CHAPITRE IX
Réflexions de M. Moonier.
Rien de plus important que tout ce qui est relatif aux deux fatales journées du 20 et du 23 juin , elles décidèrent la ruine de la monarchie. La moindre erreur sur les causes réelles de cette révolution peut obscurcir le jugement sur les faits, donner de fausses notions sur les hommes et sur les choses , et produire de nouveaux malheurs. Pour gouverner les hommes, il faut surtout une grande justesse de coup-d'œil, et la connaissance des principes en politique est la condition d'une direction sûre et ha1)ile. Il faut donc étudier les causes de ces événements avec soin , et cela est d'autant plus facile que les mémoires sur ces deux journées ne nous manqueront pas.
Les acteurs principaux des premières scènes de la révolution sont MM. Bailly et Necker. Les anciens historiens mettaient dans la bouche des personnages qui jouaient le premier rôle des discours fictifs. Nous sommés assez heureux pour avoir les propres paroles de ceux qui parmi nous ont consommé la révolution. Nous avons déjà entendu M. Bailly et M. Meunier, sur le serment du Jeu-de-Paume , nous allons les entendre encore sur la séance du 23 juin. J'ajouterai aux récits de ces personnages ceux du marquis de Forrières et de M. de
Mole^îHe , dont Tun était membre du côté droit et l'autre a été ministre de Louis XVI.
Après avoir analysé la première déclaration du roi , M. Meunier s'exprime ainsi :
« Le conseil du roi voulut terminer la funeste guerre entre les ordres. Le 23 juin , deux déclarations furent publiées , en présence du roi , dans une assemblée des trois ordres.
c Le conseil du roi n*avait point soupçonné les vices de celte représentation , et la difiBculté de faire marcher le gouvernement avec trois chambres opposées dans leurs intérêts , et indépendantes du roi dans leur composition.
« Mais quel but se proposait-on , en autorisant tout à la fois la délibération par tête et la délibération par ordres dans les Etats-Généraux de 4789? Si la réunion pouvait être utile, c'était pour prévenir entre les diverses classes des citoyens le choc des prétentions, pour les diriger par leur intérêt commun ; c'était surtout pour perfectionner la composition des Etats- Généraux à venir. Ceux qui désiraient la délibération par tête , devaient donc être aussi mécontents que si le roi Teût interdite. On voulait la leur accorder seulement pour les objets sur lesquels les préjugés de chaque ordre n'avaient aucune influence. Alors elle était sans avantage , puisque , même en agissant séparément , il n'y avait aucun motif pour que les trois chambres n'eussent pas les mêmes opinions. On permettait de délibérer par tête , dans le cas seulement où il n'y avait aucun inconvénient à délibérer par ordres , et on exigeait la délibération par ordres » dans ceux où il aurait été essentiel de délibérer par tête.
« Si l'on eût entrepris d'exécuter celte délibération, bien loin de rétablir la paix , elle eut M un nouveau sujet de troubles
et de dissensions, puisqu^on devait réunir les ordres pour lec» objets d'utilité générale , et les séparer sur leurs droits antiques et constitutionnels ; les uns auraient rapporté toutes les questions à l'utilité générale , les autres aux droits antiques.
c La seconde déclaration , qui contenait les mtentions do Louis XVI , était digne de ce monarque bienfaisant. Elle aih nonçait qu'aucun impôt ne serait établi ou prorogé que jusqu'à la session suivante ; que les dépenses de chaque département seraient fixées , même celles de la maison du roi , etc. Le roi , en multipliant les sacrifices , ne se réservait que la représentation et la délibération par ordres, bien plus propre à détruire qu'à soutenir son autorité.
« On ne pouvait se plaindre que de trois articles de cette déclaration , l'un qui réservait au monarque le droit d'emprunter, en cas de guerre ou d'autre danger national , jusqu'à la concurrence de cent millions ; un autre qui , comprenant sous le nom de propriétés toutes les prérogatives féodales indistinctement, n'indiquait point assez la possibilité de détruire quelques prérogatives usurpées sur la puissance souveraine et contraires à l'ordre public, ou de faire des changements utiles, en donnant aux propriétaires une indemnité équivalente aux pertes qu'ils pourraient éprouver ; un troisième article, qui composait les états provinciaux des représentants des trois ordres , qui délibéraient par tête , au lieu d'y appeler simplement des représentants des propriétaires. Mais le roi dit que , par cette déclaration , il n'avait pas entendu circonscrire le zèle des Etats-Généraux , et qu'il adopterait avec plaisir toute autre vue du bien public qui serait proposée par eux. Il menaça, s'il était abandonné dans une
si belle entreprise , de faire seul le bien de ses peuples , et de se considérer seul comme leur véritable représentant. »
« Avant de quitter la salle, ajoute M. Meunier, le roi ordonna aux députés de se séparer aussitôt, et de se rendre le lendemain dans leurs chambres respectives. » Le grand maître des cérémonies vint inutilement répéter Tordre du roi : Texaltation était si violente , les chefs des Communes connaissaient si bien la circonspection de la cour et Felnpire qu*ils avaient sur la populace , qu'un homme aussi fameux par sa lâcheté que par ses crimes et par ses talents , osa répondre : Nou$ ne sortironi d'ici qtie par la force des baïonnettes.
« On aurait dû faire au roi des représentations respectueuses sur la première déclaration , qui était aussi contraire à ses intérêts qu'à ceux du peuple ; mais lui adresser, pour la seconde, des témoignages de reconnaissance, sauf à rectifier les inconvénients de quelques articles, lorsqu'on les mettrait en délibération. Qui aurait pu se flatter de faire entendre le langage de la sagesse à des hommes irrités par la première déclaration et par les circonstances qui l'avaient précédée ? Comment surtout pouvoir se résoudre à paraître céder à la terreur? Ce nouvel exemple prouve qu'il ne faut jamais déployer un grand appareil de puissance contre une assemblée nombreuse» si l'on n'est résolu de s'en servir, et qu'on ne peut compter sur l'efiet des menaces. Les plus faibles s'animent par l'audace de quelques-uns ; ils espèrent , si le péril s'accroît , d'échapper dans la foule , et la crainte de passer pour un lâche retient tout à la fois et les plus intrépides et les plus susceptibles d'épouvante. On se borna donc à persister dans les arrêtés annulés par le roi. Un des membres de l'assemblée proposa de déclarer tous les doutés inviolables ; de qualifier de irai*
tres* tous ceux qui oseraient attenter h leur liberté , soùâ prétexte de leurs avis ou de leurs opinions , et d'annoncer qu'on prendrait les moyens nécessaires paiw les faire punir mnsi que leurs complices. »