CHAPITRE XLIV
La BreUgne.
En Bretagne, la résistance eut des suites bien plus graves.
Les états de Bretagne avaient été convoqués pour les premiers jours d'octobre. Necker retarda successivement cette réunion jusqu'à la fin de décembre; on prétendit que c'était
pour donner au tiers le temps de sMnsurger contre l'ancienne constitution des états.
La Bretape et surtout Rennes , excités par de nombreux écrits » étaient dans l'agitation. L'autorité administrative gar« dait le silence. Le parlement ordonna une information contre les principaux auteurs des libelles et des attroupements. Un arrêt d'évocation au conseil d'état fit cesser toute poursuite.
Le 30 décembre les états s'assemblèrent à Rennes. Les députés du tiers déclarèrent , en exécution des délibérations de leurs municipalités, ne vouloir prendre part à aucune affaire des états qu'il n'eût été fait droit à leurs demandes. Us réchmaient la suppression de tous privilèges ou distinctions en matière d'impôts , le droit pour le tier&-état d'élire tons ses députés, au lieu de voir sa réprésentation confiée à des maires nommés par le roi ; enfin , l'augmentation du nombre de ses députés.
Le refus du tiers de remplir la première formalité ayant arrêté les travaux des états, un courrier fut sur-le-champ envoyé au ministère. Un arrêt du conseil suspendit les états jusqu'au 3 février prochain, sous prétexte de renvoyer les députés du tiers dans les municipalités pour y prendre de nouveaux pouvoirs.
Voici les motifs de cet arrêt :
< Sa Majesté aurait pu casser les délibérations des villes qui ^ sont permises de lier ainsi, contre les lois et les usages de la Bretagne» le vœu de leurs députés ; mais Sa Majesté étant en même temps mstruite de l'esprit de dissention qui vient de se manifester a l'ouverture des états d'une manière répréhensiWe, elle a juge digne de sa grande bonté de supporter un retardement »
Cet arrêt fut un triomphe pour le parti populaire ; des cris de vive le roi , des illuminations, signalèrent cette victoire. Les députés du tiers s^empressèrent de quitter les états ; mais les deux autres ordres ne voulant pas obéir à Tarrêt du conseil , qu'ils regardaient comme illégal , firent le serment solennel qu'aucun membre desdits ordres ne prendrait de part à aucune administration inconstitutionnelle, et ne concourrait à aucun changement quekofique qui n'aurait pas été déUbéré et con-' setUipar les trois ordres des états. Il adressèrent au roi des remontrances pour se plaindre de la protection accordée aux novateurs, de Tindulgence de ses ministres pour ceux qu'il disait lui-même être en état de désobéissance , de leur inertie pour la répression des actes d'insurrection ; enfin, des arrêts du conseil qui avaient empêché le parlement de rechercher et de punir les auteurs des manœuvres pratiquées depuis trois mois dans la province.
La noblesse bretonne voulut se laver, aux yeux de ses concitoyens , des accusations qui lui étaient adressées , et rejeter sur le tiers le malheur de l'interruption des états. Elle publia une déclaration annonçant qu'elle était prête à faire justice de toute inégalité dans la répartition des impôts ; si les griefs du peuple n'avaient pas été écoutés, il fallait s'en prendre aux députés des villes qui avaient quitté l'assemblée en refusant de remplir la première formalité prescrite par les règlements. Cet acte, répandu par toute la province et traduit pour les habitants de la campagne en idiome bas-breton , produisit une grande sensation. La noblesse et le clergé avaient une grande influence sur le peuple des campagnes.
Le 49 janvier, la municipalité de Rennes déclara qu'elle ne voulait plus présenter aux étals ses griefs, et que c'était au roi
seul qu eUe s'adresserait désormais. Dans le même moment, un arrêt du conseil du 20 janvier, après avoir répété les plaintes du tiers sur le petit nombre de ses représentants , sur rillégilimité de leurs pouvoirs , et le défaut de liberté de leurs élections, autorisait les villes seules de la province à nommer on nombre de députés double de celui de leurs représentants aux états, pour se réunir avec ces derniers à rHôtel-de-Ville de Rennes, et y former une assemblée délibérante, afin de rédiger les demandes que Ton ferait aux états.
