CHAPITRE Vn
L*ordre de la noblesse.
Le SK) , Tordre de la noblesse avait obtenu du roi une au^ dfence , dans laquelle son président , le duc de Luxembourg, s'exprima ainsi : « Sire , les députés assemblés de Tordre du Tiers-Etat , ont cru pouvoir concentrer en eux seuls Tautorité des Etals-Généraux. Sans attendre le concours des deux autres ordres et la sanction de Votre Majesté , ils ont cru pouvoir convertir leurs décrets en lois. Ils en ont ordonné Timpression et Veovoi dans les provinces. Ils ont déclaré nulles et illégales les contributions actuellement existantes. Ils les ont consenties provisoirement pour la nation, mais en limitant leur durée ; 'M ont pensé sans doute pouvoir s'attribuer les droits réunis dû roi et des trois ordres. C'est entre les mains d6 Votre Majesté que nous déposons nos protestations à de pareilles entreprises. »
< Je coiinais , répondit le roi , les droits attachés à ma naissance; je saurai les défendre ; je saurai maintenir pour Tintérét de tous mes sujets Tautorité qui m'est confiée , et je ne permettrai point qu'on Taltère. Je compte sur votre zèle pour la patrie , sur votre attachement à ma personne; et j'attends avec confiance de votre fidélité , que vous adopterez les vues de
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oonciliation.dont je suis occupé pour le bonheur de mes peuples. »
M. le ooarquis de Ferrières , membre du côté droit, a laissé une relation curieuse des débats qui ont eu lieu dans la chambre delà noblesse, je crois devoir la reproduire ici pour que rien ne soit omis de ce qui a rapport à cette époque si décisive :
€ Retirés dans la salle qu'on nous avait préparée , notre première opération fut de nous constituer chambre de la noblesse. Nous nommâmes, un président et un secrétaire provisoires. On s'occupa ensuite de la vérification des pouvoirs. On proposa d'en charger douze commissaires pris parmi les députés les plus âgés. Ce fut là que commença le choc avec la différence des intérêts et des opinions : les créatures du ministère Necker, les jeunes colonels , les enthousiastes d'une folle célébrité populaire crièrent qu'il fallait vérifier les pouvoirs en commun. Il y eut de longs et violents débats; une majorité de cent quatre-vingt-trois voix contre quarante-six prononça que les pouvoirs des députés seraient vérifiés dans leurs chambres respectives. Pendant que nous délibérions, messieurs du tiers , établis dans la saU^ qui avait servi à l'ouverture des Etats-Généraux , feignaient d'attendre que nous vinssions les y joindre et travailler en commun à la vérification de ces mêmes pouvoirs. Cette salle , destinée à l'assemblée générale des trois ordres, lorsqu'une circonstance marquante exigerait leur réunion , ne devait appartenir ni servir à aucun d'eux séparément. Le ministre Necker, en y installant par une politique perfide messieurs du tiers , semblait les constituer essentiellement Etats-Généraux , et ne faire de la noblesse et du clergé que deux branches du même tronc , qui ne pou-
HÉvoLuTioN rRANÇAiftft. ni
vaient avoir de vie qu'autant qu'elles s'y rallieraient et qu'elles y demeureraient constamnoent unies. Messieurs du tiers recueillirent un autre avantage non moins précieux de leur permanence dans la salle des Etats. Cette salle était la seule qui , par sa grandeur et par sa disposition , permit de rendre les séances publi<|ues. Une foule d'hommes de tout âge, de tout état, accouraient chaque jour de Paris et des environs de Versailles. Ils suivaient les délibérations^, se nourrissaient de tous les sentiments dont on voulait les nourrir, adoptaient tous les principes qu'on voulait leur faire adopter. Le peuple s'accoutuma bientôt à regarder la salle où s'assemblaient messieurs du tiers comme le centre de la i eprésentation nationale , et les députés qui y siégeaient comme les seuls députés qui méritassent sa confiance.
Les commissaires de la noblesse avaient à peine commencé leur travail , que Ton annonça une députation de messieurs du tiers. Ils venaient, dirént-ils , avertir messieurs de la noblesse que Tordre du Tiers-Etat était dans l'inaction , attendant que l'ordre du clergé et Tordre de la noblesse se rendissent dans la salle de l'assemblée générale , pour procéder en commun à la vérification des pouvoirs. Les commissaires répondirent que le président avait ajourné la chambre de la noblesse, qu'ils lui rendraient compte , à sa rentrée , de la députation de messieurs du tiere.
