‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 19 sur 41 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Récit de quelques auteurs contemporaias. . .

Le peuple , dit M. de Moleville , qui remplissait au loin toutes les avenues de la salle, avait été assez tranquille pendant la durée de la séance ; mais , à la sortie des députés , les propos de quelques-uns d'entre eux , répétés de bouche en boiiche , échauffèrent tellement les esprits , qu'on craignait un soulèvement contre le château ; on se porta eh foiile sur la terrasse , dans les cours et jusque dans l'intérieur du palais ; tout retentissait de murmurés et d'imprécations , à l'occasion du bruit qui s'était répandu que M. Necker était ou allait être congédié. A l'occasion de cette séance, les députés se rendirent en foule à son hôtel ; mais il prétexta une migraine pour se dispenser de les recevoir, et n'en vit qu'un petit nombre.

Dans la soirée, M. Necker monta chez le roi : aussitôt qu'on en fut Informé , une populace immense pénétra dans les cours du château, et bientôt on n'entendit plus que les cris dé : Vive M. Necker! point de démission. Personne ne doutait que M. Necker, en sortant de chez le roi , ne rentrât chez lui par le passage intérieur qui conduisait du château à Thôtet du contrôle général. Mais, trop avide en tous temps de ce genre d'honneurs populaires pour vouloir en rien perdre , Surtout dans un moment où il pouvait les regarder comme lin préservatif infaillible contre les effets du mécontentement du roi., il sortit par la cour ordinaire. Aussitôt qu'il parut, ta multitude se précipita sur son passage , en redoublant ses acclamations ; elle lui lit promettre de ne point doîmer sa ^ëmissioiî ;

ceux qui élaienl le plus près de lui rélevèrent alors ^ans lents bras pour le montrer au peuple r^t le portèrent ainsi en triomphe jusqu'à son hôtel.

Dans la soirée, farchevéque de Paris, passant en voitnre près de l'église Saint-Louis , fut assailli à coups de pierres par un groupe très-nombreux , et n'eut que le temps de s'élancer de son carrosse dans l'église dont les portes se fennèrent surle-champ. Les gardes-françaises favorisèrent sa retraite par leur bonne contenance , sans frapper ni arrêter aucun de ces brigands. « Nous savons bien , disait l'un d'eux , que la personne de M. l'archevêque est sacrée , aussi n'est-ce pas à sa personne que nous en voulons , c'est seulement à sa tête. » Le motif ou le prétexte qu'on donnait à cet attentat était le soupçon absurde que c'était rarchevéque de Paris qui avait suggéré l'idée de la séance royale, soupçon fondé uniquement sur Tassiduité prétendue de ce prélat à faire sa cour au roi. Voici comment M. Necker raconte cette journée : c Déterminé à quitter le ministère, je ne voulais pas cependant remettre au roi ma démission formelle avant la séance qui devait se tenir le lendemain : le délai n'était pas long , et sans attacher «^ moi et à mes actions une importance indiscrète , je crus ce ménagement convenable. Je n'assistai pas néanmoins à cette assemblée solennelle. Je ne le devais pas ; car si je l'eusse fait , le public aurait considéré ma démission comme une résolution décidée par le non succès d'une mesure que j'avais conseillée. C'était trop aussi, je l'avoue , de la part de ceux qui l'avaient emporté sur moi , de m'obliger à quitter le ministère et de me forcer encore à me perdre moi -même dans l'opinion en adhérant ostensiblement à une démarche absolument contraire à me$ vues et à mes conseils.

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« Il leur restait à dire que mon absence de rassemblée avait contrarié le succès de leur ouvrage; mais aucun effort n eût pu soutenir une entreprise aussi mal conçue. Cette vérité me parut évidente avant la séance royale ; elle le fut pour tout le inonde , lorsqu'on eut connaissance de la déclaration du mo* narque, et M. de Montmorin, après cette malheureuse dé* marche, eut raison de dire au roi que non-seulement mou absence de rassemblée n avait eu aucune influence sur le mouvement inévitable des esprits, mais ([u'il devait à cette cir-^ constance la faculté de reconquérir encore par moi Topinion et de réparer, dans un certain degré , les effets du mauvais con* seil qu'il avait suivi. Le roi le sentit et il ne me témoigna point de mécontentement ; mais , de concert avec la reine , il me demanda de renoncer à la résolution que j'avais prise de quitter le ministère, et il le fit d'une manière si pressante que je me rendis à ses volontés.

