CHAPITRE XXIX
de M. Neek/er.
Voici comment M. Necker parle de cette insurrection du Ujuinet1789:
< Les premières délibérations de l'assemblée nationale , où les trois ordres s'étaient réunis , donnèrent de l'espérance à tous les bons Français. Les députés , immédiatement et sans distinction , se divisèrent en trente bureaux pour discuter les affaires publiques , et cette marche annonçait le désir d'atteindre au plus grand bien , sans trouble et même sans faste. Mais bientôt un nouveau genre d'alarmes se répandit ; on apprit que la cour faisait approcher des troupes de Versailles , et que divers régiments étaient en route. Plusieurs ministres , et j'étais du nombre, n'eurent connaissance de ces ordres qu'au moment où il devint impossible de les dissimuler à personne.
Le chef du département de la guerre en parla comme d'une précaution motivée par les mouvements séditieux qui avaient éclaté récemment à Paris et à Versailles. L'explication était naturelle , mais la défiance s'accrut lorsqu'on fut instruit que H. le maréchal de Broglie était mandé à la cour et lorsqu'on
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l'y vit arriver. Je n'ai jamais connu d'une manière certaine le but où Ton voulait aller : il y eut des secrets et des arrièresecrets , et je crois que le roi lui-même n'était pas de tous. On se proposait peut-être , selon les circonstances , d'entraîner le monarque à des mesures dont on n'avait pas osé lui parler. Le temps seul peut éclaircir ce mystère.
C'était avec moi surtout qu'on se tenait en réserve , et on le devait, puisque mon éloignement était résolu. On m'en avertissait et je ne pouvais le croire : il me semblait moralement impossible que le roi prit une pareille détermination dans un moment où le vœu public venait de se marquer pour moi d'une manière signalée , dans un moment où je pouvais plus qu'un autre opposer des obstacles à la marche envahissante des députés du Tiers-Etat et leur disputer l'opinion ; dans un moment enfin où , par des efforts inouïs , je garantissais le royaume de la banqueroute et de la famine. Mais on avait circonvenu le monarque ; on avait calomnié la prudence et les ménagements de ses principaux ministres , et on lui garantissait la réussite d'un système absolument opposé. En même temps , quelques hommes aveuglés par leur ambition , et qui n'avaient pas mesuré l'étendue des difficultés dont il fallait triompher, s'offrirent avec confiance , les uns pour me remplacer, les autres pour occuper les départements de M. de Montmorin , de M. de la Luzerne et de M. de St-Priest ; ils promirent tout : de l'argent, du crédit, des amis, des subsistances, voire encore des ressources et du génie en proportion de la grandeur des circonstances. Jamais si folle présomption n'entra dans l'esprit de personne ; ils n'avaient aucune idée de la force des obstacles; ils n'en avaient aucune de la violence de l'opinion contre laquelle ils voulaient combattre , et se présentaient en champ dos. C'est
ili HISTOIRE DE FllÂNCË.
toujours dans le mystère que ces révolutions ministérielles se préparent , et dès les premières insinuations , chacun demande le secret.
Le prince alors n'a plus pour confidents que les hommes in« téressés au succès de leur intrigue ; et en même temps , les ambitieux qui veulent devenir ses ministres , ne peuvent être avertis par aucun bruit , par aucun murmure , de Finsuffisance de leurs talents.
Ce fut le 11 juillet queleroim*écrivit de quitter le ministère, et la cour, et la France. On lui avait donné, je le crois, des conseils plus violents , mais il y résista avec fermeté ; et cette particularité , parmi les événements que je rappelle , est la seule qui soit restée gravée au fond de mon cœur; les autres ne tiennent qu'à mon souvenir. Le roi ne m'ordonna pas même de quitter le royaume , il l'exigea ; car dès ce temps il eût douté s'il avait le pouvoir légal d'exercer un tel acte d'autorité envers personne ; mais il était bien sûr de mon entière obéissance à ses désirs comme à ses volontés.