Le lundi suivant, les commissaires, après quelques détails sur le travail auquel ils s'étaient livrés, parlèrent de là députation qu'ils avaient reçue ; la demande de messieurs du tiers excita de nouveaux débats. Les partisans du vote par tête prétendirent que tout ce qu'on avait fait était illégal , que la chaml^re n'était pas constituée ou n'avait pu prendre aucun arrêté.
c Messieurs , s'écria Fréteau , je me crois obligé de vous prévenir que, dans la circonstance actuelle, il s'agit moins de s occuper des droits publics que de notre véritable position. C'est ici la guerre des pauvres contre les riches; elle est déclarée» et si.... » On interrompit Fréteau, qui peut-être eût dévoilé d'utiles vérités; on revint à la question des pouvoirs; une majorité de cent quatre-vingt-quinze voix décida que la chambre était suffisamment constituée» et qu'elle avait le droit de procéder à la vérification de ses membres.
Cet arrêté était à peine rédigé, qu'une députation du clergé vint nous annoncer la demande que messieurs du tiers lui avaient faite , ainsi qu'à nous , de se réunir dans la chambre commune, pour la vérification des pouvoirs. L'évéque de Saintes ajouta que le clergé , uniquement occupé de maintenii* l'union et l'harmonie si nécessaires aux importantes opérations des Etats-Généraux , allait nommer des commissaires conciliateurs, afin d'arranger les différends qui pourraient survenir entre les ordres. L'opposition saisit cette ouverture, et dit qu'il Mait aussi nommer des commissaires conciliateurs. Mulée de Brésé , député de Dijon , proposa d'envoyer aux deux chambres du tiers et du clergé les arrêtés que qous avions pris la veille. Fréteau répliqua que c'était attenter à l'intégrité des Ëtat&-Généraux et à la pureté des droits , qui assure à tous et à chacun des membres de l'assemblée nationale la faculté de voter sur les questions importantes ; que la chambre de la noblesse n'avait pu se constituer en l'absence des députés de Paris et de ceux de plusieurs provinces, lesquels s'étaient vus jusqu'ici dans l'impossibilité de venir aux Etats-Généraux, faute d'avoir été convoqués à temps par les ministres du roi ; que les conséquences d'un pareil exemple lui paraissaienfd'une
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grande importance pour la chose publique, Tintérét du roi et celui du royaume ; que l'ordre du clergé et celui du tiers n'étant pas constitués , on ne pouvait leur communiquer officiellement aucun arrêté.
Nous voyions clairement que les membres de l'opposition ne cherchaient qu'à entraver la marche de la noble^ , jusqu'à ce que les intrigues que l'on faisait jouer, l'arrivée des députés de Paris, l'admission de ceux du Dauphiné, leur fournissent les moyens d'amener la réunion. Malgré les efforts de l'opposition , la proposition de M. Mulée de Brésé fut décrétée. On envoya les deux arrêtés à messieurs du tiers et du clergé.
Il n'y avait plus d'espoir de revenir sur des arrêtés commuiviqués si solennellement. Cette vérification des pouvoirs en commun, si bien calculée pour amener le vote par tête, serait abandonnée ! Oh ! non ; les opposants , voulant se ménager une ressource , ramenèrent la motion des commissaires conciliateurs. On eut beau représenter que là où n'existait point de contestation , besoin n'est de gens pour conciUer. L'opposition remporta, les commissaires conciliateurs passèrent à une majorité de cent quatre-vingt-dix voix.