< L'agitation violente qui régnait à Versailles ne permettait pas même d'hésiter. On avait entouré ma maison. La foule commençait à se porter au château , et le tumulte prenait un caractère qui m'imposait le devoir d'apaiser à l'instant ce mouvement populaire en annonçant publiquement que je resterais à mon poste.

a Mes ennemis à Versailles ne manquèrent pas de dire que j'avais excité sourdement ces marques éclatantes d'intérêt en ma faveur dont la cour était offensée ; et j'ai vu cette calomnie perpétuée avec tant d'autres dans les infâmes libdles que les méchants et leurs vils copistes n'ont cessé de répandre et publient encore tous les jours. Que puis-je contre des insinuations qu'on n'essaie pas seulement de rendre plausibles par aucun indice?

c Je me borne à protester sur mon honneur que jamais, ni dans cette occasion ni dans aucune autre , je n'ai cherché à mettre le public en action , et je défierais de citer un mot de moi , même le plus intime et le plus confidentiel , auquel une telle intention pût être rapportée. Les hommes dont je suis connu seront volontiers mes garants ; ils savent l'aversion que j'ai toujours eue pour toute espèce d'intrigue , pour toute espèce de manœuvre secrète ou dissimulée , et souvent on m'a fait un reproche de ce genre de caractère que l'on disait nuisible au succès des affaires.

€ Le mouvement de Versailles , loin de me servir, m'empêcha d'obtenir le renvoi des ministres qui m'avaient joué si cruellement pendant le cours des discussions relatives à la séance royale. Ce fut dans un moment où je pouvais tout exiger du roî que je me trouvai sans force pour rien demander. Un mouvement de générosité que l'on blâmera peut-être , mais que Ton entendra cependant, me dicta cette conduite. Je ne tardai pas à m*en repentir, et j'appris alors de nouveau qu'il est tel

sentiment de vertu dans un particulier dont l'application à l'homme d'Etat , à l'homme public , devient une faute et une grande fiiute. »

Dans les situations difficiles , il y a trois époques qui exigent des dispositions différentes. Ces époques sont : avant, pendant et après. Avant , il faut l'esprit ou la lumière ; pendant , le caractère ; après , l'esprit et le cœur. Ces trois conditions forment l'homme politique complet, et cet homme politique n^existait pas alors.

Ht. le marquis de Ferrières retrace ainsi tout ce qui s'est passé pour amener la réunion des trois ordres :

« La déclaration du garde-des-sceaux ôtait beaucoup à la no-

blesse , mais eUe ôtait encore plus à ses ennemis ; elle conservait aux nobles le droit de former dans l'Etat un ordre distinct : cette prérogative plus apparente qu'utile , défendue avec tant d'opiniâtreté , les cpnsolait des sacrifices réels que Ton exigeait d'eux. Les députés de la noblesse se rendirent au château ; le duc de Luxembourg les mena chez M. le comte d'Artois : la noblesse lui devait la séance royale ; il était juste de l'eq remercier. Le comte d'Artois reçut les députés avec sa politesse et ses manières gracieuses accoutumées : il parla modestenient de ce qu'il avait fait. Les députés allèrent ensuit^ chez Monsie^r : ce prince politique et timide refu^fi ^ le^ recevoir. On proposa de monter chez la reine : ce q'étaj^ pas ^ elle que l'oq avait le moins d'obligation. I^ reipe sq^tit dans le salon de jeu ; elle tenait Madame par la Qiain ; ille portait le jeune dauphin sur son l)ras. Tableau délicieux d'une mër<î! Dpuce expression de la naturel la reine pr^sént^ M. le 4aupbin aux députés , leur disant avec beaucoup de gr4ce , qu'elle le donnait à la noblesse , qu'elle lui appreudrait \ la çh^f'ir ^t à la regarder comme le plus ferme appui du \v^% ^'^# W^ la noblesse triomphait au chât^ii , Neckej, fenferipé «|yep ses cpiirtis^ns , calci^lait las ipoyens de prévenir ^ ç^iute : il avait annoncé sa démission. Messieurs du Tiers, cpfistcrpés , f.etnpUssaient ses appartements; M"' Necker et M™' de §tH§l, fondant en larmes , recevaient leurs adieux, les embrsissaie^t, se laissaient embrasser. Cette scène produisit l'effet qu'oi^ en attendait. Une çléputation vint , au nom de h capitale , spUiciter le ipinistre de pe pas abandonner la Fr^npç désolée : de^ hQinmes , ravaa^és ay tour du contrôle général , criaient que la retraite de M. Nj^cker perdrait 1§ roya^ipe; qu'il c'y aurait point d'Etats ; que les aristocrates ( mot 4^ ralliement

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pour désigner les nobles) allaient enfin opprimer la nation.