Peu de jours après le 23 juin , incertain s'il m'avait rattaché sans regret au timon des affaires , je lui dis que si mes services cessaient de lui convenir ou de lui être agréables, je le priais de me le faire connaître , et que je lui demanderais enfin ma démission ; j'ajoutai même que je me retirerais dans ma terre hors de la France. 11 me répondit : je prends votre parole. Je remarquai cette réponse ; mais l'air d'aisance ou le ton de bonté dont le roi l'accompagna, et par-dessus tout , le torrent d'affaires qui m'entraînait loin de moi , m'empêchèrent de réfléchir longtemps sur un mot dont un autre peut-être aurait été fort occupé.
Je le dis avec vérité , lorsque jereçus l'ordre du roi, lesdan-
hÉVOLUTICm FRANÇAISE. M
^H attactiéâ à cette résolution inconsidérée furent ma seule pensée. J'hésitais même si je ne chercherais pas à entretenir une dernière fois un prince que j'aimais , et que je voyais égaré par des guides indignes de sa confiance. Il me semblait, emporté sans doute par mon zèle , qu'il était possible encore de le désabuser, de l'arrêter sur les bords du précipice. Je me trompais ; il aurait cru , selon les idées communes , que c'était de moi que j'étais en peine, et il eAt considéré ma démarche comme le. dernier débat d'une ambition malheureuse. J'eusse été capable cependant de m'exposer au déplaisir d'une pareille interprétation , et j'eusse trouvé de quoi la braver dans le sentiment de ma conscience et dans la pureté de mes motifs ; mais je craignis , en différant d'obéir, de donner un commencement d*éclat à Tordre que j'avais reçu , et dont l'exécution prompte et silencieuse m'était recommandée. Je me soumis donc avec résignation à ce coup de la destinée. La douleur que je ressentais ne m'était pas personnelle , elle appartenait tout entière à l'homme public ; car si j'eusse été capable en ce moment là de distinguer mon lot et de marquer ma part , j'aurais vu qu'on m'affranchissait de l'épouvantable angoisse où je vivais , et le jour et la nuit , au milieu de la détresse du trésor royal , et au milieu d'une disette de grains encore plus périlleuse et plus menaçante. On a déjà vu , dans un ouvrage de moi , imprimé en 1 792 , l'empressement que je mis à remplir avec nne exactitude scrupuleuse les ordres et les volontés du roi. J'étais à trente lieues de Paris , que personne à Versailles n'était instruit de mon départ , et , sans courrier, sans passe-ports , sans me faire connaître , je fus d'un seul trait de Versailles à Bruxelles.
Mon éloignement des affaires , mon exil ^ ma disgrâce , le
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roivoi ée trois autres oiiiùstres en jMiasanoe alors delà faveur publique , le choix encore de nos successeurs , toutes ces résolutions qui coïncidèrent avec Tappel et rapproche des troupes, escitèrent dans Paris une fermentation violente. Les plus honnêtes gens s'associèrent à ce mouvement , tant le mécontentement était générai; mais plusieurs chefe d'intrigue, dirigés par des vues personnelles , échauffaient les esprits , irritaient les animosités et grossissaient habilement le trouble et la fermentation. Le tocsin fut sonné, les sections s'assemblèrent, et Ton arboradessignes de ralliement; lescitoyens en armes se répandirent en foule dans les rues et sur les places publiques ; la Bastille fut attaquée, la Bastille fut prise , et le peuple , enivré par cette entrqurise et par son rapide succès , sipala ce facile triomphe .par des actes de férocité. Le commandant du fort devint sa première victime. Le prévôt des marchands fut assassiné sur les marches de rHôtel-de-YiUe , et le lendemain un conseiller d'état, désigné pour le département des finances dans le nouveau ministère, et son gendre, l'intendant de Paris, furent encore sacrifiés à l'aveugle emportement d'une multitude effrénée. Ces criminels excès, malheureusement trop semblables aux violences dont les insurrections populaires ont été le signal en tous les temps , ne s'enchaînent que par incident à l'histoire de la Révolution française. Il n'en est pas de même des résolutions combinées qui se prirent à rHôtel-de-Ville , et avec le concours de tous les députés des sections de Paris.