Cette petite victoire releva le courage de l'opposition ; les. opposants conclurent qu'il se présenterait bientôt une discussion propre à donner lieu à l'emploi des commissaires conciliateurs; le vote par tête ne leur parut pas entièrement désespéré. En effet , il s'offrit le lendemain une occasion de recourir aux commissaires conciliateurs. Le bailliage d'Auxerre avait deux députations; l'édit réglementaire ne lui en accordait qu'une : l'affaire regardait nécessairement les trois ordres; aussi l'opposition ne manqua pas d'en renvoyer d'une voix unanime la connaissance aux commissaires conciliateurs. Il
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fallait statuer si les commissaires jugeraient ou s*ils ne seraient que rapporteurs; si le rapport se ferait dans chaque chambre séparément par les commissaires de son ordre , ou s'il se ferait aux trois chambres assemblées en Etats-Généraux. Cette grande question divisa de nouveau la chambre de la noblesse. Les criailleries , les subtilités recommencèrent : quelque envie qu'eàt Toppositiou que les commissaires conciliateurs jugeassent y cette opinion fut démontrée si extravagante , si contraire aux principes , quHs n'osèrent s'y arrêter. On décida que les commissaires ne seraient que rapporteurs : mais lopposition voulait que le raport se fit aux Etats-Généraux assemblés dans les trois ordres ; jamais elle ne perdait de vue le vote par tête ; elle savait que la première réunion des chambres le déciderait. L'opposition succomba à la majorité de cent quatrevingt-dix voix.
Messieurs du tiers sentirent qu'il suffisait de nous abandonner à notre impétuosité naturelle ; que les gens qui nous conr duisaient nous emporteraient à des mesures violentes; ils résolur^t de demeurer dans une inertie totale , et d'éviter toute démarche et toute délibération tendante à les constituer en ordre ou chambre du tiers ; ils se bornèrent à dire : « Nous sommes les députés présumés des communes de France ; nous attendons que les députés présumés de la noblesse et du clergé viennent nous montrer leurs pouvoirs , et les soumettre à la vérification : c'est alors seulement que, les trois ordres réunis, nous formerons les Etats-Généraux. » Mounier ajouta que ce parti était d'autant plus convenable que, d*après un propos que lui avait tenu l'archevêque de Vienne , il savait que le clergé était disposé à se joindre aux communes ; que , dans tons les cas , les membres de la députation du Dauphiné se
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rendraient k la salle des Etats-Généraux, et y présenteraient leurs pouvoirs à la vérification.
Ces considérations décidèrent la conduite de messieurs du tiers. Il fallait, avant de prendre une détermination définitive, détacher le peuple de la noblesse et du clergé ; détruire peu à peu le respect superstitieux que leur portaient les classes inférieures , accoutumées à voir en eux des protecteurs toujours ardents à les servir, et des consommateurs utiles : il fallait surtout persuader aux artistes, aux ouvriers, aux marchands » aux habitants des campagnes , que leurs intérêts étaient les mêmes que ceux des bourgeois rentes des villes , des capita* listes, des agioteurs, des avocats, des gens de justice. Cest à quoi messieurs du tiers travaillèrent avec un zèle infatigable, et le succès étonnant qu'ils obtinrent prouve qu'ils avaient savamment calculé les moyens.
Cependant, pour entretenir les bonnes dispositions des nombreux habitués des tribunes, les harangueurs proposaient les^ motions les plus violentes : ils voulaient que messieurs du tiers se déclarassent seuls la nation ; qu'ils sommassent la noblesse et le clergé de venir dans la salle des Etats; que, sur leur refus, ils procédassent à rétablissement de la constitution. Les partis extrêmes et déraisonnables n'offraient, au premier aspect , qu*un ridicule orgueil ; mais les gens sensés gémissaient de ces divisions funestes; divisions qui, aux yeux de Thomme d'Etat, faisaient désespérer qu'un peuple uniquement occupé d'intérêts d'ordre et de corps, produisit jamais rien de grand, rien de bon , rien de vraiment utile.
L'opposition ou , comme on l'appelait , la minorité , établit ^1^ club. Les membres qui la composaient s'y rassemblaient tous les jours» et conveniiient de ce qu'ils avaient à faire : <;et
accord leur donnait beaucoup d'avantages dans les délibérations. Quel était le but de la minorité? l'amour du bien? non. A Texception de quelques gentilshommes de provinces, probes, mais entêtés des droits et des prérogatives de leur noblesse , presque tous les membres qui composaient la chambre ne songeaient qu'à eux-mêmes. Les grands seigneurs avaient trop d'intérêt à maintenir les abus : les parlements se repentaient d'avoir forcé le roi de convoquer les Etats -Généraux; ils voyaient que le peuple seul en profiterait; et il est si doux de s'établir corps intermédiaire entre un roi qui tend au despotisme et une nation fatiguée de l'oppression , qui s'élance vers la liberté ! On obtient l'estime et Famour du peuple, et, sous le spécieux prétexte de défendre ses droits , on acquiert une autorité illimitée. Plus on gagne sur le monarque, plus on devient cher à la nation ; car le peuple , dans sa folle confiance à un homme qu'il regarde comme un autre lui-même , s'imagine bonnement être devenu libre lorsqu'il n'a fait que changer de maître , et que les chaînes sont réellement plus lourdes et plus multipliées.
