X PRÉFACE
et par une longue fermentation des passions. » Ces considérations philosophiques sur l'histoire moderne sont nécessaires pour expliquer et cornprwdre l'histoire de la Monarchie et de la Révolution françsdse.
C'est au milieu des ruines entassées par la Révolution que j'entreprends d'écrire son histoire. Tout est jeté confusément autour de moi. L'ancien édifice est abattu depuis cinquante-six ans. Rien n'est debout. Il y a cependant partout un travail de reconstruction; et, parmi tous les ouvriers occupés d'élever un nouvel édifice à la place de l'ancien, on entend tous les mots qui ont fondé cette société. Ainsi , sous les décombres , on a retrouvé les anciennes assises : l'hérédité du trône, la représentation nationale, les communes affranchies, la liberté, l'égalité politique. Nos ruines s'agitent , comme on l'a dit, notre poussière veut absolument s'animer.
Que faut-il aujourd'hui ? Donner de Tènsemble à tous les mouvements , composer avec sagesse Tédifice du nouvel ordre social sur les fondements de l'ancien.
s DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Pourquoi avon^-nous eu la révolution? Parce qu'on n'a f9& su Fevefiir aux prinqpe^ de la monarchie. « L'Hôpital y dit un célèbre publiciste , aperçoit le désordre et n'y remédie pas. Nous avions besoin de lois fondamentales , François P** nous donne les beaux-arts. Henri IV se contente de concilier, dans redit de Nantes , les cx)ntentions des catholiques et des réformés. Richelieu ne sait employer envers la noblesse que la perfidie et la force. Sa manière est le système de Louis XI reproduit avec méthode. Sous le grand règne , je trouve de be^ux çlisix^urs et de beaux vers , de grands édifices et de gf-andes batailles , la volonté d'upi individu à la place des mœurs de tout un peuple. Je trouve un hompie qui y étant tout de son vivant , ne laisse riep après S9 mort. »
n a été donné au génie de Richelieu et à la gloire de Louii; Xiy de suspendre le cours des idées qui ayaient pris naissance dans les guerres de religion 01 au milieu des troubles de U l^igue. Cependant , tandis que Louis XIY était entièrement occupé de l'abaissement de la maison d'Autriche et de l'établissement de sa postérité en Espagne , les principes qui devaient se faire jour plus tard cpuvajent en silence y et ce règne si grand , si glorieux , en ^pp^rence, si absolu et si peu contredit , laissa déborder après lui ce torrent d'idées de Uberté politique et d'égalité des droits , qui allait bientôt reii-
verser toutes les digues. Aiiisi François r% par son iBsprit aventureux et guerrieri suspendit les changements préparés psir Louis XI et Louis Xll ^ et procura une sorte de trêve à Tesprit féodali pùr le point de ressaisir sa puissance au milieu des guerres de religion.
Nous avions déjà vu le ménae efSst S0U9 Cibdrlemagne. Napoléon a voulu aussi de nos jours suspendre plutôt qu'arrêter le cours d'une révolution dont le point de départ et le but étaient la réalisation des idées nationales , dp l'unité du territoire, de la liberté civile et politique, de Tégalité devant la loi, de la représentation générale. E» portant toute l'activité de son esprit , toutes les forces de la France vers Textension de notre pnissanpp au-dehors , il put ralentir le niouvement intérieuf et s'en rendre maître. Mais après lui pe inpuvefnent a repris son cours , et la Restauration elle-même n'a été que la transition à une impulsion plus décisive dont le signal a été donné en 1 830.
La révolution française a été le creuset où ont été mis tous les principes , toutes les erreurs et toutes les vérités déposés dans la société françaisp, afin que le précipité se fît et que For restât au fond.
Toutes les idées sur l'ordre social étaient confondues. Il n'y avait plus rien de vrai sur rien.
Dieu semble avoir dit : « Brisez la niacl)ine sociale, pt voyez les ressorts.
Le ressort de la royauté a été brisé ; toutes les idées de délégation, de république ont pris sa place.
Le ressort de la propriété; et Ton a vu aussitôt tous les désordres 9 toutes les confiscations.
Le ressort de la liberté politique a été brisé par Napoléon.
Toutes les idées se sont refaites successivement. A quoi revient-on?
Précisément à tous les principes du commencement.»
« Nous avons vu le peuple entièrement libre sous les rois mérovingiens » , dit M . Lebrun dans son Histoire de France.
(( Dans les temps primitifs de la monarchie j dit un autre historien, la royauté elle-même n'était pas tout enlière dans la personne du monarque; c'était un grand office qu'on n'apercevait qu'avec un cortège de leudes , dé féaux , de barons , réglé par les coutumes antiques. Le monarque était ainsi une sorte d'individu coUeciif qui marchait entouré de toute la sagesse de l'Etat.
«Un tel roi était essentiellement sage, éclairé, puissant; il était même immortel. . Il a été de principe en France que le roi ne meurt pas. Dans une telle constitution de choses, ce n'est pas l'Etat qui est dans la personne du prince; le prince disparait lui-même, et se confond dans l'Etat. Au contraire, si c'est l'Etat qui se confond dans la personne , ce
déplacement aura des conséquences qu'il est^ facile de prévoir.
« Quand tout l'Etat est dans la personne du prince, la royauté , qui n'est plus un office , n'a plus besoin d'instruments officiels. Le prince, qui n'est plus qu'un individu , n'a plus à gouverner qu'avec les instruments qui sont propres à un individu. N'ayant plus de lois et de droits à connaître , mais seulement ses volontés, il n'a que faire d'avoir pour conseillers des pairs ou de hauts barons , il est beaucoup plus simple d'avoir des courtisans ou des maîtresses. Il faut se moquer de ces temps gothiques où le conseil d'Etat se tenait au Champ-de-Mars. Il est beaucoup plus commode de s'établir avec des courtisans dans des salons ou avec des femmes dans des boudoirs.
(( Autrefois c'était le prince qui cherchait à s'agrandir et à se mettre à la mesure de l'Etat;, ici c'est l'Etat qui est forcé de se rapetisser et de se mettre à la mesure du prince. »
Toutes les forces de la nation ont été mises en jeu , développées , connues depuis un demi-siècle. Mais pour que tout ce mouvement ait été bon , il faut que l'unité nationale se rétablisse.
Tous ceux qui ont écrit sur les causes de la révolution ont constaté la nullité du droit public^ la décadence de la religion , le dégoût de la patrie , la corruption des mœurs , l'affaiblissement du carac-
tèt*e national en 89; mais ils n'ont pas dit que tous ces grands maux tenaient à l'absence de la représentation générale et des conciles nationaux. Les institutions qu'avait créées la France n'existaient plus; comment s'étonner delà crise tetrible, de la crise de mort qui est survenue?
Si Ton examine avec attention le mouvement d'idées qui a produit la révolution de 1789, il faut bien reconnaître que cette révolution a été réellement la passion de rétablir la monarchie dans son état primitif et de renverser les obstacles qui s'élevaient devant les vœux de la grande majorité de la France.
A Dieu ne plaide que je cherche des justifications et des excuses à des crimes inouïs. Les forfaits qui ont été commis doivent être attribués aux ambitions privées, aux partis qui s'eflPorcent de ifaire tournée au profil de leurs intérêts les mouvements les plus généreux. Je ne considère ici que la nation cherchant à réaliser des vœux légitimes dans leur source et dans leur but.
En 89 , toutes les institutions étaient faussées; les corps qui devaient en être les soutiens avaient dégénéré. L'ordre social se trouvait menacé d une entière dissolution ; la force nationale n'était plus nulle j^art , même à l'état de fiction. Il fallait remettre au creuset toutes ces parties sans rapports entre elles , 6t !fiii aVaient f^rdu jusqu'à leurs formes.
MSGOURS PRÉLIMINAIRE. 7
La monarchie , après avoir absorbé en elle la puissance féodale , était dégénérée en pouvoir absolu. Qu'était-ce qu'une rbyaulé entourée de courtisansy imposant ses volontés par des lits de justice, à laquelle on avait fini par persuader qu'elle seule représentait la souveraineté nationale, que son autorité émanait de Dieu seul, que la constitution, la loi et l'état étaient en elle ! Il y avait loin de cette institution à la royauté nationale de Glovis et de Gharlemagne^ à la royauté populaire de Louis Xlt, à ces rois environnés de leurs leudes ou fidèles, appelant tous les hommes libres au consentement des
Il y avait un corps de noblesse; la féodalité n'existait plus dans ses grandes attributions de commandem^it et de justice ; mais la noblesse avait retenu des exceptions et des privilèges inconciliables avec l'état de la société; son existence blessait le principe de l'égalité devant la loi adopté par tous les esprits ; elle établissait l'inégalité entre des propriétés de même nature. On n'a pas assez réfléchi peutêtre que l'accession du tiefs-état à la possession du sol et en même temps aux profession!^ libérales, devait amener le mouvement dont le résultât a été d'annuler les privilèges de naissance et de propriété ^ les plus injustes de tous.
Le clergé, avec la grande opulence de ses dignitaires , l'inutilité de ses bénéfices devenus dès fà-
8 DISCOURS PRËUHINAIRL.
yeurs de cour, sa liaison intime avec la noblesse par l'épisœpat sorti presque tout entier de son sein, ne répondait plus ni à ce qu'il avait été dans les temps anciens, ni à ce qu'il aurait dû être dans les temps nouveaux. Incapable de résister au mouvement philosophique du dix-huitième siècle , qui sapait les fondements de la religion , il allait être emporté par le torrent avec le principe qu'il n'avait pas su défendre.
Les parlements, qui avaient longtemps pu faire illusion à la France , étaient alors un instrument inutile, sinon dangereux. S'ils défendaient les droits de la nation , ils devenaient un obstacle au pouvoir; s'ils se réunissaient à la royauté et à la cour, ils livraient la France à l'arbitraire et aux abus. La démission qu'ils donnèrent de leur pouvoir politique substitué aux assemblées nationales, fut un acte de nécessité; leur situation les rendait malgré eux complices du despotisme ou des factions.
La même confusion , la même incohérence régnaient dans les autres parties de l'organisation sociale. Les provinces, privées d'assemblées particulières, réclamaient l'avantage dont jouissaient les pays d'états. La France sentait le besoin de constituer son unité et de sorlir de la situation bizarre où l'avaient placée les idées théocratiques et féodales de la seconde race. L'inégalité pesait aux provinces et aux cités aussi bien qu'aux individus : le ré-
gime de huit siècles était fini ; il fallait replacer la France dans les conditions d'une existence conforme à des principes nouveaux qui étaient réellement des principes anciens.
Tout avait été dépendant d'un seul et unique principe, noblesse, clergé, bourgeoisie, peuple, magistrature , provinces et communes , et il fallait rétablir une indépendance réciproque dans une même pensée d'unité nationale. La constitution française pouvait se comparer, comme je l'ai dit, à une horloge démontée dont toutes les pièces séparément étaient bonnes. Il suffisait de les remettre à leur place et de rétablir leurs rapports entre elles.
Admirons avec quelle sagacité , avec quelle connaissance d'elle - même et do sa situation , la France retrouva sous les ruines de l'établissement féodal les titres de tous ses droits, les conditions du pouvoir et les éléments de ses libertés. Les vœux de la France constatés par ses quarante - quatre mille assemblées furent le chef-d'œuvre de l'esprit humain.
Que trouvons-nous, en effet, dans ce beau monument du dernier acte national constaté dans notre histoire? Nous y voyons une sorte de résurrection, un retour aux principes constitutifs qui avaient présidé à l'établissement de la monarchie représentative sous la première race.
10 MSCOURS PRÉLIMINAIRE.
Qu'a voulu, en effet , qu'a demandé, qu'a constaté la nation en 1 789 ?
La monarchie héréditaire par ordre de primogéniture , la royauté indépendante et inviolable , régnant et gouvernant, partie essentielle de la puissance législative par l'initiative, par le consentement, par la sanction, par le concours j inhérente à la souveraineté nationale et en formant la tête et le couronnement : le roi identifié avec la nation, selon la parole de Mounier.
Quant à la nation identifiée avec le roi , représentation régulière et périodique, concours, consentement | tout avec elle et rien sans elle; les députés librement et universellement élus, investis de pouvoirs et de mandats.
La noblesse, conservée comme la décoration du royaume et de la royauté , mais sans privilèges psu* rapport à la répartition des charges publiques et à la jouissance des avantages sociaux. On voit même paraître dans les cahiers la pensée d'un grand consul ou sénat composé de hauts dignitaires ou fonctionnaires et qu'on peut regarder comme un grand conseil de sanction pour la royauté.
A l'égard de la religion et de l'Eglise, la nation a été unanime pour proclamer la suprématie du catholicisme; conformément à la loi des majorités, la tolérance et la liberté des autres cultes; l'indépendance réciproque du pouvoir temporel et du pou-
voir spirituel , selon les maximes de l'Eglise gallicane ; la réforme des ordres religieux, la liberté de l'enseignement à côté d'une éducation nationale dispensée par l'Etat; le retour à l'ancienne discipline de l'Eglise.
La nation émit le vœu que la propriété , la li* berté individuelle et les droits des citoyens fussent placés sous la garantie d'une magistrature inamovible, indépendante, combinée avec l'institution du jury. EDe voulut que l'exercice de la justice fût ramené à des lois et à une jurisprudence uniformes, et soustrait dans son application à toute autorité arbitraire.
Enfin, elle fit entrer dans ses demandes la formation des assemblées provinciales, le rétablissement des franchises municipales , d'après un système d'élection comprenant tous les citoyens; en un mot, l'administration du pays par le pays sous la haute surveillance du gouvernement.
Si l'on considère cette expression du vœu natio^ nal, soit dans son ensemble, soit dans ses détails, et si on la compare à ce qu'était la constitution française à son origine , on est frappé d'étonnement , car on reconnaît les mêmes principes et presque les mêmes formes avec les perfectionuOTfients que le temps et le progrès naturel des idées y ont ajoutés. La royauté indépendante , les assemblées périodiques des Cfaamps-de-Mars et de Mai, les Missi Do-
minicij le clergé indépendant, l'Eglise gallicane à sa naissance , les Municipes de provinces et de communes, la noblesse civile et militaire, mais sans privilèges , la souveraineté nationale formée du concours de tous les hommes libres et de la royauté , voilà ce que l'on trouve comme éléments politiques sous la première race.
« On a beaucoup critiqué, dit Mirabeau, les institutions de nos ancêtres , et assurément le champ était vaste. Mais en cette matière, comme dans presque toutes les autres , la plupart des critiques se sont jetés entièrement d'un côté, parce qu'ils n'ont vu que ce qui flattait leur opinion , leur intérêt et les systèmes modernes de l'autorité. Ils n'ont point assez observé que les constitutions indépendantes des fières nations du nord ont produit ces sentiments de liberté et de bravoure qui distinguent encore les nations européennes même asser vies. Ils germèrent avec tant de vigueur, que des siècles entiers d'une administration arbitraire, heureusement tempérée par le progrès des connaissances morales et politiques , et l'adoucissement des mœurs, n'ont pu les détruire. «
En 1789, il y eut résistance au vœu de la grande majorité de la nation ; cette opposition se déclara de deux manières : d'un côté, les restes de la féodalité et le privilège s'élevèrent contre les principes et les réformes que le peuple et la royauté, agissant
de concert, avaient invoqués; de l'autre, des factieux , s'autorisant de cette opposition même, exagéraient les conséquences et invoquaient des idées et des constitutions étrangères pour faire tourner à leur profit la réaction contre le passé féodal et la monarchie absolue.
Ceci explique comment, de part et d'autre, les vœux delà France furent foulés aux pieds; car ces vœux condamnaient les prétentions anciennes aussi bien que les prétentions nouvelles. En restant sur le terrain que ces vœux avaient préparé, il ne pouvait pas y avoir de lutte. Le désordre fut la faute des hommes et de leurs passions, et non la faute des principes.
Et comme la règle de nationalité qui pouvait contenir les passions opposées n'existait plus, l'esprit public éclata en tempêtes et en violences, après qu'il se fut manifesté avec calme et réflexion. Il y eut à l'intérieur réaction contre l'émigration et les principes de droit divin et de pouvoir absolu, comme il y eut plus tard réaction contre la république, la terreur, la dictature, le despotisme impérial et la Restauration, comme il y aura infailliblement réaction contre le système parlementaire, car rien de tout cela n'est la vérité nationale, la vérité que la France porte dans ses entrailles depuis qu'elle existe.
11 faut tenir compte cependant de principes et d'idées qui ont résisté aux plus grandes épreuves , à
14 DISGOURS PRÉLIMINAIRE.
de si longues déviations, et qu'aucune raison individuelle n'a pu dominer.
Voyez l'histoire. Les gouvernements qui se sont succédé depuis trois siècles semblaient tous avoir reçu pour mission de détniire ce qui s'opposait au développement des principes français.
Sous la troisième race, la royauté a eu longtemps Une seule pensée, celle de détruire les institutions théocratiques et féodales ; sa marche , dirigée dans ce but, a été précise , vigoureuse , uniforme; elle a pu dans cette voie arriver jusqu'à s'emparer du pouvoir absolu. Mais elle ne comprit pas que c'est parce qu'elle détruisait toutes les autorités nées de Tanarchie féodale , qu'on la laissait marcher ; elle servait ainsi l'égalité et la liberté; mais, comme pouvoir absolu , on ne lui permettait de marcher que dans ce plan.
Mais la puissance absolue égara le gouvernement , qui décria le passé sans distinguer dans les temps anciens ; et les monarques, comme on l'a dit, crurent avoir bon marché de la nouvelle nation qu'ils avaient faite.
Des institutions factices furent substituées à celles qui les avaient précédées. « Les nouveaux pairs, les nouveaux baillis, les nouveaux gouverneurs, dit un écrivain célèbre, donnèrent de l'ombrage. Le parlement de Paris , si acharné contre le système féodal, fut amené à déclarer la guerre au roi ,
DISCOURS PRÉUMINAmB. 16
à la manière des anciens vassaux. On avait cru ne supprimer que des obstacles : on avait supprimé des appuis , et on avait trouvé ensuite de nouveaux obstacles dans les instruments qu'on avait créés. »
Nul ne peut disconvenir que le gouvernement , même absolu , n'ait contribué à délruire les obstacles que la féodalité avait apportés à l'égalité entre les citoyens. Cette égalité une fois obtenue, la li« berté devait en être la garantie. Louis XYI le comprit, mais il n'eut pas assez de fermeté pour achever ce qu'il avait commencé} et, au lieu de détruire les trois ordres, il voulut les consolider en les appelant fondamentaux.
Là est la grande faute de son règne , faute qui a amené toutes les calamités de la France.
Je vais reproduire les opinions des bommes de tous les partis pour fortifier ce que j'avance. Voici ce que je trouve d'abord dans les écrits d'un an)i de la révolution. (1 ) :
(c L'organisation de la nation, commencée par les rois , avait été abandonnée du moment qu'ils avaient cru leur pouvoir suffisamment dégagé de ce qui lui faisait obstacle; contents pour eux-mêmes, ils oublièrent bientôt à qui ils devaient cette position plus heureuse. Leur autorité, combinée avec les restes de l'ancienne aristocratie , était comme
(1) M. BaUleid.
nisation , dans son retour vers Fancienne féodalité ; disposition absolument contraire à l'esprit qui devait le corriger, et dont il avait d'abord suivi les premières impressions.
La Révolution était inévitable, comme la chute, quand on a perdu l'équilibre et qu'on ne peut lo reprendre. On ne pouvait rester sous le régime féodal, tel qu'il était établi en France, cai^ce régime présente bien des nuances, parce qu'on ne peut rester éternellement dans le désordre; on ne pouvait établir un despotisme asiatique , parce que nos mœurs et nos habitudes s'y opposent; ou ne pouvait rester longtemps sous un doux despotisme , parce qu'il était enté sur un principe contraire à l'esprit actuel de la nation , parce qu'il présentait trop de choses raisonnables et trop de choses absurdes , trop et trop peu de liberté , trop de stabilité dans les choses mauvaises, trop d'incertitude et de mobilité dans les bonnes. Pour arriver à un état de choses durable vraiment constitué, il fallait que le pouvoir fût rapproché de la nation , et contractât avec elle une alliance irrévocable ; mais comme le pouvoir était d'un côté et la force de l'autre , il était vraisemblable que tout cela ne s'arrangerait pas sans quelques malentendus, et sans un peu de bruit : c'est précisément ce qui est arrivé.
On voit que tous les changements survenus depuis l'origine de la monarchie devaient arriver. Le
DISCOURS ^HÉLllIINAmfe/ i»
goiivemeiheiit féodal était â la fols le fléau et Topprobrc de Thuniatiité; l'autorité royale pouvait seule altaquet* la puissance des grands seigneurs; elle ne le pouvait qu'avec le concours du peuple. Rien de stable ne pouvait être fondé tant que les gratids vassaux ne seraient pas entièrement subjugués : les efforts pour arriver à celte fin ont donc été autant de services publics. C*est dans ce sens que le règne de Louis XI et le ministère du cardinal de Riche-» lieu ont concouru à la Révolution , en donnant à la nation une première consistance. Les violences er les excès qu'on peut leur reprocher, n'ont point de trait à la question. Nous n'avons à réclamer que ce qu'il y a de bien dans ce qu'ils ont fait , à bonne ou mauvaise intention. Il en est de même de Louis XIV. Les rois, pendant la féodalité, n'ont point cessé d'être absolus dans le cerclé de l'autorité , plus ou moins étendue , qu'ils pouvaient s'arroger. Le corps des nobles n'a jamais pu être considéré comme intermédiaire entre le roi et le peuple. Le despotisme des rois a été plus supportable et plus conciliable avec les progrès de la civilisation, parce que de deux despotismes, en en retranchant un, il y a soulagement; mais surtout parce que l'ordre peut se concilier avec le despotisme des rois , adouci chez nous par les mœurs et à l'om^ bre de quelques institutions; tandis que Tordre et les lumières sont 'mcompatibles avec la féodalité ;
âO DISCOURS PRÉLIMINÂmE.
enfin y le despotisme des rois ne reposant que sur un état de choses incomplet y des crises nouvelles devaient se faire sentir , tant que le pouvoir suprême ne serait point en harmonie avec l'esprit, les droits et les besoins de la nation.
La littérature et les arts avaient commencé à fleurir sous le ministère du cardinal de Richelieu, et ils ont jeté un grand éclat sous Louis XIV. L'histoire jusqu'à ce jour en a fait honneur au ministre et au monarque. On ne peut enlever cette gloire à Tua et à l'autre.
Quelques personnes ne voient dans le cardinal de Richelieu qu'un tyran qui a employé des moyens de gouvernement atroces, et elles s'étonnent çw 'on ait loué un tel homme. Elles ne voient pareillement dans Louis XIV qu'un despote altier quia plutôt persécuté les gens de lettres qu'il n'a encouragé la littérature.
Certes, je n'aime pas les tyrans et les despotes, mais je remarque dans Richelieu un ministre qui a terrassé un corps formidable, lequel était le fléau d'une immense quantité d'hommes , considérés en masse^ ou pris individuellement. Je vois un très-grand bien dans sa conduite , et je conçois que l'humanité délivrée des désordres de l'anarchie , d'une tyrannie oligarchique non moins insupportable que le pouvoir d'un seul ; je conçois que , dans ce moment de délivrance , l'esprit dégagé des entraves qui Tenchainaient de toutes parts, pro-
duise des merveilles , et qu'on les attribue à l'autorité à laquelle on doit un repos aussi favorable qu'il était inattendu : Deiis nobts hœc otia fecit.
Je ne fais nul doute que la population soulagée de l'oppression des grands , lorsque le despotisme n'était pas encore uo système , n'ait saisi cette lueur pour manifester son énergie.
Si Richelieu a employé des moyens trop violents , encore une fois , tant pis pour lui ; mais , dans l'intérêt public , je ne dois voir que le résultat et le service. Si j'entends les cris de ses victimes , les cris des milliers d'hommes qui gémissaient sous le joug retentissent encore plus haut à mes oreilles. Louis XIV , qui avait suivi le même système , en assura les développements. » Tout ce passage remarquable d'un conventionnel confirme tout ce que j'ai établi.
Ainsi les Francs avaient proclamé, à leur entrée dans les Gaules, la liberté et l'égalité; et malgré la théocratie et la féodalité de la seconde race , tous les siècles ont concouru au développement des principes primitifs. Que devait-on faire en 89? Il fallait détruire les obstacles qui empêchaient leur triomphe, et l'on n'aurait pas vu les violences qui l'ont assuré. On a employé souvent cette comparaison : quand un arbre a été planté , il faut le couper, si on ne veut pas qu'il s'élève sur la terre; mais ce n'est pas en le taillant qu'on l'empêche de croître.
33 DISCOURS PRÉLlMINAiRE.
Four bien coaiprendre la France, il n'y a qu'une chose nécessaire , c'est d'en constater les principes constitutifs et de ne pas les confondre avec 1«8 formes passagères qu'elle a revêtues ou les maladies qu'elle a subies. Les écrivains les plus opposés aux principes que je développe , les partisans même de la féodalité , ont fait des aveux qui s'acqordent avec ces aperçus; je vais les joindre à mes propres réflexions ;
C'est une grande erreur de croire que dans un état tout peut se faire par la force, l^es arrestations préventives , les prohibitions de lïi presse, ces cQup^ d'état d^ns lesquels on a tant de confiance, ne sont jamais que des mesures provisoires. Toutes les forces du monde se réunirs^ient en vain pour arrêter le cours d'un faible ruisseau; elles ne peuvent que le suspendre. De même les mesures de despotisme ne peuvent que suspendre Taçlion lente et continue d'une cause morale (I).
Le gouvernement de Louis XV avait voulu tout tenir dans rinaçlion , et s'y tenir lui-même. On ne restQ iKis ainsi immobile. Les temps marchent; i|faut m^ircheravec eux. J^es temps sont difficiles; il faut pouvoir les affronter. Ils exigent des efforts; il faut les faire. La situation laissée par Louis XIV ren^ dait tout grand mouvement impossible » tOHt grand
(1) M. de MontlQii^v
effort impraticable; elle paralysait un corps où une grande action est souvent nécessaire. D'ailleurs | les principes primitifs de la société française ten«» daient toujours à' se développer, et les efforts du gouvernement étaient tournés presque toujours à les contrarier.
De cette manière on créait de plus en plus la fai*blesse, et néanmoins de plus en plus on proclamait la puissance. On affecta de la présenter avec un grand appareil. À mesure que notre situation de* venait extrême, les mesures devinrent extrêmes. En dehors des principes, on peut employer la force , mais on ne peut obtenir Fautorité.
Quand le voyageur passe dans certaines vallées des Alpes, on lui recommande de ne pas faire de bruit : des avalanches sont suspendues sur sa tête; elles vont tomber à la première commotion. On auaurait dit que la France était dans cette situation. Toute espèce de mouvement paraissait hostile; les moindres difficultés faisaient redouter une crise; les moindres dissentiments prenaient Timportance d'affaires d'état. La parole elle-même était devenue un danger. Il s'était répandu, comme une découverte, que Tautorité est quelque chose de merveilleux qui doit rester sous le voile. On consacra en principe que dans Fétat monarchique comme dans Tétat monastique , le silence est une règle de salut. On ne savait m d'cw V(m venait ni où l'on alkût.
