CHAPITRE XIII
Récit de la séance du 23 juin par M. Bertrand de Moieville
« Les cris de vive le roi! qui avaient accompagné Sa Majesté depuis la cour du château , furent répétés dans l'assemblée lorsque le roi y entra ; mais ils le furent seulement par le clergé et par la noblesse ; l'ordre du tiers garda le plus morne silence.
Aussitôt que le roi fut assis sur son trône , les députés des trois ordres s'assirent tous à la fois sans attendre , suivant l'ancien usage, que Sa Majesté l'eût permis. Dans cette séance solennelle , que la faiblesse et les fautes du gouvernement, l'audace et les attentats des factieux ont rendue si mémorable, le roi prononça trois discours que l'histoire doit consacrer comme autant de monuments de la pureté des intentions de ce monarque et de ses sentiments paternels pour son peuple.
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Un mouvement général dans la salle indiquait déjà Tintenlion d'obéir, d'accepter" les moyens de conciliation annoncés par Sa Majesté. Mais Mirabeau , craignant avec raison que les conséquences naturelles d'une conduite aussi sage , aussi convenable à tous égards, ne lui laissassent à jouer qu'un rôle dont son génie ambitieux et turbulent ne pouvait pas se contenter, fit malheureusement changer en un instant les dispositions de rassemblée par le discours suivant (1 ) :
« Messieurs , j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait être le salut de la patrie , si les présents du despotisme n'étaient toujours dangereux. Quelle est cette insultante dictature? l'appareil des armes, la violation du temple national , pour vous commander d'être heureux. Qui vous fait ce commandement? votre mandataire , lui qui doit les recevoir de vous et de nous , messieurs , qui sommes revêtus d*un sacerdoce politique et inviolable ; de nous , enfin , de qui seuls vingt-cinq millions d'hommes attendent un bonheur certain , parce qu'il doit être consenti , donné et reçu par tous ; mais la liberté de vos délibérations est enchaînée ; une force militaire environne les Etats. Où sont les ennemis de la nation ? Catilina est-il à nos portes?. . . Je demande qu'en vous couvrant de votre dignité , de votre puissance législative , vous vous renfermiez dans la religion de votre serment : il ne nous permet de nous séparer qu'après avoir fait la Constitution. »
Cette harangue , ou plutôt cet absurde et séditieux amphigouri, débité avec la véhémence la plus emphatique, égara les esprits ; on s'enflamma , on s'irrita , comme si le rot, qui n'avait suspendu la séance que jusqu'au lendemain matin pour
(1) ic donne ce discours parce qu'il contient quelques traits qui ne sont pas dans |es>Qtre8 récits.
rechercher , de censurer et dénoncer toute espèce â*abus et d'obstacles à la félicité et à la liberté publiques , rassemblée nationale arrête que la personne des députés est inviolable , et que tout individu , privé ou public , toute corporation , tribunal, cour ou commission quelconque qui oserait, pendant ou après la présente session , reprocher, rechercher ou faire rechercher , maltraiter ou faire maltraiter , détenir ou faire détenir la personne d*un ou de plusieurs députés , pour aucune proposition, avis ou opinions et discours par eux faits aux Etats-Généraux ou dans aucune des assemblées, bureaux ou conûtés qui en font partie , sera réputé infâme et traître à la patrie. A arrêté , de plus , que , dans tous les cas susdits , rassemblée nationale prendra toutes les voies nécessaires pour faire rechercher ceux qui en seront les auteurs , instigateurs et exécuteurs. ».
Cet arrêté passa à la pluralité de quatre cent quarante-trois voix contre trente-quatre ; il fit disparaître en un instant toutes les inquiétudes , toutes les craintes , et donna même de la hardiesse aux plus timides. On peut juger de Tefiet qu'il produisit par le discours que prononça , à la fin de cette séance , le fameux abbé Sieyès , aussi connu par sa poltronnerie que par Tobscure profondeur de ses conceptions politiques. Voici les phrases les plus intelligibles de ce discours , telles qu'elles ont été recueillies par un des auditeurs :
« Quelque orageuses que puissent paraître les circonstances où nous nous trouvons , messieurs , nous avons toujours une lumière pour nous guider, la vérité et la force des principes. Osons seulement les consulter, et devant eux nous verrons disp traître à la fois les embarras, les difficultés, les incertitudes et jusqu'à la crainte , s'il en existait dans l'assemblée
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nationale : demandons-nous quels pouvoirs nous exerçons, quelle est cette mission qui nous amène de toutes les partie de la France et nous réunit dans cette enceinte. Ne sommesnous que des officiers , que des mandataires du roi ? Sa voix s'est fait entendre ; plus de doute, il faut obéir. Sommes-nous, au contraire, les envoyés du peuple? remplissons notre mis- ^on... Qu'elle est imposante, qu'elle est auguste, la procuration de vingt-six millions d'hommes unis pour la liberté ! Est-il un seul d'entre nous qui pût vouloir abjurer la haute confiance dont il est revêtu et qui osât retourner vers ses commettants leur tenir ce langage : Vous aviez remis dans de trop faibles mains les destinées de îa France; j'ai eu peur : envoyez à ma place un homme plus digne de se montrer votre représentant. Nous l'avons juré , messieurs , et notre serment ne sera pas vain ; nous avons juré de rétablir le peuple français dans ses droits. L'autorité qui nous a institués pour cette grande entreprise , de laquelle seule nous dépendons et qui saura bien nous défendre, est, certes, loin encore de nous crier : Cest assez , arrêtez-vous! Bl\e accuse, au contraire, notre lenteur ; elle nous presse , elle nous demande une constitution , et qui peut la faire sans nous ; qui peut la faire , si ce n'est nous? Est-il une puissance sur la terre qui puisse vous ôter ce droit de représenter vos commettants , qui puisse vous empêcher de délibérer sur les intérêts qui nous sont confiés? Eh ! messieurs , ne sentez-vous pas que vous êtes aujouT" ffhui tout ce que vous étiez hier? Oui , nous continuerons nos travaux, nous suivrons notre sublime mission, nous dédaignerons le triste appareil aulique qui vainement aura souillé le sanctuaire national ; les vertus de la liberté sauront bien le purifier des excès du despotisme. »
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L'orateur conclut à ce qu'il fût arrêté que toutes les séances de l^assemblée nationale seraient publiques , et qu'aucune autorité ne pourrait les rendre secrètes. Cet arrêté fut adopté par acclamation.
