CHAPITRE XXIV
Jagement d'un étranger sur looies eésseèoes.
Voici comment un historien étranger a peint ces scènes terribles , Tagonie de l'ancien régime :
c La cour et le peuple semblèrent se préparer à une guerre ouverte. Trente régiments furent répartis autour de Paris el de Versailles. Ds étaient commandés par le maréchal de Bro* glie 9 général de mérite et ennemi de la révolution. Un corps nombreux vint camper sous les murs de Paris. La ville était ouverte de tous côtés , et ne pouvait être défendue que par une populace désarmée; mais les avantages de la cour n'existaient qu'en apparence. Déjà plusieurs moyens de séduction avaient réussi auprès des gardes françaises , qui , pour parler le langage de l'époque , avaient fraternisé avec le peuple. Ces troupes, d'ailleurs , étaient peu attachées à leurs officiers dont la plupart ne voyaient leur compagnie que les jours de parade ou de service. Un incident qui peut-être n'était qu'une épreuve pour bien connaître les dispositions, détermina tout-à-coup une crise funeste. Les soldats , recevant en secret des moyens de dissipation inaccoutumée , l'indiscipline faisait chaque jour de nouveaux progrès parmi eux. On voulut y mettre un terme; onze gardes furent envoyés en prison. La populace les délivra de vive force , et les mit sous la protection des habitants. On peut juger de l'eifet que produisit cette conduite sur le régiment tout entier. 11 se composait de trois mille six cents hommes , les meilleurs soldats de France , parfaitement exercés aux manœuvres militaires , maîtres de tous les points impor-
tants de la viUe , et soutenus par une populace non disciplinée, si Ton veut , mais innombrable.
L'armée du maréchal était eUe-méme plus disposée à favoriser qu'à réprimer Tinsurrection. Le -mode de séduction qui avait réussi auprès des gardes françaises fut adroitement employé parmi les autres corps , et les régiments campés sous Paris ne furent point oubliés. Ce fut au sein de la débauche et de Tindiscipline que Tannée française abjura ce dévouemait à ses rois , jadis Tobjet d*une idolâtrie sans limites.
Les noires manœuvres tramées depuis longtemps pour opérer une insurrection générale dans Paris allaient produire leur effet. Deux fois la populace s'était mesurée avec les gens d*armes et un régiment de cavalerie allemande; deux fois elle avait eu Tavantage , et le succès avait enflé son audace. Le nombre de ces désespérés qui devaient guider la rage populaire s'était considérablement accru. La fureur avait appelé la fureur. De toutes les provinces, à la voix des clubs de Paris ^ étaient arrivés les confédérés les plus ardents et les plus intrépides. Des troupes de forçats , de déserteurs , de vagabonds de toute espèce» pullulaient dans la capitale, conune des corbeaux qui voltigent autour d'un cadavre. Parmi eux s'agitait une multitude toujours prête au désordre et au pillage. A leur tête, et pour les encourager aux excès , se montraient des hommes la plupart enthousiastes sincères de la liberté et persuadés que son triomphe dépendait de la chute du gouvernement établi. Aucune force ne parut. Les habitants coururent aux armes, pillèrent l'arsenal pour s'en procurer, formèrent la garde bourgeoise » qu'on nomma dans la suite garde nationale i et se placèrent sous le commandement de Lafajette.
Une autre portion considérable de la populatiw s'eoq»n
de piques. Le baron de Bézenval, à la tête des gardes suisses, de deux régiments étrangers et de huit cents chevaux , se contenta d'une faible démonstration qui ne servit qu'à encourager les insurgés , et sortit de Paris sans avoir brûlé une amorce , n'ayant point d'ordre pour agir , dit-il dans ses mémoires , et craignant de hâter là guerre civile. Sa retraite fut le signal d'une insurrection générale dans laquelle les gardes françaises , la garde nationale et la populace parisienne prirent la Bastille et massacrèrent une partie de la garnison. La garnison de la Bastille était faible , mais les fossés profonds du château , ses remparts formidables semblaient devoir la mettre à l'abri des assauts, et lé triomphe du peuple dans une entreprise qui parsdssàit inexécutable, jeta la consternation dans l'esprit du roi et des royalistes. La capitale était entièrement au pouvoir des insurgés ; Louis XVI se trouvait placé entre la guerre civile et une soumission complète. Tous les mouvements opérés dans Paris avaient eii le caractère insurrectionnel. Le prévôt dés marchands fut assassiné dès le commencement de l'émeute. Un comité d'électeurs tremblants conservait seul une apparence d'autorité qu'il était contraint d'exercer sous la surveillance et au gré d'une mutitude en délire.