Mais déjà les municipalités et les corporations de la Bretagne n'étaient plus les seules assemblées qui prissent des arrêtés. Quelques centaines de clercs de procureurs, d'étudiants en droit ou en médecine, s'étaient constitués en corps délibérant. De pareils rassemblements étaient organisés dans les principales villes de la province et dans quelques villes de la Normandie et de TAnjou.
Ces réunions de jeunes gens s'envoyaient des députés, s'adressaient mutuellement leurs délibérations, qui toutes étaient imprimées et répandues en profusion. Elles remerciaient le roi et son ministre de la faveur accordée aux opinions nouvelles. Ces réunions illégales se tenaient sous les yeux des délégués du gouvernement. Leurs députés se présentaient devant le commandant de la pix)vince , lui apportaient leurs arrêtés, étaient reçus sans improbation et même avec bienveillance. Le parlement , dans un arrêté du 8 janvier, avait ordonné des poursuites contre deux libelles et défendu les attrouppements. Cet arrêté avait été mis en pièces aussitôt qu'3 avait paru, et parodié par un édit intitulé : Airêt du constit d'état du peuple. L'autorité publique avait souffert que ce nouveau libelle fût afSché et répandu partout. Deux députés
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du parlemait qoi se trouvaient alors à VersaiHis, les membres de la eommissioD intermédiaire des états , conjarèrent le mi* mistre Necker d'arrêter et de prévaiir les progrès dii mal. Necker, dans l'arrêt du conseil du 20 janvier, fit mettre incidemment que le roi voulait que Ton s'abstint des attroupements, et , comme par dérision , on remettait au parlement de Rennes le soin de calmer les esprits par la persuasitm et Tascendant de la vertu. De pareilles digues ne s'opposaienl guère au torrent.
La déclaration de la noblesse bretonne avait exa^âré le parti du tiers. Les jeunes gens de Rennes s'armèrent au nombre d'environ six cents ; ils donnèrent avis à leurs alSfiliés des autres villes de se préparer au combat. Cependant un grand nombre de petits marchands et d'ouvriers de Rennes , excités par la noblesse , et craignant qu'à la suite des événements, le pariement et la noblesse, qui les faisaient vivre, ne quittassent cette ville sans commerce et sans manu&cture , s'étaient réunis au nombre d'environ deux mille dans une promenade hors de la ville ; ils avaient arrêté une protestation contre les délibérations de la municipalité , et adressé une requête au parlement pour demander la diminution de la taxe du pain. Les jeunes gens armés provoquèrent ce peuple lorsqu'il s'en retournait; les magistrats du parlement, qui étaient en séance, se jetèrent au milieu des combattants et parvinrent à les séparer.
Hais la soirée et la nuit se passèrent dans une grande agitation. Ceux qui invoquaient l'égalité , les droits du peuple , le suffrage universel, ne parlaient qu'avec mépris de cette réunion populaire qui avait contredit leurs opinions ; on la représentait comme composée de sâdes payés par les nobles.
Le lendemain , un homme accourt dans le café où les jeunes
gens étaient rassemblés , et se plaint d'avoir été maltraité par des domestiques en livrée. Aussitôt, cette jeunesse animée, ne s'occupant point à vérifier l'exactitude de cette déclaration , crie partout que les nobles assassinent le peuple ; le tocsin sonne , les jeunes gens se portent par pelotons dans les rues qui conduisent à la salle des états ; les gentilshommes qui s'j rendaient sont assaillis; ils tirent Tépée, les balles leur répondent ; plusieurs sont blessés et deux d'entre eux tombent morts. Les nobles, parvenus dans la salle des états, sont obligés de s'enfermer, et restent bloqués par la multitude.
