‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 8 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le serment dd Jen-de-Panme.

Le 20 jain des héraults d'armes publiaient dans les rues de Versailles nne proclamation portant que le roi , ayant résolu de tenir une séance royale aux Etats-Généraux le lundi 22

« Dans le prineipe , si Louis XYI et son conseil avaient voulu s'entendre pour assurer simplement et franchement un système de représentation nationale , jamais on n*eât vu ni le 14 juillet, ni le rassemblement menaçant qui Ta déterminé. La nation avait obtenu , dans la concession des administrations de province et d'une représentation nationale, des avantages sur lesquels Ton savait que Tautorité avait des regrets. Un parti considérable dans la noblesse , dans l'armée , dans les parlements , exhortait la cour k s'efforcer de les reprendre ; la majorité immense de la nation voulait les conserver; le ministère étant lui-même partagé, la conduite du gouvernement fntvaci)lante et embarrassée.

« On doit se ressouvenir qu'2k cette époque tout le ministère n'était pas d'une seule couleur. Une partie avait la confiance du peuple , et par là même était suspecte au roi.

« Ces deux partis , sans cesse en garde l'un contre l'autre , se gênaient et s'embarrassaient mutuellement. Les ministres populaires n'osaient donner la première impulsion à des mesures de rigueur, à cause des ministres favorisés qui n'auraient pas manqué de se saisir de ces mesures , dont ils seraient demeurés les maîtres. D'un autre côté , les ministres favorisés n'osaient pas plus que les ministres populaires prendre l'initiative de la rigueur : ils ne comptaient pas assez sur la fermeté du roi pour croire qu'il voulût poursuivre, jusqu'à son dernier terme , une résistance au vœu général ; et ils n' avaient nulle envie de commencer par se vouer à la haine publique pour des tentatives que le premier danger ferait avorter, ou pour consolider seulement un régime nouveau qu'ils savaient peu agréable à leur maître.

« Dans cette situation , chacun compta diversement sur les désordres : ceux-ci, pour faire éclore le nouvel ordre de choses de la seule volonté nationale sans paraître y participer; ceux-là , pour opérer un tel bouleversement, qu'il pût justifier leur dégoût des choses nouvelles, et laisser à leur disposition les mesures les plus extrêmes.

« Les deux partis, qui flottaient ainsi dans des vacillations, se paralysaient mutuellement. Louis XYI flottait entre eux.

« Un jour Louis XYI était convaincu que la France ne pouvait être gouvernée que par l'ancien régime ; un autre jour, il penchait pour une représenUition en deux chambres. Un moment , il croyait qu'il fallait tout laisser au pire ; dans un autre moment, il était effrayé des désordres, et cherchait à y porter remède. Les instruments se composaient autour de lui comme ces dispositions. On a connu pendant quelque temps ,

juin f les préparatifs à faire dans les trois salles affectées anx assemblées de chaque ordre exigeaient la suspension des séan-^ ces jusqu'après la tenue de la séance royale, Sa Majesté se réservant de faire connaître , par une nouvelle proclama-

ïvec le ministère officiel et ostensible, plusieurs autres ministères permanents, ayant chaenn leur jour d'audience. H est difficile d'arriTor à de grands résultats , d*un oAté , lorsqu'on ne sait pas faire; d'un autre c^té, lorsqu'on ne sait pas se confier.

« Une lutte fatale que le gouvernement prit plaisir k entretenir pendant deni mois entiers, sans voaloir y prendre la moindre part, s'engagea sur la question des trois oïdies; lutte qu'il rendit extrême, en laissant espérer son secours i tous les partis, et qu'il rendit ensuite odieuse, lorsque, prenant l'apparence d'une attitude vigoureuse, on pot croire qu'il voulait moins réprimer un ordre que se défaire de tous. On sent dans quelle défaveur devaient se trouver désormais deux ordres qui , se réfugiant vers la poissance , leur unique ressource , semblaient lui avoir engagé , pour prix de quelques vanités , la constitution , la liberté , toutes les espérances publiques.

