CHAPITRE XI
R^t de M. Ne<*er.
Il faut entendre maintenant M. Necker s'expliquer sur toute cette situation. On le verra arriver enfin à cette conviction qu'il fallait une réunion des trois ordres dans une même assemblée , conviction tardive et qui prouve la vérité de cette réflexion de M*"' de Staël : « On ne tient jamais compte à un homme « d'État de ce qu'il fait par nécessité. Ce qui rend l'opinion a publique une si belle chose , c'est qu'elle a de la finesse et c de la force tout ensemble ; elle se compose des aperçus de « chacun et de l'ascendant de tous. »
Le 47 juin, le Tiers s'était déclaré Assemblée nationale. Nous allons entendre M. Necker :
« Le monarque , au milieu de circonstances pareilles , devait absolument se montrer et marquer une volonté *, il le devait, et pour sa propre dignité , et pour arrêter les suites funestes de la discorde établie entre les trois ordres , et pour mettre obstacle à la résolution prise parle Tiers-État de former à lui seul , s'il était nécessaire, une assemblée législative.
« Le roi ne pouvait pas ordonner aux trois ordres de délibérer
s^râneot dans tontes les affaires ; c'eût été comniander k chaos, si l'un des trois eût persisté à n'avoir de rapport avec les deux autres que dans une assemblée commune.
c Le roi ne pouvait pas non plus ordonner qu'en délibérant s^[iaréinent il y eût néanmoins un concert entre les trois ordres. Gommait faire (rf)server une^pareille disposition , quand l'une des parties s'y refuse,?
c Le roi ne pouvait pas déclarer que les deux ordres, disposés à délibérer séparément et à se tenir en même temps unis par des communications habituelles, formeraient à eux seuls les États-Généraux. 11 ne serait entré dans l'esprit de personne que le roi pût faire des lois et des lois respectées avec la noblesse et le clergé, en ne tenant nul compte des dires et des faits du Tiers-État. Le temps de ces idées était passé , cinq siècles les avaient proscrites d'une manière irrévocable , et jamais, depuis l'existence de la monarchie , il n'y avait eu de moment moins convenable pour essayer de les remettre en crédit.
€ Cependant les contestations entre lesordres pour et contre une délibération commune n'auraient pu justifier aux yeux de h nation la dissolution inopinée des États-Généraux. Qu'on essaie du moins , aurait-on dit de toutes parts , qu'on essaie de cette union si naturellement indiquée comme le moyen le plus prompt de mettre les finances en ordre et de convenir d'un plan général d'administration. Le roi n'est-il pas là avec toute sa puissance pour résister aux idées dangereuses et pour arrêter les tentatives évidemment contraires au repos de l'État? Il sera temps alors d'exercer un acte éclatant d'autorité. Mais ce n'est pas à des craintes incertaines qu'il faut sacrifier le bien dont une espérance universelle semble être le garant. Voilà ce qu'on eût dit , voilà ce qu'on eût répété avec une force
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terrible » si le gouvernement avait donné pour motif de la dissolution des États-Généraux , les vœux absolus d'un des trois ordres en faveur d'une délibération commune.
« U fallait donc continuer les États-Généraux, ille fallait au nom de la nécessité ; et Tépoque du 1 4 juillet , à si peu de distance du 23 juin , peut être ici rappelée à ceux qui , dans la recherche de la vérité, préfèrent la lumière des événements h toute autre clarté.
« Cependant, s'il était moralement impossible de dissoudre les États-Généraux ; si trois assemblées, traitant des affaires publiques sans concert et sans communication , eussent été , comme je Tai dit , une source de confusion ; et si Ton eût évidemment compromis l'autorité royale , en ordonnant à la fois au Tiers- État d'entretenir des rapports de confiance avec les autres ordres, et de renoncer h son vœu si fortement prononcé en faveur d'une délibération commune; le roi, dans ces circonstances , n'avait plus de choix entre plusieurs partis ; il devait absolument , sous peine en quelque manière de se faire oublier lui-même , favoriser avec prudence la réunion des trois ordres. Et pouvait-il convenir à sa dignité que cette réunion fût l'ouvrage de la puissance du Tiers-Etat assisté par l'opinion publique? Cependant on apercevait clairement que les députés des communes étaient à la veille d'obtenir ce triomphe. On était averti qu'une partie des membres de la noblesse et du clergé ne tarderaient pas à se réunir d'eux-mêmes au Tiers-État , et à fortifier ainsi le système d'une assemblée unique et d'une délibération commune. On devait prévoir enfin que cette démarche entraînerait tôt ou tard des imitateurs , et que chaque jour les premiers dissidents seraient suivis par d'autres. « Ainsi , laissant à part le jugement que l'administration de-
vaît porter sur la réunion des trois ordres , et sur le rapport de celte mesure avec le bien de l'État, toujours était-il certâiii qu'une saine politique commandait au gouvernement de lier à l'autorité du prince un événement inévitable , qu'elle lui commandait de disputer aux représentants du Tiers-État la faveur publique , et d'enlever à leurs conquêtes la part qui d£^ ait composer le lot du monarque , la part qui pouvait restituer au rang suprême un crédit dont la défaillance devenait chaque jour plus réelle et plus apparente.
