‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 9 sur 85 · CHAPITRE LIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIIL

De la Corse.

Les Corses furent longtemps gouvernés par une loi qui ressemblait à la loi veimique ou vestphalienne deCharlemagne» loi par laquelle le commissaire délégué dans Ttle condamnait à mort ou aux galères, sur une information secrète, sans interroger l'accusé, sans mettre la moindre formalité dans son jugement. La sentence était conçue en ces termes dans un registre secret : « Étant informé en ma conscience que tels et tels sont c coupables , je les condamne à mort. » il n'y avait pas plus de formalité dans Texécution que dans la sentence. Il est inconcevable que Charlemagne ait imaginé une (elle procédure, qui a duré cinq cents ans en Weslphalie, et qui ensuite a été imitée chez les Corses. Ces insulaires s'assassinaient continuellement les uns les autres ; et leur juge faisait ensuite assassiner les survivants sur l'information de sa conscience : c'est des deux côtés le dernier degré de la barbarie. Les Corses avaient besoin d'être policés, et on les écrasait ; il fallait les adoucir, et on les rendait encore plus farouches. Une haine atroce et

indestructible s'invétéra entre eux et leurs maîtres, et fut une seconde nature. Il y eut douze soulèvements , que les Corses appelèrent efforts de liberté» et les Génois crimes de haute trahison. Depuis Tannée 4725 , ce ne furent que séditions, châtiments , soulèvements , déprédations , meurtres de citoyens corses assassinés par leurs concitoyens. Croirait-on bien que, dans une requête envoyée au roi de France par les chefs corses, en 4738, il est dit qu'il y eut vingt-six mille assassinats sous le gouvernement des seize derniers commissaires génois, et diVsept cents depuis deux années? Les plaignants ajoutaient que les commissaires dé Gènes connivaient à ces crimes , pour ramasser plus de confiscations et d'amendes. L'accusation semblait exagérée, mais il en résultait que le gouvernement était mauvais, et les peuples plus mauvais encore. La Corse coûtait au sénat de Gènes beaucoup plus de trésors cl d'embarras qu'elle ne valait : il pouvait dire aux Corses ce que Louis XI dit de Gênes quand elle voulut se donner h lui : il la donna au diable.

Dès l'année 1 729, la guerre était ouverte comme entre deux nations rivales et irréconciliables. Gênes implora le secours de Charles YI, en qualité deseigneur suzerain qui doit protéger ses vassaux; h cette raison elle joignit de l'argent, et l'empereur envoya des troupes. Un prince de la maison de Virtemberg, brave guerrier et homme généreux , fit mettre les armes bas aux Corses : il ménagea un accommodement entre eux et les Génois, en 1732; mais ce ne fut qu'une trêve bientôt rompue par l'animosité des deux partis.

Les Corses commençaient à avoir des chefs très-intelligents, tels qu'il s'en forme toujours dans les guerres civiles, un Giafferi, un Hyacinthe Paoli, un Rivalora, et surtout un chanoine

DOfflinéOrticone, qui eut quelque temps la principale iofluence; mais ces chefs ne pouvaient encore changer en nn gouvernement régulier Tanarchie tumultueuse qui désolait et dépeuplait cette tle. Les Corses brûlèrent les lois génoises , et on décerna peine de mort contre quiconque proposerait de traiter avec Gènes. Hyacinthe Paoli et Giafferi furent déclarés généraux.

A peine les Corses se furent-Us mis en république , qu*UB aventurier de la basse Allemagne vint se faire roi de Corse sans la consulter : c était un pauvre baron de Westphalie , nommé Théodore de Neuhoff, frère d'une dame établie en France à la cour de la duchesse d'Oriéans. Cet homme ayant voyagé en E^>agne, et ayant eu quelque intelligence avec un envoyé de Tunis, passa lui-même en Afrique, persuada lebey qu*il pourrait lui soumettre la Corse , si le bey voulait lui donner seulement nn vaisseau de dix canons, quatre mille fusils, mille sequins et quelques provisions. La régence de Tunis fut assez simple pour les donner. Il arriva h Livoume sur un bâtiment qui portait un faux pavillon anglais, vendit le vaisseau , et écrivit aux chefs des Corses que, si on voulait le choisir lui-même pour roi , il promettait de chasser les Génois de Ttle avec le secours des principales puissances de l'Europe, dont il était sûr.