Des relations pleines d'exagérations et de calonmies sont aussitôt adressées aux villes voisines pour les souleva, et le chef des jeunes gens de Rennes part pour Nantes. Arrivé dans la nuit, il convoque les principaux confédérés, nommés commissaires ou chefs de correspondance, rassemble les jeunes gens, leur dit que les nobles assassinent leurs frères» et demande vengeance. On lui répond en jurant d'apaiser par le sang les mânes des victimes de la liberté. Un arrêté est signé aussitôt, c Frémissant d'horreur à la nouvelle de l'assassinat commis à Rennes, à l'instigation de plusieurs membres de la noblesse, convoqués par le cri général de la vengeance et de l'indignation, reconnaissant que les dispositions bienfaisantes de notre auguste roi pour afi'ranchir ses fidèles et dévoués sujets de l'ordre du tiers de l'esclavage où ils gémissent depuis tant de siècles, ne trouvent d'obstacles que dans cet ordre dont l'égoisme forcené ne voit dans la misère et les larmes des malheureux qu'un tribut odieux qu'il voudrait étendre jusque sur les races futures ; d après le sentiment de nos propres forces, et voulant rompre le dernier anneau de la chaîne qui nous lie.
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€ Avons arrélé de partir en nombre suffisant pour en imposer aux vils exécuteurs des fanatiques aristocrates et pour demander à ceux qui doivent être les dispensateurs de la justice la réparation du délit commis à Rennes ;
c Protestons d'avance contre tous arrêts qui pourront nous déclarer séditieux lorsque nous n'avons que des intentions pures et inaltérables; jurons tous, au nom de Tbonneur et de la patrie» qu'au cas qu'un tribunal injuste parvint à s'emparer de nous...., jurons de faire ce que la nation, le courage et le désespoir inspirentt pour sa propre conservation.
c Arrêté à Nantes» dans la salle de THAtel de la Bourse, le 28 janvier 1789. »
Hmt cents jeunes gens pourvus d'armes et de munitions se mettent en marche pour Rennes.
Cependant, après le premier moment de fureur, les jeunes gens de Rennes avaient renoncé à tous actes hostiles, mais les Nantais n'en continuèrent pas moins leur route. Malgré le gouverneur» qui leur ordonnait de rétrograder, ces jeunes gens entrèrent dans Rennes» consentant seulement à laisser leurs armes en dépôt» mais sous la garde d'un posie qu'ils établirent. La municipalité les logea comme une troupe régulière. Us firent des assemblées avec les jeunes gens de Rennes et envoyèrent des députationsau gouverneur : celui-ci les accueil-» lit avec bonté et faveur, il leur donna des éloges sur leur bonne conduite, sur l'esprit d'ordre et de paix qui les animait ; par réciprocité ils mirent les armes du gouverneur sur leurs drapeaux.
Les événements de Rennes donnèrent le signal aux villes voisines. Partout des arrêtés de jeunes gens furent pris pour T. XVI. 39
s'armer et se rendre à Rennes au premier signal ; Angers snrtoul se distingua par son effervescence.
Le parlemait de Rennes avait évoqué rinstmctioB sur les émeutes des 26 et 27 janvier. — Les avocats de Rennes pnh testèrent contre cet arrêt, et, le 8 lévrier, un arrêt du eoom], tout en reconnaissant h compétence du parlement et en levant sa conduite, rasvoya la connaissaneef de ces fûts au parlement de Rordeaux.
Vn arrêt du conseil, du 25 février, eassa toutes déikératiens qui avaient été ou pouvaient être prises relativement aux Etats-Généraux, ailleurs ^ue dans, les commiim^Mités et dans les bailliages assemblés selon les formes établies par Sa Majesté» défendit sous peine de désobéissance de solliciter des signatures, etc. Cet arrêt était dirigé, selon l^opinion oemmune, contre la noblesse qui dans plusieurs provinces se rénnissait pour faire des observations au roi , et non pas centre le tiersétat dont les nombreuses communautés pouvaient prendre toutes les défibérations favorables «^ leur ordre. Quant am Rretons , € le roi , disait un des ministres , le comte de Mentmorin , au marquis de Rouillé, est trop mécontent de la noblesse et du parlement de Rretagne pour les protéger contre la bourgecMsie justement irritée de leur insolm)e et de leurs vexations; qu'ils s'arrangent entre eux, le gouveroement ne s'en mêlera pas. »
Necker ne voulut pas reconnaître les droits des Etais de Rretagne et résolut d'appliquer à cette province le réf^ement du 24 janvier.
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