaient leurs propriétés de Verchény.

L'assemblée commença par se constituer , elle lé fit avec sagesse , en décidant que le président serait pris dans l'un des deux premiers ordres , et le secrétaire dans le tiers-état. La première de ces dignités fut confiée au comte de Morges, la seconde à Mounier.

La réunion, procédant au nom des trois ordres , posa avec netteté les principes du droit public delà province, qui étaient ceux de toute la France. Elle établit que Tun des privilèges les plus précieux des habitants était de s'assembler pour délibérer sur les affaires publiques, privilège frappé de mort par les nouveaux édits ; qu'une des règles fondamentales de

l'ancienne monarchie était que les Etats du Daupbiné accordaient les tributs et consentaient à Texécution des nouvdles lois; mais que les Etats-Généraux, pouvant seuls proporUonner les impôts aux besoins réels, il n'appartenait qu*àeux d*ea régler la mesure ; — Que si les Etats de la province devaient subir des changements , les trois ordres seuls avaient le droit de les indiquer ; — Que nul ne pouvait être privé de sa liberté, hors le cas où il était accusé d'un délit prévu par les lois , et ne pouvait être jugé que dans les formes qu'elles prescrivent; — Que les lettres de cachet et les ordres arbitraires étaient des actes de violence « des attentats contrôla sùrelé publique , et qu'on ne saurait les respecter sans mépriser les lois; — Que c'était un devoir pour les trois ordres de prendre la défense de ceux que leur zèle pour la patrie avait dévoués aux persécutions des ministres.

Ces principes proclamés , les trois ordres protestèrent ccmtre les nouveaux édits qui ne pouvaient lier leur obéissance, parce qu'ils renversaient la constitution du royaume, et qoe leur enregistrement était illégal; ils arrêtèrent qu'il serait adressé de très-humbles remontrances au roi pour le supplier de les retirer, de rétablir le parlement et les autres tnbunaux dans toutes les fonctions qui leur étaient auparavant attribuées; ils le supplièrent aussi de convoquer au plus tôt les Etats-Généraux , ainsi que les Etats de la province , déclarant qu'ils n'octroieraient les impôts par dons gratuits ou autrement, que lorsque leurs représentants en auraient délibéré dans les Etals-Généraux du royaume.

L'assemblée arrêta que, dans les Etats de la province, les députés du tiers seraient en nombre égal à ceux des deux premiers ordres réunis; que les trois ordres du Dauphiné ne se-

pareraient jamais leur cause de celle des autres provinces, et qu en soutenant leurs droits particuliers, ils n*abandonneraient jamais ceux de la nation; rassemblée arrêta aussi de supplier Sa Majesté de renvoyer à leurs fonctions les premier et second consuls de la ville de Grenoble, amsi que le maire de Romans, déclarant que les trois ordres ne cesseraient jamais d'invoquer ^ la protection de la loi, du roi et de la nation, en faveur de tous les citoyens dont on attaquerait la liberté par des lettres de cachet ou d'autres actes du pouvoir arbitraire.

Enfin, rassemblée s'ajourna au l*' septembre suivant pour délibérer ultérieurement, et les communautés qui n'avaient pas encore fait choix de députés , furent invitées à en nommer pour cette époque.

Telle fut cette mémorable assemblée de Vizille, où les suf- * frages furent comptés par tête et non par ordre. Ses actes eurent un grand retentissement, et servirent d'exemple et de modèle à toute la France; ils en servirent surtout aux provinces qui avoisinaient le Dauphiné, et particulièrement au Languedoc qui, à la vérité, avait déjà des Etats, mais des Etats mal organisés, et dont les principes d'une représentation égale et juste étaient bien loin de former la base.

En présence de résolutions si énergiques, le ministère hésitait : d'un côté, dans l'espoir de donner une direction aux dér libérations de l'assemblée définitive des Etats, il avait, par arrêt du conseil du 2 août, convoqué lui-même celle-ci dans la ville de Romans, pour le 5 septembre suivant; il la composa de 180 membres des différents ordres, avec pouvoir de préparer un projet pour la formation définitive des Etats de la province, et d'avance il en nomma le président : ce fut M. de Pompignan, archevêque de Vienne; de l'autre, persistant dans

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la voie de riotimidation, il faisait filer des troupes vers Grepoble» et envoyait l*ordre au commandant de la province de faire enlever avec éclat quelques gentilshommes des plus influents.

Le ministère enjoignit aux premier et second consuls de Grenoble de se rendrç à Versailles. Aussitôt, le 2 juillet 1788, seize membres du clergé, cinquante-sept gentilshommes eî cent trente-deux notables du tiers-état se réunissent de nouveau à THôtel-de- Ville, font un mémoire au roi pour réclamer contre Tordre donné aux consuls et indiquent rassemblée générale des municipalités du Daupbiné au 21 juillet.

Brienne fit rappeler le duc de Qennont-Tonnerre qui lui parut faible et le remplaça par le maréchal de Vaux, vieillard de quatre-vingt-trois ans. Vingt mille hommes furent placés sons ses ordres, mais le nouveau gouverneur vit les esprits tellemeoX exaspérés qu'il jugea ne pouvoir exécuter les ordres du ministre sans guerre civile; il écrivit qu'on Tavait envoyé trop tard, et les ministres s*eD remirent à sa prudence ; le gouverneur consentit à la réunion projetée, sous la condition qu'elle ne se tiendrait pas à Grenoble, mais au château de Vizille, ancienne résidence des dauphins. Cette assemblée consaci*a le principe de lu double représentation du tiers-état et du vote par tête dans les états de la province, dont on demandait au roi de permettre la convocation.