« Le Tiers-Etat , une fois vainqueur, et la réunion des deux premiers ordres, une fois effectace, la position défavorable de ceux-ci ne put que s'empirer. De tout temps, le gouvernement avait regardé la constitution anglaise comme un système d'bumiliation pour le monarque et de licence pour le peuple. Cette aversion s'était accrue aux approches des £tat&<xénéraox. Ce système , qui pendant longtemps avait été un objet d'admiration , eut k peine quelques voix dans la chambre de la noblesse, lorsque M. de Montesqulon , apprenant que le Tiers- Etat venait de se constituer en assemblée nationale , proposa de se constituer en chambre haute ; porté, après la réunion des ordres, il l'assemblée nationale, le système des deux chambres n'y eut pas plus de sucrés. Les orateurs populaires dirent avec emphase à la tribune qu'il ne convenait pas k la France d'emprunter la constitution d'un autre peuple. La vérité est qu'il ne convenait pas au Tiers-Etat vainqueur de consacrer , sous de nouvelles formes , une distinction de rang qui lui était odieuse, et que toutes les vanités du temps commandaient d'effacer.

« En entrant dans la salle du Tiers-Etat , la noblesse et le clergé auraient pu lui adresser les mêmes paroles que ces gladiateurs à un empereur romain : morituri te »al»taiU, Leur voix se compta en apparence ; mais dès le premier moment , elle fut paralysée. Les questions les plus indifférentes étaient frappées de discrédit, par cela seul qu'elles avalent l'appui des deux premiers ordres. C'est avec regret que des hommes du Tiers-Etat, qui prétendaient ii la popularité, se voyaient quelquefois de lear avis ; il fallait bien vite se réhabiliter par quelque extravagance démagogique.

Emportés de force dans la chambre du Tiers-Etat, les deux premiers ordres étaient <*^né8, dès ce moment même, k ne rien empêcher par leur nombre, k ne rien adoucir parleur condescendance, et i tout empirer par leur opposition. Leur séparation avait para fiidieuse; leur réunion devint funeste. »

tion , rheure à laquelle elle se rendrait le lundi à rassemblée des Etats.

Cependant , le président des députés du Tiers , M. Bailly , suivi de ses collègues , qui avaient déjà pris le titre de députés des Communes , arrivaient ; mais l'entrée de l'hôtel des Etats leur fut refusée.

Alors les députés se rassemblent en foule dans l'avenue de Versailles ; la plus grande agitation règne parmi eux , les avis les plus divers se répandent et obtiennent tour à tour leur assentiment. On veut d'abord entrer dans la salle des séances; enfin un député , celui qui inventa le fatal instrument de la révolution , M. Guillotin, propose de se rendre au Jeu de Paume; Bailly marche à la tête des députés et se rend avec eux dans ce lieu devenu si célèbre , où fut prise cette résolution , qui changea la face des affaires.

La séance du Jeu-de-Paume est tellement importante dans l'histoire de la Révolution , elle a donné lieu à des assertions si contradictoires relativement aux causes qui l'ont amenée , que je crois devoir, en retranchant dans les récits tout ce qui est semblable , donner les explications présentées par les chefs des divers partis qui ont figuré en première ligne dans celte journée.

Rien n'est plus intéressant que de trouver dans les relations des principaux personnages de cette grande journée , les pensées et les opinions qui alors dirigèrent les divers partis , et fixèrent le sort de la France (1).

(1) Le 21 janvier est sorti du 20 juin :

Non 8inè utu fuerit introspicere iUo pritno aspeclu levia ex queis magnarum aepè rerum tnotus ornmtur. Tacite, Annal,, liv. 4, cb. 32.

n y a des hommes qui aiment à considérer les événements dans leurs premiers principes et dans leur source la plus éloignée.