U faut qu'il y ait des temps où la tête tourne à la plupart des hommes. Sa proposition fut acceptée. Le baron Théodore aborda, le 15 mars 1736 , au port d'Aléria , vêtu à la turque et coiffé d*un turban. U débuta par dire qu'il arrivait avec des trésors immenses, et pour preuve, il répandit parmi le peuple une cinquaniaine de sequins en monnaie de billon : ses fusils» sa poudre, qu'il distribua, furent les preuves de sa puissance ; 0 donna des souliers de bon cuir, magnificence ignorée en

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Corse. Il aposta des courriers qui venaient de Livourne sur des barques, et qui lui apportaient de prétendus paquets des puissances d'Europe et d'Afrique. On le prit pour un des plus grands princes de la terre : il fut élu roi ; on frappa quelques monnaies de cuivre à son coin ; il eut une cour et des secrétaires d*État. Ce qui accrut principalement sa réputation et son pouvoir, c'est que le sénat génois mit sa tête à prix. Mais au bout de huit mois, les principaux Corses ayant reconnu le personnage, et le peu d'argent qu'il avait étant épuisé, il partit pour aller, disait-il, chercher les plus puissants secours.

Réfugié dans Amsterdam, un de ses créanciers le fit mettre en prison. Cette disgrâce ne le rebuta point ; il fit de nouvelles dupes du fond de sa prison même. Il ressemblait en cela à un marquis d'Ammi de Conventiglio, qui dans le même temps parcourait toutes les cours, faisant de Tor pour les princes et les seigneurs qui en avaient besoin , et se faisant mettre en prison dans toutes les capitales de l'Europe.

Cependant les Génois sollicitèrent, en 4 737, les bons offices de la France. Le cardinal de Fleuri , qui avait pacifié les troubles de Genève, voulut aussi être l'arbitre de la paix entre Gènes et la Corse. Il fit partir le comte de Boissieux, neveu du maréchal de Yillars , avec quelques troupes et des articles de pacification. Ce fut alors que les mécontents envoyèrent au roi cette supplique dont on a déjà parlé, dans laquelle ils se plaignaient de dix-sept cents assassinats commis en deux ans dans leur Ile; ce qui n'était pas une apologie de leur parti. Cette requête était d'ailleurs recommandable par une éloquence agreste qui l'emporte sur l'art oratoire , et par des sentiments de liberté si peu connus dans les cours, c Si vos ordres souf verains, disaient-ils» nous obligent de nous soumettre à

< Géoes, alloDs» bavonsà la santé du roi très^hrétien ce ca-

< lice amer, et mourons. »

On dressa à Versailles, au nom de Tempereur et do roi, un plan qui fut signé du ministre du roi et du prince de Lichtenstôn, ambassadeur de Tempereur. Les conventions en paraissaient équitables : on abolissait surtout ce droit que les commissaires de la république génoise s'étaient arrogé , de condamner à la potence ou aux galères sur le simple témoignage de leur conscience ; mais on désarmait par un article tous les habitants de la Corse. Ils ne voulurent point du tout ftre désarmés, et résolurent de mourir plutôt que de boire à la santé du roi très-chrétien.

Le roi Théodore leur promettait toujours, de sa prison d*Amsterdam , qu'il viendrait les délivrer bientôt du joug de, Gènes et de l'arbitrage de la France. En effet , il trouva le secret de tromper des Juifs et des négociants étrangers établis dans Amsterdam , comme il avait trompé Tunis et la Corse ; il les engagea, non-seulement à payer ses dettes, mais à charger un vaisseau d'armes, de poudre, de munitions de guerre et de bouche avec beaucoup de marchandises, leur persuadant qu'ils feraient seuls tout le commerce de la Corse, et leur faisant envisager des profits immaises L'intérêt leur ôtait la raison ; mais Théodore n'était pas moins fou qu'eux ; il s'imaginait qu'en débarquant en Corse des armes, et paraissant avec quelque argent, toute l'Ile se rangerait incontinent sous ses drapeaux , malgré les Français et les Génois. 11 ne put aborder : il sesauvaà Livoume ; et ses créanciers de Hollande furent ruinés.