Une nouvelle municipaUté fut formée en leur nom et de par leur vœu, sans aucune médiation de l'autorité royale. L'on institua de plus , l'on organisa la force armée, devenue depuis si célèbre sous le nom de garde nationale, et l'on en donna le 4H)nuttandem6nt à M, do Ltfii|ette.
RÉVOLUnaR nUMCAM. «I»
Cette tfbope , destinée au mamtîea de Tordre dun Paris et à la défense de la liberté , qne Ton eroyait en péril , devait être composée de tons les citoyens appelés hux assemblées primaires, et leur nombre la ridait formidable. On n'établit aucune rela* tion entre elle et le monarque; et l'exemple donné par U eapi«tale ayant été rapidement imité dans les provinces , on vit en peu de temps trois à quatre millions d'hommes en attitude de soldats , relevant uniquement des autorités municipales , et dont une grande partie fut immédiatement pourvue d'armes et de munitions , ou par la violence exercée envers les commandants des arsenaux , ou par d'autres mesures également effioaces.
Cependant cette nouvelle armée , répartie dans les divers districts du royaume, environna, subjugua par sa masse tous les détachements de troupes réglées placés hors des grandes villes de garnison , et le ministre de la guerre ne fut plus le maître de diriger à son gré leurs mouvements. Ainsi une partie de l'armée de ligne devint en quelque manière prisonnière au milieu de l'armée civique , formée en un instant sous le nom de gardes nationales ; et dans le même temps on prit soin d'affaiblir la discipline et l'obéissance des troupes réglées , par tous les genres d'amorces et de séductions.
C'est ainsi que fut détruit presqu'en un moment le principe vital de l'autorité royale ; car une autorité n'est rien sans la force qui lui sert d'appui; et cette résolution, préparée sans doute par la disposition des esprits , ne fut pas moins le résultat immédiat de la conduite impolitique que des conseillers sans prévoyance firent tenir au monarque. Jamais instant ne fut plus ntal choisi pour se jouer de l'opinion publique et pour essayer de l'a/fronter. Jamais elle n'avait été plus en éveil , jamais plus vigoureuse et plus sûre de sa puiaianoe* On attendait , aveo un
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intérêt toujours croissant, les opérations d'une assemblée solennelle , et qui semblait tenir en ses mains les destins de la France* On Venvironnait de ses regards, on la suivait de toutes ses pensées , et Ton croyait alors universellement que ses résolutions allaient fixer le règne des lois , la liberté , la fortune publique et la grandeur nationale. Les trois ordres venaient de se réunir, et cet événanent tant souhaité avait ranimé les espérances.
Quel moment pour renvoyer les ministres en faveur auprès de la nation , et pour leur donner des successeurs dont les principes auraient effrayé dans les temps même où les esprits étaient engourdis par une longue habitude du despotisme ! Quel moment encore pour déployer l'apparence de la violence , et pour donner un motif plausible à tous les soupçons et à toutes les inquiétudes ! Mais la plus grande faute, comme aussi ia plus irréparable , fut d'avoir donné la mesure de la force militaire aux ordres du prince , et d'avmr signalé les limites de F usage qu'il en pouvait faire. Cette force , en restant dans le vague, en demeurant voilée, aurait servi Tautorité royale ; mais lorsqu'une épreuve indiscrète eufr dissipé les illusions, eut fixé les incertitudes , tout fut dit, tout fut connu , et le peuple apprit en un jour que l'union des volontés était la puissance suprême.
