‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 67 sur 85 · CHAPITRE XLl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLl

Rappel de M. Necker. — Le parlement en batte ^ Topinion.

Brienne , voyant qu'il lui était impossible de rester , se présenta comme une victime qui s'immole; il dit à Louis XVI que le crédit de Necker devenait indispensable pour relever les finances , et donna sa démission. Necker fut nommé directeur-général des finances malgré le roi , pour ainsi dire. Ce . prince dit h sa famille réunie : « On m'a fait rappeler Necker, je ne le voulais pas , mais on ne sera pas longtemps à s'en repentit*. Je ferai tout ce qu'il me dira et on verra ce qui m résultera. »

Une explosion de joie retentit par toute la France. Dans les villes de parlement surtout c'était une ivresse qui approchait du délire. A Grenoble, le courrier porteur de cette nouvelle, étant arrivé à midi , cette ville fut illuminée à l'instant même sans attendre la chute du jour.

Lamoignon espérait n*étre pas entraîné dans le désastre de ferienne, mais le parlement s'apprêtait de nouveau k la résis^ tance, et Necker, inquiet pour sa jpopularîté , fit comprendre que le feûvôi du garde-des-sceaux était aussi un sacrifice iné-

vitable. Cette retraite de I^moigoon augmenta la joie publique ; mais lorsque loo sut qu'il n*avait voulu donner sa démission qu*après avoir reçu la promesse d'une ambassade et de la pairie pour son fils , et ^eux cent mille livres pour le mariage de sa fille; lorsqu'on sut que le roi demandait pour Brienne le chapeau de cardinal , que ce prélat obtenait une place près de la reine pour sa nièce, un régiment pour un de ses neveux , et pour un uutre la coadjutcrerie de rarehevéclié de Sens ; lorsque l'on sut que de riches abbayes étaient ajoutées «aux revenus immenses dont il jouissait déjà en bénéfices ecclésiastiques , alors des murmures universels éclatèrent contre la cour, contre le roi , contre la reine surtout , qui avait facilité à Brienne et à Lamoignon Feutrée au ministère et les sacrifiait à regret.

Necker commença son ministère par l'élargissement des prisonniers d'état, la révocation des édits et le rappel des parlements. La confiance des capitalistes lui fit trouver de Targentpour les besoins pressants, et les paiements en numéraire furent rétablis.

Le triomphe des magistrats était complet. Us avaient donc arrêté par leur courage et leurs énergiques remontrances toute la puissance royale, qui s'était avouée vaincue. Protecteurs des peuples , tuteurs du roi , ils attiraient les regards de la France, de l'Europe, du monde entier; leur gloire passerait à la postérité.

L'ivresse du triomphe fut courte.

Le 25 septembre , le parlement reçut une dénonciation de l'un de ses membres contre Brienne et Lamoignon , et ordonna une information. Mais bientôt le désir de conserver sa popularité , autant que le devoir de veiller à la tranquillité

publique, attira ses regardssur un objet essentiel de police.

Depuis le renvoi des ministres , Tallégresse générale avût dégénéré en licence. Cette troupe désœuvrée, qui se grosât bientôt d'une foule de gens sans aveu , se rassemblait à la chute du jour, à côté du Palais , sur la place Dauphine , forçait les habitants de ce quartier à illuminer leurs maisons et cassait les vitres de ceux qui résistaient ou n'obéissaient pas assez vite. Des mannequins, représentant Brienne en habits pontificaux et Ijimoignon en simarre , jugés par des simulacres de grands-bailliages, avaient été jetés dans les bûchers allumés avec les barraques qui servaient aux petits marchands des quais et du Pont-Neuf. Les voitures qui passaient sur ce pont recevaient Tordre de s'arrêter ; les personnes qui les conduisaient étaient obligées de crier : Vive Henri IV! au diable Brietine et Lamoignon !

Les cochers récalcitrants étaient précipités de leur siège et contraints de faire amende honorable à genoux. Tandis que bien des gens évitaient de traverser le Pont-Neuf, le duc d'Orléans s*y fit conduire pour jouir des applaudissements de la multitude. Des personnes graves pensaient déjà qu'il soudoyait des misérables pour entretenir et augmenter les troubles. Ces scènes tumultueuses avaient été suivies de faits plus graves; les soldats du guet, garde municipale, furent mis en fuite h coup de pierres, plusieurs corp&-de-gardes pillés et brûlés. Un attroupement, avec des torches allumées, avait voulu incendier Thôtel de Brienne, ministre de la guerre; un autre s'était porté contre la maison du commandant da guet , et , pour les disperser, les gardes avaient fait feu sur cette multitude en fureur.