Cependant la foule croissait ; la reine , alarmée de ce mouvement , envoya qu'irir Necker ; il passa dans le cabinet du roi; il y eut une explication. Necker promit de rester. Le peuple s'était porté en grand nombre au château. Le duc du Châtelet fit remarquer à Necker cette multitude répandue dans les cours et lui conseilla de se retirer par la terrasse. « Non > répondit Necker, il faut bien me montrer au peuple. » U se rendit à pied au contrôle général au milieu des cris de vive M. Necker ! Tout-à-coup un bomme traverse la foule , se jette aux pieds de Necker, s'écrie : « Monseigneur, restez- vous? — Oui , mes enfants , dit-il en se tournant avec une sensibilité hypocrite vers le peuple, oui, je reste. » A ces mots, les cris de vive M. Necker recommencèrent; une troupe de gens , payés pour jouer cette parade , se mettent à courir les rues de Versailles , portant des torches allumées , et le nom de Necker dans un transparent couronné de fleurs ; la populace se rallie autour de cet étendard ; on allume des feux de joie ; on tire des fusées ; Versailles retentit des cris de vive M. Necker !

Le ministre , plus fort que jamais , exigea qu^on n'eût aucun égard à la déclaration du garde-des-sceaux , et qu'on laissât aller les choses. 11 était sûr du but auquel elles tendaient. La noblesse et le clergé s'assemblèrent dans leurs chambres : l'archevêque de Bordeaux proposa de nouveau la réunion : le cardinal de Larochefoucault , l'archevêque de Paris , plusieurs évéques et quelques curés combattirent la motion de l'archevêque de Bordeaux , et dirent qu'il fallait opiner sur la déclaration du roi : alors cent soixante curés et sept évéques se levèrent et se rendirent dans la salle des Etats.

La noblesse n'était pas plus d'accord entre elle. On voulut

s^occuper de la déclaration du roi. La minorité suscita mille difficultés, fit naitre mille obstacles. « Allons au Tiers, s'écrie « Lally-ToUendal. PorU)ns--lui nous-mêmes cette communia « cation de pouvoirs que le roi nous invite à lui porter, et que c notre première délibération soit sur la séance d'hier.... « Messieurs , il est une force des choses qui l'emporte sur celle c des personnes ; une grande révolution est commencée , rien c ne Tempéchera ; il ne tient qu'à la noblesse d'y concourir « et de s'y assigner une place d'honneur. — Vous venez « d'entendre, reprend avec véhémence d'Espréménil , une « grande révolution est commencée ; . . . et c'est dans la chama bre même de la noblesse qu'on ose nous l'annoncer, qu'on « nous invite de nous y joindre : non , Messieurs , notre de- « voir est de conserver la monarchie que des factieux veuc( lent détruire. »

Tout le monde s'agitait. Les passions diverses , les intérêts personnels , perçaient dans les discours , dans les gestes, dans l'expression animée des figures : on décida le soir de se former en bur^ux , d'y discuter la déclaration du roi : elle fut acceptée.

Necker n'avait plus qu'un pas à faire pour amener cette réunion si désirée. Il n'en prévoyait pas les funestes conséquences. Uniquement occupé de se maintenir dans sa place , d'obéir à sa propre ambition , à celle de sa femme , de sa fille , goûtant d'avance le plaisir de se venger de ses ennemis et de former tranquillement ses emprunts , l'avenir à l'aspect du présent disparaissait devant son étroit génie.

L'archevêque de Paris tenait au clergé non réuni. Ce prélat jouissait d'une grande considération; l'importance de son clergé , sa conduite sage , modérée , ses mœurs régulières ,

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ses immenses charités pendant le rude hiver de 4 789, le rendaient cher à son diocèse. Tant que l'archevêque soutiendrait la minorité du clergé , il donnerait à cette cause l'apparence de la justice. Necker n'avait point oublié le voyage de Tarchevéque à Marly. On résolut d'user de violence et de forcer Farchevéque à la réunion. On ameuta le peuple de Versailles , on manda les brigands soudoyés de Paris : cette foule réunie attaqua Tarchevéque au sortir dç la séance, le chargea d'injures grossières , le poursuivit jusqu'à son hôtel , cassa ses vitres. Les chefs entrèrent , la fureur dans les yeux et pijUe imprécations à la bouche : ils exigèrent que Tarchev^que leur remit ses pouvoirs, l'obligèrent de signer une promesse de se rendre ^ la ^lle ^^s Etate. L'grcbevéqu^ se présenta le jour suivant 4 ^ véiipcatjon coma)i|iie. H. B^illy» alors président de l'assemblée , ajoutant l'ironie à l'outrage , l'assura qu'il ne manquait ^ue getie cpi|r{]{nQfi à ses vertus.