Le gouvernement ne voulait point d'Etats , mais il avait besoin d'argent. Les ressources étaient épuisées ; plus de crédit, par conséquent plus d'emprunt. Necker et Galonné , dans leurs îndiiscrètes querelles , avaient levé le triple voile qui , jusqu'à ce jour, avait caché aux yeux du peuple l'énorme et hideux colosse du régime fiscal. L'effroi s'était emparé de toutes les classes des citoyens. Tel était l'état des choses : chaque parti s'observait , calculait les moyens ; l'homme vertueux , isolé au milieu de cette multitude , n'osait reposer sa confiance sur aucun de ceux dont il était entouré. Les grands se servaient du respect qu'inspire l'habitude d'une vieille^ considération
pour dominer les suffirages : quoique intérieurement humiliés que le simple gentilhomme osât marcher leur ég^l , Torgueil , moins fort que Tintérét, se repliait sur lui-même, et les dehors d'une politesse devenue nécessaire prenaient la place de la morgue et de la hauteur. Quels étaient les moyens qu'on employait pour séduire des hommes neufs dans le manège des cours? dcis dîners où la douce familiarité ne s'assit jamais à table avec les convives , oii le faste et la bonne chère tenaient lieu de plaisirs ; un étonnement simulé du courage , du patriotisme , des lumière de la noblesse de province ; elle sauverait , disaiton , la monarchie : toute distmction , abolie en apparence , et maintenue dans la réalité ; ces petites faveurs , si précieuses à la cour, d'entrer au coucher du roi , au jeu de la reine , de se présenter chez les princes , accordées généralement aux députés nobles ; quelques phrases Insighiflantes que le comte d'Artois aiéctait de leur adresser.
Messieurs du tiers dont te marche constamment suivie et savamment combinée ne perdait pas un instant de vue la réunion des ordres, n'eurent garde de se refnser aux voies de concihalîoD qu'offrait le clergé. Ils nous envoyèrent um seconde députation ; mais » soigneux d'éviter tout ce qui pouvait les constituer en ordre du tiers-état, et tendre à reconnaître la noblesse chambre délibérante , les membres qui- composaient la députation refusèrent de s'asseoir et de se couvrir. Us ne voulurent pas même employer le mot de comibissaires. Target dit < que te députés des communes de France venaient de nommer des personnes chargées de se trouver aux conférences proposées psr le clergé ; que ces personnes s'y rendraient au jour qui ^ait le plus convenable à messieurs du clergé et à messieurs de la noblesse. »
Ms HISTOIRE DE FRANCE.
D*Espréménil releva forteoient l'expression des députés des communes de France , ajoutant que celte qualification était. très-incoDstitutionnelle , et qu'il la dénonçait. On nomma des commissaires conciliateurs. Le choix de ces commissaires , fait dans le club , et moins motivé sur la connaissance des talents que sur la certitude du caractère le plus despote et de rattachement le plus marqué aux opinions aristocratiques, fit évanouir tout espoir de conciliation. Cependant, pour montrer au peuple que ce n'était point le désir de conserver les privilèges pécuniaires qui engageait la noblesse à rejeter la vérification commune et le vote par tête, on chargea les commissaires conciliateurs d'annoncer à messieurs du Tiers- Etat que la presque totalité des cahiers dont étaient porteurs les députés de la noblesse les autorisaient à voter la renonciation à tous les privilèges pécuniaires en matière d'impôts , tels qu'ils seraient consentis par les Etats-Généraux ; que messieurs de la noblesse n'attendaient pour rendre le décret solennel de cette renonciation , que le moment où chaque ordre délibérant librement aurait fixé la base de la constitution.