« Il me semblait encore que le roi , déterminé à provoquer la réunion des trois ordres , devait le faire d'une manière éclatante , non-seulement pour rehausser le prix de son intervention en la présentant comme décisive ; mais encore afin de rendre moins pénible aux députés des deux premiers ordres la déférence que les circonstances exigeaient d'eux. Ils sentaient sans Tavouer qu'il était indispensable de revenir de leur premier engagement contre toute délibération commune entre les trois États : un grand acte d'autorité venait à leur aide , et plus le prince y mettait de solennité, plus il sauvait leur amourpropre et soulageait leur anxiété.
« Enfin le monarque , en prenant le parti de se montrer avec appareil aux États-Généraux , devait exposer d'une manière plus précise et plus étendue qu'il ne l'avait fait jusqu'alors ses vues pour le bien public et ses dispositions particulières en faveur du peuple ; il le devait , et pour rendre la nation confidente des véritables sentiments de son cœur, et pour donner à ses intentions libérales un caractère d'authenticité capable d'imposer aux interprétations de la calomnie ; il le devait encore pour acquérir à son autorité de nouveaux partisans et de nouveaux amis , et pour lutter avec avantage contre les efforts
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d'un parti qui voulait, en caressant, en courtisant ropiuioo publique, se rendre maître d'elle ei douoer des lois eo son Bom.
c Sans doute une grande question se prés^tait encore. Le roi dievait-il ordonner purement et simi^ement la réunion des trois ordres , sans y mettre aucune réserve , sans y apporter aucune condition? C'était le voeu des députés du Tiers-^ats , mais on n'était pas encore réduit à porter si loin la déférence envers eux. Je croyais donc qu'au moment où le monarque viendrait décider lui-même cette réunion , l'autorité royale aurait assez de force pour y imposer une restriction raisonnable (4 ).
«c II suffisait à Tavancement des projets d'ordre et de réforme dont la France était impatiente , il suffisait au vœu national que les affaires ^àiérales pussent être traitées dans une assemblée commune et décidées à la majorité des suffrages ; et le roi , favorisant cette disposition , le roi se prononçant encore ouvertement contre le maintien des privilèges pécuniaires, il pouvait , il devait garantir de toute aUeiate les propriétés , les rangs et les distinctions des deux premiers ordres, et soustraire avec fermeté les questions de guerre à la discussion et à l'autorité d'une seule assemblée. Il pouvait , il devait de même rappeler les droits et les prérogatives de sa couronne et marquer d'une manière imposante qu'il les connaissait, et qu'il voulait , qu'il saurait les défendre. Le moment semblait indiqué pour tenir haut sans imprudence le langage du monarque , et pour relever ainsi dans l'opinion la majesté du trône, a Je viens de donner une idée succincte des conditions qu'il
(1) Là était tout le nœud de la situation ! L'égalité des droits était le vœu général. Bossuet dit en parlant de T Egypte : toute VEgypte était noble. W y avait alors un mot ï 4ire. La noblesse était une distinction , elle ne devait plus 4tre an privilège.
S9à HISTOIRE DE FRANCE.
fallait remplir en donnant un conseil au roi , à l'époque où je me suis placé. Je me proposais de transcrire ici littéralement le projet que j'avais formé pour une séance royale ; mais lorsque j*ai redemandé mon manuscrit à la personne que j'en avais faite dépositaire en quittant Paris , elle a répondu que durant les frayeurs inspirées par des inquisitions tyranniques, elle avait jeté ce manuscrit au feu. Il faut le croire , et je le crois ; mais je suis sûr que le roi et ses ministres en avaient gardé un exemplaire ; je présume que des commissaires du conseil , et les premiei*s encore vraisemblablement, en avaient pris copie; ainsi quelque jour, je n'en doute point, il sera rendu public , et cependant je vais faire connaître le projet même par ses traits principaux. On a dit qu'il avait été suivi de si près dans la déclaration du 23 juin qu'un changement de mots , une transposition de phrases , formaient l'unique sujet de mes reproches. Mais par qui ce discours a4-il été tenu ? par des personnes qui voulaient , après l'événement , m'associer à la mauvaise issue de leurs conseils , de ces conseils pourtant que j'avais , ils le savaient bien , combattus de toutes mes forces.
« Sans doute la déclaration du 23 juin ressemblait au plan que j'avais donné , et le plus souvent elle en était une copie ou une imitation parfaite. Mais que signifie cette similitude partielle, quand il est question d'une organisation politique? C'est souvent à une seule disposition principale que les diverses parties d'une conception sont attachées ; et quand on altère cette disposition , il faudrait changer de même toutes ses dépendances; autrement rien n'est plus ensemble, rien ne reste en accord.
« Le monarque , dans le projet qu'il avait d'abord adopté au milieu du conseil, demandait aux trois ordres de se réunir
pour délibérer en commun sur toutes les affaires générales; c'était le but essentiel de la séance royale.
« Mais , si cette réunion des ordres devait , ainsi que le roi lui-même le disait , opérer le salut de l'État , il fallait la provoquer autrement que par une exhortation , dès qu*on avait eu le temps d'éprouver l'inutilité de cette forme. En effet, une exhortation à peu près semblable leur avait été adressée sans aucun succès dès l'ouverture des États^énéraux , et les instances particulières n'avaient pas mieux réussi. Enfin, une preuve évidente de l'insuffisance des recommandations , c'est qu'après avoir entendu le roi le 23 juin , les deux premiers ordres continuèrent à délibérer séparément. 11 est vrai que dans la précipitation apportée par de nouveaux ouvriers à la modification de mon plan et à sa rédaction , on avait mis de la contradiction avec le commencement du discours du roi et sa fin , car on le terminait ainsi : Je vous ordonne, MessiewrSy de vous séparer tout de suite , et de vous rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos séances,
« Et c'était pour adresser un tel commandement aux Etats- Généraux, c'était pour laisser toutes les difficultés en leur entier ; c'était pour les nouer encore davantage qu'on appelait avec éclat les députés de la nation autour du trône. On a peine à comprendre une pareille résolution.