Ce qui restait du clergé n'inquiétait poipt Necker ; il savait qu'il l'âinènerait facilemept à la ipéunion : aussi r^pondit-il froidement , le lendemaip de cette sc^ne affligeante , à un député de la noblesse qui gémissait de cette dégradation luorale du caractère français : Tel est le peufle , il ne comidèrç ri^n/ et pe|a dans VfpSpçir ^' effrayer la noblesse. En efiE^t, si le peuple n'avait pas reg)ecté , dans l'archevêque de Paris, le double caractère dq pasteur eX c|e député , il respecterait encore moins les députés nobles. A l'appui de ces réflexions , si naturelles , on parlait ouvertement de naassacrer les (nembres de la majorité de la noblesse : on marqua leurs maisons.

Les membres de la minorité s'é^içnt secrètement engagés d'abandonner l'ordre, aussitôt que la majorité du clergé serait réunie. Neclier jugea le moment favorable. Le comte de

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dermont-Tonnerre et quarante-six députés se rendirent à la salle du Tiers : ils écrivirent au président de la noblesse pour lui faire part de la résolution qu'ils avaient prise , lui témoignant leurs regrets de se séparer d'un corps qui leur serait toujours cher : le bien général du royaume ne leur avait pas permis de balancer.

Les menaces faites à la noblesse ne produisant pas TefTet qu'on en attendait, le ministre et ses agents changèrent de marche et travaillèrent à inspirer à la reine , au roi et aux Polignac , les mêmes sentiments de terreur qu'ils n'avaient pu inspirer à la noblesse. Cent mille hommes venaient, disait-on, de Paris , mettre le feu au château , égorger la noblesse : ces bruits semés avec art, soutenus de la présence de deux ou trois mille gens soudoyés répandus autour de la salle des Etats, vomissant un torrent d'injures et de menaces contre les membres de la majorité de la noblesse , épouvantèrent la cour. Le peuple de Versailles , soulevé par les discours mcendiaires dont on alimentait sa rage , parlait avec fureur de la résistance de la noblesse , s'emportait , sans ménagement , contre la reine, contre le comte d'Artois , contre les Polignac. On désignait le jour du massacre. Le conseil montra au roi la nécessité d'une prompte réunion. Necker, indifférent en apparence à ces mouvements, en était l'âme. Le roi, persuadé qu'on ne pouvait plus retarder sans se mettre au hasard de tout perdre , envoya quérir le duc de Luxembourg , président de la noblesse. La reine , Monsieur, M. le comte d'Artois, étaient dans le cabinet du roi ; la reine répandait des larmes , les princes paraissaient consternés. Le roi remit au duc de Luxembourg une lettre pour la noblesse ; il l'invitait à céder aux circonstances , l'appelait sa fidèle noblesse : le comte d'Artois engagea personnel-

lement le duc de Luxembourg à faire tous ses efforts pour décider la réunion. Ce prince avait beaucoup de crédit sur Tordre; il s'était montré fort attaché aux intérêts de la noblesse; il était affable , honnête , et , quoique ces démonstrations fussent calculées , elles avaient séduit les gentilshommes de province, peu versés dans le manège des cours.

Nous étions inquiets : nous savions la conférence du duc avec le roi. Cependant je puis le dire , et c'est une justice que j'aime à rendre à la noblesse, c'était moins son intérêt personnel qui la touchait que cet attachemeut inviolable et sacré qu'elle a toujours eu pour son roi et pour sa patrie. La noblesse eût sacrifié avec joie ses droits , ses privilèges ; mais elle voulait sauver le roi , et la suite a prouvé que ses craintes étaient fondées.

Tandis que chacun se livre à ses réflexions , je m'approche de M. deLafayette, que je connaissais à peine, et dont j'étais encore moins connu : « Que va-t-on faire? lui dis-je. » M. de Lafayette me regarde , et n'apercevant aucune décoration , il me croit député des communes , ou l'un des nobles passés le 26. « Nous vous en enverrons encore quelques-uns aujourd'hui , » me répondit-il à voix basse. < Ce n'est pas cela que je vous demande , c'est le parti qu'il nous convient de prendre dans les circonstances où nous nous trouvons ? » Alors me considérant de nouveau avec ce regard incertain qui , sous ud dehors de profondeur, dissimule les détours de la fausseté ou l'embarras de la sottise , M. de Lafayette parait sortir d'une profonde rêverie : « Pardon , je pensais à autre qhose ; je n'ai pas entendu votre question. » Et il me quitte.