La chute de Brienne et le renvoi de H. de Lamoignon arrivèrent alors ; la nouvelle d'un si important événement se répandit bientôt; la joie fut vive; les parlementaires, revenus à Grenoble de leur exil , y furent reçus avec des démonstrations qui tenaient du délire, après avoir traversé la province au ipiUeu des populations accourues sur leur passage ; et

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plus tard h rentrée da parlement se fit avec un grand éclat.

Cependant les trois ordres se disposaient à remplir les engagements contractés à Y izille ; ils se réunirent à Saint-Robert le I* septembre, jour qu'ils avaient fixé pour la prorogation, et là ils déclarèrent qu'ils se tran^rteraient à Romans, le 5 septembre suivant; ils s'y rendirent en effet. La noblesse s'y trouva encore; le clergé fut représenté comme il avait désiré Fétre, c'est-i-dire d'après les formes indiquées par l'arrêt du eonsal; les communautés qui avaient envoyé des députés aux assemblées des trois ordres furent représentées par eux.

La première réunion eut lieu le 1 0 septembre. On s'occupa de rédiger un projet pour une nouvelle formation des Etats ; on voulut d'abord délibérer par ordres séparés, mais on s'aperçut bientôt que cette séparation détruirait l'harmonie, et on convint de délibérer désormais en commun. Il fut arrêté que les Etats se composeraient de cent-quarante-quatre membre^, c'est-à-dire soixante-douze des deux premiers ordres et soixante-douze des communes; que ceux-ci ^raient choisis dans les chefs-lieux de six districts différents, par les représentants de toutes les communautés du district, librement élus eax-mêmes par tous les habitants payant six livres d'imposition réelle ; que les députés des villes seraient nommés par le^ propriétaires et par les syndics de toutes leç corporations; que ceux de la noblesse le seraient par tous les nobles de chaque district, assemblés devant un syndic, et que ceux du clergé seraient choies par leurs pairs dans les diverses classes de cet ordre; enfin, il fut arrêté que le clergé, la noblesse et les communes s'assembleraient pour nommer, dans les formes et avec les qualités ci-devant prescrites, un nombre de représentauiségal à celui des Etats, et que tous réunis éliraient par la

voie du scrutin ceux qui seraient députés aux Etats-Généraux, lesqi;els pourraient être choisis, au gré des électeurs, soit parmi les membres des Etats, soit parmi les autres citoyens, pourvu que tous fussent propriétaires et domiciliés dans la province, sans distinction de lieu et de district.

Bamave, membre, avec son père, de cette assemblée, prit une part active k toutes les délibérations, et ses lumières, ses opinions, la facilité avec laquelle il les exprimait, furent appréciées; mais l'homme qui eut la plus grande influence sur les résolutions de l'assemblée , celui qui la domina en quelque sorte et qui en rédigea toiis les actes, ce fut encore Hounier.

Le roi, à quelques exceptions près, donna son approbation aux travaux des Etats.

L*a8semblée s'était prorogée au 1" novembre, et dès le 2 janvier 1 789, ses membres, sans attendre les ordres de la couronne, se réunirent aux représentants du clergé, de la noblesse et des communautés, nommés pour concourir avec eux à l'élection des députés aux Etats-Généraux, et procédèrent à cette élection.

Le nom de Bamave fut l'un des premiers qui sortit de l'orne; celui de Mounier, l'âme de l'assemblée, avait été avant tout autre proclamé par acclamations.

Ainsi, en quelques mois, le Dauphiné avait reconquis ses Etats particuliers; aidé puissamment à obtenir la convocation des Etats-Généraux ; concouru par anticipation à leur formation; provoqué, grâce à une résistance mesurée, mais persévérante, à l'arbitraire, le grand mouvement des esprits qui appelait d'utiles réformes dans la constitution de la France ; et rendu plus imposante à la fois et plus efficace l'autorité de son exemple, par cet accord unanime des trois classes si habitad-

lement divisées, qui, réunies dans un même sentiment, confondant leurs divers intérêts dans un seul , s'étaient élevées par la sincérité de leur patriotisme, au-dessus de toute suggestion comme de toute rivalité !

On les avait également vues se tenir en garde contre le désir de retenir, pour le Dauphiné, des privilèges anciens qui auraient été en opposition avec les droits communs à toute la nation. Consultées à cet égard par d'autres provinces, notamment par les Etats de Béarn, qui désiraient en conserver de semblables, il leur fut répondu :

c Jusqu'à ce jour, les provinces, les ordres, les individus, ne se sont que trop isolés. En s'attacbant uniquement à la conservation de leurs privilèges, ils ont négligé la défense de la liberté personnelle et celle des propriétés.

c Pour jouir de nos droits nationaux, était-il ajouté, nous ne devons retenir de nos privilèges particuliers que ceux qui ne peuvent nuire au bonheur de nos concitoyens, et nous devons voir notre patrie dans la France entière. Ne formons plus qu'une même famille. Béarnais, Bretons, Dauphinois, faisons^nous gloire d'être français, remplissons^n les devoirs, et volons au secours de notre patrie. »

Nobles et généreuses paroles qui résumaient toute la politique des trois ordres.

Parmi les vingt-quatre députés que le Dauphiné envoyait aux Etats-Généraux , il s'en trouvait beaucoup qui , ayant pris une part active aux délibérations des trois ordres, s'étaient fait distinguer par leurs lumières et leurs talents; ils allaient illustrer la nouvelle assemblée; mais , ce qui devait en faire la gloire , c'étaient surtout les deux hommes qui avaient animé la province de leur esprit.

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