La remise de trente mille fusils , enlevés sans la moindre résistance de l'hôtel des Invalides , quoique trois régiments suisses fussent campés dans les Champs-Elysées, l'état d'abanden où se trouvait la Bastille , gardée seulement par une centaine d'hommes , suisses ou invalides, manquant de provisions néeessaires; l'inaotîon absolue du baron de Bésenvali qui^ sans engager ses troupes dans les rues étroites dé Paris , aurait pu suivre les boulevards et faire lever amsi le siège àé la fôrte^ ressë , enfin Ife jparti que prit ce général d'opérer sa tetraite
sans coup férir; tout cela prouve que le roi, non-seulement n'avait adopté aucune mesure hostile, mais qu'au contraire il avait défendu à ses généraux de repousser la force par la force.
Nous sommes donc porté à voir; dans cette réunion de troupes autour de Paris , une des demi-mesures trop souvent adoptées par Louis XYI , et peut - être le désir dHntimider par l'appareil d'une puissance qu'il n'avait pas l'intention d'exercer.
La faiblesse avec laquelle le monarque endurait ces violences persuada les Parisiens qu'ils n'avaient fait que prévenir les mesures de rigueur projetées contre l'assemblée et l'occupation militaire de la capitale. La révolte trouva des défenseurs jusque dans l'assemblée elle-même. Lorsque Lally-ToUendal fit le tableau des horreurs qui avaient accompagné le meurtre de Foulon et deBerthier, on l'écouta et on lui répondit comme s'il se fût livré à des exagérations ridicules. Mirabeau dit que c'était le temps de penser et non de sentir. « Le saqg qui a coulé était-il donc si pur qu'on n'en pût verser une goutte? > demanda Bamave (4). Robespierre, s'animant au récit de
^1) Nous devons plaeer ici les explications données par cet infortané jeone homme sur cette parole déplorable. Voici comment s'exprime Bafnave dans son Inireiaetien à la RéwhUion française :
• n est une circonstance sur laquelle il ne m*est pas permis de passer légèrement, c'est une opinion qne j*ai prononcée après les assassinats de Foulon et de Berthier, et dans laquelle j*articnlai ces mots : « Le sang qui Tient de se répandre était-il dtmcsi pnr? » Je pense qu'il est impossible de justifier cette expression considérée comme ajrant été prononcée dans une assemblée publique , et que , si elle eût été réfléchie, elle serait absolument inexcusable. Mais Toid donc la sincère vérité , le mcovenuot qui se passa en moi, et comment elle me fut arrachée. J'ai toujours regardé comme une des premières qualités d'un homme la faculté de conserver sa tête froide au milieu du péril , et j*ai même une sorte de mépris pour ceux qui s'abandonnent aux lames quand il faut agir; mais ce mépris, je l'avoue » se change en une profonde indigna^
RÉVOLUTION FRANÇAISE. 3ftS
cruautés bien faites pour exciter une âme coinme la sienne , déclara que le peuple , opprimé depuis des siècles , avait bien droit à un jour de vengeance. Mais combien dura longtemps ce jour ! et quel fut le sort des apologistes de ces forfaits ! De ce moment , la populace de Paris devint maîtresse des destinées de la France. Une insurrection fut organisée toutes les fois qu'il s'agit de faire passer une délibération ; et Ton peut dire que rassemblée recevait Timpulsion du torrent populaire , comme la roue d'une machine hydraulique est mise en jeu par une chute d'eau.