U se réfugia^bientôt en Angleterre : il fut mis en prison pour dettes à Londres, comme il l'avait été à Amsterdam. U y resta jusqu'au conunencement de l'année 4736. M. Walpole

eulb générosité de faire pour lui une souscription, moyennant laquelle il apaisa les créanciers , et délivra de prison ce prétendu monarque, qui mourut très-misérable le 2 décembre de la même année. On grava sur son tombeau c que la fortune lui c avait donné un royaume et refusé du pain. >

Dans le temps que ce Théodore avait fait sa seconde tentative pour régner sur les Corses , et qu'il avait essayé en vain d*aborder dans l'Ile , ces insulaires firent bien voir qu'ils n'avaient pas besoin de lui pour se défendre. Ils avaient promis i Boissieux de lui apporter leurs armes ; ils les apportèrent en effet le 42 décembre 1738 , mais ce fut pour surprendre un poste de quatre cents Français qui ne purent résister. Boissieux vint à leur secours ; il fut repoussé et conduit à coups de fusil jusque dans Bastia. Les Corses appelèrent cette journée les vêpres corsiques, quoique ce ne fût qu'une faible imitation des vêpres siciliennes.

Quelque temps après partit une flotte chargée de nouveaux bataillons , que le cardinal de Fleuri envoyait pour pacifier la Corse par la voie des armes. La flotte fut dispersée par une horrible tempête ; deux vaisseaux furent brisés sur la côte ; quatre cents soldats avec leurs officiers, échappés au naufrage» tombèrent entre les mains de ceux qu'ils venaient assujettir* et furent dépouillés tous nus. Le chagrin que ressentit Boissieux de tant de disgrâces hâta sa mort, dont sa faible complexion le menaçait depuis longtemps. On n'a guère fait d'expédition plus malheureuse.

Enfin , on fit partir le marquis de Maillebois, officier d'une grande réputation , et qui fut bientAt après niarécbnl-de- France. Celtii-ci, accoutumé aux expéditions promptes, dompta les Corses en trois semaines, dans l'année 4739,

tiOUlS XV. «s

Déjà Ton commençait h mettre dans Tlle une police qu'on ny ayait point encore vue , lorsque la fatale guerre de 1740 désola la moitié de l'Europe. Le cardinal de Fleuri, qui l'entreprit malgré lui , et dont le caractère était de croire soutenir de grandes choses par de petits moyens , mit de Téconomie dans cette guerre importante : il retira toutes tes troupes qui étaient en Corse. Gênes, loin de pouvoir subjuguer l'Ile, fut elle-même accablée par les Autrichiens , réduite à une espèce d'esclavage, et plus malheureuse que la Corse , parce qu'elle tombait de plos haut.

Tandis que l'Europe était désolée pour k succession des états de la maison d'Autriche, et pour tant d'intérêts divers qui se mêlèrent à l'intérêt principal ,. les Corses s'affermirent dans, l'amour de la liberté et dans h haine pour leurs anciens maîtres. Gênes possédait toujours Bastia, la capitale de l'Ile , et queU ques autres places ; les Corses avaient tout le reste : ils jouirent de leur liberté, ou plutôt de leur licence, sous le commandement de Giafferi , élu par eux général , homme célèbre par une valeur intrépide , et même par des vertus de citoyen. Il fut assassiné en 1753. On ne manqua pas d'en accuser le sénat de Gênes, qui n'avait peut-être nulle part à ce meurtre.

La discorde alors divisait tous les Corses : les inimitiés en^ tre les fiimilles se terminaient toujours par des assassinats; mais on se réunissait contre les Génois, et les haines particuhères cédaient à la haine générale. Les Corses avaient plus que jamais besoin d'un chef qui sût diriger leur fureur, et la faire servir au bien public.

Le vieux Hyacinthe Paoli, qui les avait commandés autrefois, et qui était alors retiré à Naples, leur envoya son fils Paseal Paoli, en 4755. Dès qu'il parut il fut reconnu pour corn* T. xvu 5

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mandantHgénéràl de toute Ttle, quoiqu'il n'eût que vingt-neuf ans. Il ne prétendit pas le titre de roi, comme Théodore^ mais il le fut en eSet à plusieurs égards, en se mettant à la tête d'un gouvernement démocratique.

Quelque chose qu'on ait dite de lui il n'est pas possible que ce chef n'eût de grandes qualités : établir un gouvernement régulier chez un peuple qui n'en voulait point, réunir sous les mêmes lois des hommes divisés et indisciplinés, former à la fois des troupes réglées, et instituer une espèce d'université qui pouvait adoucir les mœurs, établir des tribunaux de justice» mettre un frein à la fureur des assassinats et des meurtres, policer la barbarie, se faire aimer en se faisant obéir, tout cela n'était pas assurément d'un homme ordinaire. Il ne put en faire assez, ni pour rendre la Corse libre, ni pour y régner pour acquérir la gloire.