Il était en particulier d'une déraison cojoiplète de se heurter contre Paris avec le petit nombre de troupes qu'on avait rassemblées ; et si les projets concertés dans un comité secret avaient eu pour but d'en imposer militairement à l'assemblée nationale, il eût fallu commencer par éloigner le roi de Versailles ; il eut fallu lui proposer de se rendre à Compiègne et d'y appeler les Etats-Généraux. Les troubles excités de temps à autre dans la capitale aimient servi de prétexte à cette détermination ; et la
Dévolution française. M7
cour seule avec les députés , s'ils avaient obéi » la cour , avec toutes les garnisons du nord derrière elle , eût moins périlleusement engagé sa querelle. Mais rien ne fut prévu , rien ne fut calculé par ces mêmes ministres qui s'étaient présentés pour gouverner l'Etat, et pour dominer de leur génie toutes les difficultés. Us éprouvèrent aussi, Ton doit le croire, ils éprouvèrent une contrariété bien connue de tous ceux qui entreprennent de porter un prince hors de son caractère. On dispute, on combat, on persuade à demi, et d'une pareille lutte il résulte le plus souvent ou une décision qui n'a point de vigueur, ou une sorte de composition qui ne satisfait aucun système. Les conseillers secrets du monarque ne s'étaient pas seulement informés de la situation du royaume , et de Paris en particulier, relativement aux subsistances. La moindre réflexion les aurait avertis qu'au milieu de la disette un gouvernement sage ne doit risquer aucun mouvement; car le peuple est alors dans une disposition tellement irascible, que d'un mot quelquefois on peut le mettre en insurrection.
Cependant ce soulèvement de Paris , bientôt imité dans plusieurs provinces, l'armement ensuite de tous les citoyens, et le découragement des troupes de ligne ; enfin l'enorgueillissement et le triomphe des principaux chefs populaires, tel fut le résultat des mesures inconsidérées dans lesquelles on avait engagé le nwnarque. Alors , et prudemment , les conseillers du roi , les conseillers secrets qui l'avaient si mal dirigé, princes, seigneurs , courtisans , magistrats , tous s'enfuirent ou se cachèrent , et la cour en alarme, la cour en repentir, promit tout ce qu'on voulut. Le nouveau ministère fut dispersé , le précédent fut rappelé ; et le roi se mit , en quelque manière , sous la protection de cette même assemblée nationale dont, peu de jours
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auparayant, on avait cru si légèrement poufoir guider la marche, fléchir les volontés, et peut-^tre encore fixer la destinée.
Ce fut escorté des députés les plus populaires , que le roi se rendit de Versailles à THôtel-de- Ville de Paris ; et cette cérémonie qu'on avait jugée nécessaire , ce pompeux signalement de la chute ou de l'affaissement de l'autorité royale , aurait dégradé le monarque , aurait mis en péril sa propre dignité , si la sérénité , si le calme qu'il fit paraître au milieu d'un peuple agité , n'avaient contraint de rendre à sa personne les hommages et le respect que l'on disputait à son rang.
Toute cette révolution s'effectuait pendant que je voyageais de Paris à Bruxelles et de Bruxelles à Bâle. C'est là que je reçus deux lettres , l'une du roi , l'autre de l'assemblée nationale , pour m'inviter à venir reprendre la place dont on m'avait éloigné. J'obéis aux lois du devoir en me rapprochant d'une cour dont j'avais éprouvé les caprices , d'un peuple dont j'avais épuisé la faveur, et d'une assemblée représ^tative qu'un triomphe éclatant venait de rendre encore plus superbe. J'obéis aux lois du devoir en me rapprochant, comme administratair public, d'un trésor où il n'y avait plus d'argent , et d'un pays, d'une capitale surtout où la disette devenait chaque jour menaçante. Oui , j'obéis au devoir en retournant vers le lieu de l'orage, lorsqu'une force majeure, lorsqu'un é¥énem^t indépendant de moi m'en avait écarté. Mais pouvais-je , il est vrai, me conduire différemment sans m'exposa à des remords continuels? J'eusse imaginé dans ma retraite que telle ou t^ faute aurait été prévenue par mes soins , telle autre par mes conseils , telle autre par ma vigilance, et je me serais ainsi dé* voré moîHQiéme.
tlÉYOLUTlON FRANÇAISE. «i»
h vis dans ma route de Me à Versailles avec quelle rapidité Tesprit de Paris s'était étendu dans les provinces. On n'y craignait plus la cour; et le peuple, en plusieurs endroits, cherchait à se venger sur les propriétés des projets adoptés par le monarque. J'eus le bonheur d'arrêter plusieurs excès, et d'employer ainsi le crédit et Tascendant qui me restaient encore. Mais je l'éprouvai, le nom du prince avait perdu de son autorité, et je sentis qu'il était sage de le prononcer avec discrétion. Remarquable leçon sur les grandeurs humaines I
Un seul jour peut détruire , un seul jour peut renverser le colosse imposant de l'opinion, à telle hauteur que le temps l'ait élevé !