« La séance royale du 23 juin n'était pas une de ces assemblées périodiques et solennelles dont on cherche à se tirer avec plus ou moins de convenance; elle n'était nécessaire, elle n* était utile qu'à de certaines conditions. Personne n'y pensait lorsque j'en donnai l'idée au milieu des embarras oii se trouvait le gouvernement, et j'étais bien éloigné, en proposant
M4 ttlSTOIRB DE FRANCE
cette séance extraordinaire, de la considérer comme nn cadre que Von pouvait remplir à sa fisintaisie.
€ Le roi, dans le projet qu'il avait d'abord adopté, se réservait , de la manière la plus formelle , le choix d'approBver ou de rejeter les dispositions civiles et politiques qui loi seraient présentées par les États-Généraux ; mais en même temps il n'entreprenait pas de soustraire à letir délibération commune l'examen des défauts inhérents à là vieille ordonnance des États-Généraux , et la recherche des moyens de perfection. Le monai^que seulement écartait avec vigueur les idées naissantes sur la constitution de ces États en une seule assemblée, et il déclarait d'une manière positive qu'il refuserait son assentiment à toute espèce d'organisation législative qui ne serait pas composée au moins de deux chmnbf^es. On sentit fort bien dans le conseil que par cette énonclation le roi faisait un pas vers une constitution semblable à la constitution d'Angleterre ; mais on commençait*à découvrir le mérite et le prix d'une solution de ce genre , en voyant la marche graduelle de l'opinion et la fermentation des esprits (1 ).
« Disons maintenant comment ces dispositions sages furent changées, et presque en un moment. L6 roi d'abord excepta formellement de toute délibération commune la fonne de con^ titution adonner aux prochaim États- Généraux, N'était-ce pas compromettre évidemment son autorité? car On le déterminait à interdire ce qu'il ne pouvait empêcher. Et qu'eàt-on gagné 3 trois délibérations séparées sur la constitution? ne valait-il pas mieux que , nommément pour cette question , la réunion des deux premiers ordres au troisième servît à mo-
(1) Ainsi M. Necker de son propre aveu vouiait la constitution anglaise , et il était ifiinistï'é du to\ de France !
dérer les exagérations du Tiers-État? On saisit, on dut sai^r rinterdiclion inconsidérée prononcée par le roi , comme un projet formé d'arrêter ou de rendre nulle toute espèce de travail d'amélioration sur la constitution des États-Généraux < St pouvait-on avoir une autre opinion , lorsqu'on rapprochait do c^tte interdiction le premier article de la déclaration du roi « article également de l'invention de ses nouveaux conseillers i et oii Von disait : Le roi veut que l'ancienne distinction ieà trois ordres de l'État soit conservée en son eutier, comme e»» sentiellement liée à la constitution de son royaume ; que les députés librement élus par chacun des trois ordres, formant trois chambres , délibérant par ordre , et pouvant , avee Tap*probation du souverain , convenir de délibérer en commun i puissent seuls être considérés comme formant le corps des représentants de la nation?
« Ainsi, selon cette décision, si elle avait eu Tautorité qui lui manquait, trois ordres séparés auraient dû former à perpétuité la constitution législative de l'État , hors les occasions où quatre volontés se seraient réunies en faveur d'une délibération commune. L'idée était assez sage , mais les moyens de la Eure prévaloir existaient-ils? On marquait toutefois Voppositim du monarque au pmu de la France , et on discréditait ses iu<^ tentions , on lui Ôtait l'appui de l'opinion publique , sans lui rien donner en échange ; car la reconnaissance des deux ord^s ne pouvait le sauver d'aucun embarras , et cette reconnais^ sance même du clergé et de la noblesse n'était pas méritée » si l'on compromettait l'autorité qui devait servir d'égide à leurs inlétêts les plus essentiels.
« L'article par lequel le roî abrogeait, delà manière la plus décisive , tous les privilèges en matière d'imposition , cet ar-
ticle fut encore changé, et l'on y substitua des expressions incertaines et qui soumettaient la question k la volonté généreuse des deux premiers ordres. I^ déclaration du roi disait , article IX : « Lors(|ue les dispositions fornielles annoncées par le clergé et la noblesse de renoncer à leurs privilèges pécuniaires, auront ot^ réalisées par leurs délibérations, Tintention du roi est de les sanctionner, et qu'il n'existe plus dans le payement des contributions pécuniaires aucune espèce de privilèges ou de distinctions. »
c Enfin la permanence du droit législatif des États-Généraux, sous là sanction du monarque , était aussi rendue avec beaucoup d'obscurité dans la nouvelle rédaction ; mais je n'étendrai pas plus loin ce parallèle.
c J'en ai dit assez pour montrer de quelle gravité, de quelle conséquence étaient les changements apportés à un projet approuvé par le roi dans son conseil. Et en effet , ne plus ordonner la réunion des ordres, ne plus abolir formellement les privilèges en matière d'imposition » et défendre aux députés des trois États de délibérer en commun sur des modifications que la désuétude des assemblées politiques et leur vieille ordonnance rendaient indispensables , c'était dénaturer le but de la séance royale , c'était irriter la nation au lieu de la mettre pour soi. Où voit-on là, je le demanderai, où voit-on là de simples variantes, de simples changements de phrases, ainsi qu'on le répandait faussement et malignement à une époque où je ne pouvais rien expliquer (4 ) ?
