‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 21 sur 41 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Considérations sur le iO et le 23 jain.

La monarchie représentative est au fond l'accord du pouvoir du roi et du vœu de la nation. Du moment où l'on ne put pas rétablir cet accord , la France fut livrée à Tassem-

hlée qui se fit pouvoir populaire d'abord, puis pouvoir constituant pour être bientôt dominée par les districts et par l'assemblée de la Commune.

Le pouvoir royal sans une représentation nationale ne peut se préserver du despotisme , la représentation nationale sans le gouvernement monarchique est conduite fatalement à l'anarchie.

Pendant cent soixante-quinze ans la France avait vu la royauté se séparer de la représentation nationale et perdre tout contrepoids. Depuis Louis XIY jusqu'à Louis XYI, nous avons eu le pouvoir absolu , le règne des favoris et des favorites , le despotisme ministériel , les lettres de cachet , la dilapidation des finances , les lits de justice, les impôts arbitraires , abus funestes contre lesquels devait se faire une terrible réaction.

A dater du 20 et du 23 juin la représentation se sépara de la royauté pour prendre elle-même la direction des événements et des affaires. Tout tomba dans une efi'royable confusion , les partis se formèrent, se livrèrent une guerre acharnée. On eut la terreur , les violences , les spoliations , les dilapidations , jusqu'à ce que fatiguée de désordres , la France tomba sous le despotisme militaire.

Bans la première situation le vœu national a manqué à la royauté pour s'éclairer et se diriger, dans la seconde la force d'unité a manqué aux assemblées pour modérer et conduire leurs délibérations.

Quand le concours du roi et de rassemblée quj 4P^yei)t se tempérer Tun par l'autre n'existe plus , l'institution qui survit va jusqu'aux dernières conséquences de la passion qui lui a fait briser cet accord. Nous avons vu Louis XIV ennemi des

340 itiSTOiRR bE FftANCÉ.

assemblées, maître absolu de la France. Nous allons voir l^as-* semblée nationale tirer toutes les conséquences du serment dti Jeu-de-Paume, et la royauté réduite au rôle de pouvoir exécutif avec un stérile veto. Les pas dans cette voie seront rapides et Ton descendra jusqu'à la république.

Nous ne trouvons pas la volonté nationale consultée depuis Louis XIV jusqu'en 89. Depuis 89 jusqu'en 1814 la royauté disparaît. A ces deux époques point de concours du peuple et du roi , la série des maux et des abus qui résulte d'une volonté arbitraire demandant à son droit tout ce qui peut être demandé: summum jus f summa injuria.

Le concours des deux grandes institutions royale et populaire unies dans un intérêt commun peut seul s'appeler la souveraineté nationale. Ce concoui^s n'est pas une vaine théorie, il est dans le caractère de la nation française, tempéré comme son climat , il est dans ses mœurs douces et faciles , il a été la vie de la France pendant des siècles , et la France ne peut vivre en repos qu'avec la royauté unie à la nation.

Tous les faits qui viennent de se passer sont une nouvelle preuve de la complète ignorance où l'on était à Versailles de l'esprit de la France. La France voulait l'égalité des droits et une assemblée générale , et le roi déclarait que les trois ordres étaient partie intégrante de la constitution de l'Etat, et qu'il ferait tout seul le bien de son peuple et se regarderait comme son unique représentant (1). La France voulait dé-

(1) Void quelles éuient les idées de Lonis XVI sar le clergé et la noblesse, ce soit ees Idées qni ont amené tons nos malbenrs.

n écriyait, le 26 aoAt 1789 , k M. rarcbevéqne d'Arles :

« Je ne consentirai jamais li dépouiller mon clergé , ma noblesse , à priver Ton des droits aoqais à Téglise gallicane par ane antique possession , par le v«ea des fidèles , par les dons des rois mes aïeux , li soulTrir qoe Tantre soit dépouillée de tout ce qni