Les conférences commencèrent : l'esprit de paix ne descendit point sur les commissaires; Taigreur, les vaines subtilités, suppléèrent aux raisons. On cherchait moins à s'éclairer qu'on ne cherchait à accabler son adversaire du poids de sa supériorité , qu'à faire un grand étalage de savoir. Les communes parlaient au nom de la nation , réclamaient les droits imprescriptibles de l'homme ; la noblesse s'isolait , se renfermait dans de vieux usages , alléguait des formes , des prorogatives qu'avait proscrites l'opinion. Les rapports des commissaires respectifs , dans leurs chambres , augmentèrent encore l'animosité. Ceu^ de la noblesse s'attribuaient la victoire : mais ni le
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public, ni la chambre de la noblesse , ni les communes , ni les commissaires eux-mêmes, ne le croyaient intérieuremait.
Les commissaires de la noblesse, fatigués des avantages, sans cesse répétés , que remportaient sur eux les commissaires du Tiers-Etat , et ne pouvant , malgré les flagorneries de Tamour-propre , se dissimuler leur infériorité , résolurent de rompre des conférences désagréables et de prononcer une scission si marquée , qu'elle ne laissât plus d'espoir de retour, (i II est temps , dit le marquis de Bouthilier, que Tordre de la noblesse se rallie à la constitution : il est de son devoir, dans le moment actuel , de donner l'exemple de sa fermeté comme il a donné la preuve de son désintéressement. Je demande que la chambre déclare que la délibération par ordre et la faculté d'empêcher, qui appartient divisément à chacun d*eux , sont constitutives de la monarchie , et que l'ordre de la noblesse professera constamment ces principes conservateurs du trône et de la liberté. »
D'Espréménil tonna avec tant de force contre les innovations ambitieuses de messieurs du tiers , qu'il ramena la majorité à l'opinion du marquis de Bouthilier.
Cette brusque décision produisit l'effet le plus fâcheux. Messieurs du tiers ne gardèrent plus de mesure : ils soulevèrent de toutes parts l'opinion publique contre la noblesse , la représentèrent comme l'aristocratie la plus dangereuse, la plus ennemie du bien ; ils lui attribuèrent l'inaction des Etats- Généraux; ils allèrent jusqu'à dire que la plupart des députés nobles ne voulaient point d'Etats ; qu'ils étaient les agents du comte d'Artois et des Polignac.
Pour mieux confirmer ces assertions et montrer hautement qu'ils étaient disposés à saisir tous les moyens propres à mettre
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eh activité les Btàte-Géâéraiix , messieiirs dtt tiers arrétèreat une députa tiori solennelle à messieurs du clergé. Celte d^utation , composée de vil[)gtH|ttatre membres , se mit en marche, suivie d'une foule de peuple attendant en silence , dans la cour des Mentis ^ quel serait lé rénultat de cette éclatante démarche. Messieurs du tiers entrèrent, avec tout le cérémonial d'bsagè , dans la salle ofi le ctefgé tenait ses séances. Turgot porta la patdie , et dit : c Les communes de Prance , messieurs , nous envoient vers vous ; elles vous eonjuf eût par notre botlche , au hoin du Dieti de paix et de l'intérêt national, de vous Réunir à elles dans là salle de^ l'assemblée générale , pour y opéi'er la concorde et Funion. » Le clergé, étonné d'une somination h laquelle il n'élait pas préparé , r^ondit qu'il allait délibérer : messieui^ dtt tiers se retirèrent ; mais une secondé déptttatlôn revint, l'instant d'après, annoncer que les coinmunes né Ifivefaieiit pditlt lâ séance qu'elles n'eussent reçu la réponse du clergé.
La minorité dé là îloblèsse àvâif Jusque-là conservé les apparences de l'Union. L'orgueil irrité et l'esprit de vengeance se joignirent aux intérêts qUi la dirigeaient. Les membres de la Itiinorité iië jouissaient d'aucune considération : il siffisait que râii d'eûi hmtAàl quetqiié motion pour qu'elle fût rejetée avec dédditi. Ite n'élàient p^ les seute qui étt;sent à se plaiudré : l'âUforlté se trouvait concentrée danli mq m six députés. p'Espréménil et Câzâlè^ s'emparaient de la parole, traitaient aveô uïie hauteur thsultante ceux qui n'adoptaient pas leurs opinioifs , proposaieUt les arrêtés les plus fous , les faisaient passer malgré toutes les réefamations. Ce qui rendait cette tyraniiie èncdré plus odieuse , c'est que Cazalès et d'Espf éiliéltil étât^ à peiue nobles la vëtle de ta c^vocation des
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Etats-Généraux : sur quoi le marquis de SlQery disait plaisamment que toute la noblesse était menée par quarante ans de noblesse.