La marche du gouvernement se réglait sur cette doctrine; les prohibitions de la presse furent dirigées de plus en plus contre les communications de l'esprit; les perquisitions de police, contre les épanchements de la confiance.
Avec ce système cependant tout n'était pas gagné. On avait dit : Que le repos se fasse, et il avait été fait. Mais quand un peuple, pressé par treize cents ans de gloire, a, en outre, dans ses4raditions et dans sa vivacité naturelle une multitude de germes d'activité, il faut avoir moins de confiance dans les interrègnes d'une apathie momentanée. Le rameau qui a plié sa tête sous le torrent, la relève dès que le torrent est écoulé. 11 en est de même des peuples sous les débordements du pouvoir. Aujourd'hui tout est tranquille, demain tout s'agite.
Cet effet était inévitable. Malgré tous ses efforts, le gouvernement ne put obtenir complètement ni l'apatbie qu'il commandait, ni l'inaction qu'il se prescrivait.
Le silence avait beau être ordonné, à chaque instant on entendait des plaintes. Les droits avaient beau être méconnus, à chaque instant on était obligé de les produire. Les grandes corporations avaient beau être comprimées, à chaque instant il s'élevait entre elles des discussions qu'il fallait régler. On au rait voulu tenir dans l'oubli nos anciens temps , à tout moment on était obligé de les ressusciter et de
DlSœURS PRÉLIMINAIRE. S5
les invoquer. Tantôt c'était à Foccasion des pairs et des princes légitimés, tantôt à l'occasion des impôts et des parlements, tantôt à Foccasion des droits de certaines provinces et de certaines corporations.
Dès qu'on recherchait les bases de nos institutions, le despotisme, dont on avait fait la constitution de l'Etat, s'évanouissait.
On était tout étonné de trouver en point de droit : ici , que Timpôt ne peut s'établir sans le consente* ment de la nation'; là, que la loi doit être faite avec le consentement du peuple. On était tout étonné de découvrir que les rois de France n'étaient ni des Trajan, ni des Justinien, comme le voulaient les gens de loi, ni des Saûl ou des David, comme le prétendait le clergé, mais seulement des rois français, ayant à ce titre des devoirs à remplir, des droits et des lois à respecter.
Dans cette situation, qui développait mille causes de trouble, les finances ne doivent point être oubliées.
Dans leur état de pénurie, diminuer les dépenses, accroître les impôts, étaient les seuls partis à prendre. L'un et l'autre avaient des inconvénients. Le ministère se décidait-il pour les impôts, il fallait qu'il forçât la main aux parlements; et alors la résistance simultanée de tous les ordres de citoyens , l'énormité supposée des contributions, le cri de toute la France, effrayaient le monarque, le minis-
M DISœURS PRÉUMINAIRE.
tro était sao-iflé. Le ministre se décidait-il pour des réformes? Comme elles tombaient sur des hommes qui avaient la faveur, il trouvait à la cour la résistance qu'il avait voulu éviter au parlement.
La royauté n'était absolue qu'en apparence. Sous un despotisme véritable tout marche du même pas, tout est dessiné sur le même modèle, toutes les ressouf ces du sol^ toute l'énergie des habitants sont mises en activité. Mais , avec treize parlements , les droits des ordres , les privilèges des corporations , rien de grand ne peut être conçu , rien d'uniforme ne peut être tenté. Le ministre qui veut entreprendre est assailli de plaintes , celui qui n'entreprend pas, décrié. Embarrassé dans toutes ces entraves, un despotisme d'illusion semblait n'avoir été inventé que pour irriter ce qu'il y avait encore de sentiments généreux , engager dans de fausst;S démarches les ministres et le monarque lui-même, et compromettre ce qui restait d'autorité.
On ne savait comment garder cette situation; OU ne savait pas non plus comment en sortir. Le des* potisme ne voulait pas la liberté; nos mœurs ne vouLiient pas le despotisme. Le gouvernement vou* lait le repos; tout portait au mouvement. Rien ne pouvait aller avec une multitude de ruines , restes des andennes destructions. Les hommes généreux se cantcnnaient dans ces ruines mêmes , coinme dus le deraier rempart de nos £bertés« Telle ^Haît
IHSGOUaB PRÉUMINAIRE. 97
la sitiiatian du gouverDement qui , de quelque côté qu'il voulût se diriger, ne pouvait arriver à aucune de ses fins. Au dehors , il était tellement connu qu'il craignait la guerre , qu'il était par cela même sans cetôe au moment de s'y voir entraîné. Âche* taitnl la paix par des conditions humiliantes y cette humiliation , qu'il aurait voulu enfouir^ lui revenait dû toutes parts en traits éclatants et acérés; d'un côté , tout semblait se réunir pour entraîner au mouvement un ministère qui voulait absolument le repos i d'un autre côté , tout se réunissait pour entraver ce môme ministère dès qu'il voulait se mouvoir.
Un esprit public, d'une espèce toute parlicuUère, semblait avoir été composé exprès pour le harceler et le tracasser quand il voulait demeurer dans rinaction , et pour l'embarrasser dès qu'il voulait agir. Une situation aussi violente commandait une résolution décisive. Quand une nation , de mœurs iières y a conservé une multitude de constiiutions et de droits , et que tout cela est désordonué et mutilé, il n'y a point à balancer. Ce n'est pas avec la force qu'on disdplinera cette multitude de pri« vilégaa et de prétentions diverses ) c'est avec une transaction entre tous les intérêts , c'est-à-dire avec UQ bon ùjmt public. D'un autre côté , quand une natioA iscdéedese^ anciens temps se trouve n'avoir pteft AI droit puy» , ni e^rit public , il est fadlt
de deviner ce qui manque désormais au pouvoir. Ce n'est pas la force , c'est Tautorîté. Rechercher tout doucement l'état des institutions , et préparer les moyens de les ordonner et de les améliorer ; rechercher ce qui restait d'autorités secondaires , et les aider à affermir et ranimer la principale autorité , voilà le parti qu'il fallait prendre.
U faut le reconnaître, lesprit de 89 était un esprit de résurrection ; en le comprimant , on en a fait un esprit de révolution. Que fallait-il faire? Rétablir un droit public pour régler les prétentions respectives , parce qu'il faut un droit public pour l'ordre public. 11 y en avait un pour le désordre , on n'en avait point pour l'ordre.
On peut dire que les ruines étaient un obstacle pour Louis XVI , les souvenirs une difficulté. Les principes de la société étaient tous oubliés.
« La royauté étudiera-t-elle avec le plus grand soin sa nouvelle position? Serendra-t-elle un compte fidèle de la force qui l'a dégagée des obstacles , du clergé, de la noblesse , des Parlements, qui l'a rendue victorieuse et qui l'a conduite au point où elle se trouve ? Cette force bien reconnue , chercherat-elle les moyens de la régulariser, de se mettre avec elle dans une harmonie constante afin d'étendre encore et d'assurer sa puissance, en la rendant plus populaire , plus nationale ? Portera-t-elle un regard scrutateur et bienveillant sur toutes les parties sou-
DISCOURS PRÉUMINAIRE. 29
mises à son gouvernement , sur les institutions pour les corriger , les modifier ou les renouveler, afin de les approprier aux changements qu'a subis le corps social ; sur la législation , pour en corriger les vices et la coordonner aux besoins que faisaient naître plus de liberté , et un rapprochement déjà sensible des conditions ; sur Fadministration , pour la rendre plus équitable et adoucir les différences choquantes qui naissaient des privilèges des proviuces , des corporations et des individus; enfin, sur sa propre action , pour la rendre plus régulière , pour en écarter les caprices et l'arbitraire? non; et c'est là que commencent réellement ses torts : elle abandonnera l'ouvrage qu'elle avait commencé ; de terribles catastrophes l'achèveront. Elle ne s'occupera que de rendre son indépendance plus absolue , et les Parlements , cette barrière si faible , si précaire , paraîtront lui oflrir déjà de trop grands obstacles. Au lieu de prendre son point d'appui dans le centre de la nation , comme le lui ordonnait la nature des choses, elle se retranchera, pour la comprimer, dans le sein de cette même aristocratie dont elle avait eu tant à se plaindre , contre laquelle elle avait dirigé toute sa force et toute son habileté pendant tant de siècles. La raison publique , éclairée chaque jour davantage par les nombreuses découvertes faites dans les sciences, par le concours de tous les arts, par les travaux et les vastes coinmunicalions
90 DISCOURS PRÉLlMtNÂtRB.
du commerce, faisait les pfogrëd les plus f*apidës; au lieu de se placer au foyer de sa lumière pour en diriger les rayons, Tautorilé royale la poursuit par tous les moyens que lui ofTrent les préjugés de l'ignorance , les vieilles routines , et prétend la faire rétrograder. Enfin , quand le corps de la nation marche vers l'avenir, conduit par des idées sur la nature desquelles il n'est pas permis de se méprendre, elle recule vers le passé (1). »
Voici la manière dont un autre homme politique, M. Mounier, a envisagé les causes de ce grand changement qui , en 88 et en 89, s'opéra dans les esprits :
« La chute de l'ancien gouvernement a été précédée par l'affaiblissement lent et graduel de l'autorité du monarque. Les cours supérieures de justice étaient devenues les rivales du trône après avoir été les instruments de sa puissance. Elles étaient parvenues à former des corps indépendants , à se réserver le choix de leurs membres , ainsi que l'examen et le jugement des accusations portées contre eux. Les édits publiés par le prince ne devenaient des lois que par leur approbation , et elles n'observaient ces lois qu'autant qu'elles le jugeaient convenable. Elles en faisaient elles-mêmes , sans attendre son aveu ; elles punissaient ceux de ses agens qui ne reconnaissaient pas leur suprématie; elles
(1) M. Bailleul.
DlSCOimS PRtLIlIlNAIllK. Il
pouvaient, sans péril , vider toutes les formes protectrices derinnocence, lorsqu'elles prononçaient^ dans leurs propres intérêts , contre les personnes qui s'opposaient à leur haine en contestant la légitimité de leur pouvoir.
On sait qu'un des intérêts les plus généralement sentis par la multitude est -celui de la diminution des taxes. Les Parlements avaient donc acquis^ par leur résistance aux nouvelles impositions^ une grande popularité , et l'autorité royale avait perdu la sienne ^ sous Louis XY, par le mauvais emploi des revenus , par des taxes oppressives et le scandale des mœurs de ce prince et de la plupart des courtisans. Il résolut de mettre un terme à la puissance des cours de justice ; mais c'était pour sauver un coupable, et Topinion publique fut en leur faveur.
Louis XVI , cédant aux influences de ceux qui Tenvironnaient , eut l'imprudence de rétablir l'andenne composition des tribunaux , à qui ce triomphe donna plus de crédit et plus d'orgueil. 11 n'était pas impossible à l'autorité royale de s'en délivrer une seconde fois. 11 fallait que le prince suivit les mêmes mesures qui , dans les siècles précédents , avaient détruit l'indépendance dos possesseurs de fiefs. Q fallait se concilier l'affection du peuple , protéger dans toutes les circonstances la liberté des individus contre les jugements arbitraires , diminuer les impôts y et retrancher les dépenses îi
3t DlSœURS PRÉLIMINAIRE.
Malheureusement Louis XYI , avec des inteutions pures j n'avait point de fermeté dans Texécution de ses projets. Un de ses ministres, le vertueux Turgot, voulait supprimer les corvées de grands chemins et faire contribuer tous les propriétaires à leur construction; le Parlement de Paris s'écria qu'on allait renverser la monarchie par la confusion des rangs , et Turgot , qui se proposait d'opérer graduellement, et sans nuire aux possesseurs de fiefs , l'affranchissement des taxes et des personnes , fut sacrifié aux clameurs des Parlements et des privilégiés, Necker, qui désirait que le législateur ne fût plus forcé de composer avec treize Parlements , qui surtout ne négligeait aucun moyen d'introduire l'ordre et l'économie dans les dépenses, fut privé de son emploi, malgré l'estime générale dont il jouissait : les prodigalités se renouvelèrent, les ministres trompèrent le peuple en lui annonçant une prospérité qui n'existait pas, et même l'extinction prochaine de la dette publique. Pendant que la nation était dans cette fausse sécurité , le désordre s'accrut à un tel point qu'il fallut enfin révéler le fatal secret de la détresse des finances et s'occuper des moyens d'obtenir de nouvelles taxes. On résolut d'augmenter les contributions de privilèges. On s'attendait à la résistance des Parlements; on crut la prévenir en convoquant une assemblée de notables composée de la manière la plus propre à se-
DISGOURS PRÉLIMINAmE. SS
oonder les intérêts de la cour; elle lui fut cependant contraire, et ne dissimula point son mécontentement. Un cri général d'indignation s*éleva dans toute la France; M. de Calonne fut renvoyé du ministère. Brienne le remplaça et voulut forcer les Parlements à autoriser de nouvelles taxes. Le Parlement de Paris , irrité de ce qu'on refusait de soumettre à son examen l'état des recettes et des dépenses, recourut subitement à Fancienne doc^trine, oubliée depuis si longtemps , suivant laquelle le roi devait se contenter des revenus de ses domaines , et ne pouvait obtenir aucun subside sans le consentement libre des contribuables. Il demanda une convocation des Etats-Généraux , qui n'avaient pas été assemblés depuis 1614. Cette proposition fut répétée par les autres tribunaux et fut accueillie avec transport par tous les ordres de l'Etat. Ceux mêmes qui étaient le plus ennemis de là troi) grande autorité des juges, crurent voir, dans la convocation d'une assemblée de représentants du peuple, le moyen d'obtenir sans troubles une constitution libre et de faire cesser la confusion des pouvoirs , qui rendait impossible la réforme des abus ; qui n'exposait pas les citoyens, il est vrai, a une tyrannie cruelle, incompatible alors avec les mœurs et les lumières de la nation , mais qui favorisait le désordre dans les puissances, substituait l'arbitraire à l'autorité des lois , privait le gouvernement de toute énergie^
rendait son administration faible et incertaine , et entretenait l'inquiétude et le mécontentement dans toutes les classes du peuple.
Puisque les juges supérieurs , chargés de faire obéir au roi , appelaient eux-mêmes le peuple à la résistance , il n'y avait plus de moyen de salut pour le prince, qu'en cédant aux vœux de la nation, en se hâtant de traiter avec un nombre de propriétaires assez considérable pour former un parti puissant en sa faveur. Presque tous les Etats-Généraux précédents avaient été de peu d'importance , parce qu'on pouvait se passer de leurs subsides et qu'alors les revenus du domaine royal suffisaient pour l'ordinaire aux besoins du fisc; mais les nouveaux, quelle que fût leur composition , allaient devenir les dispensateurs de tout le revenu public, conséquemment les maîtres absolus du premier ressort de l'autorité. Toute la nation demandait qu'ils fussent périodiques , qu'ils partageassent avec le roi le pouvoir législatif. Ainsi le gouvernement allait être changé. Si le prince se conduisait avec fermeté et prudence, la monarchie , jusque-là simple en apparence , aristocratique en réalité , pouvait n'être pas détruite; mais elle devait nécessairement recevoir un mélange de démocratie, et elle devait tomber, si , dans une pareille crise , on luttait sans ménagement contre les vœux du peuple. Les ministres voulurent conjurer l'orage ; ils entreprirent de rendre au rœ
M6C0UR8 PRÉLIMINAIRE. 3ft
un pouvoir sans limites par des lois absurdes et révoltantas, qui renfermaient à peine quelques dis* portions salutaires.
U§ virent se dédarer contre ^nx le dergé j la noblesse , la capitale , la plupart des villes de France, toiis les tribunaux, même un grand tiombt'e de leurs partisans. Ils firent marfcber des trcMjpes ; les bffîders invitèrent les soldats à protéger les mécontents , et l'opinion publique vouait à l'infamie ceux qui se déclaraient pour Tobéissance. Tous les moyens de contrainte se brisèrent dans les mains des agents du monarque. Il fallut céder, il fallut promettre solennellement la convocation deà Etats-Généraux, et renvoyer les ministres, devenus les objets de la haine de tous les Français.
Les Français avaient dé^rc les Etats-Généraux pour détruire les sibus et pour concilier la liberté ayec le gouvernement monarchique. Jlien n'était donc plus important que leur composition. Il s'agissait de savoir si l'on prendrait pour modèle les Etats-Généraux précédents , qui n'étaient que des assemblées extraordinaires, convoquées à des siècles d'intervalle, sans droits déterminés, sans formes constantes, ou si l'on calculerait la ditTérence des temps et les grands intérêts sur lesquels il s'agissait de prononcer. Le cardinal de Brienne, dans l'espérance d'éloigner le moment de la convocation, avait fajlt inviter , par un arr^èt du coosei} dM rpi ,
toutes les personnes instruites , à s'occuper de recherches et de discussions sur les formes des assemblées du même genre. Cette mesure imprudente provoqua l'esprit de parti; et, dans la lutte des préventions de toutes les classes , elle donna le droit aux amis de la liberté , comme aux partisans des abus, de soutenir leurs différentes opinions. Les Parlements et une partie de la noblesse se déclarèrent de la manière la plus impérieuse , pour les formes observées dans les Etats-Généraux de 1614, qui n'avaient produit que des dissensions entre les nobles et les communes, et que ces dissensions avaient rendus complètement inutiles. Les amis de la liberté sollicitèrent des formes plus favorables à l'intérêt général.
Malheureusement la Révolution avait surpris les Français , avant que les esprits fussent exercés aux discussions politiques. On aimait la liberté sans trop bien la connaître. A quoi pouvait servir l'étude du droit public , dans un pays où le roi prétendait à une autorité absolue, et où les juges qui achetaient leurs emplois voulaient partager avec lui le pouvoir souverain ? Aussi cette étude était-elle généralement dédaignée; peu d'hommes de lettres s'en occupaient , et même elle était étrangère à tous les gens de loi. Il est donc vraisemblable que si les ministres du prince avaient proposé une bonne composition de l'Assemblée législative, ils auraient rencx)ntré de
grands obstacles dans l'ignorance universelle et dans les intérêts privés. U n'est pas douteux , par exemple , que si Ton avait voulu donner aux pairs de France , dans la législation , la prééminence que leurs anciennes prérogatives auraient pu leur procurer , ou que si l'on avait réservé les élections et les places d'une chambre haute aux aines des familles nobles possédant un revenu considérable, une grande partie de la noblesse n'eût été trèsmécontente. On avait eu le projet de créer une première chambre de sénateurs à vie ; mais la noblesse s'y serait encore plus opposée , et même les partisans enthousiastes d'une égalité mal entendue n'auraient pas manqué de représenter au peuple cette institution comme trop aristocratique. Cependant le gouvernement aurait dû tout tenter, pour obtenir une Assemblée nationale , qui par sa nature pût maintenir l'union entre les citoyens. Malheureusement l'administration ne parut pas apercevoir les conséquences d'une composition vicieuse; elle résolut de séparer les Français en plusieurs classes, non par les fonctions ou les propriétés , mais par la naissance. On ne se borna point, comme auparavant , à convoquer les possesseurs de fiefs; on appela tous ceux qui portaient le litre de nobles , et on leur donna lé droit de se dioisir des représentants; on donna également une représentation particulière aux non-noblesi , sous le non de Tiers-
38 DISCOURS PRËLIMINAIRK.
Etat. Dans le clergé , qui formait le premier ordre y les intérêts se divisèrent suivant que les ecclésiastiques étaient nés nobles ou plébéiens*. Les représentants ne devaient être que des envoyés chargés de faire connaître les résolutions de ceux qui les avaient dioisis.
Un corps très-nombreux de familles nobles se croyant des droits exclusifs à la domination^ ne pouvait avoir les mêmes intérêts que les autres citoyens; et le corps du peuple, dont on séparait les nobles et les anoblis , c'est-à-dire presque tous ceux qui avaient des propriétés considérables, ou qui remplissaient des fonctions importantes, était précisément composé , comme il aurait dû Têtre , pour fortifier sa jalousie et son mécontentement. Ses députés furent cependant, en général, aussi bien dioisis qu'ils pouvaient l'être , d'après les formes qu'on avait prescrites.
Il y avait donc des éléments sans nombre pour ranimer dans l'esprit des uns les préjugés des temps de chevalerie , temps si célèbres dans les romans , si malheureux dans l'histoire , et pour disposer les autres à confondre dans leur haine, pour les distinctions de la noblesse féodale , les égards que mmtaient les familles illustrées par leurs services et les institutions nécessaires au soutien de la monardiie.
Rien n'est (iliis propre à donner une idée exacte
DISCOURS PRÉUHIMIRE. 39
des inconvénients de celte forme de représenlatioii que Tanecdote suivante. Fendant queles habitants du Dauphiné s'efforçaient d'obtenir les Etats-Généraux dans l'espérance de parvenir à la liberté politique, un officier de cavalerie, distingué par les lumières de son esprit et la générosité de ses sentiments , montrait à ses amis le zèle le plus ardent pour le bonheur de la France ; mais il ne paraissait à aucune des assemblées. Us le pressèrent de s'y rendre, et lui en firent un devoir; il finit par leur avouer qu'il n était point noble , et que cependant il passait pour tel dans le monde; qu'il n'avait ni la mauvaise fol de se supposer des titres comme tant d'autres, ni la force de détromper ceux qui jusque là l'avaient regardé comme leur égal; et que, ne sachant dans quel rang se placer, il ne pouvait seconder que par ses vœux ceux qui voulaient rendre sa patrie heureuse et libre. Je ne dis pas qu'on doive approuver cette faiblesse d'orgueil ; mais enfin, quandonconnaitl'andenne France , on ne peut en élre surpris. On sait bien que la plupart de ceux qui parvenaient à jouir d'une certaine considération , ne voulaient plus appartenir à l'ordre du peuple; qu'un grand nombre d'tiomines en rougissaient mémo, et que les prétendants à la noblesse se sont prodigieusement accrus depuis la Révolution.
C^Ue même iK>Ues^, à lamelle on arrivait facilemmi par d^ charges o^ de fau:^ titres j avait perdu
40 DISCOURS PRÉLIHINAIRL.
ses anciens moyens d'influence sur l'esprit de la multitude. Il y avait encore dans cette classe beaucoup d'hommes très*respectables; mais il y avait aussi beaucoup d'hommes pauvres et sans éducation , dont rien ne pouvait justifier la prétention de former une classe supérieure , et auxquels , dans un bon système représentatif , on n'aurait pas même donné le droit de suffrage pour élire les députés des Communes.
Parmi les Français qui voulaient sincèrement la liberté , ceux qui en avaient le plus étudié les principes, apprenant que les ministres du roi se disposaient à former une assemblée de représentants des trois ordres, résolurent de faire établir par cette assemblée même une meilleure composition pour l'avenir, et de faire délibérer les ordres ensemble , afin que leur rivalité ne mît aucun obstacle à l'établissement d'une constitution. Us jugèrent que si les ordres étaient séparés , ils deviendraient ennemis dès les premiers instants. On savait que les députés de la noblesse ne prétendaient pas en 1789 , comme ils avaient prétendu en 1614, que les plébéiens étaient les sujets des nobles ; qu'ils ne pouvaient les appeler leurs frères aînés sans leur manquer de respect ; qu'on devait leur défendre de porter les mêmes vêtements , les forcer à couper les jarrets de leurs chiens , et interdire les mariages entre les individus des deux ordres; mais on savait
DISCOURS PRÉUMINÀIRE. H
aussi que la plupart des nobles de 1 789 demanderaient le droit de former à perpétuité un corps politique , le privilège exclusif d'acheter des fiefs , de porter des armes et d'obtenir certaines décorations. On savait que le clergé s'opposerait à la liberté de la presse , à la réforme d'un grand nombre d'abus. On crut que la réunion des ordres préviendrait ces inconvénients; que les justes réclamations des Communes seraient soutenues par les nobles et les prêtres les plus éclairés; que les abus seraient combattus par les hommes modérés des trois différentes classes j et qu'ainsi la majorité serait constamment on faveur de la prudence et de la justice. Four empêcher que les intérêts du peuple ne fussent trop subordonnés à ceux des privilégiés , on demanda que les députés des Communes du tiersétat fussent en nombre égal à celui des députés du clergé ei de la noblesse , ou double de celui de l'un de ces deux ordres. Ce système que des partisans enthousiastes de la démocratie regardaient encore comme trop favorable à l'autorité du roi , devint bientôt le vœu général et irrésistible des neuf dixièmes du peuple français.
II fut adopté par une partie des nobles et par beaucoup d'ecdésiastiques très-pieux et très-attachés à l'autorité royale. On ne croira point, par exemple , que l'archevêque de Vienne , qui dans les Etats-Généraux conduisit la majorité du clergé
42 M8G0URS PRÉLlMlNÀiRE.
à l'assemblée des ordres réunis , fût égaré par les opinions des philosophes modernes ; lui , dont le zèle religieux s'était montré dans plusieurs circonstances avec trop d'exaltation. On dit qu'il avait été contraint; mais nulle contrainte n avait dirigé les suffrages dans les assemblées du Dauphiné. U y avait pris l'engagement libre et solennel , comme la plupart des nobles et des ecclésiastiques de celte province, de contribuer de tous ses efforts à une réunion des ordres et à une double représentation des Communes.
On répète sans cesse que, si les ordres fussent restés séparés, l'autorité royale et la tranquillité publique auraient été maintenues. On cite plusieurs des Etats-Généraux précédents , on ne voit pas la différence extrême des circonstances. On ne considère point que ces assemblées avaient peu de moyens de dicter des lois au monarque , puisqu'il avait des revenus indépendants et qu'il pouvait se passer de leurs concessions. Alors la plupart des Communes étaient assujetties à la noblesse; eiles étaient obligées , pour obtenir quelque piX)teclion , de se dévouer aux intércHs du trône. Il fut facile , en 1644, de renvoyer les députés des trois ordres, dès l'instant où l'on eut des motifs de redouter les suites de leurs querelles, et, depuis ce temps, ils n'avaient plus été convoqués Jusqu'en 1789; mais, H cette dernière époque, la situation des finances^
donnant aux Etats-Généraux plus d'autorité qu'ils n'en avaient jamais exercée, elles progrès des sciences et de l'industrie procurant aux Communes les moyens de rivaliser avec la noblesse, on aurait eu, en ne leur accordant pas une double représentation et en les faisant délibérer séparément, les mêmes malheurs dont la réunion des ordres n'a point garanti la France , et dont elle l'aurait peutêtre garanti sans d'autres causes que je ne tarderai pas d'indiquer.
Supposons , contre toute vraisemblance ^ que les ordres séparés eussent agi de concert et que la paix n'eut point élé troublée par lewrs prétentions respectives , ils auraient sanctionné cette monstrueuse composition d Etats-Généraux. Ils auraient déddé qu'on réunirait périodiquement toue les Français, âgés de plus de vingt-cinq ans , pour délibérer séparément , les uns comme nobles , les autres comme plébéiens, sur tous les intérêts de l'Etat, non-seulement dans chaque ville , mais encore jusque dans le dernier village; pour rédiger par écrit leurs demandes et leurs projets , et les confier à des députés soumis dans l'assemblée des représentants aux ordres de ceux qui les auraient dioisis. Ainsi l'on aurait établi une aristocratie violente et une démocratie tumultueuse , dont la lutte inévitable n'eût pas tardé de produire l'anarchie et un bouleversement général.