(i) M. Necker laissait subsister la distinction des ordres , et par conséquent refa* sait régalîté des droits; de plus il reconnaissait le principe d*octroi. Lii étaient les vices principaux des deux déclarations , et la rédaction proposée par M. Necker ne les laisait pas disparatûre.
c II est vrai que je fis remarquer aussi plusieui's altératiouset dans le dispositif de la déclaration du roi et dans les discours du prince , toutes destinées , je le croyais , h faire paraître rudes ou impérieuses des paroles qui , avec d'autres nuances, étaient simplement nobles et élevées. On eût dit que les ma-* gistrats auteui*s de ]a nouvelle rédaction imaginaient pouvoir, avec des traits de plume , fixer irrévocablement les droits politiques du monarque , et dans cette illusion , inattentifs à la situation des affaires , ils compromirent Tautorité royale avec unç maladresse impardonnable. 11 me souvient encore de la longueur d'une dispute sur l'admission de tous les citoyens indistinctement aux offices civils et militaires. Je voulais qu'à la séance royale le monarque se donnât le mérite de briser luimême les entraves apportées par de simples règlements du conseil à une disposition si raisonnable. Il ne faut pas , me dit-on magistralement , que le roi accorde encore cette faveur (c'était le mot), cette faveur au Tiers-État. Mais, dans quinze jours , il y sera forcé par le mouvement public , et aloi*s on regrettera de n'avoir pas fait à temps , avec dignité , ce qu'on fera de prudence ou de crainte , dans un autre moment. On persista dans l'opinion que je combattais; elle fut adoptée, et tout ce que j^avais prédit arriva. Les légistes en général sont de mauvais conseillers dans les grandes circonstances; ils ont contracté la longue habilude de choisir entre deux points, et le troisième , le quatrième , ils ne les cherchent pas.
« Le roi, dans sa déclaration, adopta cette longue suite d'articles où j'avais exprimé ses intentions et ses vues , sur la liberté personnelle , l'abolition des impôts onéreux au peuple et la réforme des diverses parties d'administration. Mais l'ensemble de ces dispositions avait trop ébloui les princes et leurs
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eonseib ; ils s'exagérèrent Timpressioii qu'elles devaient produire sur l'esprit de la nation , et ils sacrifièrent avec plus de liberté les intérêts dont la France était alors essentiellement occupée^ Quel prix cependant pouvaient conserver dans l'opinion les assurances du monarque et s('s louables dispositions, lorsqu'elles n'étaient accoropajçnées d'aucune garantie constitutionnelle 1 On avait vu des sentinoents pareils exprimés dans plusieurs discours des monarques français aux États-Généraux ; l'on ne voulait plus accorder sa confiance à aucune jiarolc. Et peut-^tre que, sans l'estime due au caractère de Louis XVI , sans la part que l'on adjugea bientôt à l'intrigue et à sa puissance , on aurait mal jugé des intentions du roi en voyant que sa déclaration frappait d'inaction les Ëtats-Généraux , ou soumettait du moins leur mouvement au libre-arbitre des deux ordres, dont les vues étaient devenues su^ pecles.
c Retraçons des particularités dont le souvenir m'accable encore en ce moment.
« Ce fut , comme je l'ai dit, dans un moment oit l'intervention du monarque au milieu des États-Généraux paraissait indispensable , et dans un moment oit toutes les idées encore e^ rantes tenaient le gouvernement en anxiété que je formai le jlrojet d'une séance royale. Je m'empressai de communiquer ifies idées aux ministres dont le suffrage était le plus éclairé, et ils y donnèrent un assentiment qui tenait de l'entbousiasme. Us trouvèrent l'idée courageuse, la marche prudente, et ils me le dirent , ils me le répétèrent de cent manières différentes. n y eut ensuite des comités réguliers chez le roi où toute l'affaire fut discutée et une approbation pleine et entière de la part du prince se réunit à la voix , alors unanime , de s«s mi«
RÉVOLUTION FRANÇAIS. Mf
Bistres. Un eofiseii d*État fui assigné pour la dernière lecture, et ce conseil se tint à Marly où le roi venait de se rendre. La lecture se fit ; un ou deux ministres présentèrent quelques observations de détail , mais sans importance ; et un accord d'opinions presque parfait ayant régné pendant la tenue du conseil , on s'occupait des mesures d'exécution , on examinait s'il fallait plus de vingt -quatre heures pour les préparatifs de la salle ofa la majesté royale devait se déployer, et Ton convenait unanimement de la nécessité absolue d'une grande promptitude. Il ne restait plus qu'à fixer le jour, et le suriendemain était presque indiqué. Un dernier mot du roi terminait le conseil, et déjà les portefeuilles se refermaient, lorsqu'on vit entrer inopinément un officier de service; il s'approcha du fauteuil du roi, lui parla bas, et sur-le-chatnp Sa Majesté se leva en ordonnant à ses ministres de rester en place et d'at^ tendre son retour. Ce message, au moment oii le conseil d'État était près de sa tin , dut nous surprendre tous. M. de Montffiorin , assis près de mci, me dit sur-le-champ : a II n'y a rien de fait ; la reine seule a pu se permettre d'interrompre le conseil d'État ; les princes apparemment Font circonvenue ^ et rt)n veut, par sa médiation , éloigner la décision du roi, » Cette présomption de M. de Montmoriu n'était que trop naturdle , car déjà des murmures confus avaient averti qu'on avait décidé le voyage de Marly pour être plus à portée d'environner le roi et de eouibattre dans son esprit les plans du ministère. Cependant je me doutais de ces rapports, et, comme il m'arrivait souvent , je me fiais à la force de sa raison du soin de comballre et d'écarter toutes ces tentatives intérieures , toutes ces tentatives que d'autres appelaient intiigues, en croyant bien connaître et leurs premières causes et leurs premiers mobiles.