Les députés de Paris venaient d'être admis : ils furent révoltés du despotisme qui régnait dans la chambre ; ils avaient des liaisons avec les capitalistes , par conséquent des intérêts différents de ceux de la noblesse ; ils se réunirent à la minorité.
Les courtisans triomphaient ; la cabale des Polignac commençait à croire qu'il n*y aurait point d'Etats -Généraux; on travaillait à la déclaration qui devait les casser ; Necker était perdu. Il chercha les moyens d'amener les esprits à une conciliation. Le roi exigea que les conférences commençassent chez le garde-des-sceaux. On n'avait point envie de se concilier, et l'on ne se concilia point. Cette tentative échouée , le roi , ou plutôt Necker sous son nom , proposa une ouverture de paix. Le projet ménageait tous les intérêts : il réservait les droits de l'ordre. Le club s'assembla ; d'Esprémenil, Bouthilier, Cazalès, haranguèrent; le plan fut rejeté. n fallait en donner lecture à la chambre : le premier mouvement fut un transport d'enthousiasme. D'Esprémenil et Cazalès ne s'opposèrent point à ce développement d'un sentiment patriotique ; ils laissèrent refroidir les coeurs : alors lis insinuèrent des réflexions; on donna un sens forcé à certains mots ; on analysa le préambule ; on montra le vote par tête comme une suite inévitable de l'admission du plan. Les gens sages saisirent avidement une voie honnête de sortir de l'embarras où Ton s'était mis par trop de précipitation ; ils voulaient le bien , ils te voulaient sincèrement. Que pouvaient quelques députés contre les intrigues dé toute espèce dont
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nous étions environnés? La raison parlait en vain ; elle n*était point écoutée. Les commissaires conciliateurs , ou plutôt Boathilier, lut un arrêté, qu'il invita le président de soumettre à la discussion , comme très-propre à concilier les droits de Tordre avec les vues bienfaisantes du monarque. Tous les échos se réunirent pour répéter que c'était le seul parti qui convint dans la circonstance. Cette fois les gens raisonnables l'emportèrent ; l'arrêté de Bouthilier fut rejeté, et le plan du ministre Necker admis avec de légers amendements. Bouthilier et les commissaires conciliateurs ne se tinrent pas pour vaincus; il y eut le soir une conférence secrète chez la duchesse de Polignac ; on rédigea au club un second arrêté , qu'on assura plus conciliant que le premier : c*était le plan lui-même avec des modifications absolument nécessaires ; on le dit à ceux qui voulurent l'entendre; les uns le crurent, les autres feignirent de le croire , et le second arrêté passa.
Messieurs du tiers virent , avec une secrète joie , la faute que venait de faire la noblesse; nous prenions maladroitement sur nous l'odieux d'un refus. Le clergé avait accepté le plan de conciliation proposé par le roi. Messieurs du tiers ne voulaient point de ce plan : il rompait leurs projets. Mais , instruits de nos délibérations , avant méine qu'elles fussent arrêtées , ils sentirent qu'il suffisait d'éloigner la décision de cette affaire : notre impatience naturelle , l'impéritie de ceux qui nous menaient , leur assuraient un succès complet.
La chambre du clergé , presque entièrement composée de curés , détestait également les évêques et la noblesse, et désirait en secret s'unir au tiers. Les évêques -, loin de chercher à ramener les curés par des égards, par des services, et de tendre i^ se confondre avec eux , con^me menobres du même ordre, les
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tetfaienl â une distance humiliante : ils affectaient des distinctions , exigeaient des respects , et avaient , dans leur propre chambre, un banc séparé. Necker souhaitait ardemment la réunion. Cet homme, citoyen d'une petite république, ignorant nos mœurs, notre histoire, ou l'ayant lue superficiellement, n'ayant pas une idée nette de ce qu'on appelle monarchie, persuadé que le mot roi entraîne l'exercice d'un pouvoir illimité , croyait que l'unique opposition qu'il eût à craindre , dans ses spéculations ministérielles , venait de la noblesse et du clergé : en effet , eux seuls s'étaient opposés aux vues de l'archevêque de Sens , Brienne, aux renversements projetés par le garde-des-sceaux, Lamoignon ; donc , selon Necker, la noblesse et le clergé ne se prêteraient jamais à l'abandon de leurs privilèges pécuniaires, donc il fallait les y forcer.