Ces récits prouvent mieux que tous les raisonnements com* ment les homnaes, une fois qu'ils sont entrés dans des motive* ments révolutionnaires , ne savent plus où ils vont , et soht emportés au-delà de toutes leiire prévisions et de leurs volontés (4 )•

il) \<flci ee qoe nous lisaài dans m éertt 4e M. Wenwtà, aœioi MàiàÊln 4ê Loiis XVIII et un des plus grands ennemis de la Révolation :

« Parmi les hommes de sang qui ont joné un r^è da^s la névoluflon , i\ y en âvatf beaucoup qui , la veille de la Révolution , auraient eu horreur, je ne dtf pH éitafiF-' ment d'un crim», mais d'une injustice; qui , sans la Révolution , auraient tonionra été ce qu'on appelle dans le monde des honnêtes gens. Leur cœor n*était naturellement ni birUré M iMlè inèèMAt ; il rèpnpkik I fépMd^è lll d»ng , «t fa ptmia^ t6k 4|#ili ont taiiiea cette réftugnanee, on aor^t pu lenr appli<filèr Tinverse d'une des daxiOBa de Larocliefoncaolt , et dire que leur cœur avait été la dupe de leuf esprit. Celui-ci » une ftris nhorTeirt et Usncè âanis oné carrière ùh S ne f eeoiÉaissait phis a'treéi^ ibihei uetolMft avcni •betade : c'éùât m vaiaseti TogtanI k tontes voiles ; le pf ote sr»]Mit voir an but , et impatient d'y arriver, passait par dessus tout ce qui se trouvait sur son chemin. Lé rnsÔtiedrèuli Èarnâvè, ^, fi pr^îtAbt, â rÂssctltà)iée eénMiMe; t a^pelé, a appiitdt lis «tassacMs, èiait MtoréHeOent hm : soA inn|injMioi\ ïhatfm-* tait, et voulant parvcalr au beau idéal qu'elle lui présentait , il voulait, comme moyen nécessaire, la destruction de tout ce qui pouvait rafrèter. On à vu mémcf i la bokveotion ceux ^ a'éUIiift pas foftcid^etoent san|^iânilreè y reèéninltré lé MTe te M» imagination , et tenter alors de mettre un terme aux folies et aux cruautés noUtiques. Mais il Tiostant ils étaient terrassés par ceux dont rimagùiation était àicore/ pTîis oer^l^, o« doM rfttfe était téo^-flnt cof^èià>ttè. PMdaiEi j^ldi te quiéièF àiotl; èrii vn <^stte lime inégale, dans laoaelle oes derniers eurent constamment l'ivaMaget dans laquelle ils l'auraient en encore longtemps , s'ils avaient pu être longtemps sans se (Irvisèf entre éirx. (je tàeti iks ter^omt^ qui Irèhe ^rlf le tM de IartèVre«t^, piré^ qw ta <M v(NHaH l«s mei^ ^ la Mst» tes morts ^u'eiattéiiei avamit asteteséi^ et continuaient jonmelfement} et ce 9 thermidor , qui a retenu la France prête à s'a- Wmer dans tfù gou#fë de êâîig , à" esté ToùVra^é de cew ^ âvâîeirt ttélàf^ èè jèifte, qtf rsTalEâit èil^li te cateVMs, et <^i tsalurtiflle refeféer, parctf fS'iSc aQilt 1«b i jerer. Ce n'est pas à ceux-ci que peut s*appliq»er la réflexion que je présente iei, elle s applique parfaitement aux autres, et ceux d'émr'èux qéi ont ^cHappé au sorf Je ^«<>M ante, ^jléés ^jMItflinl viS-l^v& ^Mt-iùmi, ^nî quTt U êmÊm fU referaient ce qu'ils ont fait alors; si même, abstraction faite de toute morale, leurs ^^^*^ n'oBt p« été folitiqiiHMn4 funeste tt infruetusiiGi- ^e ne crois |^ qB*Mcui <! eux , se faisant cette question dans le silence de la mé4<t4â^» i 4sns ua de ces retours sur soi-même auxquels doivent fréquemment se livrer des gens qui se sont trom-

C'est surtout pour le 20 et pour le 23 juin qu'il est nécessaire de faire parler les acteurs de ces journées, car il y avait encore dans ce moment suprême , deux esprits qui luttaient avec des forces à-peu-près égales et qui se sont mutuellement accusés. Après la séance du 23 juin , le mouvement révolutionnaire fut décidé , tous les faits marchèrent dans le même sens , et il n*y a plus sur aucun événement une opinion contradictoire. Tous les personnages politiques furent définitivement classés, et le parti vainqueur seul eut à répondre de ses motifs.