aoo HISTOlKË DE FRANCE.
< Le roi entra dans le cabinet du conseil après une absence d*uDe demi-heure , et , prorogeant la délibération dont on venait de s'occuper jusqu'à un premier conseil d'Etat , il suspendit sa décision et ses ordres, et tout fut arrêté. On lui parla cependant des inconvénients qui naîtraient infailliblement de ce retard ; on lui représenta que le bruit d'une division ^tre les personnes admises à sa confiance affaiblirait l'ascendant de son autorité; on se permit de l'avertir qu'au milieu de la fermentation des esprits les hésitations , les incertitudes multiplieraient les soupçons et donneraient encore aux chefs de parti tout le temps nécessaire pour préparer une opposition redoutable. Le roi persista dans sa détermination. Le nouveau conseil d'Etat se tint deux jours après à Versailles , et Sa Majesté jugea à propos d'y appeler non-seulement ses ministres ordinaires , mais encore les deux princes ses frères et quatre magistrats qui n'y avaient jamais eu séance.
« Nous vîmes bientôt qu1l y avait un plan formé pour déranger nos vues et pour attaquer le projet adopté par le ministère et approuvé par Sa Majesté. On avait tenu des conférences secrètes , on avait agi auprès du roi , et déjà son opinion paraissait changée. C'était principalement la réunion des deux ordres qu'on voulait empêcher. Je crois en avoir montré la convenance et la nécessité ; ainsi , je ne rappellerai pas les raisonnements dont je me servis pour plaider cette cause. Les ministres du moment les plus distingués par leur esprit et par leur sagesse , me soutinrent avec fermeté , et l'on n'obtint d'abord sur nous qu'un avantage incertain. Le roi décida seulement que , pour trouver un moyen de conciliation entre les différents avis agités en sa présence , on se rassemblerait chez M. le garde-des-sceaux , et l'un des magistrats appelés au
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conseil par extraordinaire, fut chargé plus particuliëf*ement de se concerter avec moi. Nous nous vimes. Je cédai sur tout ce qui n'était pas à mes yeux d'une nécessité absolue, et cependant chacune de ces complaisances me coûtait , tant j*étais persuadé que le défaut de mon projet était sa trop grande hardiesse au milieu des circonstances. Nous nous séparâmes après une discussion détaillée et qui se termina par un accord entier. Il me parut pleinement persuadé qu'on ne pouvait demander aucun autre changement sans dénaturer le projet , et je crus pour la seconde fois que tout était fini. Je me trompais. On fit tant et toujours du même bond que , dans Tespace de deux fois vingt-quatre heures , et à la veille de la séance royale, on obtint du roi de ne pas exiger la réunion des deux ordres, de ne l'exiger à aucune condition, et d'adopter un système absolument opposé. Jamais changement plus important ne fut déterminé en si peu de temps , et mon affliction égala ma surprise. Je voyais manifestement qu'on engageait le roi dans une route imprudente et où il serait incessamment forcé de rétrograder. Je n'épargnai rien pour le détourner d'une si fausse démarche et pour le ramener aux idées et aux plans qu'il avait d'abord adoptés. M. de Montmorin et M. de Saint-Priest, entre tous les ministres, se réunirent à moi avec le plus de chaleur; ils parlèrent au roi l'un et l'autre en particulier, et je suis sûr que M. de Montmorin lui envoya par écrit un extrait succinct des raisons les plus propres à faire impression sur son esprit; mais nous eûmes tous le malheur d'échouer. Il est vrai que du moment oii nous eûmes connaissance du grand changement survenu dans l'opinion et dans la volonté du roi , jusqu'à la séance royale , l'intervalle était si court que nous n'eûmes pas assez de temps pour traiter d'af-
foires à diverses reprises et pour faire usage de tous ie$ moyecs de persuasion. Nos antagonistos n'avaient que trop bien combine leurs dispositions. Trop l>ien ! que dis-je? Je parle dans leur sens , car le mal qu'ils ont fait est incalculable.
€ On demandera de quel argument ils se servirent : toujours du même , hors des discours secrets que je n'ai point entendus ; toujours de l'obéissance respectueuse due à la constitution française , et cette constitution , toute en usage et nulle part écrite, devait, sous l'autorité d'une tradition , interdire irrévocablement la réunion des trois ordres (4 ) ; elle le devait, n'importe la différence des temps , la situation des affaires et les besoins de l'Etat. Quelle idée extrême ! et combien d'étranges explications n'exige pas un principe qu'on croyait si simple !