Deux puissances très^différentes l'une de l'autre entrèrent dans les démêlés de Gênes et de la Corse; l'une élait la cour de Rome, et l'autre celle de France. Les papes avaient prétendu autrefois la souveraineté de l'ile, et on ne l'oubliait pas à Rome. Les évêques corses ayant pris le parti du sénat génois, et trois de ces évêques ayant quitté leur patrie» le pape y envoya un inquisiteur-général qui alarma beaucoup le sénat de Gênes. Quelques sénateurs craignirent que Rome ne profitât de ces troubles pour faire revivre ses anciennes prélen* tiens sur un pays que Gênes ne pouvait plus conserver ; cette crainte était aussi vaine que les efforts des Génois pour subjuguer les Corses. Le sénat de Gênes ordonna qu'on empêchât le visiteur d'aborder en Corse. Il n'y arriva pas moins du printemps de 4760. Le général Paoli le harangua pour s'en faire un protecteur; il fit brûler sous la poience le décret

4fl sénat; mais il resta toujours le maître. Le minislère de France , plus agissant et plus puissant que celui de Rome, Alt prié d'assister encore Gènes de ses bons ofiiees. Enfin la cour de France envoya sept bataiOons en Corse, dans l'année 4764, mais non pas pour agir hostilement ; ces troupes n'étaient chargées que de garder les places dont les Génois étaient encore en possesssion : elles vinrent comme médiatrices. D fat dit qu'elles y resteraient quatre ans, et en partie aux dépens du sénat pour quelques fournitures.

Le sénat espérait que, la France s'étant chargée de garder ses places, il pourrait avec ses propres troupes suffire à regagner le reste de l'ile. Il se trompa; Paoli avait discipliné des soldats, en redoublant dans le peuple Tamour de la liberté : il avait un frère qui passait pour un biive, et qui battit souvent les mercenaires de Gènes. Cette république perdit pendant qnatre ans ses troupes et son argent, tandis que Paoli augmentait chaque jour ses forces et sa réputation. L'Europe le regardait comme le législateur et le vengeur de sa patrie*

Les quatre années du séjour des Franchis en Corse étant expirées, le sénat de Gènes connut enfin qu'il se consumait vai* nemeot dans une entreprise ruineuse, et qu'il lui était impossible de subjuguer les Corses.

Alors il céda tous ses droits sur la Corse à la Couronne de France : le traité fut signé, au mois de juillet 1768, à Compiègne. Par ce traité le royaume de Corse n'était pas absolument donné au roi de France, mais il était censé lui appartenir, avec la faculté réservée à la république de rentrer dans cette souveraineté, en remboursant au roi les frais immenses qu il avait faits en faveur de la république. Cétait en effet céder à jamais la Corse; car il n'était pas probable que les Gé-

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nois fussent en état de racheter ce royaume, et il était encore moins probable que, Fayant racheté, ils pussent le conserver contre toute une nation qui avait fait serment de mourir plutôt que de vivre sous le joug de Gènes.

Ainsi donc, en cédant la vaine et fatale souveraineté d'un pays qui lui était à charge, Gènes faisait en effet un bon marché; et le roi de France en faisait un meilleur, puisqu'il était assez puissant pour se faire obéir dans la Corse, pour la policer, pour la peupler, pour Venrichir en y faisant fleurir l'agriculture et le commerce. De plus il pouvait venir un temps où la possession de la Corse serait un grand avantage dans les intérêts qu'on aurait à démêler en Italie.

Il restait à savoir si les hommes ont droit de vendre d'autres hommes; mais c'est une question qu'on n'examina jamais dans aucun traité.

On commença par négocier avec le général Paoli : il avait affaire au ministre de la politique et de la guerre. Paoli pouvait s'attendre à des honneurs et à des récompenses; mais il était chargé du dépèt de la liberté de sa patrie, il avait devant les yeux le jugement des nations : quel que fût son dessein, il ne voulait pas vendre la sienne; et quand il l'aurait voulu, il ne l'aurait pas pu; les Corses étaient saisis d'un trop violent enthousiasme pour la liberté, et lui-même avait redoublé en eux cette passion si naturelle, devenue à la fois un devoir sacré et une espèce de fureur. S'il avait tenté seulement de hi modérer , il aurait risqué sa vie et sa gloire.