Voici le récit de M. Bailly sur la Journée du Jeu-de-Paume : N c Dès six heures et demie du matin, un de mes ^mis, le chevalier de Pange , qui , fort curieux des travaux de rassemblée et d'en suivre la marche , s'était établi à Versailles et assistait à toutes les séances , vint chez moi , et m'annonça qu'ayant été à la salle , comme il faisait tous les jours , on lui en avait refusé l'entrée. H me demanda si j'avais donné des ordres , je lui dis que non. Depuis plusieurs jours, on nous annonçait une séance royale , mais ce n'était qu'un bruit de Versailles qui n'avait pas plus de consistance. J'envoyai à la salle; on m'apprit qu'elle était entourée de gardes françaises. On me fit part d'une afiBche conçue en ces termes : Dd par le roi. Ce n'était pas ainsi que la séance royale devait m'étre notifiée. Cette conduite du ministère était étrange , et elle prouve combien il était inconsidéré , combien il avait peu l'idée du eorps à qui il avait affaire , et de la manière dont on devait traiter avec lui. On ne conçoit point qu'il n'ait pas senti qu'une assemblée qui représentait la majeure partie de la nation , devait être

pés en Voulant défaire et refaire un monde , hésite on moment sur la réponse , et j*in< ▼oqae leur propre témoignage.

extrêmement choquée d'apprendre ainsi qu'on eût fermé la salle et suspendu les séances , sans en avoir reçu une notification officielle. Un quart d'heure après, je reçus la lettre suivante de M. le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies.

Versailles , 20 juia 1789.

« Le roi ra'ayant ordonné, Monsieur, de faire publier par « des hérauts d'armes l'intention dans laquelle Sa Majesté est « de tenir lundi, 22 de ce mois, une séance royale, et en même « temps la suspension des assemblées , que les préparatifs à « faire dans la salle des trois ordres nécessitent, j'ai Thon- « neur de vous en prévenir. »

Cette connaissance officielle venait trop tard , parce qu'on en avait été déjà instruit par le bruit public et par l'occupation de la salle. Elle n'était pas suffisante , parce que ce n'était pas seulement à moi qu'elle devait être faite , mais à l'assemblée ; et la salle étant fermée et la séance suspendue , il ne me restait plus de moyen de la lui communiquer. Etait-il décent que les membres de l'assemblée nationale , même les députés des Communes , comme on voulait encore les considérer, fussent instruits des intentions du roi, de la suspension de leurs séances et de la fermeture de leurs salles, par des crieurs publics et par des affiches , comme on instruit les habitants d'une ville de la clôture d'un spectacle? 11 fallait m'écrire la veille avant la fin de l'assemblée , afin que je pusse lui faire part et des intentions du roi et des raisons qui nécessitaient la suspension des séances; mais ces raisons n'existaient pas; on ne voulait pas livrer la chose à l'examen. Je me suis assuré depuis qu'il ne fallait que seize heures pour les changements et les préparatifs néces-

saires. L'assemblée pouvait donc tenir et ses séances du samedi 20 , et même celle du dimanche 21 ; il restait un temps suffisant jusqu'au lundi 22. Mais il est évident qu'on voulait arrêter les opérations de rassemblée , et Tempécher de prendre d'autres arrêtés à la suite de ceux du 4 7 (1 ) ; il y a lieu de croire aussi qu'on voulait prévenir et empêcher la réunion de la majorité du clergé , dont on sentait toute l'importance» et qui immanquablement se serait effectuée sans cet obstacle , le samedi matin. Enfin, on voulait frapper un coup sur les Communes seûles, et sans leur laisser le temps d'y penser et de prendre des mesures défensives contre ce qui pouvait se passer dans la séance royale.

J'écrivis sur-le^hamp à M. de 3rézé.