Les conséquences de la prise de la Bastille se firent égale-ment sentir et dans le cabinet du prince et dans l'assemblée
tion , quand je crois m*apereeTOir qu'on eertain étalage de sensibilité n*est qu'on jeo de théâtre. Voici maintenant le ftit : ayant qn*on pariftt dans rassemblée de cet événement, Desmeunier me montra one lettre qoi le lai annonçait. J*en fus fortement émo, et je rassorai qne je sentais comme loi la nécessité de mettre on terme k de tels désordres. Un moment aprfes, M. de Lally fit sa dénonciation. On aurait cra qa*il pariendt de Foulon et de Berthter , de Tétat de Paris , de la nécessité des meurtres. Non , il parla de loi, de sa sensibilité, de son père; il finit par proposer one proclamation. Je me levai alors. J'avone qoe mes muscles étaient crispés, et qoe le sentiment dont j'ai rendu compte m*entratna peut-être trop loin dans le sens contraire. Je dis que je m*affligeais de ces événements, mais que je ne pensais pas qu*il fallût pour cela renoncer ^la révolution; que toutes les révolutions entraînaient des roaUieurs, et qu'il fallait peutrêtre se féliciter que celle-ci n'eât & se reprocher qu'un petit nombre de victimes et de sang, qu'au surplus il convenait mieux ]i des législateurs de chercher des moyens réels d'arrêter ces maux, qoe de s'abandonner aux gémissements; qu'il était douteux que la partie du peuple qui commettait des assassinats fût capable de sentir toutes les beautés d'une proclamation , et fût efficacement contenue par de si faibles moyens ; et qoe si l'on voulait prévenir les sanglantes calamités dont le royaume entier semblait menacé, il fallait se hftter d'armer les propriétaires contre les brigands , et donner momentanément une grande extension à la puissance des municipalités. Je rédigeai un projet de décret dans ce sens. Telle est , avec exactitude , cette circonstance dont la haine et l'esprit de parti se sont emparés avec tant de succès, que j'ai vu, depuis, beaucoup de gens qui , s'étant formé sur ces deux mots une idée complète de toute ma personne , s'étonnaient de ne trouver en moi ni la physionomie, ni le son de la voix , ni les manières d'un homme féroce. 9 . ' .
aM msTOiiiB DB ihahob.
DlitieMle. Leanimgtfei qui tv»ènt eoffieillé au hn de préttdre uM attitude ménAçaBtè à l'é^rd des représentuits , perditeiït atsflîtdt oofirage en a^ipreiiant lé sort de Fottlofi et de Berthier. hè bfenA deBr«teidl < toceémnr inqpc^itlaifè de M. Në^ket* i ro«M M BéniiMeii et fat ènreyë en exil; et pouf que riêii hé fMnqiriit &a trismphe dès faetidnfe \ M. Neeker ftit rapp^é d'tlhe yaix nnànime. Le M se rendit on se lfli«eâ eonduif e k Fildtdde^ViHe. B eritra datns YhtvA 9m une Véâte de fblr formée par les sabres et les piques de betii qui tetiàf ent de combattre ses soldats et d'égorger ses sujets. H prit la cocarde de rinsuri^on , ratifia liiiisi les aètea émtAis eontre ses i^rdre^ eiprkb» Mgitiiha la vh^dre remportée m sa pro^^rë antoHté, et compléta le succès de la révolte en mettant bas les armes devant ses fanteurSi
Là prisé U h Bastille ftlt & ^m pr^ le seul événement dé cette nature pendant la première période de la révolution ; te trioitiphe dû peuple , ^ncjtloilnê par le Inonarque , montrait assez qu'il ne restait plus rien de Tanêien gouveitionent que le nom. Le plus Jeune des frères dtt roi , lé comte d'Artoîs, passait pour être le chef et le point de ralliement des royalistes. n quitta le royattme «tvee ses fils et alla chercher ùû asilë à Tlirili. D'âuttes princes et beaucoup de nobles imitèrent cet exemple. Leur départ semblait inibnner la France que la cause royale était |)ëMué , phisqu'êllë était abandonnée par ceux qui avaient le plus d'intérêt à la d^aidre. Celte émigration Ait la première; ce ftit ûtié grande erreur t^olitiqùé. A la vérité , ces princes et la noblesse avaient été élevés dans l'opinion que le goiivehiemttit de YtàUé résidait dans lé rôi seul, qti'il était identique avée sa personne , que l'exercice de la puissance royale se trouvant interrompu et déplacé , tottt le systtoe social
RÉVOLUTION rRANÇAlSiS. 9êi
était anéanti ^ et qu'il ne pouvait pliis y avôif ifl gottyef némëtll légal ni soumission légitime. Mais i d'un atitrë eétë , il tant se souvenir que, du moment o& les émigrés passèrent la froiitièi^^ ils perdirent tous les avantages de leur tiaisèanoe et de teiit' éducation , et qu'ils abandonnèrent un pays qu'il était de letif devoir de défendre. La situation et les déiliarched ded émigrés dans les cours où ils étaient alléft chercher un asile compromirent leur réputation f t par conséquent la Câuse royale i laquelle ils avaient sacrifié la patrie. Réduits à montrer leur misère dans les pays étrangers , ils cherchèrent ilatbrelletâent à rmtrer dans lé leui* ail moyen de Tinterventiett étrangère 9 et encoururent l'accusation gravé dé pousser k la gnerre ei^ vile j pmidant que Louis XVI demeurait le ni Mrigné du MU*^ veau gouvernement. %