RÉVOLIUON tiUNÇAISE. 341

traire toutes les traces de la théocratie et de la féodalité , et 1 on conservait les trois ordres. Voilà ce qui a perdu Louis XVI ; et il faut bien reconnaître que les cent soixante-dix-huit ans pendant lesquels on avait laissé tomber en désuétude les Etats-

faisait sa gloire , du prix de ses services , de ces litres , de ces récompenses dues aux vertus civiques et gacrriéres de la noblesse française. De telles actions leur avaient mérité des privilèges; le roi de France doit les leur conserver. Je ne donnerai point ma sanction à des décrets qui les dépouilleraient. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour conserver mon clergé , ma noblesse. Si la force m'obligeait de sanctionner, alors je céderai. »

Ma\s il ii*y avait plus en France ni monarchie ili monarque ! Et ces deux choses ne peuvent subsister qu'aux lieux ou le clergé forme un ordre auguste et respecté, et où la noblesse , jouissant de quelque considération , peut se placer entre le peuple et le roi.

l\ est affligeant de voir de semblables pensées sortir de Tesprit d'un monarque qui avait convoqué les Etats-Généraux.

Quelques lettres de Louis XVI serviront mieux que tout ce que l'on pourrait dire h faire connaître le fond de ses sentiments. Le 13 décembre 1786 , il écrivait à M. de Malesberbes :

« Sans doute la liberté de la presse agrandit la sphère des connaissances humaines, sans doute il est à désirer que les gens de lettres puissent manifester leurs pensées sans l'assentiment d'une censure quelconque ; mais les hommes sont toujours si au-delà du point où la sagesse devrait les arrêter, qu'il faut non-seulement une police sévère pour les livres , mais une surveillance active envers ceux qui sont chargés de les examiner, pour que les mauvais livres aient le moins de publicité possible. Je le sais , toute inquisition est odieuse , mais il faut un frein à la licence ; car, sans ce moyen , la religion et les mœurs perdraient bientôt de leur puissance , et la puissance royale de ce respect dont elle doit toujours être environnée. Nos philosophes modernes n'ont exalté les bienfaits de la liberté que pour jeter avec plus d'adresse dans les esprits des semences de rébellion. Prenez -y garde , nous aurons peut-être un jour à nous reprocher un peu d'indulgence pour les philosophes et pour leurs opinions. Je crains qu'ils ne séduisent la jeunesse et qu'ils ne préparent bien des troubles li cette génératioi^ qui les protège. Les remontrances du clergé sont eu partie fondées; je ne puis qu'applaudir à sa prévoyance. Vous avez promis en mon nom , dans l'assemblée du clergé , ^ poursuivre les mauvais livres , les livres impies. Nous tiendrons notre promesse , parce que la philosophie trop audacieuse du siècle a une arrière-pensée , qu'elle corrompt la jeunesse et tend à tout troubler et I tout diviser. »

Les mauvais livres se répandaient malgré la censure ; il aurait feUn une réfutation publique.

Ce prince se trompait encore quand il éirivait au même H. de Malesberbes, le 38décei|ibre 1786 :

Généraux , avaient amené la confusion qu'on remarque dans tous ces événements (i).

On a beaucoup répété que l'impiété alors produisit la révolution. Cela n*est pas exact.

« L'aotorité a toQJoars besoin , mon cher Malesherbes , d*ètre environnée de respect. Je ne crois pas devoir céder, quoique vos sages avis me soient présents et que vous vous soyez déclaré contre les lettres de cachet. Je n'aurais point fait usage le premier de Tœuvre du père Joseph; mais j'ai pensé que, dans le siècle où nous sommes , il ne fout point détruire la seule force répressive dont j'ai nécessairement besoiu dans certaines circonstances. Je sais qu'il y a d'étranges abus dans la manière de faire usage des lettres de cachet, mais quelle est la chose dont an n'abuse pas? L'ouvrage de M. de Mirabeau , que j'ai lu avec attention , renfermé des vues profondes; je regrette vivement que l'auteur, par son inconduite , m'empêche de croire k ses principes philantropiqnes. II n'en faut pas moins profiter de tout ce que vous trouverez d'utile dans son ouvrage, puis bien se convaincre des abus et remédier promptement an mal. Présentez-moi donc vos vnes régénératrices dans cette partie , et je me ferai un devoir de les méditer. » •

Cette lettre prouve combien l'éducation de Louis XVI avait été peu libérale.