De retour à Versailles, et regardant exactement le mouvement et la disposition des esprits ; de retour à Versailles, et considérant le bouleversement survenu dans les rapports politiques , je crus véritablement qu'en trois semaines le système social de la France avait changé de forme et de direction , et j'eus besoin de l'étudier pour m'y reconnaître et pour guider mes pas. H existait toujours un monarque, un peuple, une assemblée représentative; mais les degrés respectifs de force et de puissance n'étaient plus les mêmes.
Le roi, lorsqu'aucune insurrection éclatante n'avait encore signalé les sensations du peuple ; le roi, dans les temps où l'on était incertain de l'usage qu'il pourrait faire des troupes à son commandement; le roi, quand ses sujets étaient encore sans armes et sans union; le roi, jusqu'à l'époque du 44 juillet, tenait encore l'assemblée nationale dans une mesure convenable envers lui. Elle sentait le besoin de gagner l'opinion par degrés, et n'eût pas osé se livrer sans contrainte à des idées ^ttlatives ou à des principes exagérés» Elle disputait au okh
narque la bienveillance publique, mais elle n'eût pas entrepris de la lui ravir et d'attaquer ouvertement Tautorité royale* Tout changea, tout dut changer, lorsqu'une grande faute de la cour divulgua le secret de sa faiblesse, et dépouilla le gouvernement de là considération attachée à une puissance inconnue.
Dès les premiers jours démon retour à Versailles, convié, sans pouvoir m'en défendre, de me rendre à rHôtel-de-Ville de Paris, je profitai de cette circonstance éclatante pour essayer de ramener les esprits aux idées de paix, de justice et d'humanité : on voulait que je me bornasse à remercier les représentants de la commune des sentiments animés dont j'avais été l'objet à l'époque de mon exil ; et le maire, instruit de l'usage que je voulais faire du mouvement public en ma faveur , parut lui-même effrayé, et m'avertit que j'allais aventurer toute ma popularité.
Ce fut dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville, que ni'adressant aux officiers municipaux et à une foule innombrable de citoyens, je demandai non-seulement la liberté d'un officiergénéral dont le peuple de Paris avait proscrit la tête, mais que j'entrepris encore de rapprocher les esprits, d'amortir les sentiments de haine et de défiance, et d'inspirer un vœu commun de paix et de conciliation. Je réussis, il m'en souvient, au-delà de toute espérance. La liberté que je sollicitais fut à l'instant accordée, et néanmoins elle regardait un homme qui avait eu un commandement principal au nom du roi, pendant les derniers troubles. On fit plus , et d'un mouvement universel , on prononça, pour tous et au nom de tous, les mots d'oubli, de paix et de rapprochement. Ces mots, ou leurs synonymes, accompagnés des plus grandes marques d'approbation et de sensibilité, retentirent à l'instant dans la place publique et se propagèrent
RÉVOLUTION PllANÇAlîiE. 4îl
partout avec le même enthousiasme. Jamais acclamation ne fut plus générale : c'était le peuple entier de Paris qui semblait exprimer son vœu. Pourquoi les hommes alors en crédit et en autorité, loin de soutenir, loin de seconder un mouvement si favorable employèrent-ils leurs soins à Taffaiblir et à le traverser? Ce fut M. de Mirabeau, l'un des personnages du moment le plus en vue par ses rares talents et par son audace; ce fut M. de Mirabeau, tribun par calcul, patricien par goût, et toujours immoral, toujours homme d'esprit; ce fut lui qui ayant destiné le trouble et la division à l'avancement de sa fortune , se crut appelé à contenir de tous ses moyens le premier retour aux idées d'ordre et aux sentiments pacifiques.