L'archevêque de Vienne parut propre à seconder les vues du ministre. On cajola l'archevêque, on exalta son zèle pour le bien. Mounier gouvernait l'archevêque de Vienne, et Mounier était dévoué à Necker. Mounier était venu aux Etats-Généraux avec sa femme et ses enfants, qu'est-ce autre chose que de donner deux anses pour se soulever? Necker s'associa à l'archevêque de Bordeaux , Champion de Cicé, homme ambitieux, intrigant : il lui montra , dans une perspective peu éloignée , la place de garde-des-sceaux. Les évêques de Chartres , d'Autun, de Bhodez , se joignirent aux deux archevêques , et travaillèrent de concert avec eux. Tout se calculait et se décidait chez Necker. Ce ministre , banquier, avait conçu , disait-on , de vastes projets : quels étaient ces projets? trois emprunts successifs de quatre-vingts millions , une augmentation du bail des fermes , des extensions d'impôts , la consolidation de .la dette publique , pour se ménager de nouveaux emprunts :
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c'était à ce but » nommé , par les gagistes , restauration , régénération de TEtat , que se bornait le travail de son génie : c'était pour l'atteindre qu'il concourait sans le savoir, sans même s'en douter, aux renversements des lois et de l'ancienne constitution .
La minorité de la noblesse entrait dans les vues de Necker ; les membres qui la composaient se rendaient tous les jours chez lui. Necker et le plus grand nombre des membres de la minorité n'étaient que des agents destinés à servir des desseins plus vastes et plus profonds : il existait un comité secret où se réunissaient les principaux chefs de la révolution ; on y recevait indifféremment les députés des trois ordres ; on n'était pas même diflScile sur le choix : c'étaient , disait-on , de ces gens ({ue l'on ne se permettait pas de voir ailleurs , mais qui , dans les circonstances , devenaient précieux ; qu'on ne voudrait pas avoir pour amis , mais qu'il fallait employer comme instruments. La conscience de l'homme public n'est pas celle de l'homme privé.
Ce comité exerçait une grande influence sur les délibérations des trois chambres : là se préparaient les événements , se concertaient les manœuvres employées dans les provinces pour agiter les esprits, pour amener les insurrections. On répandait en même temps à Paris qu'il ne pouvait y avoir d'Etats-Généraux que par la réunion des trois ordres : l'on montrait la banqueroute comme une suite nécessaire de leur désunion. Une ' multitude de Parisiens venaient aux assemblées du tiers; ils entendaient prononcer avec emphase , je dirais hurler avec fureur, les mots vagues de liberté , de patriotisme , de souveraineté du peuple. Us sortaient ivres, ne respiraient que haine, que vengeance contre la noblesse. Une foule de libelles incen-
diaires , colportés dans Paris , envoyés dans les provinces , entretenaient et étendaient ces dispositions. On parlait hautement de renouveler les horreurs de la Saint-Barthélemi, et d*effacer de sur la terre une classe d'aristocrates et de tyrans.
Les choses ainsi disposées , messieurs du tiers décrétèrent une députation solennelle à la noblesse et Tinvitërent en général 9 et chaque membre en particulier, à venir dans la salle des Etats vérifier les pouvoirs en commun. Celui qui portait la parole ajouta que Tappel des bailliages se ferait dans une heure, et que , faute par la noblesse de s'y présenter, il y serait procédé tant en absence qu'en présence. Ce coup hardi fut suivi d'un coup plus hardi. Messieurs du tiers annoncèrent qu'ils allaient se constituer. Une multitude de Parisiens et d'habitants de Versailles accoururent à la salle des Etats. La séance fut longue : l'abbé Siéyès proposa de s'établir assemblée nationale. La question fut vivement agitée ; chacun apportait une dénomination, la soutenait avec opiniâtreté; l'abbé Siéyès l'emporta.