« J'ai déjà montré qu'une constitution politique , pour conserver le caractèi'e imposant dû à son antiquité , devait être transmise d'âge en âge à une nation , non par des souvenirs épars consacrés dans ses archives , mais par une continuité d'existence ; condition essentielle, condition indispensable pour garantir, au moins en quelques points, l'accord de cette constitution avec les mœurs et les opinions d'un peuple , avec ses usages et ses habitudes (2).
« J*ai montré que la reprise d'une constitution politique sans cesse interrompue , et de plus , complètement oubliée d^is
(1) Quel malheur que cette ignorance où l'on était alors des véritables principes de la oonstitutioft ! On le voit, tout a péri faute d'one distioction , la représentation nationale était de principe , mais les ordres n'étaient qu*une forme , et une forme née de l'usurpation de la seconde race. Personne ne disait cela. Richelieu , Mazarin et les ministres qui les ont suivis en créant l'ancien régime avaient obscurci tous les vrais principes de la monarchie.
('î) M. Mecker confond ioi les résultats fâcheux de l'abandon de la constitution av^ l'existence de ses principes !
deux «iècles, était ane véritable innovation, quand tout avait changé dans Tintervalle ; et comme l'esprit des lois a préaédé les lots , c'était manquer au respect pour Tantiquité que de rejeter toute espèce de modification à la constitution des trois ordres, délibérant et votant séparément, lorsqu'un de ces ordres n'(UaîC plus ce qu'il avait été.
« J'ai montré de plus que dans le siècle présent, le mépris pour l'autorité de l'opinion publique, et, dans tous les temps, l'indifiiérence aux lois de la nécessité , étaient des sentiments aveugles et propres à égarer les hommes qui s'y livraient.
c Que l'on apprécie ces réflexions, qu'on les étudie à la place où je les ai développées dans cet ouvrage. Que l'on médite de même les autres considérations que j'ai présentées , et Ton jugera s'il était difficile de répondre à 1 argument tiré de l'ancienne constitution française , et qui devait déterminer le monarque à rejeter des idées médiatrices dont les circonstances imposaient si visiblement l'obligaticm. C'était pourtant un léger sacrifice de la part des amis d'une constitution si longtemps oubliée , c'était un léger sacrifice de leur part si , à ce prix , comme je l'espérais aloi^s, l'on eût pu réserver au]C deux premiers ordres un droit d'exception , pour les questions relatives à leurs propriétés honorifiques; c'était un léger sacrifice si, à ce prix comme je l'espérais alors , l'on eût pu fortifier l'autorité suprême de toute l'autorité de l'opinion nationale; si à ce prix ^fin on eût pu garantir au monarque la plénitude du pouvoir exécutif, et la part qui lui appartenait dans la confection de toutes ces lois civiles et politiques (1 ).
(1) C'était là en effet le mode de salot, car la constitution n'était ni la théocratie ni la féodalité ; la royauté nationale , la représentjt-on de tous les hommes libres et l'égalité dés droits étaient les principes 4e k France.
€ LacansMution, lacotistitutiony voilà ce qu'on répétait sans raisonnement , sans discussion et presque par forme de psalmodie , dans ces conférences où j'appris seulement, où j'appris de nouveau combien les idées simples ont de force contre les idées composées.
c Cependant, la négligence avec laquelle on considérait , et les grands changements survenus en France depuis deux siècles, et la singularité du temps présent , me paraissait ridicule : on eût dit que jamais on n'avait rien cédé à Tautorité des circonstances , on eût dit que la constitution dont on parlait avait été suivie sans interruption et sans altération depuis Torigine de la monarchie. Mais où était-elle cette constitution primordiale, lorsque les champs de mars eux-mêmes, si peu connus et si diversement expliqués par les annalistes , furent laissés dans l'oubli sous les successeurs de Charlemagne (1 )? Où était-elle , lorsque les pouvoir judiciaire, administratif et militaire, furent si longtemps confondus ensemble et réunis dans les mêmes mains? où était-elle , lorsque l'Eglise croyait avoir le droit de
(i) Elle était méconnue ! La constitution , c*e$l Pensemble des rapports qui dérivent de la nature d'un peuple ! Elle est souvent violée, et alors la nation souffre, comme une personne qui. méconnaissant sa constitution physique, fait des excès on sait un régime contraire. Le retour à la constitution , c'est la santé ; l'oubli de la constitution , c'est la maladie ! La force des principes constitutifs de la France est telle que le régime féodal lui-même en a été empreint. Voyez si l'on n'y retrouve pas tous les éléments de la liberté nationale. Cette remarque a été faite par un écrivain de l'Angleterre. « Les pairs , dit-il , dépositaires des droits de tous , reconnaissaient la suprématie du roi en sa qualité de suzerain , lui obéissaient comme chef militaire et se soumettaient à ses jugements , comme chef suprême ; mais ils n'accordaient aucune autorité despotique à sa couronne et résistai(MU sans balancer au moindre empiétement sur leurs privilèges. Mais un système purement militaire était exposé à de fréquentes infractions de la part de ces chefs redoutables qui , ne connaissant que leur épée , étaient peu laits par conséquent pour assurer le maintien des droits purement civils. » Certes nous n'approuvons pas ce régime , mais ce jugement que nous rapportons prouve que la réactioa des principes contre leur violation est incessante.