44 DlSœURS PRÉLIMlMIliË.
Necker n'est point , comme on le croit communément, Fauteur du système de la double représentation du Tiers-Etat et de la réunion des ordres. U ne fit autre chose que proposer, comme Tavait fait un des frères du roi , d'accorder aux Communes le nombre des députés qu'elles désiraient, et cela , parce qu'il connaissait les vœux exprimés énergiquement dans toutes les parties de la France; parce qu'il fallait ou céder à ces vœux ou renoncer aux Etats - Généraux , faire une banqueroute et braver le ressentiment de toutes les classes du peuple.
Les ministres du roi ne calculèrent point les conséquences de la double représentation; ils ne prévirent point qu'elle entraînerait la réunion forcée du clergé et de la noblesse. Us ne prirent aucune mesure pour diriger les suffrages des électeurs, pour se concerter d'avance avec les députés les plus éclairés , pour écarter ou gagner les hommes dangereux. S'ils ne se croyaient pas assez de crédit pour faire établir par le roi une chambre des pairs en augmentant leur nombre , ou des sénateurs à vie et une chanibre des Communes formée par des propriétaires sans distinction de naissance , ils auraient au moins dû faire décider que les ordres seraient réunis pour délibérer sur un projet de loib fondamentales qui régleraient les droits et la composition future du corps législatif; mais ils laissèrent
venir tous les députés à Versailles , et firent commencer les Etats-Généraux avant qu'on eût déterminé les formes de leurs délibérations , quoiqu'on fût instruit que les uns s'étaient solennellement engagés à compter les suffrages par tête y et les autres par ordre. Ils ne parurent pas même soupçonner Texistence des volcans qui s'embrasaient autour d'eux. Quand ils mettaient évidemment les différents ordres dans la nécessité de s'attaquer et de se combattre , ils paraissaient croire que tout se terminerait sans troubles. Le jour de l'ouverture des Etats-Généraux, le garde-des-sceaux , M. de Barentin y applaudissant à la double représentation des Communes , comme résultat d'un cri presque général , témoignait le désir de voir les ordres consentir à une réunion , et cependant les invitait à commencer par délibérer séparément. M. Necker exprimait le même vœu , et n'avait que des inquiétudes sur leur délibération, comme si l'on eût ignoré qu'ils avaient juré à leurs commettants , les uns d'exiger la réunion des ordres , les autres de ne jamais les réunir.
Le trop grand nombre de députés, la trop grande publicité des discussions ^ ne furent point des erreurs particulières aux ministres du roi. Il serait absurde de leur reprocher maintenant les erreurs que l'on a partagées soi-même; et quant aux erreurs que l'on pourrait leur croire personnelles, il serait
injuste de leur en faire un crime. C'est tin déplorable aveuglement que celui de cette multitude de prétendus sages , qui, après avoir pris plus ou moins de part à la révolution , profitent aujourd'hui de Tobscurité de leur rôle précédent pour annom^r qu'ils ont tout calculé, tout prévu ; ils s'attribuent le droit de déclarer coupables tous ceux dont on a le plus généralement observé la conduite , et qui n'ont pas comme eux pris pour leur seul guidé les intérêts d'une classe privilégiée. Quel homme, au milieu des troubles politiques de la France et des difficultés sans nombre qui se sont renouvelées chaque jour^ aurait pu se flatter d'être infaillible ? Ce qui est le comble de Tinjustice, c'est qu'on parle de M. Necker comme s'il eût à lui seul formé le conseil du roi , et l'on ne parle point de ses cdlègues qui ont adopté et secondé ses mesures. C'est qu'il suffit à une multitude irritée de rencontrer un objet de vengeance , et qu'elle éprouve trop le besoin de condamner pour prononcer avec discernement.
Je n'entends point affranchir M. Necker de tous reproches : mais je demande qu'on n'oublie point la difficulté de sa situation. J'avoue qu'il m'a paru toujours surprenant qu'en cédant aux vœux du peuple pour la double représentation des communes , il n'ait pas considéré la réunion des ordres comme une conséquence nécessaire; qu'il ne Tait pas fait
DISCOURS PftÉLlMlNAIItE. 47
exiger par le monarque afin qu'elle fut paisible et donnât au roi des droits à la reconnaissance du peuple ; qu'il n'ait pas senti que le parti le plus dangereux pour la couronne était de rester neutre dans la querelle des ordres et de s'exposer à recevoir la loi du vainqueur.
Je suis convaincu qu'au fond de son âme, M. Nec* ker inclinait à placer le monarque à la tête du parti populaire , ce qui eût été le seul moyen de salut , et pour le prince et pour les propriétaires de toutes les classes; ce qui eût rassuré les amis de la liberté sur les moyens de l'obtenir, et les eût tous ralliés en faveur de l'autorité royale contre les partisans de l'anarchie. Mais M. Necker y vit probablement trop d'obstacles , malgré le bon cœur du roi , qui était trompé par de faux rapports et qui était trop incertain dans ses résolutions. Alors il abandonna l'Assemblée nationale aux chocs de ses éléments opposés. Il eut trop de confiance dans ses talents, dans son crédit et dans sa popularité, avantage éphémère qu'il espéra maintenir et qu'il considéra comme un moyen certain de calmer les orages. Lorsque les troubles s'accrurent, il ne sut en appeler qu'à la conscience des démagogues , dans laquelle il s'efforça d'exciter des remords. Il con- 8«lla toujours de leur céder dans les moments de danger. Il faut sans doute beaucoup sacrifier pour évit» une guerre civile : maïs jamais on ne doit
48 MSGOURS PRÉLIMINAIRE.
laisser détruire sans résistance les bases les plus essentielles de la sûreté générale ; car Fanarchie ou la tyrannie de plusieurs brigands , telle que celle qu'on préparait par une telle conduite , sont encore de plus grands malheurs. M. Necker, depuis son éloignement des affaires publiques, ayant rendu compte dans plusieurs écrits de ses principes et de son administration, a trop dissimulé les intrigues et les menaces qui ont influé sur sa conduite. Il a préféré justifier plusieurs de ses mesures comme s'il les eût volontairement choisies , plutôt que de reconnaître qu'il les avait adoptées avec répugnance, et dans l'espoir de calmer la fureur des factions.
Je crois donc que M. Necker était , par ses lumières, son zèle pour l'humanité, son esprit d'ordre et d'économie, un excellent administrateur dans les temps de calme; mais qu'il lui manquait les qualités nécessaires pour combattre les factions , former et diriger un grand parti , arrêter un plan , le suivre à tout péril , opposer la violence à la violence.
Tel est donc le sort des hommes d'état dans les temps de calamité. Ils sont livrés aux reproches de tous les partis. Beaucoup d'autres accusent M. Necker d'avoir trop servi dès le commencement de la Révolution les systèmes de liberté , et fnoi je lui reprocherai de ne s'être pas assez promptement dédaré contre la représentation et la délibération par
ordre , qui ne pouvaient conduire qu'à Fanarchie ou au despotisme.
Le défaut de plan qu'on put reprocher à tout le conseil de Louis XYI est une des plus grandes causes des malheurs de la France, et celle dont on parle le moins. Ce fut par une succession de mesures contradictoires que l'autorité royale se perdit ; ce fut en flattant les espérances de tous les partis , en les favorisant et en les abandonnant tour-à-tour, que l'administration rendit vains tous les efforts de ceux qui voulaient la servir , et qu'elle encouragea ceux qui voulaient sa ruine. Tout gouvernement qui, dans les troubles politiques, n'agira point avec énergie et célérité , et n'aura pas l'habileté ou de concilier les différents partis , ou de se liguer avec l'un d'eux , pour vaincre ou périr avec lui , doit inévitablement succomber.
Malgré la multitude de systèmes qu'avait produits la convocation des Etats-Généraux , il n'aurait pas été impossible d'accorder entre eux les amis de la liberté , et par leur influence de rétablir l'union entre les citoyens, ou de former un parti assez puissant pour déconcerter les efforts de ceux qui voulaient une révolution violente. Il n'aurait pas suffi cependant d'une réforme momentanée des princi paux abus. Presque tous les citoyens désiraient une garantie de leur liberté, et la résistance à ce vœu général était absolument inutile; il fallait donc se
10 DISCOURS PRtUllINillII.
ooncerter avec les personneft qui jouiaifûe&t 4e quelque influence pour découvrir les moyens de satisfaire la nation, sans compromettre le repos public.
U y avait sans doute dans l'Assemblée nationale des hommes très-dangereux. Quelques enthousiastes portaient jusqu'au délire leurs idées de liberté, et considéraient comme des ennemis de la patrie tous ceux qui ne partageaient pas leurs opinions.
Quelques vils intrigants s'efforçaient d'exciter , l'ambilion du duc d'Orléans pour s'emparer sous son nom de l'autorité y et se liguaient avec ceux qui par un motif quelconque voulaient un bouleversement général. Mais , au commencement , tous ces agents volontaires ou involontaires de Tanarchie n'étaient pas au nombre de quatre-vingts, dans une assemblée de huit ou neuf cents personnes. Ilà surent profiter de l'imprudence d'un petit nombre de chevaliers forcenés qui se trompaient de siècle et qui par leurs menaces , leurs orgueilleuses maximes, augmentaient la fureur et le nombre de leurs ennemis. Mais en satisfaisant l'intérêt des propriétaires des différentes classes, en se conciliant avec tous les députés modérés des communes , en se servant du zèle que les circonstances avaient ranimé parmi les ecclésiastiques et les nobles , on aurait eu, dans la réunion des ordres^ une très-grande niajorité contre les factieux. Peut-être même le mo-
Qftpqua eût-it h\t ^Huas pour ^% intéiièti , s'il eût ppotégé la oaalition que 1^ prainte des troubles OQrQmenQaU h produire entra les députés les plus distingués.
Beaucoup d'hommes qu'on a vus depuis se dé-» clurer pour des mesures violente^, voulaient alors se borner à de^ changements compatibles avec la tranquillité générale.
L'ambition inquiète de Mirabeau , son désir extréma d'accroître sa célébrité et d'acquérir des richesses et du pouvoir^ le disposaient à servir tous les partis. Je l'ai vu passer des comités nocturnes tenus par les amis du duc d'Orléans à ceux des républicains enthousiastes , et des conférences secrètes aux cabinets des ministres du roi ; mais si , dès les premiers mois, les ministres eussent consenti à traiter avec lui, il aurait préféré de soutenir l'autorité royale , plutôt que de s'unir à des hommes qu'il méprisait. Il ne faut point juger de ses principes par les nombreuses contradictions de ses harangues et de ses écrits , où il disait moins ce qu'il pensait que ce qui pouvait convenir à son intérêt dans telle ou telle circonstance. 11 m'a souvent communiqué ses véritables opinions , et je n'ai jamais connu un homme d'un asprit plus éclairé , d'une doctrine politique plus judicieuse, d'un caractère plus vénal et d'un cœur plus corrompu. Il s'est vendu dans la suite plusieurs fois à la cour; mais elle ne l'avait
sa , DISCOURS PRÉUHINÂIRE.
acheté qiie lorsqu'il ne lui restait plus d'autre pouvoir que celui de nuire ; lorsque, s'étant publiquement associé aux perturbateurs et aux flatteurs de la multitude , il ne lui était plus permis de parler raison , sans qu'ils l'accusassent de perfidie.
Barnavc avait , en Dauphiné , partagé mes opinions et publié des écrits dans lesquels il soutenait la doctrine sur laquelle nous nous étions accordés dans nos entretiens. Si l'autorité royale eût voulu s'entendre avec les amis de la liberté , il eût été facile de l'opposer aux factieux j mais lorsque l'administration se déclara pour les ordres privilégiés contre ceux qui demandaient rétablissement de deux chambres , il ne put se résoudre à rester dans un parti juste et modéré , qui serait désormais sans influence , puisqu'il était également odieux aux ennemis de la liberté et aux favoris de la multitude. Il fut entraîné par des hommes qui, pour obtenir la direction de l'Assemblée, se permettaient des moyens machiavéliques. Il s'oublia jusqu'à prononcer une phrase horrible au sujet de l'assassinat de Foulon; il se la reprocha dès le même instant. Dans la suite , il reconnut toutes ses fautes. Il me fit parvenir ses regrets dans ma retraite , s'efforça de réparer ses torts et de mettre obstacle aux progrès de la tyrannie populaire. Il fut victime de son repentir et se conduisit dans ses derniers moments, comme ses amis avaient pu le prévoir; car ils
avaient remarqué dans le caractère de cet intéressant et malheureux jeune homme , à côté de Torgueil qui l'avait égaré et des talents qui le distinguaient y des sentiments nobles et généreux et le plus ferme courage.
Rabaut de Saint-Etienne fut aussi pendant quelques mois dans le parti modéré; mais, quand Tautorité royale fut vaincue dans le combat qu'elle avait engagé, il fut accusé, ainsi que Malouet et moi, d'avoir assisté à des assemblées secrètes chez j^me jg Polîgnac , que nous ne connaissions point. Il redouta les conséquences de cette calomnie et passa dans le parti qui dominait alors. Thouret, au commencement de la Révolution , prononçait en faveur de la liberté et de la justice des discours d'une simplicité , d'une clarté , d'une force de raisonnements qui réduisaient ses adversaires à lui répondre par des cris de fureur.
L'infortuné Bailly, dont le nom ne serait jamais prononcé qu'avec respect, si les circonstances ne l'avaient entraîné dans une carrière peu convenable au genre de ses études et à son caractère bon, simple et timide , l'infortuné Bailly , qui ne voulut jamais nuire à personne, et n'eut d'autres torts que de n'avoir pas repoussé la faveur du peuple de la capitale, lorsqu'elle ^'offrait à lui sans qu'il l'eût recherchée , et de n'avoir pas résisté avec assez de courage aux ordres des factieux , était venu dans
rAssemblée nationale avec un projet de constitution. Il le lut dans un comité dont j'étais membre. Ce projet ne renfermait pas une seule idée de liberté politique; il laissait dans les mains du roi toute la puissance souveraine et n'était qu'une simple promesse de la réforme de quelques abus. Qu'on jUge si cet homme ^ qui joignait les intentions les plus pures à de grands talents , et qui a racheté sa fai^ blesse par la mort la plue héroïque , doit être considéré comme un conspirateur. Barrère méme^ en 1789) avait des sentiments opposés à ceux qu'il à montrés depuis , lorsque , par une lâche timidité, il s'^t fait le complice et l'apologiste des crimes des démagogues. Dans Un écrit périodique dont il était l'auteur ^ il montrait des principes très-modérés et cherchait à calmer les esprits plutôt qu'à fomenter la hainCi
La plupart de ceux qui ont préparé la cohstitu^ tîon vicieuse de 1791 étaient disposés avant la prise de la Bastille à ligner une padlkatioa générale ; ih auraient fait des sacrifices |)our éviter de combattre l'autorité royale ^ qui avait encore à ses ordres les forces mililaireSi II n'était pas moins fafcile de voir que les députés de la noblesse étaient prêts en gé*néral à se désister de leurs prétentions , quand ite U6 comptaient pas sur l'appui du mc^arque. D'ailleurs , il ne faut pas croire qu'il h'y ait point eu ûÀvs l'assiBmblée nationale â'aùtres aims de la liberté tfue
DISCOURS PRËLIMIFfAmE. 55
cenxr qui se sont fait connattre pour tels en publiant leurs opinions. Combien j'ai vu dans les communes d'hommes simples et modestes, autant qu'éclairés et judicieux, qui, sans hésiter, auraient abandonné les théories les plus séduisantes en faveur d'un système auquel aurait été lié le maintien de la tranquillité publique. Combien j'ai connu de respectables pré* lats , de bons curés et de députés de la noblesse qui , d'aboixl trompés par des opinions d'habitude, avaient fini par adopter des principes qui devaient satisfaire tous ceux qui voulaient le bonheur de leur pairie. On a vu de même, parmi les plus ardaits révolutionnaires , qui n'étaient pas membres de l'assemblée nationale, beaucoup d'hommes connus au commencement des troubles par des opinions très-différentes. Roland de la Plâtrière , avant d'être un si zélé républicain , avait admiré le gouvernement du pape.
Chamfort écrivait , le 1 5 décembre 1 788 , qu'une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle trots ou quatre cents familles distinguées } qu'elle peut rendre cet hommage à d'antiques services , à d'anciens noms , à des souvenirs^ mais qu'elle ne peut supporter les privilèges d'un si grand nolnb^é d'anobUs.
Si je voullrfs enx!»)re citer des noms connus, je donnerais une longue liste de ceuR qui , dans rassemblée CM hors de eette assembfa^ , ont passé siic-
56 DISCOURS PRÉLIMINAIM).
cessivement de la modération à des systèmes d'anarchie par crainte, par faiblesse, par ambition ou par ressentiment contre la cour, dont les mesures incertaines et contradictoires alarmaient tous ceux qui voulaient la liberté ; mais je n'ai pas le dessein de nuire , et surtout à ceux qui maintenant , quelqu'aient élé les motifs des variations de leurs principes , veulent contribuer de tous leurs efforts à diminuer lés maux de la France.
Ce serait une liste plus longue encore que celle des lâches , qui , après avoir flatté tous les hommes au pouvoir^ se sont jetés dans le parti dominant de la révolution et y ont porté la contagion de la bassesse de leur caractère; enûu, ce serait une longue liste que celle des hommes qui , après avoir montré un amour passionné pour la liberté , se sont déclarés les défenseurs de la monarchie absolue.
Ces observations paraissent justiûer ce que j'ai dit ailleurs, que l'autorité royale aurait pu traiter avec les hommes probes de tous les partis, les réunir sous ses auspices et prévenir les maux que la France a soufferts ; mais , au lieu de prendre les mesures nécessaires pour attacher le peuple à ses intérêts, la cour se repentit de ce qu'elle lui avait accordé. On crut qu'il fallait contenir ses représentants par des apparences de dédain. On s'irrita de ce qu'ils prenaient le titre de Communes , quoique ce nom eût toujours été celui du troisième ordre dans
les assemblées précédentes. On reçut avec mépris leur offre de s* allier avec le trône contre les pré-' teîUions de Varistocratie (1).
Ainsi Louis XYI n'avait d'autre parti à prendre que de convoquer une assemblée nationale ; maïs il fallait renouveler, par la délégation de tous, à cause de la multitude d*hommes libres que les siècles avaient produits, les Champs-de-Mars ou les Champs-de*Mai.
On s'effraie aujourd'hui au seul mot d'assemblée publique ; on y voit des germes de trouble; nos pères y voyaient des moyens de salut. Les Romains ne paraissent pas avoir redouté beaucoup ces assemblées, qui nous paraissent si redoutables; ils en tenaient partout. Pour peu qu'un gouvernement ait du sens , il ne périt pas par les puissances qu'il crée. Charlemagnc ne fut pas la victime des champs de mai , Louis*le-Gros de l'établissement des communes, Philippe-le*Bel des étals-généraux. Philippe- Auguste et saint Louis assemblèrent tant qu'ils voulurent des parlements de barons ; ils trouvèrent en eux fidélité et appui.
Eh quoi ! des états ont été bouleversés par des assemblées. Ils ont été bouleversés aussi par des armées. Rien ne sera plus redoutable que des hommes armés , s'ils ne sont gouvernés et disciplinés. Disciplinés et dressés , ils sont la force de l'Etat. Si
(1) Mounier.
VOUS abandonnez à eUe-méme l'intempérance des sentiments et des pensées , elle pourra , dans cette circonstance , causer des troubles. Réglée et ordonnée, la manifestation des sentiments particuliers devient le premier ciment de constitution ; elle est l'organe des mœurs et de l'esprit public ; c'est le fondement de la liberté de la presse.
Il en est de même de ces convocations dont on a l'habitude d'effrayer les souverains. Celte manière de gouverner peut être fâcheuse pour l'orgueil qui veut tout concentrer en soi, pour l'impéritie que la moindre complication embarrasse, pour la paresse que le moindre travail épouvante. Des hommes faibles s'effraient de ce qu'il faut de soins pour diriger cette masse d'énergie publique, et se l'approprier. Ils préfèrent la comprimer et l'anéantir. Des hommes sages auront une autre pensée. Ils reconnaîtront que dans cet amalgame de forces et d'autorité dont se compose le pouvoir , une représentation nationale est une armée pour l'aiitorlté, comme les soldats sont une autorité pour la force (I).
Ces vues ne doivent pas seulement être regardée» comme sages; dans la position de la France, elles étaient commandées.
« J'ai bien réfléchi sur la révohition , dit ^iooi^ M. Baiileul; je n'ai jamais vu qu'un moyen de pré-
(1) M. de Môntlosier.
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MSœURS PRÉLIMINAIRE. 59
venir une crise longue , pénible et cruelle. Toutes les suppositions , soit pour l'empêcher, soit pour la diriger d'une manière lente , douce et agréable à tout le monde, m'ont toujours paru autant d'illusions^ qui ne supposent pas même que l'on ait donné la plus légère attention aux événements les plus connus de ces derniers temps.
Supposez qu'un gouvernement ou plutôt un roi , le chef d'un peuple, averti par des signefe non équivoques d'une situation plus difficile, se mfetie, pour en bien juger et pour savoir quel parti il doit prendre , au-dessus de toutes les considérations vulgaires,- il voit que rien dans l'état n'est plus en harmonie avec la disposition des esprits ou l'opinion publique, qui ne consiste que dans l'idée la plus généralement adoptée sur ce qui intéresse la société. Une réforme dans l'ordre politique, moral et rdîgieux , dans la législation et l'administration , lui paraît inévitable; il en embrasse toute l'étendue comme il en conçoit toute la nécessité. H n'est point effrayé par la difficulté des plans , par la nature et le nombre des obstacles ; et, en même temps qu'il coordonne toutes les parties de ses vastes projets , il préf3are les moyens d'exécution. Ces préliminaires une fois bien disposés, il manifeste ses volontés , et le nouvel ordre de clioses est aussitôt établi que prodamé; les mesures sont si bien prises que tonte résistance est vaincue pour ainsi dire avant qu'elle
se soit montrée. La nation eût servi de point d'appui, mais où était l'homme en 89 qui se serait placé à cette élévation ? Nous n'étions que de faibles créatures abandonnées à elle&-mémes et sachant à peine profiter des sottises de la veille. Nous ne pouvions avancer qu'à travers mille obstacles , mille dangers, et arriver ainsi péniblement de méprises en méprises y de culbutes en culbutes , au grand résultat qui était dans les vœux de tous et qu'aucune sagesse individuelle ne pouvait nous assurer d'abord.
Mais montrer dans Téloignement le bien aux hommes , ne le leur donner que par parcelles à de longs intervalles, et encore le leur faire payer, comme le prétendait M. Necker, d'après les règles de sa sagesse et de sa morale , c'était mal apprécier des circonstances aussi impérieuses; il valait mieux s'abstenir.
Les grands étaient notre maladie politique. Il n'y a point de maux nécessaires par eux-mêmes; les maux ne sont point des principes , ils ne sont que des conséquences , ils n'arrivent que par suite de l'aveuglement, de l'opiniâtreté et de la suffisance des hommes. »
L'esprit public , qui appelait de toutes parts des innovations^ n'avait pas seulement des appuis dans l'inquiétude de toutes les classes et dans le mécontentement général ; il nourrissait à cet égard des intelligences dans le gouvernement même.
DISœURS PRÉUMINAIRE. 61
Depuis des siècles y d'une manière ou d'une autre, tous nos grands personnages s'en occupaient. U ne faut pas même en excepter Louis XIV.
« Jusqu'à cette heure ^ dit ce monarque dans ses Mémoires , j'ai mis en usage les moyens extraordinaires dont, en pareille occasion, on s'est servi pour avoir des sommes proportionnées aux dépenses, pour soutenir la gloire et la sûreté de l'Etat. Présentement que toutes les sources sont quasi-épuisées, je viens à vous pour vous demander votre conseil et votre assistance en cette rencontre. »
U est certain que le duc de Bourgogne, dauphin, a également senti la nécessité des états-généraux , i< et la comparaison qu'il faisait des pays d'états avec les autres, dit Saint-Simon, lui avait donné la pensée de séparer le royaume en parties , de le faire administrer par des états , et de former, d'un extrait simplifié de ces divers états , les états-généraux du royaume. »
Le régent aussi avait voulu les Etats-Généraux. M. de Maupeou avec ses conseils supérieurs, M. de Saint- Germain avec ses réformes féodales, figurent successivement sur lé théâtre des innovations. M. Necker, avec ses administrations provinciales, ne vint qu'après. M. de Galonné eut son asssemblée des notables qui devait l'entourer de ses lumières et qui ne l'entoura que de ses intrigues.
tt M8CQURS PRÉUMINAIRB.
M. de'Brienne se montra ensuite avec m cour plénière et ses grands bailliages.
Fj'élat de la France avait donc rendu un^ grande mesure nécessaire. Il ne s'agissait plus qqe d'examiner laquelle était convenable^ et dan^ quel esprit, et avec quelle forme elle devait être effectuée. Voilà œ que dit M. de Montlosier lui-même. Mais il ne dit pas ce qu'il fallait faire. Il est aveuglé par soi) amour de la féodalité. Ce qu'il n'a pas dit , je le dirai.
Le gouvernement féodal est l'ancien gouverne^ ment de la patrie, s'écrie M. de Montlosier. Cela n'est pas plus vrai du gouvernement féodal que du gouvernement de droit divin dont M. de Montlosier disait : « le droit divin des rois pris une fois à la lettre , on sent que notre histoire devient inintelligible. »
On a dit des histoires de M. l'abbé du Bos et de Boulainvilliers qu'elles étaient l'une une conspiration de la noblesse contre le Tiers-Etat, Tautre une conspiration du Tiers-Etat contre la noblesse. D'autres histoires sont des conspirations en faveqr des Parlements contre les monarques ; d'autres ea faveur des monarques contre les Parlements. L'ouvrage de M. de Montlosier, auquel j'emprunte souvent des citations excellentes , est une conspiration du privilège contre l'égalité.
Comme je citerai plusieurs fois encore M. de Mont-
OiSGOURS HtÉUMMAiRt:. <3
losier, il est nécesbaire que mes lecteurs connaissent bieq ses idées.
Selon M. de Montlosier, c'est parce que les rois de France avaient détruit successivement la féodalité qu'un roi de France est monté sur l'échafaud* H On a pu assigner, dil-il , à la barre de la multitude la noblesse de France pour y être interrogée sur la légitimité de ses titres. Le fils de Louis XIV y sera cité lui-même. Vous vous êtes complu à effacer un à un tous les pouvoirs secondaires j et vous avez dit en vous-mêmes : je suis puissant. Il se trouvera que vous avez détruit les étais même de votre puisance.»
M. de Montlosier traite Louis XIV avec la plus grande rigueur, parce qu'il a été Vennemi de la noblesse. « Sous ce prince , dit-il, l'esprit delà note blesse , ses institutions , ses mœurs , sont trai- « tés comme autant de choses incompatibles avec « l'ordre de l'Etat. »
Les plaintes de M. de Montlosier sur l'esprit d'égalité encouragé par Louis XIV sont curieuses : « En même temps qu'on parlait d'honneur, dit-il, on en craignait l'énergie, on déshonorait le duel. En même temps qu'on parlait de noblesse , on craignait ses anciennes institutions , on effaçait ce qui restait de ses anciennes mœurs. » Le niveau sous lequel Louis XIV faisait passer tous les Français préparait, comme je l'ai montré plus haut, l'égalité dont nous jouissons aujourd'hui, et servait à amener
M DISœURS PRÉLIMINAIRE.
le retour aux, institutions primitives de la France, à la liberté , à la royauté nationale , à l'égalité des droits et à l'Eglise primitive , et ce retour pouvait seul empêcher la révolution.