On le vit, le soir même de cette heureuse journée, parcourir avec agitation tous les clubs , où les hommes les plus violents commençaient à se réunir ; il leur peignit la délibération de rHôtel-de-Ville et le discours qui l'avait provoquée, comme une composition avec Taristocratie ; il décria la clémence, il insulta la bonté ; et jetant de la défiance sur tous les partisans des voies de conciliation, il rattacha les esprits aux idées de sévérité et de vengeance ; et liant artificieusement ces idées à l'amour et au triomphe de la liberté, il posa, sans le prévoir peut-être, les fondements du système terrible dont on ne s'est pas écarté pendant le cours de la révolution française. Quoi qu'il en soit , cet homme et ses acolytes produisirent une sorte d'insurrection contre le vœu des représentants de Paris , contre le vœu des municipaux que le peuple avait reçu avec tant d'empressement; et quelques députations des clubs, leur langage animé, leurs discours menaçants , firent changer une délibération dont le maintien eût honoré la France , dont le maintien eût prévenu
4âS HISTOIRE DE FRANCE.
les nombreuses émigrations, la source de tant de malheurs. L'assemblée nationale, à qui la discussion fut portée, pouvait tout réparer, et ne le voulut pas. Quel sujet de regret! Elle comniit une grande faute en refusant de s'associer au mouvement général qui avait électrisé tout un peuple; mais elle, aussi, commençait à croire que dans les révolutions la frayeur avait son usage. Elle n'aimait pas d'ailleurs un enthousiasme, dont elle n'avait pas dirigé Faction, et déjà peut-être elle aspirait à être à la fois le principe et l'unique but des sentiments de ce genre. On l'accusa d'ailleurs d'être jalouse du succès éclatant qu'un ministre du roi venait d'obtenir, et de bonne heure ambitieuse d'applaudissements, dont elle fut ensuite insatiable, elle devint par le même esprit l'ennemie secrète de toute espèce de popularité qui pouvait croiser un moment la sienne.
Un décret de l'assemblée nationale détruisit la délibération de THôlel-de-Ville , et ce décret, en affaiblissant, en dispersant pour ainsi dire les. mouvements généreux et les élans de vertu dont j'avais été l'heureux témoin, fit évanouir les belles espérances auxquelles je m'étais abandonné.
Je devais peut-être à l'instant remettre ma démission , et le faire entre les mains de cette même assemblée, qui s'éloignait de moi dans une occasion si mémorable, et qui semblait vouloir la guerre quand je prêchais la paix ; la sévérité, quand je parlais d'indulgence ; et le ressentiment, la vengeance, quand je croyais avoir obtenu la réconciliation et l'oubli. Sans doute, ma démission, dans une pareille circonstance et pour un motif si imposant, aurait eu de l'éclat, et plusieurs personnes m'ont blâmé de n'avoir pas écouté le sentiment qui devait m'entralner à cette démarche; mais la vertu, dans sa simplicité, l'aurait-
eUe avouée ? Je venais d'éprouver une grande traverse» et peutêtre une mortification pénible , mais il ne m'était pas encore permis de désespérer. L'état, d'ailleurs, était menacé de plusieurs sortes de maux : les uns appartenaient à la division des esprits, les autres à la détresse des finances, et le plus imminent à la disette des grains; ainsi, de puissantes considérations m'obligeaient à persévérer dans la carrière d'épines où je m'étais placé. Àh ! qu'on s'en fie à moi , il ne fallait pas moins ^e des raisons supérieures ; il ne fallait pas moins que la loi du devoir, pour m'engager à négliger une occasion d'agir noblement et fièrement. Je n'ai eu toute ma vie que trop d'entraînement vers ce genre d'espht et de caractère , et à travers les justes motifs qui décidèrent ma retraite à l'époque de mon premier ministère, je n'ai pas été sans crainte d'avoir donné trop de part, dans cette détermination , à un premier mouvement d'élévation que j'aurais dû réprimer.
C'est à la journée de l'Hôtel-de-Ville , c'est à une circonstance invariablement présente à mon esprit, que je dois encore rapporter le commencement des intrigues et des hostilités dont j'ai eu tant à souffrir, et dont je suis resté la victime. Les chefs du parti populaire, les mêmes qu'on a vu régner longtemps à l'assemblée nationale, ne me pardonnèrent point les marques éclatantes de faveur que j'avais reçues au milieu de la capitale; ils me pardonnèrent encore moins d'avoir voulu m'en servir pour essayer d'amortir les sentiments de haine et de défiance, et d'avoir risqué par là d'altérer les éléments de leur autorité naissante.