Louis XVI écrivait à Rivarol , qui lui avait remis un plan :

« L'exemple que vous me citez du roi de Suède est tout différent de la position où je me trouve ; ce prince avait , pour se faire obéir, des soldats sur lesquels il pouvait compter et des amis courageux , il n'avait ï lutter que contre quelques factieux ; ici, la contagion révolutionnaire est devenue une maladie épidémique qu'on ne peut guérir qu'en prouvant au peuple qu'il est la dupe de ceux qui lui promettent les chimères de l'Age d'or. »

Quelques traits de la vie de Louis XVI serviront âi faire connaître son esprit. Etant à Honfleur, le chef d'escadre , Albert de Rions , présente le bras au roi pour le faire entrer dans la corvette qui doit le transporter au Havre. Louis XVI , en mettant le pied sur le bâtiment , lui dit : « M. de Rions , je suis bien aise de vous apprendre que quand je monte un vaisseau j'entends que ce soit celui d'un lieutenant-général. > C'est avec cette ingénieuse bienveillance que, lorsque H. de Suffren lui fut présenté après ses glorieuses expéditions , iKle prévient qu'on lui annoncerait ses grandes entrées \ la cour, sa nomination de vice-amiral de l'Inde. « Mais, ajouta le roi, j'ai voulu réserver à moi seul le plaisir de vous dire que je vous donne le cordon de l'ordre du Saint-Esprit. Monsieur le commandeur , je désire que vous soyez aussi content de moi que je le suis de vous. » Un jour , il apprit par hasard que le comte d'Estaing cherchait ii emprunter vingt-cinq mille francs ; il lui écrivit aussitôt : « Comme j'ai appris , monsieur le comte , que vous cherchez à emprunter de l'argent , je vous depiaude la préférence sur votre notaire pour fournir la somme dout vous avez besoin. Vous pourrez être sans inquiétude sur lé remboursement ; je suis charmé de devenir votre créancier, étant moi-même votre débiteur pour des services que voiis m*a?ei

Nous ne prétendons pas , dit un historien anglais , que la Révolution qui éclata en France ait eu pour cause exclusive la licence et l'impiété qui d'ailleurs n'étaient que trop répandues. La nécessité d'une grande réforme dans les principes de

rendus au prix de votre sang , et que je n'oublierai jamais. » Le duc de Grillon ayant envoyé son fils annoncer la prise du fort Saint-Philippe sur les Anglais , Louis XVI , après l'aryoir aecueilli avec sa bonté accoutumée , ajouta : « Cette nouvelle va étonner ici bien des gens qui n'étaient pas de mon avis sur cette entreprise. Ces messieurs n'en voyaient qae les difficultés, et moi je songeais que monsieur votre père en était chargé. » A nne époque plus rapprochée de nous, M. Necker le surprend traduisant des journaux étrangers. « M. Necker, savez-vous l'anglais? — Oui, Sire. — Tant mieux. Voyez si j'ai bien traduit. • Et il lui présenta la traduction d'un discours prononcé au parlement , dans lequel on faisait un grand éloge de l'administration du ministre. La première fois que le prince de Montbarrey , ministre de la guerre, travailla avec Louis XYI , il présenta une liste de vingt noms pour compléter les officiers des divers régiments : une observation générale annonçait que tons avaient , par leur zèle , un droit égal aax places vacantes; mais plusieurs étaient recommandés par de puissants protecteurs dont le ministre avait inscrit les noms à côté de ceux des protégés. Louis XVI parcourt la liste , efface les noms des candidats recommandés par les princes et d'antres personnages importants; et sur ce que le ministre témoigne quelque surprise : « Monsieur, lui dit le roi , cette méthode expéditive vous parait peut-être injuste , mais songez que ceux qui ont de si bons appuis sauront toujours se tirer d'affaire , et que moi , père commun de mes sujets , je suis le protecteur né de ceux qui n'ont que leurs mérites pour appui. » Je pourrais citer vingt traits semblables; j'ai choisi celui-ci comme caractéristique.