C'est ainsi que dans l'Eglise , au seizième siècle , la réforme des abus aurait empêché le protestantisme.
Louis XVI devait donc convoquer une assemblée nationale, et non pas les Etats-Généraux de 1614. Tout a été perdu , parce qu'on a eu trois ordres au lieu de la nation. Il n'y avait plus de tiers-état. Sa réapparition nominale dans une assemblée fut une calamité.
L'égalité des droits , ce travail qui s'était fait sous la troisième race, une fois mise en question, la ré^ volution fut inévitable.
Une grande mesure était, de l'aveu de tous , nécessaire dans Tordre politique comme en religion en 1 51 5. Aux deux époques, on pouvait éviter ainsi une grande catastrophe : toutefois il fallait prendre garde que l'émancipation ne devînt elle-même une catastrophe ; il fallait ne se méprendre à cet égard , ni sur la forme , ni sur l'objet ; il fallait surtout montrer qu'on voulait fonder sur des bases nationales les institutions nouvelles.
« Pour parvenir à ce but, une grande route pouvait s'ouvrir avec d'autant plus de facilité , qu'il y avait à cet égard des directions ébauchées; elle pou-
DlSaniRS PRÉLlMlNAlRIi;. 45
vait partir de nos anciens états-généraux , en se dessinant à peu près dans la forme projetée par le duc de Bourgogne, dauphin; chaque province au* rait eu alors des états particuliers dans lesquels on aurait pris, à des époques marquées , une délégation propre à former deux chambres^ c'est-à-dire un sénat et une représentation nationale. Ainsi aurait été réformée la constitution vicieuse de la pairie, des parlements et de tout l'ordre judiciaire.
En changeant d'un côté la constitution du parlement et de la pairie, qui n'était pas tenable, de l'autre , la situation de la noblesse , qui n'était pas supportable, on pouvait ouvrir à tous les Français l'accès à toutes les places, jusqu'alors affectées à la noblesse; ouvrir en même temps à la noblesse toutes les portes de la magistrature , de l'administration des finances, dont elle était éloignée.
Dans tous les cas, quelque système nouveau qu'on eût voulu adopter, il importait de le rattacher, non à une conception purement spéculatrice appropriée aux temps présents , conception arbitraire, sans poids et sans autorité; mais à la chaîne des âges et de nos institutions antiques , en cherchant seulement à les plier à ce qui s'était composé d intérêts nouveaux et de situations nouvelles (1). Il fallait réformer tout ce qui sentait la théocratie et la féodalité.
(i) M. de Montlosier.
§6 IJiScëURS PRÈLi
Rien de seniblabïè ne fut îmàgîhê. Je cô'iîbnuë à prendre la situation telle qu'elle à été établie par M. de Montlosier lui- même.
Quand le régent eut abandonné àoii plàîi d'étàtsgënéraux pour les billets de Law, là Finance, fatiguée du bouleversement qu'elle éprouva , put prendre pour une sorte de félicité un morberit de réjiôs dont on la laissa jouir. Les troubles ne tardèrent pas à reparaître ; les parlements , exilés déjà èîi 1755, le furent de nouveau en 1771. M. de Maupeou créa ses conseils supérieurs.
tette innovation avait un premier vice tiré de cet ahcieii faux système , qui était , non d'accroître les forces, mais de diminuer les obstacles. M. de Mâupeou ne diminua pas même les obstiàclés , il les inultiplia. Les conseils supérieurs auraient fiiii par se croire substitués aux droits des parlements comme les parlements s'étaient crus substitués aux droits des parlements de barons.
Un autre vice de cette mesiire consistait dâilà le dénuement où se trouvait l'autorité royale. C'était avec beaucoup de peine que lés pairs et les princes consentaient à se rattacher au parlement pour former avec lui la coiir des pairs. La composition nouvelle, qui était l'œuvre de M. de Màupeou, était r^ poussée par les pairs et par les princes , et ne pouvait avoir de durée.
M. de Saint-Germain commit une faute plus girave
r^tt rcjyrfl m ïtii ôtâtit Ife fcoriégè ariticjnfe btèc le*
qtf^ së»otfit)e&»hI'iidtbrité) M. de Satfit^G^^iridift V^ffsàWt d'tine »otre )n»tltèl*e , en stifi^ritudlit te t5^té^ fttefe fô^«^ avait côuttune de se cdmpdeër k fbrce-
Les |)laii6 de Mi TtirgM poHfeiént : V sitrrâbolitioti deB restés de U féodalité i c^étak là la partie pbptllâit^ et phiiostiphtqiie j T ^ht une rëpariition ^nérale des impôts sur les terres; c'était la partie âscale et économique j 3^ fetir trtie représentaiicm régulière et indistincte de tous les citoyens; c'était la partie politique.
M, Turgot seul était sur la voie. Les administrations provinciales de M. PCecker n'drdonnaietit rien et angoientaiënt la confusion qui était partdat. D'ait<leurs, c'étaient des institutions sans filiation et ^Its ffénéalogie.
M. de Galonné n'avait rien de préparé quand il convoqua les notables , et il ftiUait prévoir toutéè les difficultés , les peser à son aise et se placer avefc avantage pour les combattre^ On he vit datis ses vues rien de mûr, rien de fixe , rien d'égal à la tâ-^ die qu'il s'était imposée. M. de Brienne parut sur la scène. Les grands bailliages et la cour plénière ne furent ni plus mûrs ni plus idédités qite lés pt^ofets de M. de Galonné.
Depuis un slède et tlenii «n avait mv^qné suoce»-
«s DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
sivement le pouvoir absolu de Louis XIV , les billets de Law , les rapines de Tabbé Terray , les conseils supérieurs de M. de Maupeou y les réformes militaires de M. de Saint-Germain , les réformes féodales de M. Turgot , les administrations provinciales de M. Necker , la cour plénière et les grands bailliages de M. de Brienne ; et cependant y tous les efforts continuaient à être traversés ; les finances ne pouvaient s'ordonner , les prérogatives se régler^ le gouvernement marcher. Les ministres, placés sans cesse entre les réformes qui faisaient crier la cour , et les impôts qui faisaient crier le peuple , ne savaient que résoudre et ordonner. Le gouvernement et la nation , également lassés des désordres qui s'accumulaient et des remèdes partiels qui étaient discrédités , appelèrent tout d'une voix les états-généraux.
Quoique les Etats-Généraux ne fussent en aucune manière une mesure convenable y et qu'à raison de l'activité extrême de tous les intérêts et de toutes les préventions, ils présentassent le danger d'être inutiles s'ils délibéraient à part , ou celui d'un bouleversement s'ils délibéraient réunis , le plus grand malheur de celte convocation fut que le monarque parut prendre ce parti , non de choix, mais de nécessité. Quel que fut le parti qu'on jugeât à propos de choisir, ce qui importait avant tout, c'est que le monarque parût prendre ce parti de choix et non
DISœURS PRÉLIMINAIRE. 69
de nécessité , qu'il parût le prendre et non le subir. En cédant à la nécessité d'une convocation de la nation , la première démarche était de se mettre avec franchise à la tête de ce mouvement, d'en composer soi-même les formes et d'en poser toutes le« bases.
Rien n'eût été plus facile en 86 et en 87. Dans l'attente où l'on était d'une grande mesure, les anciennes divisions des paifô et de la noblesse, de la noblesse et des parlements , des parlements et de l'autorité royale, les débais de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle , les constitutions particulières des provinces , les privilèges des municipalités, les droits des corps judiciaires , tout était en silence.
Un plan qui , produit avec réflexion cl maturité, aurait eu sincèrement pour objet d'assurer un mode vrai de représentation nationale, n'eût trouvé , h une certaine époque , que de la soumission et du respect. Plusieurs pays avaient reçu ainsi avec reconnaissance des administrations provinciales , quoiqu'à beaucoup d'égards les formes de ces administrations s'éloignassent de celles de leurs anciens états. On s'assembla en trois ordres aux assemblées baiiliagères; le roi n'avait qu'à prononcer, on eût formé une assemblée unique. Il fallait un Champ-de-Mars ou de Mai , la représentation sans féodalité.
CaU6 politi<}ue ne fut point eôlle du gouvernement. II ne sut ni sa faire un appui de Fesprit public en l'adoucififtant , ni une força du droit public en {'améliorant. Son désir était de demeurer dans la posi-r tion que les gonvernements précédents lui avaient laissée , son désir était de vivre comme eux au jour le jour. U ne chercha ni à vaincre ses ennemis, ni à leur échapper. Incertain dans tous 3es projets , ti^ mide dans toutes ses résolutions, il ne sut s'arrêter à aucun dessein , ni à aucun parti ; l'^sprît révolutionnaire , se fortifiant chaque jour de sa fai* blesse, ne lui demanda plus d'innovation, il la lui arracha. Ce fut là un gr^nd malheur.
Chaque parti voyait le nouvel événement à travers le prisme de ses préjugés. Esclave des impulsions les plus divergentes, l'autorité n'osa prendre sur elle de former l'Assemblée nationale. Elle regarda comme habile d'abandonner au hasard c^ qu'elle pouvait facilement diriger.
Quand des instilutians sont d'une pratique constante, elles offrent peu de diflicultés. Ce qui s'est fait hier montre ce qui est à faire jiujourd'bui. Mais lorsqu'elles ont lieu d'une manière irrégnlière et qu'elles ont été longM^rops inierropipuies, le dernier état de choses n'a pas même tonte son ant^rité. On peut supposer que dans l'intervalle le mouvement d#s temps» apporté des f?bangemente incompatibles
avec la dernière forme. Cette allégation acqpîert du
pQrp$ sj lei^ temps précédents offrent des variation^.
Il en était ainsi des Etats-Généraux. Aucune impression récente ne restait sur leurs formes : il faljait aller chercher sur ce point des lumières dans I^ ppiis^ière des bibliothèques. Le parlement perdît tout en prescrivant les formes de 1614.
Ij était évident que, depuis 1 61 4, la France avait éprouvé dès changements considérables; au'anciennement le régime de parité entre les ordres n'avait
pas toujours été Qbseryé, et notamment, qu'en 1 483 les trois ordres avaient délibéré réunis , et cependant les ministres qui avaient voulu la représentajlion double du tiers n'eurept pas le courage de vou- Içfly l'abolition des ordres (1).
L'autorité, qui était indécise, prit une attitude fi^auche; elle se con(|uisit de manière à faire croirç, t^tôt qu'elle voulait échapper aux Etats-Généraux ou les convoquer seulement pour la forme. Depuis le commencement jusqu'à la fin , elle ne sut avoir ni auprès de ceux-ci le mérite de l'énergie, ni aur près de ceux-là le mérite dû l'habileté. Elle sembla avoir appelé les Etats-Généraux moins pour les faire délibérer que pour les faire combattre,
par M. de Montlosier.
7a . DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
il n'était plus temps. La résolution n'était pas venue du monarque, l'innovation avait été arrachée; le mode ayant été arraché de même, le déplacement fut complet. La révolution fut consommée. On avait engagé le combat sur la question des privilèges. C'était allumer l'incendie qui allait tout dévorer.
Deux choses étonnent toujours, la facilité et la promptitude de la destruction. Une illusion est la cause de cet étonnement. On s'obstine à regarder comme robuste un corps depuis long-temps expirant.
Lorsque des amas de soufre et de salpêtre sont entassés quelque part, il ne s'agit pas seulement de craindre la foudre du ciel ou les trames de la malveillance, un choc fortuit, une étincelle vont faire disparaître tout-à-coup un ville entière. Ce ne sont pas seulement les tremblements de terre qui renversent les montagnes; minées depuis longtemps par de petites causes, elles s'affaissent et s'écroulent.
La catastrophe de la France, préparée par l'abandon de la convocation de toute représentalion nationale depuis 1614, s'offrait de même au plus petit accident qui devait venir la déterminer. On cherche, au moment précis de la chute, de grands phénomènes ou de grandes causes. Tout cela est dans les antécédents. Les événements de 1 788 et de i 789 n'ont fait que mettre à découvert une caducité pré-
existante. La débilitation progressive de toutes les parties du corps politique, amenée par une débilitation parallèle dans toutes les parties du corps social , voilà le vrai siège du mal. On a regardé comme un chef-d'œuvre de conserver dans le pouvoir ce faible levier qu'on appelle la force; on a affaibli progressivement et bientôt anéanti cette partie capitale qui compose l'autorité.
L'AngleteiTC s'est trouvée dans de§ crises aussi violentes. Les cent mille jacobins qu'on a vus à diverses reprises dans les plaines de Copenhagen- House^ la révolte des matelots , la suspension des paiements de la banque, la folie de Georges III, ont offert de grandes occasions de bouleversement. Dans ces circonstances critiques, ce qui a préservé le pays,, ce n'est point l'armée, c'est à-dire la force; c'est la représentation anglaise et l'influence de cette représentation sur l'esprit public, c'est-à-dire l'autorité.
L'autorité, voilà en 89 ce qui a manqué à la France. Ainsi, il ne suifit pas de dire de la révolution de 89 que c'est une révolution populaire. Le peuple fit aussi une révolution à Rome , quand il se retira sur le mont Aventin, car il fit changer d'une manière notable la constitution de l'Etat. Dans cette révolution, toutefois, il ne brisa pas les tables des lois y il ne massacra pas les sénateurs; il ne brûla pas leurs maisons, il ne renversa pas le Capitole , il
74 ^smm m^im^w
n'insulta pas les Vestales, il ne tratn^ p^s en ^éfh sioQ (}aas les rues la stati]ie de Cérès y ^pesse ^fi§ moisspnsy ni la statue de Cybèle, la n)ère des dieux. Jjes anciennes ipœurs, |es anciennes iîxslitutipps firent respectées.
Chez nous, au contraire, tout fijt extrênje. Ce n'esf pas seulement une forfïje de gouvernement qpi est y^ poussée, ce sont toutes les formes de goiiverfi^n^ent. jSi on enfend par mpBurs ^es posions ppmpfiunes du bien ej du mal , tQpt est confpfldu ; si on en j:enj| |e lip» des hal^îtudes, toqt est effacé, l^a loi, (|pnt le jioip sewl jBst imposjiijl (jua^d jl se rattache à une gran4e pt antique autprité, fj'est plus que la cppcepUon arbitraire de qi^elques jioinines npuveajjx. On vpit se spccpder, soqs ce nom^j d^S fègleqrfenls fie diçciplinp imposés pjir ^ force , exécutés par 1^ crainte. Un grand PïRPJr^ dissous dajis ce qui lijj reste de moeurs, dp [ojs, d'ii^stjtutipn^, ^bap^PPRP ensuite au flu^ et au reflux de toutes les réactions et de tous les parr tjs, voflg }^ France jdepujs la révpJiUion.
TTpijt éfait lejlejîje^^ déjrpif ep Frîince ap-dessoijs 4« PPuypiï"^ qup k PP»yoir îpm^é (lu trône n'eijt p)^s qu'à se disjpibuer ^ la mi|ltitude et à se réglep par le droit de naluf e. La Qpblesçe et le c)ergé élajent Sgns puissance. Le farlefpent ne pouvait ^ervir dayanfage de boulevard. Le Parlement s'était séparé (|ps bailliages ; il serait à peipe parvenu pendant un \mf^ k §ç faire pbpjr fie ç^es 'hyissierç. Le c|ergé
ioferleiiF était daps la même situation avec ses éyéques, U poblesse avec les ha)}ilar)ts de^ campagne^* Dans l'armée , les officiers et les soldats comiDen*çafeQl k élve désiiQis. h^ domestiques n'étaient pas du inéine parti que lei|rs maitpes.
Le§ pp|pcâpe§ n'offraient p^s plus de ressoprce. Il n'y ^y^t wcppç doctrine sjjr laquelle pn pût fon-: der raisoupableipent up p)^n de réformî^tion. Le drpit rom^if^ ^^ ^^ prqnpnçait sur aupu^e iiisiitu-r tion particulière, excepté sur Ip despoJisipe, qui étajt en aversîoiï, Jl eu était 4^ même jdu ppde lié^raïque. Notre* guqQu drpit frs^uçais paraissait imprégqé de la féodalité, qui était odieuse, {l fallait un koipu)^ djB génie qui rétablit les vrais principes de la France, OU une révolution. C'est la révolution qui Tefnport^.
Le drpij de u^^tur^ fut procljuné ^ défaut de l'aptipu d'uu gouvernement qui aurait coniprjs If^ si- . tuatipp , et »u lieu 4'ab*Urp hu édifice , la révplfirliop fti}vri| un sépulcre pù fur^pt euseveljep |^ royauté ribspfpe, l'qncippnp ppirie fpQfî^le, les AUpieuu^^ cprpor^tiops, Jouj; pe qui était né ep Franp§ depuis l'iisurpafipu cafloviqgiepue.
La royauté, la pairie, )p^ corps administratifs et le$ asgproblées véritables pouvaient être relpvéef m fp^ïiçG i^r les b^ses de la natipualjté frapiçaisp.
IJue gP?B4e réyolulipu fut cpuspuirup^ ? paf^ qu'on n'a pas cherché à rplrçrupej:* i|^ pppvpjF ^f l^
(( L'Assemblée constiluante ne fit pas mieux que Louis XVL Elle voulut imposer une constitution à la France.
C'est une grande chimère en soi que de songer à donner une nouvelle constitution à un peuple. Qu'est-ce que la constitution d'un état? C'est sa vie. Une constitution nouvelle est donc un meurtre.
Depuis longtemps, en France, les esprits ne savent que se partager entre ces deux extrêmes : les uns veulent tout rétablir, les autres tout renouveler. Il faut se préserver de ces deux excès.
La France, avant 89, était comme ces pays depuis longtemps abandonnés où le voyageur rencontre à chaque pas des ruines. Les rois , en détruisant la féodalité , avaient quelquefois aussi frappé sur les institutions nationales, et il y avait parmi nous un mélange d'institutions en activité surchargé d'une multitude d'institutions invalides ou parasites. Ce fond n'était point à dédaigner; l'art était de discerner ce qui était, dans tout cela, d'accord avec les principes mêmes de l'existence de la société ou de la constitution d'avec ce qui était suranné, c'està-dire ce qui appartenait à des situations qui n'existaient plus. L'Assemblée nationale n'ayant point pour elle, comme les anciens législateurs qui se donnaient pour inspirés, l'autorité des prodiges, devait s'investir de celle des âges.
L'Assemblée nationale, en refusant de s'investir
de Tautorité des &ges , alliait l'autorité de la nation. U faut prendre garde de commettre des méprises. Si par ce mot nation on n'entend que cette partie Tugiiive de la géq^ration qui existe à un moment donné, il faut convenir que sa volonté mérite toujours du respect, mais celte volonté ne peut pas toujours être regardée comme une décision irrécusable. Qui répondra que la nation de demain aura la même volonté que celle d'aujourd'hui? Si elles ne se trouvent point d'accord, laquelle de ces deux nations aura le plus de droit à robéiss.ance ?
Dans les contrats civils, on ne regarde pas comme consommée, de la part d'un individu, une transmission de propriété , lorsqu'elle n'est annoncée que fugitivement et par une simple parole. Pourquoi regarderait-on, de la part d'une nation, comme un engagement irrévocable un vœu pris à la hâte dans des assemblées passagères?
D'ailleurs ce n'était pas seulement la raison qui commandait à l'Assemblée nationale de s'investir de l'autorité des âges, ce parti avait été impérieusement prescrit par les assemblées de six millions de Français. Les cahiers commandaient non de faire une nouvelle constitution, mais de fixer l'ancienne. C'était la volonté de toute la génération présente, que l'Assemblée appelât à ses séances toutes les générations passées (1).
(i) Je conserve avec soin les expressions mêmes des écrivains op-
78 TAmuM pmmmm.
Il fâMt titiUttattre pMst\kmëm ta ^ittâtioii Û'ûdlk et rectifier totit ce qu'elle dôntéftàît de fsltiXi Dfttfe là tioblessè, les ariciettnes différences dfe f^i!| étaiëlit ëffacéiBS et elle étslit en deborô dé Tétitt soicial.
Atlcun corps îi'êtâlt térîtàblèiiletit bdtlstittlé m yne de la sbdété existsttite. II n'y avait p(mt d'mifté dâtis rerdi-e judiciaire , point de ccftpg pottr fdftlfier lîi couronne. Le clergé était att&(|ué dans le fond rtiêrtle dé soti existence par Fincréddlité. Il MIttit déclarer qtle les privilèges de la noblesse n'ëximaiëiit pins, ndti plas que les privll^es cléricaux, et ({uaiit à la royauté, l'Assemblée nationale aurait dû revenir sur ce point aux ancieiis principes de la monarfehie franque. Selon ces principes, il y StËÎt Un roi qui régnait et gouvernait, mais be roi ri'étflît jamais Un individu isolé, c'était un être collectif; H rendait la justice, biais avec ses féaux. Il portait les lois, mais avec les grands et le peuple. Le prince était majeur ou mineur, naissait ou mourait, le t'Oi bifSciel ne semblait sujet à aucune de ces vifcissitudes. Un des principes qui a été le plus reconnu en t^rance, c'est que le roi ne meurt pas. Td était le roi que l'Assemblée nationale devait rendre à la France.
Quelque vicieux que fût le fond sur lequel TAsseniblée nationale avait à travailler, on voit que , soit efa ruines, soit en ébaubhès, ce fond renfermait
posé» sur d'autres points à mes idées , pour qu'on ne puisse pas m'accuBor d^esprit de système.
défe îriatéHdtIx oil des aëssîils préfcieux. L'îlrt tttii^stàit â les fchoisîr, îe talent à Ifes employer. L'Assëlfabïéé îiatidnale pouvait siîrisi cohcîHer le présent et le fJassé, le droit natilt^el et le droit positif, une misdoii qui était sé\ète et iine fidélité (Jili devait ètfeîîiéBrârilàblè(l).
L'Àsserliblée fiàtîonàle n'a point suivi cette marché. Elle feemble fe'être proposé non de lier le passé àii prëèent, mais d'isoler le présent dii passé; non d'ethf)ruâter quelque chose des anciens temps, mais de faire Comme s'ils ti'âvaîént point existé. On iië peut pas dire qu'elle soit partie de quelque pritieipë de justice , elle n'a admis aucun titre de quelque iJHîicî{)è d'ailtorité que ce soit; elle a donné uile coiiôtitutîdh nouvelle à la France sans en avoir feçU le mandat. Elle S'est mise eti dehors des pl-ittcipes
(1) Un des faits les plus curieux et qui prouve qu'en 89 on aurait pu éviter la révolution est certainement celui-ci , que nous Pouvons dans les Mémoires de Bailly :
Jeudi , 23 avril, — Ce jour fut rouverlure de Tasseinblée des électeurs de la ville de Paris ; les trois ordres se réunirent dans la grande salle de l'archevêché. Une chose que je ne dois pas négliger de remarquer pour faire connaître la disposition des esprits, et qui m'a été rappelée par un électeur présent , c'est que ce jour-là même , et dès le premier moment où Ion se vit ainsi réuni en assemblée , on murmurait dans les bancs .- Point de clergé ! On ne voulait pas dire qu'il fallait supprimer l'état , mais l'ordre ecclésiastique. On pensait alors que le clergé ne devait pas faire un ordre ; on pensait qu'il fallait réuhtr les évéques et le premier dergé à la noblesse , et le clergé du second ordre au tiers-état. Cet arrangement était précisément celui
M DiSœURS PRÉUMINAIliE.
nationaux. Elle n'a reconnu d'autres principes que ceux du droit naturel. Elle a tout abattu y les édifices et les masures. II y avait depuis longtemps une anarchie vague et flottante , elle Ta consolidée. Le monde moral était menacé du chaos, elle Ta réalisé.
Telles sont en résultat les œuvres d une assemblée composée d'hommes qui avaient, en général, des lumières , de l'honnêteté , du talent; dont plusieurs avaient exercé avec honneur de grandes fonctions publiques, et avaient acquis une juste considération par leurs qualités personnelles , leur éducation et toutes les habitudes de leur vie privée.
L'Assemblée nationale ne gouverna point; elle fit une constitution nominale et ne la mil pas à exécution; elle fit une nouvelle autorité royale et ne la mit pas en action ; elle fit une nouvelle armée et n'osa pas lui imposer de discipline; elle établit de nouveaux impôts, elle eut en même temps des assignats pour se dispenser de les percevoir; elle fit de beaux règlements pour la liberté et la prospérité, et ne prit aucune mesure pour les prptéger. La France se trouva , de cette manière , entre un ancien gouvernement, qui était mort, et un gouvernement nouveau, qui était sans vie.
Après avoir créé un comité de révision , qui ne révisa rien, l'Assemblée s'aperçut que tout tombait
des deux chambres ^ que Mounier a proposées depuis , et qui out été rejetées. »
en ruine; elle se mit en dissolution elle-même, et laissa à une assemblée subséquente à s'arranger, comme elle pourrait, avec le chaos qu'elle avait créé.
M. de Saussure avait remarqué , à plusieurs reprises, dans les Alpes, un rocher d'une dimension énorme, placé à l'extrémilé d'un glacier, dont il paraissait soutenir le poids. Un jour, il crut s'apercevoir que ce rocher se balançait et faisait un tour sur lui-même. Un second tour succède au premier, et bientôt cette masse énorme se met à rouler avec fracas, sillonne devant elle les habitations et les forêts, et va se perdre au loin dans les plaines.
C'est ainsi que s'est précipité le gouvernement de Louis XVI. Obligée de supporter le poids de vices anciennement accumulés, l'autorité n'a pu tenir sur sa base.
Une fois ébranlée, les Parlements, le clergé, la noblesse, les propriétaires se sont présentés successivement pour la retenir. Elle a tout entraîné. Elle est arrivée ainsi jusqu'aux dernières classes du peuple.
Ceux qui avaient renversé la monarchie ancienne s'étaient imaginé que les vœux s'arrêteraient tout à coup à la monarchie nouvelle. Après avoir renversé la Bastille^ ils crurent que tout était fmi. lisse trompèrent. Le canon de la Bastille se retrouva le 10 août.
Les Girondins, grands promoteurs du 1 0 août, se
trompèrent comme les constitutionnels. Après avoir renversé la nouvelle monarchie, ils s'imaginèrent, de la meilleure foi du monde, que les vœux s'arrêteraient à la constitution républicaine. La véritable difficulté restait entière; elle consistait à gouverner un peuple qui ne voulait pas être gouverné en dehors de ses principes , et dont M. de Maistre a dit : « Les Français épuisent Terreur pour revenir plus vite à la vérité. »
Les Girondins victorieux ne firent qu'occuper la place de leurs prédécesseurs. En réclamant pour la république l'obéissance qui avait été refusée à la monarchie , ils furent les constitutionnels de la république. Ds croyaient un gouvernement organisé et en parlaient sans cesse. Mais il ne s'agissait pas d'un gouvernement; on voulait la liberté , l'égalité , la fraternité. On se défit de la faction des Girondins et de celle des hommes d'état, comme on s'était défait de celle des constitutionnels. Les révolutions succédèrent aux révolutions. Le mouvement ne pouvait s'arrêter qu'avec la satisfaction donnée à la passion qui l'avait commencé. Le mot peuple devint un mot qui signifia ce vœu , et le sens de ce mot sembla changer à chaque crise.