Elle s'accrut avec une accélération incalculable, cette autorité, lorsque les événements du mois de juillet eurent déplacé tous les pouvoirs; et de la même époque aussi, les fautes du
m HISTOIRE bE FRANCE.
parti populaire devinrent plus importantes et plus remar* quables.
Je puis dire qu'avant la révolution du mois de juillet, la sagesse des deux premiers ordres eût pu fixer la destinée de la France et de son roi ; et qu'après celte époque, la sagesse des hommes accrédités dans le liere-état eût pu tout réparer. Mais ni les uns ni les autres n'ont voulu se contraindre , et ils ont failli , comme tous les hommes, par l'attrait des passions et par leur triomphe sur les conseils de la raison. L'histoire, quand elle élèvera sa voix Ubrcment , demandera compte aux deux premiers ordres, à la noblesse surtout, d'une inflexibilité qui a fait passer le sceptre de l'opinion entre les mains du tiers- état. Elle leur reprochera d'avoir voulu tout obtenir par vaillance et par opiniâtreté, au lieu de faire, en temps opportun, les sacrifices exigés par l'autorité des circonstances et par l'impérieuse loi de la nécessité. Elle leur reprochera de n'avoir pas aperçu que le passé ne ressemblait en aucune manière au présent , et que le clergé, la noblesse, le tieis-ctat, la cour, les grands, l'autorité royale, la répartition des richesses, la distribution des lumières; enfin, le caractère national et l'opinion publique, tout était changé depuis deux cents ans. Oui, l'histoire leur reprochera d'avoir vu les mêmes choses où il n'existait que les mêmes noms, et particularisant peut-être leurs actions, elle examinera sévèrement leur résistance à toute espèce de conciliation, et quand on cherchait un moyen de terminer les combats relatifs à la vérification des pouvoirs, et quand on proposait une délibération commune, au moins en certaines circonstances , au moins dans les questions d'un intérêt égal entre les trois états; enfin, elle examinera surtout avec rigueur la conduite de leurs guides, aux époques célèbres du 23 juin et du
RÉVOLUtlON rRANCAlSË iiS
\\ jaillet 4789; et peut-être encore elle jugera comme moi, qu'ils devaient politiquement soutenir un ministre sage et l'aider dans sa lutte contre l'esprit du temps, au lieu de chercher obstinément à le décourager et à le perdre.
Je le crois donc, et sans aucun doute, sans aucune incertitude, toutes les grandes fautes politiques, depuis l'ouverture des Etats-Généraux jusqu'à la révolution du mois de juillet 1789, appartiennent aux deux premiers ordres ; mais après cette seconde époque, le parti populaire, le parti triomphant dans l'assemblée nationale est devenu comptable , à lui seul, de toutes les délibérations politiques qui ont amené la destruction de la monarchie, et préparé le triomphe des principes subversifs de l'ordre public et de la liberté réelle.
Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est point la modération qui a compromis rautorité royale ; c'est, au contraire, et manifestement, d'abord, la raideur inflexible des deux premiers ordres, puis la fausse combinaison de la déclaration du roi du 23 juin 1789; mais par dessus tout, la téméraire entreprise du mois de juillet de la même année. Après cette dernière époque, il était devenu moralement et physiquement impossible de recourir à aucun acte de rigueur, et sur ce point de toute évidence, il n'y a jamais eu d'opinion différente entre les partis les plus opposés. L'équilibre des forces avait été totalement rompu du 1 1 au 1 4 juillet : ce fut une bataille perdue , une déroute complète avec armes et bagages; et si le monarque, tout-à-coup dénué de moyens militaires, de ressources d'argent, paraissait encore assis sur le trône, la puissance royale n'existait plus(1). »
(1) M. Eugène Labaume, lieutenant-colonel au corps royal d'état-major, a écrit une Histoire monarchiqHe et conaliMiomelle de la RévolutioH française , dans laquelle