Cette gloire n'était pas chez lui celle de combattre : il était plus législateur que guerrier; son courage était dans Tesprit; il dirigeait toutes les opérations militaires. Enfin il eut l'honneur de résister k un roi de France près d'une année. Aucune

poissaoce étrangère ne le secourut. Qudques Anglais seulement, aiDOureux de cette liberté dcmt il était le défenseur et dont il allait être la victime» lui envoyèrent de l'argent et des armes, car les Corses étaient mal armés; ils n avaient point de Tusils à baïonnette; même quand on leur en fit tenir de Londres» la plupart des Corses ne purent s*en servir; ils préférèrent leurs mousquetons ordinaires et leurs couteaux; leur arme principale était leur courage. Ce courage fut si grand, que dans un des combats, vers une rivière nommée le Gaulo, ils se firent un rempart de leurs morts, pour avoir le temps de charger derrière eux avant de faire une retraite nécessaire; leurs blessés se mêlèrent parmi les mortg pour raffermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions que chez des peuples libres. Malgré tant de valeur ils furent vaincus. Le comte de Vaux, secondé du marquis de Marbœuf, soumit Ttle en moins de temps que le maréchal de Maillebois ne l'avait domptée.

Le duc de Choiseul, qui dirigea toute cette entreprise, eut la gloire de donner «^ la France une province qui peut aisément, si elle était bien cultivée, nourrir deux cent mille hommes, foomir de braves soldats et faire un jour un commerce utile.

On peut observer que si- la France s'accrut sous Louis XIV de l'Alsace, de la Franche-Comté et d'une partie de la Flandre, die fut augmentée sous Louis XV de la Lorraine et de la Corse.

Ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est que par les soins du même ministre, les possessions de la France en Amé* rique acquirent un degré de force et de prospérité qui vaut de nouvelles acquisitions. Ces avantages furent dus an choix que l'on fit du comte dËnnery pour administrer successivement

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toutes DOS cdonies. Il se trouvait général très-jeune, à la paix de i762, et n'était connu alors que par ses talents pour k guerre. Le duc de Choiseul démêla en lui Thôinme d*état. Bu effet le comte d'Bnnery , pendant six années de gouvernement, ne cessa de montrer toutes les lumières et les vertus qui peuvent hiire chérir et respecter l'autorité. < Tout le monde le craint, c( et il n'a encore fait de mal à personne », écrivait-^n delà Martinique. Partout il fit régner la justice, et il inspira l'amour de la gloire; partout il animait le commerce et l'industrie. H parvint à entretenir la concorde entre tous les états, ce qui est une chose bien rare; il adoucit le triste sort des esclaves; il fit défricher l'Ile de Sainte-Lude, et par là il créa une colonie nouvelle.

Dans d'autres parties , en creusant des canaux , il épura l'air, féconda la terre, fit naître de nouvelles richesses; et en même temps il pourvoyait à la sûreté et à l'embellissement de nos possessions.

Quelque temps après avoir été rappelé en France pour le mauvais état de sa santé il se dévoua à de nouveaux sacrifices, plutôt sollicités qu'exigés par un jeune monarque qui lui écrivit de sa propre main : € Votre réputation seule me « servira beaucoup à Saint-Domingue. »

Le comte d'Ennery avait mérité une confiance si honorable en rendant au roi un des plus importants services, celui de fixer avec les Espagnols les limites des deux nations. Cet administrateur, qui faisait tant d'honneur à la France, ne put résister aux influei^ces de ce climat brûlant.

Les Anglais, dont il avait acquis l'estime, et qui l'avaient souvent pris pour arbitre entre nos colonies et les leurs, avaient consacré le nom du comte d'Ennery par le plus juste et le plus

(lattear de tons les éloges : c Cet homme ne fera ni ne souffirin jamais d*injustice. »

La récompense qne reçnt le duc de Cboisenl pour tant de choses SI grandes et si utiles qu'il avait faites paraîtrait bien étrange, si on ne connaissait les cours. Une femme , M*** Dubarry, le fit exiler» lui et son cousin le duc de Praslin, après les senrices qu'ils avaient rendus à l'état, et après que le duc de Cboisenl eut conclu le mariage du dauphin» petitrfils de Louis XY, depuis roi de France, avec la fille de l'impératrice Marie-Thérèse.

Nous avons d^ vu que Louis XY avait le malheur de trop regarder ses serviteura comme des instruments qu'il pouvait briser à son gré. L'exil est une punition, et il n y a que la loi qni doive punir : c'est surtout un très*grand malheur pour un souverain de punir des hommes dont les fautes ne sont pas connues, dont les services le sont, et qui ont pour eux la voix publique, que n'ont pas toujoun leurs maîtres.

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