Dans le principe, quand on parlait du peuple français, on entendait tous les ordres de l'Etat et le roi lui-même; cette interprétation est conforme à l'acception que donnent à ce mot les lois romaines. Gé
furent les Parlements qui commencèrent à parler des droits du peuple , en opposition à ceux du roi. Louis XVI sentît très -bien le danger de cette locutîonj il se plaignit de ce qu'on le séparait de son peuple.
A une seconde époque^ la noblesse et le clergé se plaignirent à leur tour de ce qu'on voulait les séparer du peuple. On n'en fit pas moins le 1 4 juillet, qui fut une révolution pour le peuple, moins le roi, la noblesse et le clergé.
Après la révolution du 10 août, on croirait que les fondateurs de la république eurent envie de compter pour quelque chose dans l'Etat les propriétés et les propriétaires. Leurs adversaires leur démontrèrent très-bien que cette classe n'était pas plus le peuple que le roi , la noblesse et le clergé. Cela fit la révolution du 31 mai , qui fut une révolution pour le peuple, moins les propriétaires.
Rien n'est plus frappant dans tout ceci que la mar^ che des choses , indépendamment des passions des bommes. Ces mots : ou la mort, qu'on ajoutait aux principes de liberté, d'égalité, de fraternité, prouvent qu'on sentait très-bien qu'on ne trouverait que dans ces principes la vie de la France , et l'on disait toujours le peuple quand on voulait exprimer la force qui entraînait la révolution.
On voit comment le sens du mot peuple, s'altérant à chaque crise, finit par s'entendre exclusive-
84 DlSœUHS PRÉLIMINAIRE.
ment de ce qu'on appelait alors sam^ulottes, et leur porta ainsi graduellement la souveraineté. On peut donc voir dans Thistoire de la révolution ce que devient la nation sans la royauté et sans la religion ; mais aussi ce qu'elle peut supporter pour avoir la liberté et Tégalité.
Il devint impossible désormais de rien ajouter à la désorganisation générale. Il est inutile de parler de la religion ni d'aucune autre institution. Le mariage lui-même fut entièrement dissous ; la puissance des pères entièrement abolie. Cambon , s'élevant contre ce qu'il appelait les derniers abus du pouvoir paternel, fit supprimer le droit de tester. Les femmes avaient été , en quelque sorte , rendues communes par le divorce.
Il ne s'agissait plus que d'arriver à la communauté des biens (I).
(1) Les idées d'organisation du travail telles que quelques personnes les imaginent , ne sont pas neuves dans ce pays.
Pendant la révolution , il a été question de salarier les cultivateurs et de s'emparer de leurs propriétés.
Une députalion du Gard, le 5 janvier 1795, demanda que les grains fussent déclarés une propriété nationale et qu'on accordât aux cultivateurs une indemnité de 250 millions. « Cette somme effrayante de 230 millions, disait-elle, n'est pour l'Etat qu'une avance fictive qui met à sa disposition des richesses réelles et purement nationales, qui n'appartiennent en toute propriété à aucun membre distinct du corps social , non plus que les pernicieux métaux frappés au coin monétaire. »
Robespierre eut la même pensée.
DISCOURS PHËLIMINAIKË. 85
Le parUige des terres n'existait pas pour le peuple, il se faisait pour le gouvernement. Au moyen des réquisitions, des assignats et du maximum, il s'était rendu maître de toutes les richesses mobilières. Au moyen de ses massacres et de ses conGsca* tionsy il se rendait le maître peu à peu de tout le territoire. En attendant qu'ils fussent décapités , les riches étaient emprisonnés, leurs biens séquestrés. D'un autre côté , tous les indigents recevaient une solde. Les marchandises étaient réduites à un prix proportionné à cette solde.
Un état aussi extraordinaire ne pouvait durer. L'anarchie, abandonnée à elle-même, ne pouvait se conserver. Une constitution fut faite dans un sens très-nouveau : ce fut pour protéger l'anarchie. Un gouvernement se forma pour protéger l'absence de tout gouvernement.
Tout principe d'autorité était dissous, le gouvernement voyait partout des ennemis, le centre de force développa une activité terrible. On eut un mas-
« Le premier deê droits^ disait-il, e$t celui à*exiêter ; la première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister. Toutes les autres sont subordonnées à celle-là. Cest pour vivre d'abord qu'on a des propriétés. 11 n^est pas vrai que la propriété puisse être jamais en opposition avec la subsistance des hommes, aussi sacrée que la vie elle-même. Tout ce qui est nécessaire pour la conserver est une propnété commune à la société entière. II n'y a que l'excédant qui soit une propriété individuelle et qui soit aliandonnée à Tavidité des commerçants. »
86 DISCOURS PRÉUllINAIRfc.
sacre relier; le moindre mouyemeiit peut passer pour un crime lorsque TEtat est assez faible pour que ce mouvement soit un danger. Voilà dans quel état tomba la France^ après avoir détruit la royauté, n se forma un abime où tout s'engloutit ! Voyons maintenant comment la France remonta jusqu'à l'Empire et à la Restauration.
Le peuple , ne sachant comment exercer le pouvoir, l'avait laissé saisir par la Convention* La Convention , embarrassée comme le peuple , Tavait laissé saisir par le comité de salut public. Le comité de salut public ne tarda pas à se trouver dans le même embarras que la Convention. Le triumvirat de Couthon , de Robespierre et de Saint-Just se présenta pour saisir dans le comité de salut public le pouvoir que le comité de salut public avait saisi dans la Convention. Barrère, CoUot-d'Herbois et Billaud-Varennes n'y mirent point de complaisance. Pendant quelque temps les partis s'observèrent; à la fin, on les vit aux prises. La Convention, appelée comme arbitre dans ce redoutable différend , se ressaisit du pouvoir qui lui avait échappé. »
On eut le 9 thermidor. A dater de ce jour nous allons voir, par un progrès insensible, le pouvoir se rétablir peu à peu et sortir de la multitude. Après avoir tant souffert , revint-on aux idées renversées
L'expropriation générale était donc un des dogmes de Robespierre.
en 92 ? Non , sans doute ; on continua à proclamer les droits de Thomme^ la liberté et Tégalité. Tout le changement sur ce point fut d'effacer , dans quelques inscriptions, ces mots : ou la mort , pour leur substituer lo mot d'humanité. Mais relativement au pouvoir il n en fut pas ainsi. La Convention voulut se rendre indépendante du peuple.
La Convention et le comité de salut public se trouvèrent bientôt en présence. La Convention avait pour elle les sections , les jeunes gens et la force armée ; le comité de salut public avait pour lui les jacobins , le faubourg Saint-Antoine et la multitude.
Les deux partis furent quelque temps aux prises. U s'agissait d'expliquer ce que signifiait le 9 thermidor. Les événements qui ont précédé et accompagné rinsurrection du 1 ""' prairial , l'armement de 600 femmes , le mouvement de tout Paris , le meurtre du député Féraud, la victoire remportée par le faubourg Saint-Antoine , la mise à mort des chefs de la sédition et de plusieurs membres de rassemblée, tout cela n'a eu pour objet que de débrouiller le sens équivoque de cette journée.
Après des événements divers, la Convention étant demeurée victorieuse , le 9 thermidor reçut un sens clair et précis. Le pouvoir, tombé de cascade en cascade jusqu'à la multitude et aux sans-culottes, se releva d'un degré; il revint à la faction des hom-
88 DISCOURS PHËLIMINÂIHË.
mes d'élat. Ici nous voyons reparaître les mois en usage sous Richelieu et Louis XIV : la raison d'état. Nous aurons bientôt les coups d'état.
La dégénération avait marché avec une effrayante rapidité : l'Etat , la famille , le culte, tout avait péri; l'excès du désordre ramena à la règle.
Le 9 thermidor fut donc le commencement du retour à l'ordre ; la France marcha en sens inverse, et le 1 8 brumaire fut le complément de la révolution qui s'était faite contre Roberpierre.
On chercha, selon la belle expression de Montesquieu , à ôter la République des mains du peuple.
Un comité , composé de ce qu'il y avait alors de
plus sage , fit espérer cette fois que la France au-
rait une constitution solide; on s'occupa d'examiner comment on pourrait l'établir.
On mit le plus grand soin alors à démontrer à la Convention qu'elle n'avait pas le droit d'entrer dans le nouveau système représentatif; qu'elle ne pouvait, sans usurpation, continuer à garder les pouvoirs et se faire renouveler seulement par tiers. On lui allégua , avec la même justesse de logique, que les exclusions qu'elle méditait et qui ont composé depuis la fameuse loi du 3 brumaire , étaient illicites et manifestement opposées aux droits de l'homme. Enfin , on lui annonça la volonté du peuple souverain et sa détermination de se faire justice.
La Convention sentit qu'elle avait commis beau-
DISCOURS PRÉLIMINAlRl!:. 89
coup d'excès , et que , dans la dispositiou générale des esprits, si elle se dérneltait , comme elle veoait de réprimer la souveraineté du peuple , elle serait en butte aux sans-culottes et qu'elle n'aurait guère plus de protection dans le peuple propriétaire qu'elle avait opprimé. Elle sentit que , puisqu'on parlait de vengeance quand elle avait les armes , on en parlerait bien davantage quand elle serait désarmée. Elle prit son parti , elle mitrailla les sections en vendémiaire comme elle avait fait mitrailler les sans-culottes en prairial. Elle fit exécuter à la bouche du canon le décret par lequel elle faisait entrer les deux tiers de ses membres dans le nouveau corps législatif, et celui par lequel elle excluait du nouveau tiers des classes soupçonnées ennemies.
La Convenlion ôta la souveraineté au peuple et la plaça dans le corps représentatif.
Alors finît dans l'application cette folle théorie avec laquelle on avait séparé la royauté et la représentation et fait périr Louis XVI (1).
Nous allons voir comment sucx^essivement le peuple fut dépouillé du prétendu droit qu'on lui avait donné et tous les paralogîsmos à l'aide desquels on essaya de maintenir un pouvoir nouveau contre
(1) n n'y a pas un homme qui ait écrit sur la Révolution, qui ne me fournisse des jugements en accord avec les idées qui sont le fond de rhistoire que je donne au public , tant la vérité a de force même sur ceux qui semblent ne pas la reconnaître.
toutes les théories qu'on avait glorifiées. On n'a pas cessé de remonter depuis , et l'on ne s'arrêtera que lorsque l'ancienne maxime : lex fit conrsensu populi et constiiutione régis , sera rétabli.
On présenta , comme un chef-d'œuvre , à la France, la nouvelle constitution.
Un corps représentatif en deux chambres, devant se renouveler par tiers tous les ans; un directoire exécutif, composé de cinq membres , lesquels devaient se renouveler tous les ans par cinquième , formèrent les principaux traits de cette constitution.
Les nouveaux constituants ne faisaient pas attention qu'en ôlant la souveraineté au peuple , qui ne saurait l'avoir parce que la multitude est adonnée au travail , et uniquement occupée de sa subsistance , ils l'ôtaient à la représentation ; car si le peuple n'a pas la souveraineté, la représentation ne peut l'avoir. Le commis ne peut être plus que le commettant, Teffet plus que la cause.
La division du corps législatif en deux chambres distinguées par Tâge ne remédiait à aucun des vices d'une assemblée unique. La séparation des pouvoirs établie également était un vice beaucoup plus grand de cette division.
Le pouvoir exécutif était d'un côté , le pouvoir législatif d'un autre : c'est comme si en portant une tête et des membres dans des lieux différents, vous prétendiez faire un corps vivant et animé.
DISCOURS PRËUIONAIRE. 91
On prend toujours dans cette question les pouvoirs pour les fonctions. Ce sont les fonctions qu'il est avantageux de séparer. La Providence ne nous a point composés pour penser avec les mains et saisir les objets avec la tète. Elle a constitué différentes fonctions* Il en est de même dans Toi^nisation sociale* De ^quelque manière qu'elle soit composée y quelque forme de gouvernement qui soit adoptée , c'est toujours d'un centre unique que doit partir tout le mouvement.
La Convention mit la moitié de la pensée de l'Etat aux Tuileries , F autre au faubourg Saint- Germain. L'action fut placée au Luxembourg. Il fut défendu au Directoire de penser, aux conseils d'agir.
Le comité de la Convention donna au Directoire, non le droit, mais le pouvoir du veto ; il lui conféra tous les moyens d'exécution enlevés à Louis XVI, à qui on avait paru donner le droit du veto et le pouvoir exécutif; il ne laissa rien aux assemblées législatives.
Le travail de rassemblée nationale fut donc refait, flous voici maintenant au 1 8 fructidor.
Les questions de souveraineté et de pouvoir étant résolues dans un sens opposé à la souveraineté du peuple et dans un sens favorable à l'unité , les royalistes crurent que le moment de rétablir la monarchie légitime était arrivé; mais les idées de monar-
chie se compliquaient encore avec les idées d'une noblesse féodale, d'un clergé théocratique , de pouvoir absolu, d'inégalité des conditions; et la France ne voulait à aucun prix d'un retour au passé. Pour rétablir les lois fondamentales, il fallait que la nation eût des garanties contre les prétentions du clergé et de la noblesse , et contre l'absolutisme royal.
Le 1 8 fructidor n'a été fait ni contre l'unité monarchique, ni contre le principe d'hérédité, mais contre l'ancien régime , que la Révolution a eu pour mission de détruire , et qu'elle ne laissera jamais rétablir.
Je le dis avec la plus profonde conviction , Louis XVI eût été sauvé si , au lieu de la déclaration du 23 juin en faveur des ordres , il eût reproduit ces belles paroles de Louis X :
« Comme selon le droit de nature, chacun doit être franc, considérant que notre royaume est nommé le royaume des Francs , voulant que la chose en vérité soit accordante au nom , etc. »
Louis XVIII aurait affermi le règne de ses successeurs si, au lieu d'une charte de liberté octroyée avec un principe de pouvoir absolu , il eût reconnu les droits imprescriptibles des Français et convoqué la nation.
Mais il ne faut pas anticiper sur les événements, il faut suivre pas à pas la marche du rétablissement
DISCOUHS PRÉLIMINAIRE. 93
de l'ordre toujours infaillible dans notre pays. U est beau d assister à la guérison d'un grand corps politique et social comme la France. II ne suffit pas de vouloir la royauté , la liberté et la religion , il faut encore en savoir les conditions.
11 y a un fait qui surprend au premier aspect, c'est que depuis la mort du roi , la restauration de la royauté ait toujours paru au moment de se faire , et qu'elle ait toujours été écartée. La raison en est que les royalistes semblaient opposés à la royauté nationale, à la liberté politique et à l'égalité des droits, et qu'ils paraissaient confondre les passions révolutionnaires avec les principes de 89, qui sont ceux de la France (1).
On n'est jamais longtemps à s'apercevoir de ce qu'on ne peut pas avec ces prétendues constitutions faites de main d'homme , et ensuite de ce qu'on peut malgré elles. Les nouveaux pouvoirs eurent ainsi facilement le secret de leur force et de leur faiblesse. Les politiques ne tardèrent pas s'effrayer de la masse immense d'un pouvoir directorial sans droit qui avait à respecter dans le corps législatif une masse immense de droits sans pouvoir. Dès ce moment , un régime qu'on croyait établi chancela.
Déjà une opinion publique vague , composée du
(1) Lorsque je mêle mes réflexions à celles de quelques publidstes, je ne mets pas de guillemets à quelques passages cités textuelîementii
ressentiment de tous ceux qui avaient souffert des excès, contre ceux qui les araîent commis, s'agitait comme si elle avait été forte , et faisait le même bruit que si elle avait eu un objet précis. On put s'apercevoir que la Convention n'avait pas été si déraisonnable en s'obstinant à conserver les deux tiers de ses membres. La première année , les deux conseils demeurèrent dans une attitude timide. L'accession du second tiers la rendit plus prononcée. Le Directoire, menacé, fit des préparatifs de guerre; il les fit hautement et en présence des deux conseils. Rien ne leur fut caché jusqu'au moment où le canon du Pont-Neuf donna le signal d'arrêter des ennemis depuis longtemps désignés. Ce fut le 1 8 fructidor.
Ce n'était pas la première fois qu'on attaquait la représentation nationale; mais comme les attaques précédentes avaient eu un autre objet , elles avaient laissé aussi d'autres résultats. Lorsque les girondins furent arrêtés au 31 mai , l'effet de cette crise fut de faire passer le pouvoir du peuple à sa représentation. Le 18 fructidor le fit remonter au gouvernement même. Toute la constitution fut dans le Directoire. Les conseils n'eurent la permission de penser que selon ses ordres et par ses ordres.
On voit déjà apparaître les consuls , le premier consul et l'empereur.
* C'était, en apparence, un grand avantage d'avoir
fait cesser la séparation des pouvoirs et d'avoir tout réduit dans le même centre. L'événement prouva bientôt que cet avantage était insuffisant. La difficulté de gouverner surmontée d'un côté, se reproduisait de toutes parts. Au milieu de la plus complète obéissance, les obstacles se multipliaient. On ne savait à qui s'en prendre. On accusait tour à tour les Jacobins, les émigrés, les anciennes castes privilégiées. Les violences ne furent point épargnées , elles furent sans effet. De la violence on vint à la modération, qui ne réussit pas davantage. Un tel gouvernement devait nécessairement succomber. Cet événement mérite une attention particulière.
Tant que le 1 8 fructidor sembla tourné contre les ijoyalîstes, rien ne sembla fait contre le mouvement naturel des choses ; mais , lorsque le Directoire se fut annoncé comme voulant en recueillir pour lui seul tous les avantages , la haine comprimée dans un sens se montra dans un autre; elle eut les même caractère de généralité et d^intensité. La seule différence se trouva en ce que ce ne fut plus le parti royaliste qu'on vit en scène , ce fut le parti jacobin.
Harcelé par ce mouvement nouveau , comme il l'avait été par le précédent, le Directoire crut devoir mêler ensemble des mesures d'énergie et de dextérité. Effrayé de la couleur qu'avaient prise
96 DISCOURS PRÉLIMINÂIKE.
contre lui les assemblées primaires et électorales , il cassa les élections faites dans un sens jacobin, comme il avait cassé précédemment des élections dans un sens royaliste. Il eut beau faire : il vit arriver de toutes les parties de la France , non des alliés, mais des ennemis. Il se forma de nouveau contre lui, dans les corps législatifs, une grande majorité. Un second 1 8 fructidor parut être devenu nécessaire. Le Directoire ne fit point ce nouveau i 8 fructidor.
Treilhard , Merlin et la Revellière - Lépaux , qui pouvaient sacrifier leurs ennemis , préférèrent se sacrifier eux-mêmes. Le pouvoir , qui , au 1 8 fructidor , s'était concentré dans les mains du gouvernement, lui échappa de nouveau. Tel fut le 30 prairial.
Ce ne fut pas seulement à cause de sa composition multiple que la constitutioa directoriale tomba : c'est qu'il y avait un fond de désordre intérieur. De quelque nature qu'eût été le gouvernement, l'anarchie ne pouvait manquer de s'y former de l'anarchie même de tout ce qui était à gouverner. ' Il faut constater avec soin , dans toute la révolution qui dure encore , ce point important : c'étaient les choses qui pressaient et entraînaient les hommes , et non les hommes qui pressaient et entraînaient les choses.
Des coryphées de la Révolution se sont fait illusion là dessus. Serviteurs de la passion publique ,
DISCOURS PRÉUMINAIRi:. 97
ils s'en s'en sont crus les maîtres. Au premier moment où ils ont voulu donner des ordres au lieu d'en recevoir , ils ont pu se détromper. Tous ont donné dans cette erreur : Mirabeau comme Barnave , Chapelier comme Thouret , Brissot comme Hébert, Danton comme Robespierre. Ils ont avancé successivement leurs mains sous une meule qui brisait tout. A la pagode de Jagernaut , des fous se précipitent ainsi les uns après les autres sous les roues d'un char qui les écrase.
Il y a eu dans la Révolution des conspirations; mais elles ont été dans les choses et non •dans les hommes. C'est par l'effet d'une multitude de mouvements préexistants que la Révolution elle-même a été préparée et opérée. Une fois opérée , c'est encore par le même principe , c'est-à-dire par une disposition sympathique des mêmes sentiments et des mêmes vœux , que des partis so sont élevés pour la combattre ou pour la modifier; d'autres partis , pour la maintenir ou pour l'aggraver.
Le peuple, au lieu d'être dans une assiette fixe, a été en quelque sorte en marche depuis 57 ans , et le changement d'horizon a fait changer à chaque instaat les points de vue.
. Les royalistes du dehors n'ont jamais pu comprendre que la royauté , comme forme de gouvernement, était le moindre obstacle , et que ce qu'on craignait parnlessus tout en France était non pas
98 DISCOURS PRÉLlinNÂIRE.
la royauté en elle-même , mais une royauté faite par eux.
On doit remarquer comme un trait particulier de la Révolution , qu'elle a pu revenir sur la proscription des classes des constitutionnels, des fédéralistes et autres; elle n'est jamais revenue sur celle des aristocrates. La destruction de la noblesse et l'égalité des droits, voilà l'instinct de la Révolution. «La noblesse j dit un homme d'une grande naissance , a été traitée comme un peuple étranger , et comme un ennemi irréconciliable. Les constitutionnels', les fédéralistes et les autres factions ont reçu plus de ménagements ; mais tous les partis se sont toujours réunis contre la noblesse. » La France ne voulait pas une contre-révolution; mais, comme l'a dit M. de Maistre , le contraire d'une révolution.
On le voit , une grande mesure était inévitable en 89 ; la faute des royalistes du dehors est de n'avoir tenu aucun compte de cette vérité. C'était un grand contresens dans ce parti , d'imaginer que l'ancien régime, qui n'avait pu être une ressource , deviendrait un remède : singulière méprise qui faisait croire qu'un moyen qui n'avait pu résister à la Révolution dans son enfance, pourrait la renverser dans sa maturité ! Singulière obstination que celle de cet ancien régime gisant à terre sans vie et sans force, qu'on voyait entreprendre sans cesse de renverser seul une révolution qui l'avait renversé , et
MSCOURS nRÉLlMINAmE. M
qiiî triomphait en même teinps de toute l'Europe !
La lutte de la contre-révolution et de la Rév<4ii«tion a tenu à ceci < c^esî que la foroe de la Révolution s^est tirée de la faiblesse de Tancien régime , qui ne pouvait se releva; l'anden régime ^ à son touv^ a tiré quelques moments de force de l'état de la Révo* lution y qui ne pouvait se conserver.
La plus grande partie de )a France a toujours été royaliste I mai^ ces royalistes-là ne voulaient pas rétablir Tancien régime. On était royaliste , mais constitutionnel : la monarchie représentative était le vœu génétral.
Remarquons à ce sujet qu'il est dans les choses an progrès naturel qu'il ne laut n| vouloir franchir, ni oberoher à éiuAef. Cdui qui foit une longue navi-r gation doit passer devant up certain nombre d'ér eueils , de plages ou d'attérissements. A son retour, quand il faut se rendre au point d'où il est parti , il faut qu'il repasse de nouveau devant ces attérisse* ments , ces écueils et ces plages. La France , partie de la monarchie pour arriver à la souveraineté du peuple , c'est-à-dire à la désorganisation totale , avait passé successivement par la prétendue monarr due constitutionnelle , la république de Brisspt et «die de Robespierre. En revraant à la monarclûe et à l'ordre social , car nous allons à lun et à l'au^r tre , il a fallu qu'elle repassât par la répulotique gi^ rondine, la séparation des pouvoirs et la monarchie
100 PISGOURS PRÉUM1NAIRE.
constitutionnelle octroyée par en haut et par en bas.
Le 9 thermidor a été un témoignage sensible de cette pente des choses. Tous les esprits ont été si>rement en secret reportés vers la monarchie , et elle ne pouvait manquer de reparaître.
Les tentatives armées de la contre-révolution furent toutes insensées , parce qu'elles furent entreprises, comme les ordonnances de juillet, contre les prindpes même dont la France veut la conservation , à tel point qu'elle conservera la Révolution plutôt que de les perdre. Les étrangers ont , sur ce point , agi comme les émigrés.
La Révolution paraissait on ne sait quel monstre mystérieux et indéfinissable qui semblait appartenir aux âges des prodiges. Aucune victoire ne pou* vait consolider son existence , aucune défaite ne pouvait l'abattre. Faible et déclinante lorsqu'elle était abandonnée à elle-même , se relevant vigoureuse dès qu'elle était menacée , également terrible à ses amis et à ses ennemis , elle semblait défier tous les moyens et tous les partis. Le maréchal de Broglie , M. de Bouille , M. dé Lafayette , Dumouriez, Pichegru, ont voulu successivement l'attaquer, et ils ont succombé; Péthion, Manuel et Robespierre ont succombé de même. Les sans^culottes , vainqueurs au 31 mai , se sont vus terrassés à la suite du 31 prairial.
DISCOURS PRÉLlMINAlKi:. 101
Le Directoire a éprouvé en brumaire le sort qu'il avait fait subir aux conseils en fructidor. Les vainqueurs n'étaient jamais plus avancés que les vaincus : les premiers effrayaient la terre de leurs victoires et ne pouvaient se rassurer eux-mêmes ; les vaincus avaient beau être étendus à terre , ils ne paraissaient jamais assez vaincus. La France ne savait que penser de cette série interminable de victoires et de défaites sans résultat final; l'esprit se dirigeait vers un état de choses qui , sous quelque rapport qu'on l'envisageât , offrait ce constant et singulier caractère que, ne pouvant le maintenir et ne sachant le combattre , on fré^ missait également d'avoir à l'attaquer et à s'y attacher.
Dans cette position singulière, Bonaparte débarqua sur la côte de Fréjus , et le 18 brumaire fut déclaré.
Nous avons vu la France passer par degrés de la république de Robespierre, c'est-à-dire du néant de tout ordre social, à une première apparence de gouvernement, c'est-à-dire au Directoire. On passa ensuite à un régime plus sage et plus fort, le gouvernement consulaire. A la fin , la raison éclairant tout'à-fait les esprits , les pensées sfi tournèrent vers la monarchie.
Napoléon crut pouvoir confisquer ce mouvement à son profit, et la guerre devint inévitable pour lui.
101 DISCOURS PRÉUMUIAIIIE.
Ce qui favorisa Napoléon j c'est que les princes de la maison de Bourbon n'adoptèrent pas la liberté et rivalité comme ayant sa source dans l'histoire de la France; la féodalité avait été une révolution ; la liberté et l'égalité des droits étaient le retour à la constitution , et ils ajppelèrent ce retour la Révolution. La Révolution était une oentre-réVolution par rapport aux idées théocratiques et féodales; elle n'était une révdtition que par rapport à la rdigion et à la royauté. Ce n'est pas une contre^t*évolution qu'il fauta la France, mais le contraire d'une révolution. Cette pensée est de M. de Maistre.
Sous le Consulat la France était tranquille, l'or^ dre public était établi. La sûreté du gouvernement n'oifrait plus d'inquiétude; Son action était facile. :^evé avec les formes répuUicaines , dles lui servaient en quelque sorte de rempart.
La pensée de la monardiie était partout cependant; la France se croyait ainsi au dénouement final de sa révolution ; elle voyait dans la royauté un port de salut.
Napoléon troitipa Tesprit public et mit rerajpire à la place de la monarchie. Ldin de réparer la France^ il l'a bouleversée, et il lui a fait perdre les C(»nqué^ tes de la république et jusqu'à des portions des frontières de Louis XIV.