ItÉVOLllTlOPt FJiANÇAiSE. lofi
donner et d'ôter la couronne et qu'on la vil exercer cette autorité sur le second des rois de la seconde race? où était-elle encore, cette constitution , lorsque les seigneurs , après avoir obtenu rhérédité de leurs bénéfices , réduisirent graduellement l'autorité royale à une vaine représentation? Où était-elle surtout cette constitution, pendant les trois cents ans du règne féodal? et en la supposant réintégrée par la convocation des trois ordres sous Philippe-le-Bel , qu' est-elle devenue , lorsque tant de rois, après lui , ne songèrent pas même aux Etats-Généraux, et que plusieurs d'entre-eux cependant mirent de grands impôts sur les peuples , ou de leur autorité directe ou par l'entremise des parlements (1 ]? Etait-ce en abusant du pouvoir suprême qu'on était respectueux envers la constitution? ou cette constitution n'était-elle flexible qu'en faveur du despotisme? jamais pour un motif différent, jamais dans un autre sens (2]?
« Ne pourrions-nous pas dire encore que l'opinion du parlement de Paris sur l'immutabilité de la^con3titution en trois ordres, dut paraître incertaine , ou tout au moins accommodante, lorsqu'il remercia le roi François I" de sa disposition à créer un quatrième ordre en faveur de la magistrature?
« Enfin , dans le nombre des princes , des courtisans et des magistrats dont la voix s'élevait si fortement contre la réunion des trois ordres en 1 789, n'en eût-on pas reconnu qui naguère et en 1 788 avaient trouvé très-légale l'institution de la cour plénière?
(1) La constitution était dans ces principes qui ont Intté contre la féodalité et la théocratie , rétabli le pouvoir royal , les communes , les assemblées générales , et qui ont fait écrire par cinq millions de Français les immortels cahiers de 89.
(i) Mous le demandons , jamais un homme politique plus étranger à la France filtil il la tête des affaires?
« Les seigneurs, sousLouis-le-Gros, qtiâlifiëlrelit d'altération à la constitution politique de l'état raffranchissement des communes , et ib donnèrent le même nom à la substitution successive des juges royaux aux grandes magistratures féodales et à la destruction des plus grands abuà. Que Ton voie encore , ea se rapprochant des temps les plus modernes, combien de fois on a prononcé le mot de constitution, ou pour soutenir ou pour combattre les prétentions des tours souv^aines. Et de tàît , quelles variations h'a-t-on pasobservées dans leur existence et dans leur autorité? Les parlements attendant de nouvelles provisions au commencement de chaque règne pour continuer leurs fonctiom^, et sedèclarant ensuite inamovibles, disant à Lotiis XIl, encore duc d'Orléans , que les affaires d'état ne les regardaient pas , et ensuite s'attribuant à eux seuls des droits sur les régences et Sur les dernières volontés du monarque; enfin ménagés , négligés mur à tour, ^lon les temps, le cours de Topinion et le caractère du prince ; quelquefois résistant à toutes leà injonctions de l'autorité royale ; et quelquefois soumis à enregistrer les volontés du monarque avant de se permettre aucune observation, aucune remontrance; quelquefois intimidant^ feisant trembler la cour, et quelquefois venant à genoux , eomme sous fcchelîeu , assister à une radiation de leurs registres. Ce iî'te^ pas but encore ; de simples arrêts du conseil , reçus tomme \(A en tïiatiëre d'imposition , et fixant l'étendue de la taille , sans Etats-Généraux , sans parlements , sans aucune solennité. On ne finirait pas si l'on entreprenait d'indiquer toutes les altérations apportées , en divers temps , aux formes les plus essentielles du gouvernement français. Il n'y a eu de stable que la royauté et la succession dans la ligne masculine; mais toutes les grandes autorités médiatrices ou latérales , soit qu'elles
RÉVOLUTION FRANÇAfSE. idl
aient appartenu aux pairs , aux seigneurs , à l'église , an pape , à la cour royale , aux Etats-Généraux et aux parlemeiits; toutes ces autorités ont éprouvé des changements, toutes ont eu leurs progrès , leur déclin ; et ces révolutions ont influé d'une manière plus ou moins directe sur la puissance ou le crédit de l'autorité suprême (1).
« Ainsi ce n'était pas la constance inv arisible des usages qui devait empêcher de se prêter, en 4 789 , à des modifications exigées au nom du bien public , au nom de la paix intérieure, au nom des plus grands intérêts.
« Et je l'avouerai , quand je rappelle à mon souvenir les choses passées, quand je réfléchis à la séance du S3 juin, aux débats qui l'ont précédée , aux faibles arguments que j'avais à combattre , je crams de n'avoir pas su présenter au roi toutes les considérations faites pour faire impression sur son esprit (2), et c'est à moi-même alors que je m'en prends de rînrttilité de ces eflbrts. Je trouve bien un accord parfait entre les réflexions qui me servaient alors de guide et mes pensées actuelles ; mais en même temps je suis persuadé que disiAs les recherches et les méditations politiques on apprend tous les jour^ ; car c'est apprendre encore que de découvrir de nivelles raisons à l'appui de ses premiers aperçus.
« La précipitation avec laquelle les Etats-Généraux furent
(1) Les changements de forme n'infirment point le fond des choses, ils le confirment. Les parlements prouvaient le principe de représentation , comme l'hérédité prouvait le principe de royauté inamissible , et le développement du tiers prouvait que l'égalité des droits était un des priBGi|)es de la société française. La Frtnee n'a pas cessé d*étre en progrès , et lorsque la liberté a été' méconnue , r<égali(é n'a pas oeasé de faire des progrés. Cela est frappant sous Richelieu et sous Louis XiV.