M. de Lafayette était demeuré dans la chambre de la noblesse , ainsi que le prince de Poix , le duc de Liancourt , le vicomte de Noailles , Charles Lameth et quelques autres no-

hÊVOI:^tlON rpiANÇAlSE. à3â

blés; mais c'était d'accord avec la minorité , pour y semer la division , pour y ourdir des intrigues , pour y espionner ce qui s*y faisait , en instruire les communes , et opérer plus sûrement la destruction de Tordre.

Le duc de Luxembourg entra triste , abattu ; il perdait tout à la réunion : sa qualité de président de la noblesse lui donnait un libre accès auprès du roi , de la reine et des ministres ; ses liaisons avec le comte d'Artois , son crédit dans la chambre de la noblesse le rendaient important. Le duc s'était livré à de flatteuses espérances : cette réunion renversait ses hauts pro jets. Plusieurs membres parlèrent pour la réunion ; d'autres s'élevèrent contre cette proposition avec plus de véhémence que de jugement. Cependant une partie de la noblesse s'obstinait à demeurer ; cette opiniâtreté inutile eût entraîné des suites funestes : le roi les craignait ; il avait expressément recommandé qu'il ne restât pas un seul noble; c'était en lui l'appréhension d'une âme bonne , qui prévoyait que le refus de se réunir exposerait ceux qui le prononceraient à la fureur d'une populace fanatique : les esprits étaient peu susceptibles de ces craintes; ridée qu'il y avait des dangers à courir irritait les courages , exaltait encore le sentiment énergique de l'honneur , si puissant sur la noblesse française. La seule considération capable de modérer cette fougue était l'affligeante pensée qu'un refus exposait le roi et la famille royale. L' agitation des esprits était extrême : le vicomte de Noailles allait et venait , assurait les nobles de province que la réunion ne serait que momentanée, qu'ils ne devaient pas s'en alarmer, que l'on faisait avancer des troupes , que dans quinze jours les choses changeraient ; et le vicomte de Noailles était un des plus zélés partisans de la révolution ! C'est ainsi que la cour, trahie par ceux sur les-

ik HISTOIRE DE FRANCE.

quels elle aurait dû le plus compter, voyait ses projets dénoncés aux communes avant même qu'elle les eût arrêtés définitivement.

Le duc de Luxembourg alla rendre compte au roi de ce qui se passait. Le roi le chargea d'une seconde lettre encore plus puissante que la première. 11 disait à la noblesse que le salut de TEtat et sa sûreté personnelle dépendaient de la réunion. « Messieurs, s'écrie le marquis de SaintrSimon en s'élân- « çant au milieu de la salle , le roi nous dit que sa vie est mê^' « nacée, courons au château, formons-lui iin rempart de « nos corps. » Ce généreux mouvement fut saisi avec enthousiasme ; le duc de Luxembourg représenta les conséquences de cette démarche imprudente , l'embarras qu'elle causerait au roi, la situation pénible où il se trouverait placé, pour ainsi dire entre le peuple et la noblesse. « 11 n'est pas ici question de délibérer, ajouta le marquis de Saint-Simon, il s'agit de sauver le roi et la patrie. La personne du roi est en danger ! Qui de nous oserait hésiter un seul instant? » A ces mots , tous se levèrent tumultueusement ; la minorité du clergé se joint à la majorité de la noblesse , les députés des deux ordres ayant à leur tête le cardinal de Larochefoucault et le duc de Luxembourg , leur président , entrent en silence dans la salle des Etats. »

Le roi avait écrit de sa main aux présidents des deux premiers ordres la lettre suivante :

(( Mon cher cousin ,

« Uniquement occupé de faire le bien général de mon royaume, et désirant par-dessus tout que rassemblée des

RÉVOlJjtîON français!:. 335

Etats-Généraux s'occupe des objets qbi intéressent toute la

nation ; d'après l'acceptation volontaire que votre drdre a faite

de ma déclaration du 23 de ce mois , J'engage mon âdële clergé

(oii ma fidèle noblesse) & se réunir sans délai, chacun avec les

deux autres ordres, pour hâter Taccomplissement de mesures

paternelles. Ceux qui sont liés par leurs pouvoirs peuvent y aller sans donner de voix , jusqu'à ce qu'ils en aient de nouveaux. Ce siéra une nouvelle marque de l'attachement que le clergé et la noblesse me donneront.

« Sur ce y mon cousin , je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

€ Signée Louis, i

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