Messieurs du tiers, devenus la nation, consolidèrent la dette , abolirent les impôts , les recréèrent pour la tenue des Etats seulement. La noblesse ouvrit quelque voie de conciliation, parla du plan proposé par le roi, laissa comprendre qu'elle l'accepterait. Messieurs du tiers , fermes dans leur première démarche , et sentant toute leur force , éludèrent la proposition de la noblesse , et répondirent que l'assemblée nationale ne cesserait d'inviter les députés de la noblesse à se réunir dans la salle commune ; qu'elle les recevrait avec joie , et qu'elle ne désespérait pas de les y voir un jour.
La division augmentait : le duc d'Orléans vota d'aller en corps se faire vérifier à la chambre nationale. Ce prince , in-
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décis et flottant entre ses terreurs et ses désirs, en même temps qu'il soutenait la minorité de la noblesse dans ses projets, qu'il intriguait à Paris, et répandait l'argent pour forcer la réunion , entretenait des intelligences avec les Polignac , et promettait sur son honneur à monsieur le comte d'Artois qu'il ne passerait point au tiers. Cependant , pressé de se déclarer, il fallut parler ; Teffort qu'il venait de faire sur lui-même causa dans lui un si étrange mouvement, qu'il se trouva mal : Ton vit avec surprise , en lui administrant des secours , par le grand nombre de gilets mis l'un sur l'autre dont il était revêtu jusqu'où s'étaient étendues ses craintes et jusqu'où l'avilissait son peu de courage. La moi ion du duc d'Orléans fut rejetée , mais elle eut quatre-vingts voix : c'était un premier essai. La minorité , résolue d'opérer la réunion , même par les moyens les plus violents, sentit qu'il n'était pas temps de se déclarer : le clergé attendait en silence le parti que prendrait la noblesse : les archevêques de Vienne , de Bordeaux , les évêques de Chartres , d' Autun , de Coutances , de Rhodez , cabalaient. Quelques curés portèrent leurs pouvoirs à la vérification ; d'autres suivirent cet exemple; tous furent accueillis avec transport , célébrés dans les journaux , et nommés à Paris pasteurs patriotes.
L'archevêque de Bordeaux , assuré de la majorité du clergé, parla plus ouvertement , et proposa de se rendre dans la salle nationale. La cour, ne pouvant se dissimuler que les petits moyens employés pour diviser les ordres allaient amener la réunion, et tourner contre leurs propres auteurs, résojut la dissolution des États.
Il était nécessaire d'éloigner le roi de Versailles , de le séparer de Necker et des ministres qui lui étaient attachés.
RÉVOLUTION F^RANÇAISE. 25t
On arrangea un voyage de Marly : la mort de M. le dauphin servit de prétexte. Là on s'empara de Tesprit du monarque : on lui remontra qu'il était temps d'arrêter les entreprises inouïes du tiers ; que bientôt il ne lui resterait plus que le nom de roi. Le cardinal de La Rochefoucault et Tarchevèquede Paris coururent se jeter aux pieds du roi , le supplièrent d'empêcher la ruine du clergé et de protéger la religion. Le parlement envoya une députation secrète et proposa des moyens de se passer d'Etats. Le garde-des-sceaux parla avec force. La reine et le comte d'Artois se joignirent au garde^essceaux. On persuada au roi qu'il était aisé de contenter son peuple; qu'il suffisait d'une déclaration propre à remplir le vœu des cahiers ; que la noblesse et le haut clergé l'accepteraient avec reconnaissance. Tout étant définitivement arrêté, un ordre du roi annonça une séance royale , et suspendit les Etats y sous prétexte d'arrangements à faire à la salle. On s'imaginait empêcher le tiers de se rassembler, et prévenir les arrêtés de ses délibérations. Celte démarche imprudente ne servit qu'à hâter le triomphe du tiers.
Les députés prêtèrent le serment. Une foule immense de peuple attaché aux fenêtres , répandu dans les rues , fit retentir l'air d'applaudissements. Versailles, Paris, la France entière, admirèrent le courage , le patriotisme de messieurs du tiers. I^ roi revint de Marly. Necker offrit un nouveau plan : Necker n'était plus le mattre du conseil ; on y avait appelé le comte d'Artois , les princes de Condé , de Conti ; on s'en tint à la déclaration du garde-des-sceaux. Necker gagna un jour, et ce jour suffit pour la réunion du clergé et des deux députés nobles du Dauphiné. »