(2) Hélas! cala n'est que trop certain. Si la vérité avait été dlfe k liOiUi XVI, tl Wunilt fait prévaloir.
aos HISTOIRE Dit rnANCË.
promis , el rimpaiience avec laquelle oo pressa l'exéculioii àe ceteogagement, oot eatratné de fâcheuses couséquenoes (1). Les députés de la nation se sont réunis avant que personne ait eu le temps de se préparer à une si grande circonstance. On trouvera dans cette réflexion une première explication des fautes du monarque, de la cour, du gouvernement, du clergé, de la noblesse et du Tîersr^Etat ! Les uns n'avaient pas eu le temps de faire quelques pas en dehors de leurs vicieux préjugés, et les autres n'avaient pas eu le temps de se défier de ces ailes légères avec lesquelles ils croyaient pouvoir s'élever dans les airs et y planer en maîtres au-dessus de toutes les difficultés politiques.
c Ce fut encore avec une précipitation sans égale que les nouveaux rédacteurs de la déclaration du roi du 23 juin adaptèrent mon projet à leurs vues , et ils le firent avec tant de hâte que rien n'était d'ensemble.
« Il était même incompréhensible qu'on persistât dans la résolution de tenir une séance royale en supprimant la disposition qui seule pouvait donner à cet acte solennel d'autorité un caractère de convenance , qui seule pouvait servir de sauvegarde au langage que le roi devait tenir pour reprendre son rang avec dignité. Ce langage n'avait rien de trop fier, quand il paraissait inspiré par le désir de vaincre la résistance des deux premiers ordres; mais il devenait imprudent, il était hors de mesure quand il devait soutenir un système absolu-
(1) Fénélon ayait va l'avenir, quand il demandait k Lonis XIV les Etats-Généraux sons peine de sabir ane révolution. Tont le mal est venu de la non périodieité des assemblées de la nation. Ce sont les guerres de religion qui ont faussé la marche da pouvoir et fait prendre ii Louis XIV le pouvoir absolu si contraire à notre constitution.
ment contraire au vœu national , et Ton mettait ainsi tout ensemble la forme et le fond contre soi.
« J*ai toujours considéré comme un coup du sort y comme une fatalité sans pareille (1 ), qu'après l'approbation pleine et entière de mes idées et au moment de leur exécution , un projet mû* remenl réfléchi eût été si rapidement déjoué et qu'il Feût été par des pei^nnes dont je respeote les intentions , le rang et rattachement au monarque , à ses droits , mais qui n'avaient pas eu le loisir d'approfondir de si grandes questiolis , et qui ne rassemblaient pas dans leur esprit toutes les circonstances d'une position infiniment compliquée.
« Ils servirent ainsi, sans y penser, plusieurs passions ; car les hommes placés derrière eux apercevaient distinctement que leur triomphe m'obligerait à quitter le ministère. Ils voyaient que, perdant d'une manière éclatante la réputation de mon crédit auprès du roi , et forcé de m'attacher à des mesures absolument en contraste avec mes idées , je ne pouvais rester ni avec bienséance ni avec utilité pour la chose publique. Us s'en réjouissaient à l'avance. Hélas ! avaient-ils raison? les princes, le clergé, la noblesse n'ont jamais voulu reconnaître une vérité dont j'étais intimement persuadé, c'est que, dans la situation oii étaient les affaires et avec la disposition des esprits , leur cause ne pouvait être bien défendue que par des hommes circonspects , et ils ont toujours considéré comme leurs meilleurs amis les personnes qui agissaient pour eux sans ménagement et qui rejetaient avec hauteur tous les moyens de conciliation. Quels amis ! ils ont passé dans leurs mauvais services les ennemis les plus dangereux. »
(1) Quelles cxf^rossions de la part d'un mlnhire» qui doit comprendre renrbainemeut des caqseç et des efl'els. II n*y a point do fatalité dans la ))olitiqtie.
Les aveux de M. Necker, ses fluctuations, ses incertitudes, sont de l'histoire , parce qu'il a joué le premier rôle dans les commencements de 1.) Révolution. Il est évident, en lisant les Mémoires de ce ministre , que la Révolution est venue de Louis XIY et de Tabsence de la représentation nationale. Louis XIV continua le pouvoir absolu de Richelieu , et il put le soutenir. Louis XV et Louis XVI succombèrent sous ce fardeau. On Ta dit déjà , lorsque le pouvoir absolu s'établit et s'impose par la force du caractère , par l'élévation de l'âme , par le génie du commandement ; quand il rétablit l'ordre et la discipline , alors il peut accomplir de grandes choses , il peut faire la gloire et le bien d'une nation ; mais lorsqu'une autorité, sans contrôle , hérite d'un pays fatigué, tranquille, elle s'endort et s'affaisse , elle ne sait que faire de sa faible puissance, elle répand autour d'elle l'insouciance et l'égoïsme; tout se relâche et se dissout; la règle fait place à la négligence , l'émulation s'éteint , la dégradation devient universelle , et le despotisme fainéant ne conserve d'autre volonté que de garder â tout prix son inutile prérogative (1). Voilà ce qu'était la monarchie sous Louis XV, voilà le spectacle qu'avait eu Louis XVI sous les yeux quand il se trouva en face de toutes les forces vives d'une révolution.