Le parlement devait prendre connaissance de ces événe-

ments. Le lieutenant de police et le commandant du guet furent mandés an parlement. Celui-ci , malade de l'impression que lui avaient causée les scènes auxquelles il venait de prendre part, ne put obéir à Tordre quMl reçut. Lorsque l'officier qui le remplaçait et le lieutenant de police arrivèrent , ils furent assaillis par les huées de la foule qui se pressait autour du palais, et à leur sortie il fallut les faire évader par une porte dérobée. Le parlement, adoptant toutes les préventions populaires, blâma le lieutenant de police et les chefs des troupes , et ordonna d'informer des excès commis par les préposés à la garde de Paris.

Un second arrêt défendit les attroupements, mais enjoignit en même temps à la garde de Paris de traiter le peuple avec humanité , prudence et modération. Les désordres continuèrent encore pendant plusieurs jours, et le guet fut régulièrement insulté tous les soirs. De tous les gens arrêtés dans les rassemblements , un seul fut condamné à quelques jours de prison, les autres mis hors de cour. Le parlement ménageait ainsi sa popularité , et Teffervescence était si grande que peu de gens blâmèrent sa conduite.

Une déclaration du roi , qui annonçait la convocation des Etats^néraux pour le mois de janvier, avait été envoyée au parlement de Paris.

Ce grand corps de magistrature, au milieu de son triomphe , éprouvait une vive inquiétude. Ces Etats-Généraux , sollicités avec tant d'ardeur comme une arme terrible contre l'autorité royale , allaient donc s'assembler dans quelques mois, et peut-être diminuer, détruire la puissance parlementaire. L'effervescence populaire , qui lui avait été si utile dans cette lutte , se dirigeait maintenant contre les privilégiés; la

dbuble représentation du tiers , le vote par tête , sollicités anrec tant d*ardeur, allaient sans doute donner l'influence, le pouvoir, au tiers-état; et le parlement n'était composé que de nobles et de privilégiés!

Quelques conseillers, il est vrai , à h tète desquels se trouvait Duport, ne s'étaient Jamais fait illusion sur les résultats de la résistance opiniâtre du parlement ; ils voulaient changer complètement la constitution de l'état et s'applaudissaient d'avoir fait servir le parlement à ébranler la royauté; niais h grande majorité , qui avait été etitraiuée par le sâul désir de s'illustrer par son courage et la destruction des abus , soupçonnant enfin les dangers que coiirait la monarchie » était effrayée de ce peuple qui l'avait porté pour ain» dire en triomphe.

Les Etats-Généraux s'étaient rassemblés en 4644 pourli dernière fois. Les trois ordres y avaient délibéré séparément, ei la représentation du tiers avait été à peu près dans la même proportion que celle des deux autres. Enfin , sur un démâé entre le tiiers-état et les deux autres ordres, le parlement de Paris était intervenu et avait formé pour ainsi dire un quatrième ordre.

Le parlement, en enregistrant la déclaration relative à la convocation des Etats-Généraux , y mit la condition expresse que les formes de la convocation des Ëtat&-Généraux de 4 64 4 seraient exactement observées.

Dès que cette décision fut connue , un cri général s'éleva contre les magistrats: de la reconnaissance la plus vive, on passa sur-le-champ à l'indignation et au mépris; les héros de la veille n'étaient plus que des privilégiés égoïstes et à Tesprit étroit. i

LOUIS XTi. sri

La cour vit , avec une joie bien stérile paar die, la jastice de Dieu commencer pour le parlement.

Le gouyerneroent refusa de suivre l'avis du parlement de. Paris » mais il ne voulut , en apparence au moins , en adopter Inî-mémé aucun.

Un arrêt du conseil , du 5 octobre 1 788 , annonça que les formes de convocation des anciens Etats-Généraux ne présen* talent rien d'uniforme , que le tiers-état ne parait y avoir été représenté que par les députés des villes principales, que les usages anciens doivent être suivis , mais lorsqu'ils sont conformes à la raison et aux vœux légitimes de la plus grande partie de la nation ; en conséquence , cet arrêt déclara que Sa Majesté , afin d'édairer sûrement ses déterminations et donner au plan qu'elle adopterait la sanction la plus imposante, convoquait toutes les personnes qui avaient composé l'assemblée des notables de 4787 (4), pour délibérer uniquement sur la manière la plus régulière et la plus convenable de procéder à la formation des Etats-Généraux de 4 789.

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