CHAPITRE XLV
La ProTeDoe.
Des scènes aussi graves se passèrent en Provence.
Nous avons vu que le gouvernement avait rétabli les Etats de Provence. Ils étaient alors assemblés. Le comte de Mirabeau s*y présenta comme gentilhomme provençal. Le bruit des désordres de sa vie privée avait retenti daa^ tout le royaume; mais dans le procès en séparation que sa femme avait intenté contre hii , Mirabeau avait déployé un grand talent. Depuis plusieurs années » ne sachant où trouver des ressources , il trafiquai! de sa plume, et plus d'une fois avait spéculé sur la crainte ou sur le piquant du scandale pour faire acheter son silence ou ses ouvrages.
Les Etats de Provence prétendaient avoir le droit de repré^ senter leur province et d'élire ses députés aux Etats-Généraux. Mirabeau demanda au contraire la convocation générale des ordres : il dit que les Etats composés de prélats, des seuls gentilshommes possédant fiefs, d'ofiBciers municipaux que le peuple n*a pas choisis , ne représentent pas la Provence. Il conjure les prélats et les seigneurs de fiefs de renoncer volontairement à des avantages qui leur échappent, et d'acquérir un titre étemel à la reconnaissance publique en demandant eux-mêmes la convocation des trois ordres. Les privilégiés signent une protestation véhémente contre Mirabeau ; le tiersétat applaudit avec transport le noble qui combat la noblesse. Mirabeau fait aux privilégiés une réponse imprimée qui est lue avec avidité. "
€ Généreux amis de la paix, j'interpelle ici votre honneur.
et je vous somme de déclarer quelles expressions de mon discours ont attenté au respect dû à Tautorité royale ou aux droits
de la nation ? Nobles Provençaux , FEurope est att^tive :
pesez votre réponse. Hommes de Dieu, prenez garde ; Dieu vous écoute. 9
A la reprise des séances, les adversaires de Hirabenu attaquèrent le titre en vertu duquel il siégeait, et firent prononcer son exclusion parce qu'il n'avait aucun fief.
Pour réponse, le peuple de Marseille donna une véritable ovation au grand citoyen.
Mais bientôt des événements sinistres vinrent effrayer cette province. Aux malheurs de Tesprit départi se joignirent les malheurs de la disette. La récolte dernière, brûlée par une sécheresse excessive, ou détruite par des grêles affreuses , avait été très-mauvaise, et Thiver d'une rigueur extraordinaire; la misère du peuple dans toute la France éUAi grande. Une émeute éclata à Marseille; la maison du fermier des octroB fut saccagée, des boutiques de boulangers pillées, et les officiers municipaux , obéissant à la force, avaient baissé extRH ordinairement le prix du pain. Mirabeau accourt et se hâte de répandre un écrit pour démontrer au peuple que le pain est taxé trop bas. Tel est son ascendant qu'il fait hausser le prix du pain aux applaudissements publics. A peine achevait-il cette espèce de prodige, que le gouverneur d'Aix réclama sa présence et son secours. Une émeute venait d'éclater, les greniers de la ville avaient été pillés, et le premier consul, après avoir essayé l'emploi de la force, n'avait trouvé de salut que dans la fuite; quelques personnes périrent de part et d'autre dans cette émeute qui menaçait d'embraser toute la province. Les évéques de Toulon et de Sisteron faillirent d'être massa-
crés; le maire de Draguignan fut égorgé et déchiré en lambeaux; le crime dont on racciisait, était d*avoir dit que le peuple était fait pour manger le fumier de ses chevaux. Quelques châteaux furent brûlées ou pillés.
Les ennemis de Mirabeau prétendirent quMl avait ameuté, pour «e venger, la populace affamée contre les privilégiés , et qu'il commençait dans la Provence le rôle de Marius.
Après ces scènes désastreuses, les prétentions des Etats de Provence furent sans force , et Necker ne craignit pas d'ordonner, le 2 mars, les élections delà Provence aux Etats- Généraux d'après le système proclamé le 24 janvier. Mirabeau fut nommé député du tiers-état â Aix et à Marseille.
c Le roi , disait le ministre dans le règlement du 2 mars, d'après le vœu de ses peuples , ayant pris pour base ce grand principe de justice que les Etals ne peuvent être généraux si la représentation n'est pas universelle, que les Etats ne peuvent être libres si Téleclion a d'autres bornes que la confiance, Sa Miijesté ne saurait adopter, dans aucune partie de son royaume, une marche contraire à ces règles générales. »