Le grand Frédéric écrivait de Louis XVI : « Ce prince paraît mesuré et sage dans ses démarches , c'est un phénomène rare , à son âge , de posséder des qualités qui ne sont que le fruit d'une longue expérience. Je félicite les Français de pouvoir être contents de leur roi; je leur en souhaite toujours de semblables... J'aime Louis XVt. II n'est point porté à la dépense , il n'a point de favoris , point de maîtresses à entretenir, point de palais qu'il fasse bâtir , aucun luxe dans son extérieur. Il veut faire le bien et réparer les maux de sa nation. Un roi sage et vertueux est plus redoutable à ses rivaux qu'un prince qui n'a que du courage. »

Tous ceux qui ont été à portée d'apprécier les excellentes qualités de Louis XVI conviennent que , toujours guidé par un sens droit et une grande pureté d'intention , son opinion au conseil était ordinairement la plus éclairée et son jugement le plus sûr.

« Louis Xyi n'était point l'homme qu'une foule d'écrits soudoyés par ses ennemis ne cessaient de représenter au peuple comme un homme indigne du trône. Il avait beaucoup de mémoire el beaucoup d'activité; il n'était jamais oisif; il avait lu avec fruit; il connaissait bien les intérêts de la France et tous lés traités contractés entre

su HISTOIRE J)E PRANŒ.

Tanfique monarchie avait sa source dans les usurpations des monarques précédents sur les libertés de leurs sujets; Toccasion d'espérer cette réforme naquit de la faiblesse du gouvernement , de répuisement et de la pénurie de ses finances. Ces causes eussent existé alors même que la cour de France et les classes supérieures , cultivant les mœurs simples et vertueuses de Lacédémone , y auraient joint la foi vive et pure des premiers chrétiens ; toute la différence , c'est qu'un peuple simple , vertueux et religieux , se serait contenté de changements et de modifications politiques qui eussent détourné les maux dont il se plaignait avec tant de justice et de raison. Il se serait efforcé de corriger les défectuosités , les abus de sa constitution , sans se jeter dans les extrêmes par amour pour des théories chimériques et par la vanité de faire triompher ses doctrines particulières , soit en philosophie , soit en politique ; il se serait défié des arguments intéressés des démagogues qui,

elle et les puissances étrangères ; il savait Thistoire ; c'était le meilleur géographe de son royaume, n avait présents ii Tespritles noms de la plupart des personnes qui avaient quelques relations avec lui , et les appliquait k propos aux visages de ceux auxquek ils appartenaient ; il n'ignorait même aucune des anecdotes qui leur étaient personnelI«B. U étendait ce genre de connaissances à tous ceux qui s'étaient montrés dans le révolution ; ou ne pouvait lui présenter un sujet pour une place quelconque qu'il u'eftt d'avance un jugement formé sur lui , jugement qui tenait toujours à quelques faits. •

{Mémoires du tnarquis de Ferrières.)

On lit dans les Mémoires de La Fayette :

« Ce ne sont pas les hommes de talent qui ont manqué , ce sont les hommes de direction. La science du gouvernement absolu n'est que la routine de la ligne droite. Louis XVI était né pour être le père d'un peuple soumis et non le dominateur de sujets rebelles. Le ciel , qui le destinait à un grand exemple , lui avait donné la constance des martyrs plutôt que le courage des héros; la confiante pureté des anges plutôt que la sagesse défiante des humains, et dans la crise où il s'est jeté, personne ne pouvait suppléer l'action, la volonté, le caractère du maître. »

(i) Ce qu'on a vu s'écrouler en 1789 n'était point l'ancienne constitution , mais la dernière des formes incertaines du despotisme et de Tanarchie substituées k l'ancien système représentatif. (Lanuinais).