Il ne pouvait pas se présenter une occasion plus favorable pour dissoudre cette assemblée insolente et rebelle , et pour rétablir l'autorité royale que l'impunité d'un acte de désobéissance aussi solennel ne pouvait qu'anéantir entièrement. Le roi , fort de l'enthousiasme que la sanction qu'il venait de donner aux demandes contenues dans la majorité des cahiers , ne pouvait manquer d*exciter dans toutes les provinces , aurait pu sévir sans crainte , sinon contre toute l'assemblée , au moins contre ceux de ses membres qui , non contents de rester assemblés malgré les ordres exprès de Sa Majesté , repoussaient ses bienfaits avec l'arrogance la plus révoltante.
Les séances tenues au Jeu-de-Paume et dans l'église de Saint-Louis n'annonçaient que trop que telle serait la conduite de la majorité de l'ordre du tiers : le conseil aurait dû le prévoir, et déterminer d'avance le parti qu'il y aurait à prendre, fi n'y en avait qu'un seul : sur le compte rendu par le grandmaître des cérémonies du refus que faisait une partie de l'assemblée d'obéir aux ordres du roi , et des délib^tions prises sur la motion de Mirabeau , Camus , etc. , il fallait £aire avertir lous les membres des deux premiers ordres qu'on aurait pu trouver, de se rendre sur-le-champ dans leurs chambres re^ pectives, et que dans le même moment Sa Majesté rentrât dans la salle des Etats avec ses ministres , et adressât aux députés qui y étaient restés un discours conçu à peu près dans ces termes :
« Messieurs , la réponse que mon grandHoaaUat des oéré-
luonies m'd transmise de votre part , el les arrêtés séditieux que vous venez de prendre , malgré Tordre exprès que je vous avais donné de vous séparer , ne me permettent plus de vous considérer comme les représentants d'une nation dont lamour, le respect et la fidélité pour ses rois ne se sont jamais dém^tis. Je ne puis voir en vous que des sujets révoltés , traftres à leurs commettants et à leur patrie , on des insensés , entièr^nent égarés par le plus funeste délire. Vous vous êtes donc montrés indignes ou incapables de co(^rer avec moi au bien de l'Etat ; et si ma bonté me porte à vous considérer sous ce dernier rapport, pour pouvoir vous traiter avec plus d'indulgence , je ne dois pas souffrir néanmoins que vous mettiez plus longtemps obstacle à Taccomplissement de mes vues pour le soulagement de mes peuples. Mon garde-des-sceaux va vous faire connaître mes volontés. »
Dans ce même moment les membres des deux premiers lordres , qu'oin aurait fait avertir, seraient rentrés dans la salle , et 11 aurait été fait lecture d'une déclaration par laquelle le roi aurait prononcé la s^ration des Etats-Généraux , et convoqué , suivant les anciennes formes , une nouvelle assemUée à Tours ou à Biois.
Les Croupes qui étaient alors à Versailles ou dams les envireos auraient fourni tous les moyens de secours nécessaires pour assurer Texécution de ces ordres, et pour prévenir les ^smuv^nentè du peuple dont il eût d'ailleurs été trè»-facile de tourner l'indignation contre les doutés séditieux, par une lettre du roi adressée à tous les bailliages , pour leur faire cmnaître les circonstances et les motifs de la séparation des Ëtats- Généraux. Mais, malheureusement, la désobéissance de Tordre du tiers n'avait pas été prévue ; et lorsque M. de Brézé rendit
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compte au roi de la réponse dont il était chargé , et de ce qui se passait à l'assemblée , Sa Majesté ne voulant pas que le jour où elle avait donné à ses sujets des preuves aussi touchantes de son amour, fût marqué par aucun acte de sévérité, préféra le parti de mépriser la conduite de Toi^dre du tiers à celui de le punir par la dissolution des Etats-Généraux ; et les ministres crurent sans doute devoir respecter ce sentiment. »
Les conseils de violence de M. Bertrand de Moleville n'auraient rien produit , mais ils montrent quelle était alors la pensée des hommes de la cour , et de là venaient précisément les défiances de la nation. Il fallait rentrer dans la constitution de la France. 11 n'y avait pas d'autre remède à la situation.