Nous devons aux talents de Napoléon d'avoir ar-
MiiGOURS PRÉUIIINAIRE. 103
rété la révolution ; uous devoos à ses défauts de nous avoir rendu l'ancienne race de nos rois en 4814. M. de Montlosier a fait cette remarque. Voici comment il prouve son assertion.
On a dit souvent que la monarchie , qui pouvait rev^r par lui, ne pouvait revenir sans lui.
Dans la situation où se trouvait la France, il fallait ua homme composé exprès. U fallait un homme assez fort pour presser les passions et les faire fléchir; assez grand pour se faire respecter; un tel homme devait avoir un grand esprit, une grande volonté, de grands talents.
Il fallait aussi qu'il y eût chez cet homme »ssez de défauts pour que celui qui , sous certains rapports , était un objet de crainte , sous d'autres un oljjet d'admiration , ne fût pas en même temps un objet d'amour.
Ce n'était pas assez qu'il comprimât utilement les passions , il fallait qu'il fût amené à comprimer ce que la libeité a de noble et de légitime , à Teffet d'annuler le mérite du bienfait. Au dehors, il fallait que le soin de défendre la France perdît de même son caractère pour se transformer en ambition et eu manie de conquêtes.
La Provid^ice a environné la domination nouvelle d'un horizon brillant; elle a tourné vers cet horizon la gloire des armes , la gloire des talents , l'honneur des caractères. Bientôt une dictature tem-
poraire prenant le caractère d*un despotisme établi, le despotisme celui de la tyramiie, elle a voulu qu'après avoir dépassé en tout genre toute limite, toute mesure, cet homme tombât.
On croyait tout perdre avec la déclaration d'empire, jamais tout n'avait été mieux conservé. Dans les dispositions où Ton était alors, si un retour vers la monarchie était possible, ce n'était qu'en faveur d'un roi révolutionnaire. Maître déjà de la France, comme premier consul, celui-ci n'acquérait, par la déclaration d'empire, aucun avantage réel, tandis que, d'un autre côté, en reprenant les formes monarchiques, la France s'y accoutumait. Quelque chose de nos anciennes mœurs, de nos anciennes lois, de nos anciens rites, de nos anciens souvenirs revenait : la république et la révolution achevaient de disparaître. Sans la monarchie de Bonaparte^ on ne sait comment aurait jamais pu s'opérer en France le retour de la monarchie.
On se méprenait alors sur la force de Napoléon, on se méprenait sur sa faiblesse. Malgré tout ce cortège éclatant, un prince au berceau, sous l'ancienne monarchie, aurait commandé plus de véritable respect, aurait plus imposé à la France, au milieu de ses langes, que l'empereur avec toutes ses victoires et toutes ses armées. On croyait que cet homme avait tout. Il n'avait pas les siècles.
Voilà la vérité sur la situation. '
DlSœURS PRÉLIMINAIRE. 105
Les Bourbons ne comprirent pas la situation nouvelle , et nous en avons eu la preuve plus tard ; on ne voulail en eux que l'indépendance du pouvoir, ils Texagérèrent jusqu'au pouvoir constituant. Tout mûrit en France; mais au temps il faut le temps. Sans cesse en présence de la révolution et de l'Europe, Napoléon était au dedans condamné à Tordre , au dehors à la gloire.
Je vais réunir en faisceau ce qui a été dit de mieux sur cette situation :
ce Au dedans, condamné à mettre l'ordre parmi les éléments de désordre, condamné à discipliner une multitude de passions, ce système continu de compression qui lui était commandé, était d'autant plus difficile qu'il avait à se développer au milieu des opinions de la liberté et des matériaux de la république. Au dehors , obligé à la gloire , un ton hautain et menaçant j une ostentation continue de puissance, ne pouvaient manquer de parsdtre des provocations et de ramener tous les dangers de la guerre.
Dans l'une ou l'autre de ces deux directions , la faiblesse , la maladresse conduisaient à des revers qui devaient conduire à une chute. Dans l'une ou l'autre de ces deux directions, te talent même et Ténergie pouvaient, au milieu du succès, mener par l'orgueil à Tenflure, à l'exagération , et par là encore à des revers et à une catastrophe.
IM MSCOUltS PRÉUHINAIRE.
Sortant d'une grande révolution victorieuse , ayant au dehmD à nous préserver des ressentiments des puissances étrangères , au dedans à nous pré-« server de nos propres passions , et au milieu de toutes ces terribles difficultés un grand édifice sodal à recomposer, on pouvait croire que Napoléon^ diargé de cette œuvre immense » avait été investi momentanément d'un grand pouvoir dictatorial* Mais lorsque ce pouvoir dictatorial, purement temporaire j s'est annoncé comme durable , lorsque ce pouvoir, destiné d'un côté à repousser l'ennemi , s'est mis à envahir tous les territoires, lorsque ^ destiné d'un autre côté à repousser nos passions | il s'est tourné traîtreusement contre tout es(»*it de liberté, et qu'on l'a vu envahir jusqu'aux consci^aces, tout a changé de faœ.
Beaucoup de personnes en France ont supposé que le fténat^ le conseil d'état, la cour de cassation^ le coi^s légiriatif avai^it été des institutions faites pour le moment. Bacon a dit : Re$ nolunt admi^ nistrari. Au lieu de cela, un pouvoir avide et Jaloux qui , au lieu de s'étendre comme une vapeur douce sur là surface de TËlat, voulait avoir un corps partout , un pouvoir qui voulait tout loucher^ qui avait sans cesse sa forte main sur les fibres comme sur les câbles, a fini par tout forcer et par tout fjfêsordoaner. Un des grands inconvénients d'un Etat, c'est lorsque le souverain se met directemeAt
HJRS MlÉUMINAIRE. 107
et indWidiidlement aux prises avec les résistances et les obstacles^ et que rien de compacte ne se trouve entre lui et ce qui est à gouverner. L'effet des corporations ][>ditiques est de parer à cet inconvénient* L'empereur les craignait ^ parce que dans sa si* taation dles pouvaient vouloir se retourner ou vers quelcpe dbme des temps anciens pour les faire re- Baitre^ ou vêts quelque chose des temps révolution*naires ][>our les rétablir^ ou vers les choses du gou^ veraenoient.
Les corporations faibles , qui ne sont d'aucun secours dans les temps paisibles , d'aucun service dans les grandes affaires^ deviennent dangereuses dans les temps de calamité. Honteuses, comme in« stittitîons de parade, du contraste de leur magnificence et de leur nullité, sous le voile d'une obéissance hypocrite, elles attendent comme une fortune les commotions publiques. Tels furent l'ancien sénat^ l'ancien conseil d'état, l'ancien corps législatif; de tels corps, tombés dans le mépris et qui en ont la conscience, sont tout prêts pour la révolte.
Le gouvernement de Napoléon avait pris des gou-^ vemements anciens cette manie de s'isoler, à l'effet de composer la force, et d'écarter partout Tiufluence publique, Topinion publique, comme s'il avait eu peur du l3ien public. Le trait caractéristique du gouverflement de Napoléon , c'est que la France entière était comme envahie.
108 IMSCOURS PHËLlMfNAlRE.
La famille était envahie par la conscription; l'intérieur de la maison par la nécessité d'avoir des domestiques et des ouvriers légitimés par la police ; la propriété par un accroissement continuel d'impôts non consentis. Des recherches faites partout sur la fortune des filles à marier faisaient présager que dans peu les pères ne pourraient pas plus disposer de leurs filles que de leurs enfants mâles. Les juges ne pouvaient pas plus avoir la propriété de leur conscience , les administrateurs celle de leurs opi* nions.
En matière d'Etat, les rédacteurs les plus affidés n'avaient pas même la propriété de leur rédaction ; présentés la veille , leurs rapports se trouvaient le lendemain dans le ^onttewr, altérés, dénaturés. Ici, la pensée était torturée, falsifiée; là, elle était franchement commandée. Ceux qui pouvaient parler n'avaient pas le droit de la parole. Les muets n'avaient pas le droit de se taire. La France en était venue au point que le silence avait contracté quelque chose de factieux. Les préfets n'étaient que des instruments. Leurs mouvements partaient du haut du ministère de l'intérieur, ainsi que ceux du télégraphe. En quelque situation que ce fût , il n'y avait plus moyen de se conserver comme individu, on ne pouvait être que membre, et ce membre n'avait pas la permission de s'animer. Tout le cœur, toute l'âme de la France étaient aspirés par un seul homme. Il
n'y avait plus qu'un seul esprit en France , tout le reste était devenu matière.
Qu'on parle des envahissements de ce gouvernement et de son esprit de conquête au dehors, il faut convenir qu'il est assez singulier de porter ses armées des confins de T Afrique au-delà de Moscou , il n'y a à cet égard aucun point de comparaison dans les annales du monde. Mais ce qui en a encore moinsy sans doute, ce sont les envahissements au dedans. On peut dire à toute force de la couronne qu'elle lui a été donnée, si toutefois on avait droit de la donner; mais ce qui n'avait pas été donné, certainement, c'est l'âme, l'esprit, les volontés, la moralité entière de tout le peuple français.
Quelques personnes croiront d'après cela que voilà un gouvernement bien solidement établi. Il est au moment de tomber. Oui , dira-t-on , mais par l'eiTet bien imprévu des armées du dehors : il eût péri de même par l'effet des mouvements du dedans.
Si dans les mouvements du ciel il survenait une interruption soudaine de l'ordre accoutumé; si on voyait les astres fuyant de toutes parts dans les espaces, et le soleil et la lune se précipitant hors de leur sphère, on se croirait avec raison à la fin du monde; de même, lorsqu'au lieu de la marche douce , grave et mesurée d'un Etat , on n'y voit plus que les mouvements de la violence et de la
force, il faut croire que cet Etat est à sa Qn.
Dans ce cas, toutefois, on est trop accoutumé à prendre les symptômes pour la crise. Tout le mal n'est pas dans les signes extérieurs et apparents. Pour peu qu'on soit au fait de la vie intérieure des états, il sera fecile de se convaincre que, dans certaines circonstances , la violence et la doucepr, la force et la faiblesse , sont des partis également insuffisants. Ce ne sont pas alors des remèdes qu'il ftiut apporter à la situation , c'est la situation même qu'il faut changer.
Le gouvernement de Louis XVI est tombé, diton , par la faiblesse , c'est-à-dire par le défaut de mesures fortes qui auraient pu retarder ou empêcher sa chute. Le gouvernement de Bonaparte est tombé par la violence, c'est-à-dire par la nature même des précautions vigoureuses qu'il a prises pour se conserver.
Nous avons trop l'habitude de croire que la vi^ d'un Etat est dans ses lois ou dans ses rois , c'està-dire dans ce que nous voyons; elle est bien plutôt dans ses mœurs et dans ses principes , c'est-à-dire dans ce que nous ne voyons pas.
En Angleterre , lorsqu'il y avait un roi en démence , un ancien ministère abattu , un nouveau ministère non encore élevé, il y avait, parce que la Bation marchait, un corps vivant sous une tète morte.
DISCOURS PRÉUMINAinE. tll
En France , sous Napoléon , il y avait un eorpa mort sous une tête vivante.
n y avait donc danger. Il sufflsaU d'un mouvequent soit du dedans, soit du dehors, pour que ce danger se changeât en catastrophe. Voyons ce qui a déterminé cette catastrophe.
Jamais homme n'a été plus audacieux que Napoléon. Au dehors, quand il a vu s'ébranler les armées étrangères, il ne les a jamais attendues, U est allé les chercher. Au dedans , il a traité l'opinion publique comme il traitait les puissances; plus elle s* armait contre Iqi , plus il s'armait contre elle. Se répand -il avec clameur que notre commerce est anéanti , cette clameur est le signal d'un nouveau bouleversement; se répand-il que la mesure de la conscription est rigoureuse, excessive, insgpporta'ble, aussitôt envoi des colonnes mobiles; on dit qu'avec cette guerre continuelle la France se dépeuple , aussitôt armement des gardes nationales. Au milieu de toutes les plaintes, ici un changement imprévu dans une partie administrative met dix mille familles à la mendicité. Là, les vexations des droits réunis, qu'on trouve si aggravantes, sont encore aggravées; d'un autre côté, les maires des grandes villes ne savent plus comment présenter à leurs administrés les nouvelles chaînes qui leur sont imposées, et en même temps on ne les tient pas moins sous le joug d'une comptabilité vexatoire et minu-
lis DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
tieuse. L'état incertain des choses ecclésiastiques a beau alarmer les consciences, les évéques sont mis en prison , le Pape transporté à Savone. La force n'est pas respectée, la faiblesse ne Test pas davantage. En même temps qu'on fait la guerre au dehors à des potentats, on la fait au dedans à des femmes et à des prêtres.
Avec une guerre étrangère injuste , un système continental incompris, une conscription à outrance, des droits réunis pressés outre-mesure, un bouleversement total dans le commerce, la France semblait un canon qu'on charge jusqu'au bout pour le mettre à l'épreuve. Jamais la pensée humaine n'a été aussi rudement et aussi franchement attaquée. En voyant tomber un à un tous les trônes, qui pouvait ne pas s'attendre à trouver dans le Moniteur la formule fatale : L'opinion publique a cessé de régner?
Déçu dans toutes ses espérances, s'égarant dans toutes ses voies, se précipitant de mesures violentes en mesures violentes , un tel gouvernement (il n'y a pas de doute) est au moment de tomber. On se demande seulement de quel côté il tombera, et comment il tombera.
Dans le commencement de l'Empire, on pouvait apercevoir un grand mouvement contre le gouvernement établi. Les partis aristocratiques, révolutionnaires ou républicains étaient les foyers de ces
DISCOURS préliminaîrf:. 1 1 3
mouvemenls. N'ayant ni le même fond, ni le même sens, ni la même couleur, des partis aussi divers, qui* ne représentaient rien de compacte, ne présentaient par là même rien d'important.
A la longue, ces partis s'affaiblirent, leur souvenir s'effaça , leurs espérances et leurs dissensions diminuèrent. On crut alors que toute la France était façonnée à l'obéissance. Jamais elle n'avait été mieux préparée pour la révolte.
Ce n'est qu'alors, en effet, que l'esprit d'opposition a commencé à acquérir de l'ensemble et à occuper un grand espace. Cet esprit entra progressivement dans le conseil d'état, dans le sénat.
Les intérêts les plus longtemps ennemis, froissés ensemble pendant dix ans , sous la main du gouvernement, allaient finir, malgré leur répugnance originelle, par se mouvoir ensemble.
Sans doute, avec son système d'invasion cl de conquête au dedans, Napoléon avait parfaitement subjugué la France. Il n'avait pas subjugué la nature des choses. Il avait obtenu de la soumission , mais ce n'était que de la soumission. Irritation plus ou moins voilée, malédiction plus ou moins prononcée, inquiétudes, haine, terreur profonde, telles sont les dispositions qui se sont élevées, même chez les autorités.
Au milieu de ce mouvement, quelques personnes se demandaient comment cela finirait* La plupart
ne croyaient pas à un dénouement , parce qu'elles ne le voyaient pas d'une manière positive. Elles cherchaient alors à s'arranger de l'éternité de ce gouvernement. Gomment ne voyaient-elles pas que Napoléon avait répandu de toutes parts un esprit vif, ardent, unanime de mécontentement? Lorsqu'on en est à ce point , comment ne voit-on pas que cet esprit général, beaucoup plus savant, beaucoup plus fort, beaucoup plus patent que les individus, est là attendant les événements? Pendant longtemps, c'est comme une ombre, un nuage. Les événements qui surviennent lui donnent bientôt un corps et des armes. Ce qui était auparavant une vapeur l^ère, devient une nuée. La foudre des révolutions , comme celle du ciel , se forme d'éléments longtemps inaperçus.
Ces éléments accumulés ont couvé pendant quatorze ans. A la première commotion forte , ou du dehors ou du dedans, ils devaient nécessairement éclater.
Tout était mort , mais cette mort du corps social constitue elle-même un état de crise. La tète veut seule être vivante! On peut être certain qu'au premier coup porté à cette tête , le corps social commencera à se remuer et à s'animer.
On pourrait distinguer, à cet égard, les coups qui peuvent être portés du dehors, et ceux qui peuvent être portés du dedans. Toutefois , cette distinction
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. i 1 5
ne doit pas être précise. Quelquefois l'état dû dedans est ce qui détermine les mouvements du de-. hors; quelquefois ce sont les mouvements du dehors qui déterminent ceux du dedans. D'autres fois, ils se combinent et se confondent.
Oh n'a pas besoin , en parlant de Napoléon , de rappeler ses guerres et ses batailles. La France et l'Europe en sont remplis. C'est l'esprit qui était en lui qu'il faut peindre. L'expédition de tlussie pouvait réussir, mais à la condition pour Napoléon de rétablir la Pologne. La Pologne ne fut comptée pour rien. C'est qu'on ne voulait]tenir nulle part, on voulait aller.
Tout le monde sait les désastres de l'armée française.
Cette armée couverte de gloire, et qui défila si belle au sortir de Moscou, tomba tout entière vaincue par la neige et par le froid , semblable à une flotte qui vient de battre l'ennemi et qui ensuite est engloutie par la tempête.
Tous les alliés de Napoléon , qui l'étaient sous la condition de la victoire, s'ébranlèrent. Un premier désastre avait tout mis en question , un second désastre devait tout dissoudre.
L'intérieur de la France ne pouvait être étranger a ce mouvement. Avec tout ce que nous y avons vu d'excès et de violences , s'il n'y avait pas eu encore parmi nous d'insurrection générale, cen'é-
tait pas le vent qui manquait , c'était la voile.
Pendant longtemps ce fut un grand bonheur que personne ne voulût se prononcer. Ce seraient de belles, mais d'inutiles victimes de plus que nous aurions eu à regretter. Heureusement, il n'y avait rien , dans notre état de choses , d'assez fort pour saisir la nation entière. Un changement qui se présentait sans avenir et sans espérance fut longtemps repoussé. Toutefois , à cause des violences qui se multipliaient , chaque jour cette crainte et cette impression s'affaiblissaient, et l'on reconnaissait de plus en plus des chances générales soit dans la nation, soit dans Tarmée.
Après la bataille de Leipsick, les murmures renfermés commencent à se prononcer, les mécontentements a se discipliner. L'opinion de toute la France semble être entrée dans l'armée. Celle-ci lient encore, mais elle est ébranlée.
Tout devait être change dans la politique de Napoléon. On faisait un app:! à tous les trésors particuliers à l'effet de recomposer le trésor public; on faisait un appel à toute la population à l'effet de recomposer l'armée. Il est évident q l'il fallait faire de même un appel à tons 1rs esprits particuliers à l'effet de recomposer, s'il était possible, un esprit public. La catastrophe était imminente, il n'y avait p!ns qu'un moyen d'y échapper; c'élait d'appeler franchement et sincèrement la France entière. De
DISCOURS PRÉLÏMINAIUE. 117
toute manière, un tel appel élait commandé. II ne suffisait plus de rassembler, comme autrefois, le sénat, le corps législatif, il fallait appeler la nation entière, abdiquer la dictature et retenir le titre de chef des armées delà France. Il n'en fut pas ainsi.
Napoléon, jusqu'à la dernière extrémité, s'obstina à ne rien abandonner de la plénitude de son pouvoir ni de la plénitude de ses conquêtes.
Il tomba , abandonné de tous et de lui-même. II abdiqua.
Il n'est donc pas vrai qu'il ait été renversé seulement par les armées étrangères; au contraire, il y a eu un moment où, avec leui's ravages et leurs victoires, elles allaient le sauver. Mais ce qui n'a pas été la cause, a été l'occasion. Un sénat façonné à la bassesse, et par cela même tout prêt pour la révolte, a pu prononcer à son aise une abdication que la France attendait, et les Bourbons furent proclamés. » J'ai voulu que le jugement porté sur Napoléon (1) fût impartial , et je l'ai emprunté presque tout entier à un des hommes qu'il avait le plus rapprochés de lui , M. de Monilosier. Nous allons voir maintenant les fautes delà Restauration.
Napoléon avait mis le sinet à la révolution;
(1) Ou demandera peut-être pourquoi Napoléon est aujourd*liui populaire, c^est qu'il exprime cette pensée de la France , que l'Europe ne doit pas la dominer, mais qu'elle doit diriger TEurope. Le nom de Napoléon sert aujourd'hui à exprimer ce senlimenti
118 DISCOURS préliminaire;.
Louis XYIII pouvait la dompter par Fégalité. H ne comprit pas qu'en 89 tout avait péri parce que Louis XVI avait maintenu la distinction des trois ordres comme fondamentale. Louis XYIII reconnut toutes les noblesses , au lieu de dire de la France ce <|ue Bossuet ât\ de l'Egypte : toute V Egypte était noble. Il s'était élevé parmi nous un peuple nouveau, de nouveaux avantages, de nouveaux droits, de nouvelles gloires. H n'y avait pas un soldat qui ne crût pouvoir passer roi; on lui laissa croire qu'il redevenait vilain ou roturier (1).
La génération que Louis XVIII retrouvait en France avait rempli le monde de son éclat et de sa renommée. Elle s'était ouvert toutes les carrières, et elle les avait laissées ouvertes à tous les Français. Elles semblèrent se fermer. Au lieu de convoquer la France entière, on garda les chambres de Napoléon. On mit en présence, en ne remplissant pas les esprits de raulorité d'une représentation nationale, une multitude d'espérances et de craintes. Les espérances qui s'appuyaient sur l'ancien ordre de
(1) L9 noblesse , disait jlilouiiier, iie pei^J, être eu lirance qii'uue distinction honora))le sans privilège onéreux au peuple. Ce qui constitue aujourd'hui la nation n'avait point primitivement d'exisfenee politique.
La France et les Gaulois libres formaient seuls I9 nation. Aujourd'hui nous sommes en France trente-cinq millions dliommes é^aux et libres.
choses semblaient avoir pour elles les princes qui revenaient; celles qui s'appuyaient sur le nouvel ^tat de choses semblaient appartenir à un fond contesté par les princes , puisque c'était cet ordre de choses qui les avait tenus si longtemps éloignés. Les deux princes qui apparaissaient à la France avaient émigré , ils avaient fait le traité de Pilnitz et revenaient non parles étrangers, mais au milieu d'eux.
Les deux partis j dit un écrivain de ce temps , furent bientôt aux prises : les craintes de ceux-ci animant les espérances de ceux-là y et ensuite les espérances de ces derniers animant de nouveau les craintes des premiers , chacun des deux partis fit des combinaisons pour devenir fort. En l'absence de la nation représentée, un parti s'appela la légitimité, un autre la liberté. De là une fermentation continue et des dissensions civiles.
La nécessité d'une constitution résultait de la situation; mais, au lieu de la chercher dans les vœux des six millions de Français en 89, on voulut la prendre dans les idées de l'école anglaise de cette époque; et, au lieu de reconnaître la liberté, on l'octroya en vertu d'un pouvoir constituant qui dépassait tout ce qui avait été entrepris de plus hardi sous la monarchie absolue.
La constitution devait être un traité de paix entre des intérêts ennemis, elle donna à ces intérêts des drapeaux divers : à l'un la souveraineté royale, à
l'autre la souveraineté du peuple. La royauté et la liberté devinrent deux étendards, deux signes, deux symboles. Il ne suffit pas dans un état de savoir comment on est aujourd'hui , on veut savoir comment on sera demain , c'est-à-dire on veut savoir comment on pourra se conserver et se préserver. La Charte donnée était une ordonnance qu'on pouvait retirer, puisqu'elle venait non du temps, mais de la pleine science d'un monarque éloigné pendant vingt-cinq ans de la France.
Louis XVIII oublia que constituer n'est pas créer, mais établir. 11 fallait donc chercher dans les rapports qui existaient la règle qui appartenait à ces . rapports, montrer celte règle et la prononcer.
Il fallait donc rétablir le consentement du peuple en même temps que la sanction du roi; car là était la constitution du pouvoir en France. Le souverain est la nation jointe au monarque et présidée par lui, avaient dit les cahiers de la noblesse en 89. C'était à celte définition qu'on devait revenir.
Au lieu de cela, on inventa une chambre des pairs qui n'existait pas dans le pays. Tout avait été rasé sur le sol, il n'y avait plus ni insiitulions ni corporations antiques. Il fallait non pas invoquer la seule légitimité royale, mais rétablir toutes les légitimités, celle de la commune, du canton, du département, de la famille, du contribuable, le droit d'association , le droit de la presse , la liberté indi-
DISCOUHS PRÉLIMlINÂllŒ. 121
viduelle, la liberté de la religion catholique, et celle des autres cultes; il fallait enfin songer à une restauration nationale et non à une restauration royale.
On plaça la royauté légitime en Fair, on ne la fit reposer sur rien; elle est tombée deux fois, mais, il faut le dire , elle a laissé à la France la liberté de discussion, avec laquelle tout peut être réparé.
Le tableau qu'on vient de lire de l'histoire des soixante dernières années , prouve que la constitution de la France a été mise au creuset.
Le pouvoir, descendu ou tombé jusqu'à la souveraineté du peuple, en 91 , et au gouvernement populaire , devenu convention anarchique en 93 , s'est arrêté au 9 thermidor, et, par une marche ascendante, s'est fait directoire, consulat, empire et enfin royauté constituante. La nature de l'institution a résisté, a triomphé, à la faveur des idées nationales; seulement elle a été au-delà de son attribution, et l'indépendance du pouvoir a été rétablie.
Le principe d'octroi a ramené , par réaction , le principe de la souveraineté du peuple. Mais la force des choses et des idées rétablira la royauté indépendante, qui ne pourra plus tomber, et qui sera fixée en France quand la nation aura recouvré ses droits.
Le principe de l'égalité de droits, posé dans la fameuse nuit du 4 août 1 /89, n'a pas cessé d'être une des bases fondameiitales des constitutions^
IVf ais , admis en théorie , il a éprouvé une atteinte par le monopole dérivé du principe d'octroi. Il tend néanmoins à se dégager et à reprendre son autorité^ en se confondant avec le principe de la liberté politique qui est déjà dans tous les esprits, et deviendra un fait quand le mouvement de ropinion aura surmonté l'obstacle.
Le principe territorial a résisté avec énergie à la division des opinions entre les provinces, à la recomposition en départements; il a lutté contre les coalitions européennes et planté ses drapeaux comme autant de jalons des limites naturelles; il a fait sentir sa force en 1814 et 1815 en s'unissant à la monarchie, et s'est fait respecter d'une invasion triomphante.
Le catholicisme a pu paraître un moment éclipsé dans le grand bouleversement qui s'est fait et par la disparition d'une monarchie h laquelle il était étroitement uni. Mais il a montré sa force au sein même 4e ses plus grands desastres; il s'est rétabli comme de lui-même sous l'Empire et sous la Restauration. Il ne lui a manqué, à ces deux époques, comme sous la Révolution de 1830, qu'une position moins dépendante. Maintenant il tend à se rétablir dans la liberté, sur ce fond inépuisable d'idées morales qui est dans sa nature , et à revenir à sa constitution primitive dans les Gaules.
La commune, effacée presque complètement sous
DISCOURS PRÉUMINAIRE. 183
l'empire , méconnue ou plutôt oubliée par la Restauration de 181 5, a reçu une demi-réparation des constituants de 1 830 par le principe d'élection. Sa restauration , qui est dans tous les esprits , suivra le rétablissement de la liberté politique , car elle en est le premier élément et la source.