pour amasser des richesses ou pour satisfaire leurs projets am* bilieux , aspiraient , selon l'expression de Shakespeare , à troubler la paix de l'univers pour le gouverner lorsque le désordre serait à son comble. Les premiers mouvements de cette Révolution , en tant qu'ils n'avaient pour but que de rendre au peuple sa liberté naturelle et d'opposer une barrière aux usurpations de la couronne, étaient devenus non-seulement désirables par l'effet des circonstances nouvelles et des changements survenus dans l'opinion publique , mais encore nécessaires et tout-à-fait inévitables. Sans représentation nationale, sans autre appui que la faible résistance des Parlements, les Français s'étaient vus exposés à subir des exactions sans mesure » au premier ordre qu'il plaisait au monarque de donoer. La propriété des citoyens était donc à la disposition du souverain qui pouvait augmenter indéfiniment les impôts et les exiger par la force a\L besoin. La liberté individuelle était également compromise par les lettres de cachet. Le peuple français n'avait, à proprement parler, ni liberté , ni propriété , et s'il fut exempt de maux qui pouvaient naître d'un gouvernement si défectueux , c'^t que l'opinion publique , le caractère modéré de l'époque et la douceur naturelle des rois eux-mém^ s'opposaient dans le dix-huitième siècle au renouvellement de ces actes d'un cruel despotisme, exercés trois siècles auparavant par Louis XI. Ces abus et d'autres encore , provenant des privilèges immenses de la noblesse et du clergé en possession de l'immunité des taxes ; l'inégalité , l'injustice qui présidait à la perception des impôts ; d'autres vices notables , surtout la concentration de tous les droits et de tous les pouvoirs dans la personne du souverain, tout cela formait un système trop criant de sa nature , trop destructif dans ses conséquences ,

846 HISTOIRE OtS tHANCE.

pour n'avoir pas provoqué les réflexions des esprits attentifs et le dégoût de ceux qui souffraient plus ou moins de tous ces maux. »

Si ces pensées avaient été présentes à Tesprit des conseillers de Louis XVI, Ils auraient avisé aux moyens d'empêcher une féactîon et d'écarter tout ce qui pouvait faire soupçonner le roi d'ârrière-pensée. Assurer à la France la représentation nationale et l'égalité des taxes et des droits , voilà quel devait être l'esprit constant des ministres! Toute mesure qui n'allait pas dans ce sens était une mesure funeste , c'était jeter du feu sur des traînées de poudre qui pouvaient faire sauter la motiarchie.

Le conseil du roi, bien loih d'être en état de prendre une résolution , il'âvàit pas même un plan de conduite et de résistance. « Je tiens, ditMarmontel,.de l'un des hommes qui, dans cette assemblée, ont montré le plus de courage, de lumières et de talents , je tietis de Malbuet ; qd' ayant lui-même un jour demandé à Necker , en présence de deux autres ministres , si , contre les attaques dont le trône était menacé , il avait un plan de défense, Necker lui répondit qu'il n'en avait aucun. S'il en est ainsi , répondit Maloiiet , tout est perdu. »

Necker n'était déjà plus le ministre que demandaient les circonstances. Il avait engagé l'Etat dans tin détroit , et parmi des écueils dont il ne sut point le tirer (i).

(i) M. Necker est un Habile écrivain, homme d'esprit et qai sait colorer ses idées. La critique doit les apprécier, non en s' engageant dans des discussions métaphysiques; mais en n'annonçant d'autre prétention que celle de rectifier les faits. M. Necker soutient qu'il a eu très-peu d'influence sur la révolution , cela est vrai ; qu'il ne consentit même au doublement du tiers que parce qu'il y fut forcé par l'opinion publique , cela est vrai aussi. Donnons à M. Necker toute satisfaction sur ce point , et après .ivoir rapporté toutes ses excuses » convenons que ce ministère nMnflua qu'en trois circons-

Pas un seul individu dans le gouvernement , y compris M. Necker, ne voyait les choses sous leur véritable point de vue, personne, y compris M. Necker, n'agissait avec franchise , et tous couraient à leur perte avec un aveuglement inconcevable.

Il y avait un conseil secret du roi et un conseil ostensible, et tous deux étaient en désaccord (1).