Voilà comment la constitution nationale sort moralement de nos longues agitations, elle se réalisera par la réunion de toutes les opinions. L'histoire d'un pays est donc véritablement sa constitution en action.
Pïous n'aurons plus trois ordres y mais trois opinions, et 1^ transaction s'opérera, parce que les hommes de chaque opinion abdiqueront en faveur de l'idée qu'ils ont constamment soutenue : les centres en faveur de l'égalité des droits, la gauche en faveur de la liberté politique , les royalistes en faveur de la royauté nationale.
C'est un fait curieux que , depuis plus d*un demisiècle, les passions et les intérêts qui nous ont fait dévier de nos principes ont été refoulés et surmontés par la raison générale. Il reste à voir le dernier acte de ce grand travail; cet acte sera la solution de notre demi-siècle d'essais, de luttes, de vérités et d'erreurs. Ainsi j'ai pu le dire avec raison : La France est une monarchie représentative; sa constitution est faite de telle sorte , que l'autorité et la liberté y forment une perpétuelle alliance.
124 DISCOURS PIIÉLIMINAIKE.
L'autorité chez nous a sa source , non dans un prétendu droit divin , mais dans la tradition représentée par la royauté héréditaire.
La liberté a sa source dans le droit imprescriptible des citoyens à participer , par des députés qu ils nomment , au vote de Timpôt et des lois.
L'assemblée exprime les vœux et les besoins de chaque génération; le roi, représentant de la tradition nationale , constitue la loi consentie par la volonté présente et actuelle de la nation.
Quand l'alliance de l'autorité et de la liberté, de la tradition et de la génération présente , ou de la royauté et de l'assemblée, est rompu; il y a trouble dans l'existence de la nation : la société est en révolution.
Cette alliance peut être rompue de deux manières : quand l'autorité de la tradition, c'est-h-dire la royauté, s'affranchit, pour lever l'impôt et pour faire la loi , du consentement des générations vivantes , en ne convoquant point les assemblées , ou quand la liberté, c'est-à-dire l'assemblée élective, s'affranchit de la tradition et veut gouverner sans la royauté.
Ainsi, les rois de France qui se déclarent absolus et les assemblées qui se déclarent souveraines et constituantes , font sortir la France de son existence régulière et commencent ou continuent l'état de révolution.
A ce point de vue Richelieu fut un révolutionnaire comme Mirabeau et Talleyrand ; car Richelieu , en cessant après 1 G ! 4 de convoquer les Etats- Généraux et en puisant l'autorité dans la royauté sans le consentement du peuple , a violé la constitution de la France et commencé pour elle Tétat de révolution que Louis XIV et Louis XV ont continué et que Louis XVI n'a pu finir.
Toutes les crises sociales qui ont eu lieu depuis 1614, date de la dernière convocation des Etats- Généraux avant 1789, ont été causées par le travail de l'un ou de l'autre des deux principes nationaux, et quelquefois de tous les deux ensemble, pour retrouver leur réalisation et perfectionner leurs formes , malgré les pouvoirs de fait qui les avaient violés. La fronde , sous la minorité de Louis XIV, les embarras et les malheurs qui ont rempli la fin de ce règne, la ruine des finances sous la régence de Philippe d'Orléans , et les luttes du pouvoir royal avec les parlements sous Louis XV et sous Louis XVI , la Révolution du 14 juillet, les échafauds de 93, la grande Vendée, les désordres sanglants de la République, le despotisme impérial et l'invasion, les troubles de la Restauration et la chute du trône en 1 830, les émeutes et les complots, la confusion et la corruption du régime actuel , et l'abaissement de la France devant l'étranger', ont pour cause primordiale la rupture de l'alliance
i-26 DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
entre Fantorité et la liberté , entre la tradition et la volonté régulièrement exprimée. C'est parce que les gouvernements qui se sont succédé ont violé , les uns les droits des citoyens , les autres 1 autorité du roi j d'autres enfin la liberté et la royauté^ que la France a été dans un perpétuel état de troubles , et qu'elle est encore menacée aujourd'hui d'une nouvelle crise sociale dont on ne peut déterminer la portée.
Dans toutes les époques où la société a été en péril de ruine et d'anarchie y on a donc toujours eu le moyen de la sauver, et Ton a pu, pour conjurer les orages et prévenir les catastrophes, faire toujours quelque chose qu'on n'a pas fait.
Ce qu'il fallait faire sous la minorité de Louis XlV, c'était de convoquer les Etats - Généraux pour mettre fin à l'esprit d usurpation des parlements et à la tyrannie des princes et des grands seigneurs.
Ce qu'il fallait faire à la mort de Louis XIV, c'était, non de porter son testament au parlement de Paris , dont on réveillait ainsi la prétention à gouverner l'Etat , mais de soumettre ce testament à l'assemblée des Etats , qui aurait écarté les princes légitimés et donné la régence au duc d'Orléans, en assurant , par la périodicité qu'elle aurait conquise , l'ordre et la régularité de l'administration publique.
Ce qu'il fallait faire à la majorité de Louis XV ,
c'était d'appuyer son gouvernement sur une représentation de la nation, qui seule eût été assez forte pour déraciner les abus et rétablir l'autorité royalei
Ce qu'il fallait faire en 1 789 , après le serment du Jeu-de-Paume , c'était de casser l'assemblée factieuse et d'en demander une autre à la nation à Orléans ou à Compiègne , pour faire passer dans la l^slation ces admirables cahiers déchirés par ses mandataires infidèles.
Ce que Bonaparte aurait dû faire après le 1 8 brumaire , quand il eut renversé le Directoire , perdu par le coup-d'état de fructidor , c'était de convoquer une assemblée nationale qui aurait reconnu le droit du frère de Louis XVI , réglé les rapports du gouvernement et de l'assemblée élective , rétabli Talliance traditionnelle du pouvoir et de la liberté , éteint les partis et pacifié l'Europe.
Ce qu'il fallait faire en 1814, quand la royauté rentra de l'exil par la destruction de la force matérielle qui la retenait éloignée de la France, c'était de reconnaître les droits imprescriptibles des citoyens , la liberté indépendante , de reprendre Tédit de convocation de Louis XVI , sa déclaration de liberté du 23 juin et son immortel testament , et de résoudre, d'accord avec une assemblée élue par dix millions de Français , toutes les questions soulevées depuis cette époque.
Ce qu il fallait faire en 1830, c'était encore de s'autoriser du titre de lieutenant-général , puise dans la constitution , décerné par le roi Charles X et par la chambre , pour convoquer une assemblée sans condition de cens et de serment , afin de relever avec elle le gouvernement tombé dans la rue et de l'asseoir sur une base plus large et plus sûre que celle dont il venait de sortir.
Ce qu'il faudrait faire en 1 845 , c'est ce qu'on aurait dû faire avant la Fronde, à la mort de Louis XIV, à la majorité de Louis XV , après le serment du Jeu de Paume en 1 789 , après le 1 8 brumaire , en 1 81 4 et en 1830.
Le mal qui nous menace tenant à la même cause que tous ceux qui nous ont frappes , le même remède est applicable. L'état do révolution, qui s'est perpétué sous tant de formes diverses, durant toujours, tend à produire sans cesse des crises nouvelles. Le seul moyen d'arrêter ces crises, c'est de faire rentrer la France dans son état normal : l'alliance de l'autorité et de la liberté , de la royauté et de la représentation vraie de la France.
En dégageant le grand mouvement de 1789 des
incidents qui en ont dénaturé le sens pour les esprits
légers , il faut donc reconnaître que trois idées ou
principes y ont présidé: ce sont la monarchie na-
, tionale , la liberté politique , l'égalité des droits.
Si la preuve par les cahiers des quarante-quatre
DISCOURS préliminaire;. «29
miUe communes ne suffisait pas, il faudrait invoquer les souvenirs du 14 juillet 1790, journée dans laquelle l'enthousiasme des Français de toutes les classes fut à son comble, parce qu'on avait la confiance que l'on entrait , non dans une révolution , mais dans une restauration.
Je dis : le mouvement de 89 et non la révolution. Quand le cx)urs régulier des sentiments justes et des vœux légitimes d'une nation est contrarié , il y a débordement , soulèvement , comme lorsque un fleuve arrêté dans sa marche franchit ou renverse ses digues. La Révolution s'est faite, parce que le mouvement n'a pas trouvé un lit assez large, assez spacieux , assez dégagé d'obstacles , pour arriver paisiblement à son but.
Une première restauration a été sur le point de se faire; mais l'opinion ayant trouvé de l'hésitation dans la royauté, de l'opposition et même de l'hostilité dans la noblesse et le clergé , le torrent s'est déchaîné et a tout brisé devant lui. On a mieux aimé lutter et souffrir que de renoncer à ce qu'on regardait comme les véritables principes de cette sodété.
Dans cette situation , une grande confusion s'est produite , et , de part et d'autre , on ne s'est plus entendu.
Il y a eu un mouvement d'action en faveur des principes, un mouvement de réaction contre. Le
tsa DisœuRS préuminaire.
comité de salut public , à Paris , réagissait contre Monsieur à Pilnitz y contre la première émigration, qui prétendait rétablir ce que la nation croyait avoir renversé sans retour.
Ainsi y il y a eu deux lignes depuis cinquante-six ans, et ni l'une ni l'autre ne pouvaient aboutir, parce que des deux côtés on défendait un principe en sacrifiant les autres. Sur chaque ligne il y avait à la fois action et réaction , c'est-à-dire empêchement réciproque. Ce tiraillemait devait finir par une catastrophe.
J'insiste sur ce point , qui va devenir le sujet de ce volume. Ce que Louis XVI devait faire pour prévenir la chute de son trône et conjurer les dangers qui le menaçaient, c'était de rétablir la monarchie nationale en détruisant les abus , en écartant, entre lui et son peuple, les intermédiaires formés des débris de la féodalité et des usurpations des Parlements. U fallait, en faisant alliance avec la nation contre des prétentions de classe et de corps , se placer sur le terrain de la liberté politique et de l'éga- Bté des droits , concilier les trois principes , en former un faisceau indissoluble, et maintenir cette grande unité à l'aide de l'immense majorité de la nation.
11 fallait distinguer entre tous les esprits, toutes les idées coalisées pour renverser la Monarchie et voir comment la Monarchie pouvait se défendre.
DISœURS PRÉUHINAIRE. 131
La Monarchie se serait retrempée en remontant à ses principes.
Revenir aux Etats-Généraux abandonnés depuis un siècle ) et lie pas comprendre que totit devait être remanié dans le sens de cette convocation; c'était ne rien comprendre à son époque. Il fallait faire un sous-œuvre pour remettre Tédifice d'accord avec les principes de la France.
La royauté s'étant séparée du mouvement national, tout s'est fait contre elle, et ses actes de résistance ont été autant de batailles perdues. La révolution, d'autre part, n étant plus dirigée parle seul pouvoir auquel il ftd donné de lui imprimer ub caractère d'ordre et de régularité , n'a pu s'établir nous aucune forme. Il en a été de même de l'empire de Napoléon et de la royauté de Louis XYIII et de Charles X, qui n'ont pas tenu compte de la liberté politique et de la constitution de la France.
L'histoire de Henri IV pendant la Ligue nous offre le même phénomène. Malgré son tx)urage; son habileté et ses victoires , le Béarnais ne put amener une solution qu'en embrassant le catholicisme. La Ligue, à son tour, ne put gouverner et prendre une forme , parce qu'elle s'était séparée du principe de la légitimité royale. Quand les deux principes de celte société qui ne pouvaient vivre séparément sans se heurter et se combattre furent rétablis et réunis.
i» MSGOURS PRÉLIMINAIRE.
leur accord rendit la paix au royaume et toute sa force à la monarchie.
Si Ton n'étudie pas l'histoire sous le point de vue de Faction et de la réaction des principes , il est impossible d'y rien comprendre , et les événements paraissent le résultat du hasard ^ ou des effets sans causes.
Trois légitimités , la royauté y la liberté et la religion j destinées à vivre ensemble et qui doivent périr faute de s'entendre et d'agir d'accord , voilà rhistoire de France.
La Révolution française est un flambeau placé sur les abîmes pour empêcher la France d'y tomber de nouveau. La France sait aujourd'hui que la royauté sans la représentation nationale et la représentation nationale sans la royauté , ne peuvent vivre d'une vie durable.
Je crois devoir terminer ce discours préliminaire par les réflexions d'un étranger, de Walter Scott. Il a jugé comme moi plusieurs points importants.
« Un système qui aurait introduit avec prudence et successivement , dans les formes vieillies du gouvernement français , Fesprit de liberté inhérent à la monarchie française dans son origine , eût été le présent le plus précieux que la sagesse politique aurait pu faire au pays. Mais avec le talent nécessaire pour l'entreprendre, les philosophes n'auraient p&s eu la permission , sans avoir un logement
à la Bastille y d'appliquer au gouvernement de la France les principes primordiaux sur lesquels il avait été fondé, ni de démontrer comment il s'y était introduit des usurpations et des abus , ni de proposer un mode au moyen duquel , sans altérer les formes , ces usurpations pouvaient être réprimées et ces abus corrigés.
c< Un écrivain avait bien la liberté de s'étendre fort au long sur les doctrines politiques; il pouvait émettre des raisonnements abstraits sur les droits constitutifs des gouvernements; mais^ sous aucun rappoit j il n'avait la permission de donner à ses plans une utilité pratique en les appliquant au régime municipal de la France. Le savant publiciste, à l'égard de son pays , se trouvait dans la position d'un médecin prescrivant y pour la sultane favorite de quelque jaloux despote, les remèdes nécessaires à sa guérison , mais hors de la vue de la malade , et sans avoir pu obtenir la moindre notion certaine du mal j de ses symptômes et de ses progrès. De cette manière , la pratique n'accompagnera jamais la théorie. Le philosophe pouvait, si tel était son plaisir, discuter celle-ci , mais il lui était défendu , sous des peines sévères , de proposer aucune application à ceUe-là. Aussi Montesquieu exposa dans un livre les droits généraux du peuple et les principes constitutifs de la Monarchie ; mais on n'y trouva rien qui enseignât à les coordonner pour
134 MSGDURS PRÉLUaNàlRE.
arriver à une réforme de la constitution de la France, et Montesquieu met sous les yeux du malade un traité de médecine générale au lieu d'une ordonnance spéciale appliquée au caractère particulier de la maladie.
« Par suite de ces malheureuses restrictions apportées à la discussion franche et publique des questions politiques , le gouvernement français , tel qu'il était, ne fut jamais présenté comme susceptible de perfectionnement ou de réforme. On s'étendait en éloges vagues sur des principes généraux de liberté , et Ton ne s'arrêta pas un seul instant à examiner de quelle manière on pouvait faire ser vir des doctrines nouvelles et plus libérales à l'amélioration du système établi. Il faUait nécessairement condure , ou que la Monarchie française était le gouvernement par excellence , et qu'elle n'avait besoin d'aucun perfectionnement , ou qu'elle était tellement incompatible avec les libertés du peuple, que toute réforme devenait impraticable. Personne n'eut la hardiesse de soutenir la première hypothèse , et ceux qui présidaient aux conseils , et qui semblaient reconnaître tacitement l'imperfection de ce système , empêchaient toute discussion à ce sujet. Il paraissait donc en résulter cette conséquence assez naturelle, que pour obtenir les avantages promis par les nouvelles doctrines , avantages si désirables et si désirés, il faHait avant tout ren-
DISaOURS PRÉLIMINAIRE. 185
verser jusque dans ses fondements le gouvernement établi. On n'aura pas de peine à croire que cette opinion n'ait été générale à l'époque de la Révolution , en réfléchissant qu'aucune résistance ne fût opposée en faveur de telles ou telles opinions existantes , qu'il eût été facile de combiner avec les réformes proposées.
i< Pendant que la discussion pratique delà constitution de la France, soit qu'elle fût considérée comme au-dessus ou au-dessous de Fexamen philosophique, était ainsi soigneusement écartée des ouvrages des écrivains qui prétendaient approfondir ses droits civils, la constitution anglaise avec ses contrepoids et ses restrictions, ses principes libéraux d'égalité politique , les garanties qu'elle offrait pour la propriété et la liberté individuelle , la faculté qu'elle accordait de discuter librement toute question d'administration publique; cette constitution^ disons-nous^ fut naturellement exaltée par les écrivains qui cherchaient à réveiller chez leurs compatriotes le sentiment des bienfaits attachés à la liberté nationale.
« Pour compléter le triomphe des opinions anglaises même en France sur les anciennes idées françaises , vinrent les conséquences de la guerre d'Amérique. L'enthousiasme qu'on fit éclater en France en apprenant les succès des insurgés d'Amérique , était devenu trop universel pour être comprimé
136 DISCOURS PRÉLlMUSàlRE.
OU réduit au silence par de froides considérations de prudence politique.
« La situation pénible des finances fit penser à tout le monde quon ne pouvait échapper au système oppressif de la nation et à la banqueroute , que par un appel à la nation convoquée dans les anciennes formes représentatives; c'étaient les Etats-Généraux.
i< On peut dire qu'un long espace de temps avait fait oublier la nature et les attributions de ce corps, en supposant qu'elles eussent jamais été bien déterminées; d'ailleurs l'organisation des Etats-Généraux de 1614, dernière date de leur réunion, ne convenait probablement pas à une époque si différente , sous le double rapport de l'opinion publique et des circonstances. Mais l'ignorance des ingrédients qui composent le remède et de ses effets probables , ébranle rarement la confiance d'un malade. Tous les vœux se réunissaient donc poiu* la convocation de ce corps représentatif. Chacun espérait que cette assemblée trouverait un remède efficace aux maux qui pesaient sur la nation. Le cri était général.
« Eclairés par l'expérience, nous pouvons dire aujourd'hui qu'il existait une chance douteuse , il est vrai , de prévenir le bouleversement universel qui allait arriver. Si le gouvernement du roi, résolu d'accomplir le vœu général^ eût pris l'initiative, et
DISCOURS PRÉUMINAlKË. 137
qu'il eût accordé cette grande mesure nationale comme une grâce émanée de Tamour du prince envers son peuple ; si des moyens rapides et décisifs eussent été pris pour faire entrer dans rassemblée des hommes monarchiques , la couronne eût trouvé dans ce corps un appui, qui eût déjoué toute entreprise téméraire capable d'entraîner le i*oyaume dans une révolution complète.
« On laissa écouler un assez grand laps de temps entre le projet primitif de convoquer les Etats-Généraux , et le moment où cette mesure dévint inévitable. Sans ce délais le roi, en possession de toutes les prérogatives de la couronne , à la tête de la force militaire , aurait pu renoncer volontairement à telles de ses attributions qui paraissaient incompatibles avec les opinions libérales de l'époque (Walter Scott aurait pu ajouter : avec l'origine française delà royauté), et cette concession eût été reçue comme une grâce , puisqu'elle n'eût point été exigée comme un sacrifice. Dans Tintervalle , la conduite du gouvernement envers la nation , dont il devait bientôt avoir les représentants en face , fut celle d'un insensé qui, par mille insultes, irriterait le lion dont la cage va être ouverte , et à la fureur duquel il va nécessairement se trouver exposé. »
Ce jugement d'un étranger sera le jugement de la postérité (1).
(1) Durant plusieurs siècles aiprès la eonquéte des Ciaules par les peuples ger-
198 MSGOURS PRÉLIMINAIRE.
miiis, U nation poUtique, ia nation, Hbre et maîtresse, fnt vûqnement eomposée des conquérants , des Gaulois poissants et riches qu'ils avaient reçus parmi eux , des évéques et du haut clergé, dont IMnfluence allait toujours croissant. Ces classes selles paraissaient anx assemblées nationales; elles y venaient it titre individuel et en vertu de leur propre droit. La masse des habitants dispersés dans les campagnes oa réfugiés dans les villes , n'avait nulle existence politique et subissait la servitude , on ne songeait qn'â se défendre contre le pillage et l'oppression.
Le temps , l'industrie , le commerce , le christianisme , les essais d'ordre enfin , qui sont une nécessité de l'état social , rendirent h la population vaincue on pen plus de séf4irité. Les villes se peuplèrent et s'enrichirent : dès qu'elles se sentirent quel- ' que force , elles les employèrent à se faire reconnaître quelques droits. Ces droits ne s'étendirent pas d'abord hors de leurs murailles on de leur banlieoe. Elles oonqntrent , achetèrent on obtinrent , soit des rois , soit même des seigneurs , les libertés municipales. Ce n'était pas encore là l'entrée dans la nation politique ; mais c'était un pas fait pour y monter. Pen à peu , les bourgeois sortirent des villes , et prirent part aux affaires générales de l'Etat. Quelques-uns parurent , comme députés de lenrs concitoyens , dans les assemblées nationales. Ce droit fut successivement accordé à un plus grand nombre de communes , devenues riches et puissantes. Les habitants des campagnes n'y arrivèrent que plus tard. Les rois favorisèrent ce mouvement ascendant d'une population qui , pour s'affranchir d'une domination plus rapprochée et plus oppressive , se prêtait volontiers à soutenir on étendre leur pouvoir. Pressée d'échapper au joug des maîtres qui couvraient le sol , réduite à n'attendre l'ordre et une sorte d'égalité que du triomphe d'une autorité concentrée , cette population s'inquiéta peu de savoir si , après avoir secoué la tyrannie féodale , elle se trouverait en possession de la liberté politique. Elle faisait la guerre à l'aristocratie ; et les nécessités de cette guerre étaient trop urgentes pour qu'elle s'effrayât de concourir en même temps à fonder le pouvoir absolu de la royauté.
Ainsi s'est créé le Tiers-Etat , nation vraiment nouvelle , car elle ne faisMt point partie de la nation qui a donné son nom à la France.
Un temps a été où elle n'était point ; elle a pris naissance sous un autre peuple qui avait des lois , des droits , des libertés , des affaires , toute une existence politique o& elle n'entrait pour rien. Elle s'est étendue , elle a grandi au milien de cette société supérieure dont elle était enveloppée , et qu'elle affaiblissait , déplaçait , nsait par le seul effort de son développement. On peut marquer son origine, compter ses victoires et ses revers , mesurer ses progrès. Elle s'est faite ce qu'elle est devenue. C'est sous le règne de Louis XIY qu'elle parut avoir enfin conquis le repos.
A cette époque , la politique des rois changea , ou plutôt les rois cessèrent d'avoir une politique forte et déterminée. On ne peut pas dire qu'effrayés de la phice qu'avait obtenue le Tiers-Etat , ils essayèrent de combattre son influence et de renouer avec les ordres supérieurs , pour se défendre en commun contre un nouvel ennemi. Louis XIY favorisa , au contraire , l'industrie , le commerce et tous les progrès de l'égalité civile. Tandis que , s'cntourant de la noblesse et créant une cour, il donnait il sou royaume une apparence aristocratique pleine d'éclat , on ne le vit point tenter
de fortifier Taristoeratie et de l'opposer comine barrière aox enTahissements d'un esprit noaveaa dont il ne soupçonnait pas la naissance. C'est nn phénomène très-singolier et presque sans exemple, que le triomphe et le règne paisible du pouvoir absolu au moment même de la plus brillante gloire et du plus rapide développement d'une grande société. Tel a été l'état de la France dans les deux derniers siècles. L'ancienne nation politique avait disparu. Le Tiers- Etat , loin de prendre sa place , avait perdu lui-même son influence publique dans les affaires , et la hardiesse de son langage avec une bonne part de ses libertés. Cependant , loin que la société fût en décadence, elle croissait' en richesses , en lumières ; elle poursuivait avec succès tous les genres de développement et de prospérité. Et , par une conséquence fort naturelle de l'état général des choses , c'était le Tiers-Etat presque seul qui marchait ainsi en avant , s'enrichissant , s'éclairant , acquérant chaque jour plus de force et d'importance ; \k seulement il y avait de la vie et tout ce qui assure l'avenir. La noblesse , oubliant ce qu'elle avait été , ne cherchait ni à ressaisir son ancienne existence , ni à s'en créer une nouvelle. Elle jouissait , dans l'éclat du mondé et de la cour, des débris de sa situation , les défendant avec une hauteur pleine de légèreté et d'imprévoyance. Le gouvernement ne prenant lui-même aucune part au mouvement qui s'opérait dans les réalités sociales comme dans les esprits , demeurait stationnaire et aveugle au point où l'avait laissé Louis XIY. C'est la triste condition du pouvoir absolu d'être impaissant et stérile dans sa propre cause. Il ne lui est pas donné de marcher avec le temps ni de se développer selon les nécessités de sa situation. Sa carrière est courte , et dès qu'il l'a parcourue , il s'arrête. Il reste où il est pltcé , subsiste tel qu'on l'a fait, également incapable de retenir et de suivre une société en progrès. Aux approches de la révolution , la vieille aristocratie française et le gouvernement de Louis XIY se sont trouvés l'un et l'autre isolés et sans racines en présence de cette nation nouvelle qui s'appelait encore le tiers-état , mais qui n'a pas tardé k montrer quel immense terrain elle avait conquis depuis l'époque où , sous ce nom , elle s'était intro- <iuite dans la France. (Guizot.)
Je commence l'histoire de la Révolution au serment du Jeu-de-Paume. Là s'accomplit la nipture entre l'ancien ordre de choses et le nouveau. Là tous les principes de l'ancienne monarchie furent foulés aux pieds, et l'on vit commencer cette œuvre de quelques hommes qui crurent pouvoir substituer, dans la constitution des Empires , leur volonté arbitraire à la logique des choses et leur travail particulier au travail du temps et de Dieu même.
Si , comme on l'a dit quelquefois , la France avait été une monarchie absolue , le roi le suprême législateur et le seul représentant de la nation ; si les privilèges de la noblesse et du clergé avaient fait partie de la constitution nationale , la révolution daterait de beaucoup plus loin que du mois de juin 89. Mais, comme la France était réellement une monarchie représentative, et que la représentation, pour être complète, doit résider dans le roi et dans une assemblée générale , je puis le dire aujourd'hui , la révolution a réellement commencé à la
fangeuse séance qui a détruit Taccord entre l'assemblée et le roi.
Nous avons vu, en 1787, des réunions de notables appelés par la royauté. Ils ont examiné la situation du royaume et conclu à la convocation des Etats-Généraux pour remédier aux abus de l'administration et aux embarras des finances. Etait-ce là une révolution ? Non , c'était un appel à la constitution de la France.
En 1788, leâ parlements du royaume refusent d'enregi^ trer quelques édits; ils proclament ^ éomme les notables, <^e grand principe : à h nation seulô appartient le consentement de rimpOt. Etait-ce là une révolution? Non, c'était un retour à la constitution.
A Yizille , à ftomans , en Bretagne , en Auvergne et dans d'autres provinces , on invoque la convocation d'ilnè assemblée générale , la restitution des assemblées provinciales , et pour arriver à ce résultat on menace du refus de l'impôt illégalement établi. Etait-ce là une révolution? Non , c'était le retour à la constitution.
Lé' 24 janvier 89 a lieu la convocation des Etats-Généraux. Etait-ce la révolution? Non. Loin d'être un reversement des loiâ , c'était un retour à une des lois fondamentales lie la France : la nation doit consentir l'impôt.
Le 5 mai \ 789 , les députés se trouvent réunis , porteurs
âVANT-PRWOS. 148
des mandats qu'ils oai reçus de six mllions de Français. L'assemblée est ouverte par le roi et par les ministres ; la distinction des ordres est effacée , les Etats prennent le nom d' AssemUée -Nationale ; k révolution n'est pas là encore (4 ).