M. Necker n'ignorait pas plus que tout Paris , que toute la France, surtout que les membres du Tiers-Etat, l'existence de ce comité secret. Qu'il ne s'en offensât pas d'abord , ce devait être la conduite d'un homme raisonnable; mais qu'après des observations courageuses sur les dangers de cette manœuvre , on la continuât, le ministre n'avait pas seulement le droit d'éclater; c'était pour lui un devoir. Les affaires d'un gouvernement dans aucun temps , mais surtout dans des moments de

tances : 1* en publiant le compte-rendu des finances, et ce mérite lai appartient entièrement; V en doublant la représentation des communes : il crut par là augmenter les pouvoirs du gouvernement aux Etats-Généraux , mais il cédait in Topinion dont les amis de h liberté eurent soin de l'environner, et cette mesure fut gâtée par toutes les coniplaisar.<;e8 qu'il eut pour l'aristocratie, dans les détails de la convocation et à l'ouverture des Etats-Généreux ; 3* par son renvoi après la séance du 23 juin 1789. M. Necker fnt heureux dans cette occasion : ce qu'il voulait faire dire par le roi eût suffi pour déplaire aux communes; ses adversaires dans le conseil y ajoutèrent des dispositions nouvelles; il s'y opposa et ne parut point dans la séance , ce qui lui valut un renvoi et un rappel honorable. Alors M. Necker quitta secrètement le royaume , de peur d'y causer le moindre trouble ; il se montra , en revenant , ce qu'on avait toujours reconnu , un ministre des finances habile et intègre , mais non nn homme propre ni è préparer, ni ii conduire une révolution ; il n'avait aucune habitude de parler en public; et la crainte de choquer les partis ne lui permettait pas d'y prendre de l'influence. Cest donc bien ii tort qne les aristocrates le regardent comme un instigateur et un des chefs de la. révolution, n faut lui repdre justice complète à cet égard, et nous y ajouterons des hommages pour ses talents et ses vertus , tout en convenant que si l'assemblée constituante a été réellement ingrate envers lui , il y a pourtant^trop d'amer» tome dans aea écrits. {Mémoires de La Fayetie^)

(1) M. de Montloner.

crise , ne peuvent se conduire avec des vues contraires; il devait le déclarer; de plus, sa présence n'était qu'un manteau pour couvrir des projets qu'il condamnait comme opposés aux intérêts du roi et à ceux de la nation ; il ne devait pas un seul instant jouer un rôle qui devenait méprisable dès qu'il devenait volontaire.

M. Necker devait montrer au roi la nation qui réclamait ses lois fondamentales , un frein aux abus du pouvoir, une justice, la même pour tous , et traiter de factieux tous ceux qui s'opposaient à tous ces biens ; il fallait séparer la cause du trône de la cause des privilèges.

c Un système qui aurait introduit , dit l'écrivain anglais déjà cité , avec prudence et successivement dans les formes vieillies du gouvernement français , l'esprit de liberté inhérent à toutes les^monarchies féodales dans leur origine, eût été le présent le plus précieux que la sagesse politique aurait pu faire à la France. »

Comment M. Necker put-il imaginer de proposer l'adoption de la constitution anglaise? On ne transplante pas une constitution comme un arbre , et une constitution ne consiste pas seulement dans l'établissement d'une chambre haute et d'une chambre basse; ce n'est là qu'une simple forme tout à fait insignifiante sans une foule d'établissements analogues qui l'appuient, et sans un esprit général qui l'anime.

M. Necker voulait tenir le milieu entre la cour et le parti national. La noblesse le repoussait comme professant des doctrines populaires ; l'assemblée le repoussait comme présentant des transactions qui ne pouvaient se concilier avec les droits nationaux. Il est difficile d'imaginer une position plus fausse et dont les suites dussent être aussi funestes. Ce ministre n'inspirant

RÉVOLuriON Française. ui

à l'assemblée que le mécontentement et la défiance, il n*y avait plus de lien entre le chef de la nation et ses représentants. M. Necker avait cru qu'il dirigerait et qu'il dominerait l'assemblée nationale ; il avait cru aussi qu'il maîtriserait le roi , la reine et toute la cour. Non-seulement M. Necker se trompait dans ses prétentions et ses espérances , mais loin d'avoir le secret de prévenir ou de détourner des révolutions , il n'avait pas même l'idée du caractère , de la profondeur et de la force des résistances qui lui étaient opposées. 11 a cru pouvoir amener à lui le parti de la cour , et ce parti ne voulait aucun changement. Avoir voulu conserver les trois ordres comme constitutifs prouve à quel point M. Necker et la cour ignoraient notre constitution et les vœux de la France.

Page 1