Mais une partie des députés se transporte dans un jeu de paume , et prête un serment subversif de l'autorité royale et contraire à la constitution* On déclare qu'on ne se séparera pas, malgré les ordres du roi, jusqu'à ce que l'assemblée ait donné une constitution à la France. Là , commence la révolution. Là se séparent deux pouvoirs nationaux limités l'un par Tautre et se réunissant pour le bien général : le pouvoir du roi limité par le vœu de l'assemblée ; le pouvoir de l'assem*blée limité par le roi.
Ce serment du Jeu de Paume était si bien la révolution, que,
(1) M. de Gonny , dans son Histoire de la RévoUUiûn^ Toit la fin de la monarchie dans la séance du IG juin; voici comment il s'exprime :
« Au milieu de la pins vive agitation , Sieyès demande qae le titre à* Assemblée nationale soit adopté par les députés des Communes. La discussion se prolonge jusqu'au 16 juin dans la nuit; 480 députés votent pour cette dénomination, et 90 la rejettent. Il était une heure du matin; il s'agissait de savoir si on se constituerait à l'instant même , ou si on remettrait au lendemain. La minorité s'y oppose avec fermeté, mais elle est vaincue; plusieurs de ses membres se retirent, la victoire reste au\ factieux. Désormais , l'usurpation est consommée , Fantique constitution de la France est violemment détruite, il ne reste pUis d^ Etats-Généraux. » L'erreur qui a perdu le pouvoir en 89 se retrouve ici. On croyait que les ordres faisaient partie ^ l'antique constitution , et les ordres étaient le résultat d'une usurpation. Le clergé ^t la noblesse représentaient la féodalité , et le pouvoir féodal avait été iiiie infraction i la constitution véritable de la France.
quelques jours avant , les députés déclaraient que c'était de concert avec le rai qu'ils devaient fixer les principes de la régénération nationale.
Le 20 juin est donc la date où l'histoire de la monarchie française est suspendue , oii commence l'histoire de la Révolution.
Le lendemain de la séance du Jeu de Paume un évéque se présentait chez M. le com(e d'Artois et lui disait : c Monseigneur, il reste un moyen de sauver la monarchie , un moyen extrême , mais il n'y a plus que celui-là. — Quel est-il? — n faut faire arrêter dix hommes ( il nommait tous ses amis , les chefs du mouvement révolutionnaire , ceux qui avaient entraîné l'assemblée dans la voie où elle venait d'entrer); il faut transporteries Etats-Généraux à Compiëgne ou à Orléans.
— Et vous croyez , dit le prince, qu'en frappant ce coup hardi on sauverait le trône?...
— J'en réponds , monseigneur. Jusqu'à présent les principes de la monarchie n'ont pas été attaqués. Ici , on vient de violer le droit du roi de 'dissoudre l'assemblée , et l'on a déclaré que la France a vécu quatorze siècles sans constitution , et qu'on va lui en donner une. La monarchie est perdue si ce fait subsiste quarante-huit heures. Jç prie votre altesse royale de parler au Roi de ma visite. Je viendrai demain savoir sa réponse.
Le lendemain l'évéque se présentait de nouveau.
— Eh bien , monseigneur» quelle est la réponse du roi ? — Le Roi refuse ; il n'y faut plus penser. — Vous voulez vous perdre , dit l'évéque ; je veux me sauver. »
Le 26 juin , on lisait dans le Moniteur : « L'évéque d'Autun , M. de TalleyrandPérigord, passe au Tiers ; » — et peu de temps après H. de Talleyrand proposait de déchirer les mandats et de confisquer les biens du clergé.
Ce dialogue curieux fait comprendre toute la portée du serment du Jeu-de-Paume. Je dois joindre à ce récit la déclaration à remarquable de M. Mounier, l'un des chefs du parti populaire, celui qui avec Bamave proposa le serment et le fit adopter, :
« Partageant l'indignation générale, craignant de voir s'évanouir cette grande occasion, si longtemps attendue, de réformer les abus , d'améliorer le sort du peuple ; entendant autour de moi donner l'alternative ou de prêter le serment , ou de se transporter à l'heure même dans la capitale , au milieu de la fermentation que devait exciter cette scène scandaleuse ; cédant au désir de reprendre sur le parti populaire le crédit que j'avais perdu et que je ne voulais recouvrer que pour l'employer au bonheur de ma patrie ; espérant que la réunion des ordres qui me paraissait inévitable et prochaine procurerait une majorité favorable à l'autorité du roi » je crus ce serment
moins dangereux , je le crus excusé par ces circoostauees , je me chargeai imprudemment de le faire mettre en délibération. Ce fatal serment était un attentat contre les droits du monarque ; c'était lui déclarer qu*il n'avait pas le pouvoir de dissoudre l'assemblée ; c'était la rendre indépendante , guel que fût l'usage qu'elle se permettrait de son pouvoir. Combien je me reproche aujourd'hui de l'avoir proposé ! Ce qui adoucit l'amertume de ce souvenir , c'est de penser que cenf voix se seraient élevées pour porter cet avis , si je ne l'eusse présenté moi-même , ou ce qui était pire encore , que l'assemblée serait allée incendier la capitale, et, soutenue de toutes les forcer du peuple, se mettre en état de guerre avec le roi. Mais guellç intrépide fermeté que celle de M. Martin d'Auch qui , seul, dans cette foule passionnée, osa parler de la fidélité qu'il devait à son prince , brava les injures et les menaces , et ^ inanda qu'il lui fût permis 4e protester (4). »
Depuis ce jour, de grands talents , de nobles caractères ont brillé sur la scène du monde, des prodiges de courage et de patriotisme ont éclaté à tous les yeux ; mais, comme les Fran* çais ne partaient plus des mêmes principes, les jugements les phisiUvers ont été portés sur les hommes et sur les choseSi el \e gouvernement ayant souvent passé, au milieu de nos dissessipns civiles , 4'un parti à l'autre, le pouvoir du lei^dequifi^ a
AVAMT-MOPOS. tiT
flétri te pouvoir de la veille « et la plupart dea éerhraii» ont eocaisé le vainqueur d'aujourd'hui aux dépens du vainqueur d'hier.
n est tempe que ehacuu reprenne la plaee» et que lee émvains qui veulent ftccemplir la noble tâche de dire toute la vérité , mettent Dieu , rhumanité et la patrie avant toute antre emeidération. n est temps de léguer aux siècles fb^ turs l'expérience de notre dmni^iècle d'erreurs, n est temps, eu raeontant le pasaé, de n'écouter ni l'amour ni la haine , de promettre à tous une complète sincérité, un désintéroBsemenf abeelu , et cette liberté de l'esprit et de l'âme qui seule peut
fonder ce que Tacite appelle une fidâité incorruptiUe (4).
C'est surtout de la Réfolution frsmçaise qu'on peut dire, suivant les belles expressions du grand historien de Rome, qu'dle a été féconde en ér énements , terrible par tes séditions et par les eombdis, crue&e dans la guerre et métne dans far puix. Q«*afen&«ii«» vu eo effet? Des classes entières àedvsjm^ifmkiê i la asort; les lois, le tréne^, les autels tm»
(1) « n ]i*est rieft fa*ot ne éoifo k sou fajft, euapt^ r9pMkitk»i..|^ to a^ tions injustes, et s*il est hontenx de leur donner son consentement, il Test à plos km Bâta» de leur dioUNT des- éloges* U^crttt» MSbiiir amnà le eWnie> pittoirtel doit être crime sous la plame comme sons les yeux de Thomme de bien. S*il outnqpA
dé conrage, il peat ne pas écrire ; mafs, s'il écrit, aucun devoir ne peut le forcer à Vnh hirla ?4iâlè, lanatiiro elsoD^tei*; «tee qai'OOBfltfaie^rintég^ listanlrlléet indlM gnité de Thistoire , contribue aussi natorellement à rendre^ iutérewante U Térit4 qu'elle
ttMHMvfiiuminBLii
versés , un roi immolé , des princes , des princesses livrés à la main du bourreau, la guerre civile, la guerre étrangère, et souvent l'une et l'autre à la fois , la société française sans abris exposée désormais aux orages comme TOcéan aux tempêtes, toute l'histoire de Rome en quelques années , les consuls, les tribuns, la République, l'Empire; plusieurs millions d'hommes moissonnés par l'échafaud ou sur les champs de bataille, le crime un moment maître du sol et régnant grâce aux vertiges de la peur ; toutes les erreurs, toutes les vérités tourà-tour proclamées , onze constitutions successivement établies; des jours de gloire et des jours d'horreur ; des soldats devenus généraux sauvant le territoire ; un général gagnant une bataille le jour où son père montait sur l'écha&ud , un autre, dictateur sorti de la terreur et de la guerre, recevant de Madrid à Kœnigsberg les clefs de toutes les villes qui se trouvent sur son passage , une élévation inouïe , un abaissement sans égal , une armée de cinq cent mille hommes passant le Niémen , dont on a pu dire qu'elle a eu une agonie de cinquante jours et un tombeau de trois cents lieues , nos étendards promenés dans toutes les capitales de l'Europe , et les drapeaux de l'Europe flottant dans notre capitale , toutes les nations marchant sous nos ordres et bientôt se liguant contre nous , et après le grand Empire , la tribune remplaçant-par des flots de lumière Téclat de nos armes, et la presse française
résumant le travail de Te^rit humain pendant vingt siècles et le portant dans le monde entier.
n me faudra peindre le règne de la terreur , le règne de la gloire , le règne de la liberté , la France réveillée d'un long sommeil il y a cinquante ans, éblouie d'abord du jour qui brille sur elle, et d'épaisses ténèbres succédant à ces clartés, des crimes inouïs , des vertus sublimes , enfin ce mélange de faiblesse et de force , d'opprobre et de grandeur, de délire et de mm y qu'on appelle la Révolution française (4).
Je dirai , le lecteur peut en être sûr, le bien et le mal avec une égale impartialité, une égale indépendance. Je le répète encore : ce n'est point ici l'œuvre d'un homme de parti , mais l'œuvre d'un français , qui tiendra compte à chacun de ses efforts ; celui-ci pour la liberté , celui-là pour la monarchie , celui-ci pour la religion, celui-là pour l'égalité ou pour la gloire.
Je raconterai nos succès et nos revers ; je montrerai la France comprenant sa haute mission , même quand eUe s'é^ gare , et enfantant dès les premiers jours de la lutte quatorze années pour combattre contre l'Europe moins avancée qu'elle, VEurope qui doit recevoir de la France l'impulsion politique au lieu de la lui donner.
(1) *Ti8 madaesê , M there U mtkod i» U.
G*est de la folie* mais il y a na fond de raison Ui dessous.
(SiUUSPSAïus. -— Bêmkt).
m AVANT4']I0P0S.
Bt qud temps pliM favorable pour raeonter les événoMtts de la Révolution que celui où uona soiboms \ La late tsi eMwe là» lans doutât mis «Hq est refroidie* Les fiauiBes d» volcaii l^iu8«Mrt éteintes^ Us {ouverMttento se sei^t sisccédé avec Wie si grandie rafidité,^ tant de partis wl Uiott[M toiv^àrtoir, ^ b postérité a eowmfi^é peur eeox ^uloBt pris part à b i^folitioAet 41Ù vivent eneoreanvùKeii de bous.
C'est en traits desaBg^ M de fm que les FraRçais; est écrit leur histoire dNm d^uirslë^. L'iHstorieA viest à la suite des années et des ceoseils delà p^tiquepouf éclairer lesdiamps de bataiïe et retroiuver ,. saus tant dedébris» ks eonditioisdi la vie dBS peuples.
Je^ ju0»ai tous ba actes de^ces gvaades scènes saos animosijtiif et mm imik ¥Mt^ k^ p^isosnages qaû y oitf joué mi rôlffK
PeuMu jiJLrder de* tels s^tin^ite peur ks koumes,. quand ]é» téweias euxHaïuluies des; éf éueuiente de b ré«oliitiou les QOt repoussés? » CmmmA ^ disais un des amiens ministres de UtMS> XVI (4 >», eomsient ne* pa&oiAlieiivue'paspacdiaiBep ks i^^uJtal^ di*e6Beuifs aux^quelle^ tous les. Fi^aoçaiss sans^ e»2eption , ont plus ou moins participé. C'est des; wbuk., dbs. âspé^ rances chimériques ou ambitieuses de tous , du désir universel d'un nouvel ordre de choses , que s'est composée cette opinion
(1) If. Bertrand à» BMteTilte.
générale dont quelques hommes ont su profiter pour tout bouleverser. C'est ainsi que tous, ayant plus ou moins favorisé la révolution , elle doit être l'objet d'une indulgence réciproque aussi générale que les erreurs qui l'ont produite. >
Presque tous ces hommes qui se sont précipités ainsi en 89 dans un avenir enveloppé d'obscurité et de nuages , n'avaient plus le sentiment de ce qu'était leur patrie , ils ignoraient ce qu'avait été la France. Les cent soixante-quinze ans qui venaient de s'écouler sans que les Etats-Généraux eussent été convoqués , leur faisaient douter des traditions et des libertés nationales. L'Angleterre, rAmérique,*Sparte, Athènes, Rome, le Forum , le Pnyx , Witehall , les comices de New-York et de Philadelphie leur faisaient oublier les Champs-de-Mars , les Champs-de-Mai et les Etats-Généraux. Us ne se rappelaient plus que Rome , Athènes et Sparte avaient un grand nombre d'esclaves à côté d'un petit nombre d'hommes libres ; que l'Irlande n'envoyait pas de députés au parlement anglais , qu'elle était hors la loi , et même hors l'humanité ; que la représentation en Angleterre est une fiction légale; que l'Amérique avait conservé l'esclavage antique qu'elle garde encore aujourd'hui ; que sa république est protégée par l'Océan et par le désert , l'Océan qui la met à l'abri de l'entreprise de voisins ambitieux ou jaloux , le désert qui ouvre un ehamp iMéfini à Tesprit d'entreprise de ses habitants , tandis que la
France , entourée de tous côtés de nations rivales , a besoin d'une unité plus compacte et d*uu pouvoir plus fort, et qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir en 89 un peuple de vingt-cinq millions d'hommes tous libres et égaux.
En effet, six millions de Français venaient d'être convoqués , des cahiers admirables avaient été écrits ; il avait suffi de réveiller les idées de la constitution française , pour faire évanouir le despotisme ministériel. Mais tel était l'engouement pour les idées nouvelles , qu'il ne donnait pas le temps de la réflexion , et c'était de l'autre côté du détroit et par delà l'Atlantique ou dans les souvenirs de l'antiquité, que chacun allait chercher un modèle de gouvernement et des images d'institutions qui ne pouvaient convenir ni à nos esprits, ni à notre génie , ni à nos intérêts, ni à nos mœurs.
L'assemblée avait reçu un pouvoir limité , et elle s'en donna un illimité. Pouvoir constitué^ elle se fit pouvoir constituant; elle renversa ce que la nation lui avait ordonné de respecter. Des mandataires mirent leur volonté individuelle à la place des vœux des citoyens , et firent servir le titre qu'ils tenaient de la nation à dépouiller de ses droits la nation elle-même.
La nation avait parlé par ses mandats ; ses mandats , qui avaient reçu le serment des députés, étaient impératifs. Tout ce qui devait se faire contre eux était frappé de nullité. En déchirant les mandats 5 les députés violaient la maxime fon-
AVANT-PROPOS. iSS
damentâle de la monarchie française : lex fit eomemu popuU et camtitutUme regis^ maxime admirable qui est toute la constitution de la France.
n y a une grande différence entre le mouvement naturel des premiers mois de 89 , qui fixa les bases fondamentales de la constitution , réaction juste et pacifique contre la monarchie absolue appelée Tancien régime , contre cette féodalité et cette théocratie qui , sous la seconde race, s'étaient substituées à l'unité nationale représentée par la royauté et par le peu* ple , et le mouvement révolutionnaire des derniers mois de la même année, qui renversa la constitution et précipita la France dans les luttes sanglantes par où elle a passé.
Tous les excès trouveront en moi un juge sévère ; mais les crimes même, -tout affligeants qu'ils soient, ne sauraient détourner mes regards de la marche des idées , du développement des principes, de ce travail latent , mais assuré dans son action , produit au milieu de ce grand mouvement qui semblait tout emporter.
Quand la tempête soulève les sables du désert et qu'elle arrache les cèdres et les palmiers , les désastres qu'elle occasionne sont sans doute déplorables ; mais les graines des cèdres et des palmiers ont été portées au loin par le vent, et l'on voit qudque temps après la verdure oii il n'y avait que du sable.
m ATAMT^PIIOPOS.
le me hâte de le dire , parce que je ne veux exagérer kê torts de personne. Toutes les eauses de la révolution se trouvent dans la longue désuétude des assenoblées générales , et âsM Fengovement pour les idées anglaise , grecques , ro- BÉMineSy américaines, qui entraîna une mtiltrtude d'esprits, parce que la Rfcerté avait été suspendue en France. L'sA>seïicè* é& cette liberté M attribuée à la royauté , au clergé et à la noblesse: Les résistances des deux ordres privilégiés et de ht (xm cônfintoèren^ les ii^uiétudes, et Fon se lança dans le vSigbe , dans Fincotonu , dans tes théories et les ei^périences. Toutes les- idées répandues dans là société enfantèrent leur système et leur homme. A défeut de \sf mtàm , Fopinion publiqtie devint sOuterakie.
Une* fois la machine sociale hors de' ses voies , les pliis grands désordres se succédèrent rapidement. C'était d'égalité plus que de liberté qu'il s'agissait en ^ , et Ton assembla la nation en gardant la division des trois ordres. On ouvrit la discussion sur le sujet de la querelle , la querelle entre la m^ Messe et le tiers. Aioi^ toutes ks passions parurent à l'a^ tribune. Le gouvernement ne sut pas se décider, et son indécision alarma la* France sur sa liberté , en sorte qu'on peut se demander encore aujourd'hui : que serait-il arrivé si FAssemblée s'était séparée sur lés ordres du roi ? La cour n'auraitrelle pas exercé une action assez forte sur Louis XYI pour empêcher
ATAlfr-PROPOS. 115
nème les réformes nécessaires. On dmt rec(MmaHre que le soitimenl de celte sîtoation est entré dans la résistance qn'ft roMontrée le roi. La fiiiblesse du jxmvoîr et Fandace des fac« tiens allèrent toujours crœssant. Les antenrs de la eonsthntien de 94 slnterdirem de reparaître dans une nouvelle assemUée, et appelèrent des bosHnesnoureanx. Ge«a-ei donnë^ rent me nouvelle impulskm h h révolution , le pouvoir desc^àil à chaque mowement, enfin la multitude fut appelée MX affaires. Le tambeau de la société sTéteignit et un gouvemtnMnl fut étabfi pour protéger et props^er Tanarchie.
Ibds celui fin » mis un frein à la mer et qui hn a msktepké k limite qu'elle ne dépassera jamaB , a posé une digue imnraa-- Ue aux entreprises contre Tordre social. Depms le 9 thermid«r ^ la FraaM^ marcha en sens inverse* du mouvement inn primé jusqu'alors^ Le pouvoir, descendu au plus bas de^ gié , na cessa de* remonter , et les» esprits forent tous reportés en secret vers la monarchie et la représentation nationale. Merveilleux spectacle* que celui d'une nation en travait pour reconquérir les principes même de son existence, suivant cette loi entoevue' par Rousseau :
« Si le législateur, se trompant dans son objet, établit un principe difflirenti de celui qui naft de la nature des choses , FBtat ne cessera^ d'être agité jusqu'à ce qu'il soit détruit ou ehmgér etque l'invincible nature ait repris son empire. »
156 AVANT-PRWOS.
H. de Maistre a remarqué dans la Révolution cette force entraînante qui a fait plier tous les obstacles , ce tourbillon qui a emporté comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer. Personne n'a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l'obstacle; mais cette force jalouse, marchant invariablement à son but , rejetait également Charette , Dumouriez et Drouet. Les scélérats même qui ont paru conduire la Révolution n'y sont entrés que comme de simples instruments » et dès qu'ils ont eu la prétention de la dominer, ils sont tombés avec ipominie. Ceux qui ont établi la République l'ont fait sans le vouloir et sans savoir ce qu'ils faisaient ; ils y ont été conduits par les événements : un projet antérieur n'aurait pas réussi. Jamais Robespierre » CoUot ou Barrère ne pensèrent à établir le gouvernement révolutionnaire et le régime de la terreur ; ils y furent conduits insensiblement par les circonstances , et jamais on ne reverra rien de pareil. Ces hommes excessivement médiocres exercèrent sur la nation française le plus affreux despotisme dont l'histoire fasse mention , et sûrement ils étaient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance.
C^est l'invincible passion de l'égalité qui a maintenu en France la force de la Révolution. La révolution a été triomphante toutes les fois qu'elle a eu devant elle l'obstacle tou-
jours renaissant d'une monarchie aristocratique. Elle aurait fini devant une royauté nationale proclamant l'égalité des droits et la liberté , comme la Ligue s'est dissipée devant une royauté catholique. Les révolutions sont des passions publiques, elles vivent tant qu'elles ne sont pas satisfaites; elles disparaissent quand la cause qui les a mises en mouvement leur est ôtée. Sublatâ causa tollitur effectué. Mais comme le Nil qui féconde les contrées qu'il inonde , la Révolution aura servi les progrès de la société française.
Jusqu'ici les uns ont tout loué dans la Révolution , les autres ont tout condamné sans rien approfondir. Les crimes ont empêché de reconnaître la sagesse du temps.
n faut admirer comment à travers les déviations, les luttes, les transitions, les changements, les constitutions nouvelles, la force des choses a toujours fait remonter les esprits vers cette source d'idées nationales demeurées immuables sous toutes les formes empruntées dont on les a revêtues (4 ).
Quand le feu agit violemment sur une matière composée d'éléments divers , il les sépare d'un grossier alliage et fait re^ paraître chaque corps simple dans son état de pureté. La Révolution , comme la flamme , opère le retour aux principes fondamentaux, aux idées primitives de la monarchie.
(i) L*esprit humain , a dit Latber, ressemble à un paysan ivre qni voyage 2i cheni : il penche d*an 66t6 ; le redresse-t-on , il penche de l'antre. Et eapoidant rhome et le cbeyal araneent.
15» AVANT-Pn0i>06.
Doux crandai îdén raifenMDt qb ellM toBles tes libwtés. tous les droite, tout la progrès social, elles formeot Tesprii public encore aiyourd'bûi et sont à l'épreuve de nos réToliitiens : le oonsentement du peuple et la sanction du roi , la liberté et le pouvoir I la force populaire et l'action de l'autorité t fondements solides sur lesquels l'ordre peut se rétablir ea France. Ces deux idées, en se rapprochant, en se réunissant, reeomposeront l'unité nationale dissoute par la station consommée dans l'Assemblée du Jeu^e^aumo.
La grimde épreuve faite ^ 8d sur la société francake est gnie. Le firîndpe da la souveraineté du peuple a été prodamé alors et mis en pratique. Go principe a dévoré à l'instant mâno toute l'ouvra du temps , et les principes sur lasquds la France «vait été fondée^ La royauté et la Ub^té ont péri, et nuis avoi^ au la gouvemem^t da l'anardua^
Chose ét(muante ! Un travail se. fit àan& les éléamls Hitea du désordre, elda ca travail est socti uu pouvoir pubtie i»- ^I^Miâant qui a prv^ suceessivmie«t la ferma d'une asaon- Uiéo, d'wi comité diraetorial, et ^ifin du consutat i Ami et la Convention est né k IHiaeteira , poivo» indéparàant avao deux conseils représentajtilsi , et par ^uita la Consulat ,, poQvoèr indépendâiMi avea un sénat „ un tribunal ^ un corps-légjyali£ La (Rflu^Ycmanl; da retour à la monarcbia indépendante M si léri, que Ks^ém put prendre le despotisme sous 1er titre
AVANT-HIOPOS. IM
d*BmpiP6, et ^ue malgré la Constituante, le 40 août, 1^ 24 janvier, et le comité de salut public, Louis XYIO, rentré en France , put recourir par les conseils de M. de Talleyrand à un pouvoir constituant, pour fonder le systèn^e rq[»réseih* tatif.
Be telles exagérations rendirent la vie à la théorie de la souveraineté du peuple, qui détruisit eneere une fois la Wh narchie. Mais à peine était-elle renversée , qu^un nouveau travail commença dans le sein même du parti vainqueur, et le pouvoir sorti de ces tempêtes et qui avait &it un leiv m^t de dépendance s'est affranchi successivement des wk^ semblées jusqu'à neutraliser les élections et à s'entourer de bastilles.
Si Ton net v^it pas ici la preuve que le pouvoir en Franee doit être indépendant , et à Ton ne voit pas aussi par la èhtttf successive de tous les gouvernements qui ont passé de Pindépendamce du pouvoir au dei^tisme, la preuve que la liberté doit être indépendante comme la royauté , on ne comprend TOU à l'histoire.
Afaisî nous av(ms vu de nos jours tout ee que notre mtel^ Ijg^ça découvre au çopimeacenjient 4e \a. mpuiarçhie* La force des choses doit amener les mêmes résultats : h royauté M HÙliett d'une {^ésestatioa aatioaaJâ foméepar ^ham» mes libç^, %{ ^w % y# 4pnc ce ç^u>t hJFts^sH', àm Q9
peut rafBrmer , le rétablissemeDt ressemblera à rétablissement (4).
Jusqu'à ce que nous soyons arrivés à la réalisation de ces deux principes , nous ne trouverons pas ce repos qu'on peut appeler la tranquillité de l'ordre.
J*espère pouvoir tracer la ligne de démarcation qui existait entre la marche des institutions nationales et les atteintes portées à la constitution de la France.
J'ai cru nécessaire de constater les droits légitimes de la nation et de la royauté au moment où ils ont été violés. Quand on voudra fermer l'abîme des révolutions et proclamer les principes de la France , il faudra bien reconnaître oii furent , en 89, la vérité et le mensonge, les droits et l'usurpation, les actes qui ont eu le caractère national et ceux qui portent l'empreinte de la passion ou de l'erreur.
La séance du Jeu de Paume est donc réellement la séance d'ouverture de la révolution française. 11 y avait eu accord
(1) Qui peut penser qjsCnn royaume , le plus ancien et le plus puissant de ]*Earope , soit gouTemé depuis plusfeurs siècles par des lois qui ne sont pas faites pour lui? Si les Français avaient été conquis, ce ne serait pas difficile à comprendre; mais ils sont les conquérants.
Ils ont abandonné les lois anciennes faites par leurs premiers rois dans les assem- Hées générales de Un nation, et ce qu'il y a de singulier, c'est que les lois romaines, qu'ils ont prises à la place , étaient en partie faites par des empereurs contemporains d« leurs législateurs; et afin que l'acquisition fât entière , et que tout le bon sens leur Thit d'ailleup , ils ont adopté toutes les constitutions des papes , et en ont fait une ttooTellé partie de lenr droit : nouveau genre de servitude. (MoirnssauiEu).
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enife le roi convoquant la nalion et la nation parlant ellemême dans ses cahiers : cet accord pouvait s'établir entre la représentation héréditaire de la nation et la représentation élective. Le roi et l'assemblée pouvaient marcher vers un but commun : le rétablissement de la constitution française, la restauration des libertés nationales ; le 20 juin tout fut rompu.