« Je n'ai encore reçu aucun ordre du roi , Monsieur, pour « la séance royale ni pour la suspension des assemblées ; et « nàon devoir est de me rendre à celle que j'ai indiquée pour ce « matin à huit heures. »

Je m'habillai en diligence , et je réunis MM. les secrétaires pçur les consulter sur ce que nous avions à faire. Nous convînmes qu'il fallait ignorer la fermeture de la salle, nous y rendre comme à l'ordinaire , et dresser procès verbal du refus de laisser entrer. En effet, nous nous sommes présentés à l'entrée principale sur l'avenue de Paris , que nous avons trouvée entourée d'une grande foule, dans laquelle il y avait beaucoup de députés. La sentinelle nous a arrêtés et nous a interdit le passage. J'ai demandé l'officier de garde , M. le comte de Vassan , qui me dit que le roi étant dans l'intention de tenir lundi une séance royale , les dispositions nécessaires avaient fait

(1) Le 17, les membres da Tiers-Etat s'étaient déclarés assemblée nationale.

ordonner la fermeture de la salle. Comme nous allions entrer, la foule des députés qui était hors la grille dans Favenue, fit un mouvement pour nous suivre. M. de Vassan fit prendre les armes et courut après moi pour me demander d'interposer l'autorité du chef pour empêcher qu on n'essayât de forcer; il m'observa Tembarras où il se trouvait entre les égards qui étaient dus aux députés , et la consigne qui , suivant les lois nullt^iires, ne lui permettait, dans aucun cas , de se laisser forcer. Je frémis du danger, je courus à la grille, et je conjurai les députés qui étaient dehors de ne faire aucune tentative pour forcer la garde et la porte ; je les assurai que nous allions sortir pour les rejoindre; à ma voix les efforts cessèrent , et tout resta tranquille. C'est dans ce moment qu'un jeune député médit : « Pourquoi vous mêlez-vous de cela? laissez faire. » Je lui répondis : « Monsieur , vous me donnez un conseil de jeune homme. » Et , en effet , que serait-il arrivé si on avait opposé la force armée aux efforts des députés , s'il y en avait eu de tués ou de blessés; ou seulement si on les avait maltraités en usant de main mise sur des personnes inviolables et presque sacrées par leur caractère? On allumait un incendie général; on est parvenu au but , on a réussi par des moyens plus sages et plus légaux.

Nous entrâmes dans un cabinet; c'est là que je reçus une seconde lettre de M. de Brézé, ([ui, ne m'ayant pas compris, m'expliquait que sa lettre contenait les ordres du roi.

Versailles, aojuin 1789.

« C'est par un ordre positif du roi que j'ai eu l'honneur de « vous écrire ce matin , Monsieur, et de vous mander que Sa

c Majesté , voulant tenir une séance royale qui demande des c préparatifs à faire dans les trois salles d'assemblée des or- « dres , son intention était qu'on n'y laissât entrer personne , c et que les séances fussent suspendues jusqu'après celle que c tiendra Sa Majesté. »

Nous étions dans ce cabinet avec MM. les secrétaires et une douzaine de députés qu'on avait laissé passer avec nous; M. de Vassan vint nous représenter qu'un plus long séjour dans l'intérieur pourrait le compromettre. Nous sortîmes et nous rejoignîmes dans l'avenue un grand nombre de députés ; tous furent d'avis qu'il fallait former l'assemblée pour qu'elle délibérât dans une conjoncture si délicate , et chercher en conséquence un local convenable. M. Guillotin proposa le Jeu de Paume; on arrêta de s'y rendre. Je marchais à la tête de cette foule de députés ; et , dans la crainte que quelque raison de politique ne nous en fît fermer l'entrée , je priai cinq ou six députés de se détacher et d'aller s'en emparer. Le maître du Jeu de Paume nous reçut avec joie , et s'empressa de nous y procurer le plus de commodités qu'il put ; n'ayant point de garde , je priai deux députés de se placer à la porte pour empêcher les étrangers d'entrer. Mais bientôt les gardes de la prévôté de l'hôtel vinrent demander à y continuer leur service militaire comme à la salie ; ce qui leur fut accordé avec plaisir.

Voilà donc l'assemblée nationale de France dans un Jeu de Paume , dans un lieu témoin d'exercices et de jeux , et qui allait l'être des destinées de l'empire ; dans un lieu où les murs étaient sombres et dépouillés , où il n'y avait pas un siège pour s'asseoir. On m'offrit un fauteuil , je le rejetai , je ne devais pas être assis devant l'assemblée debout; je restai ainsi toute cette journée pénible. Nous n*eûmes pendant toute la séance

que cinq ou six bancs et une table pour écrire; mais ce lieu s'agrandit par la majesté qu'il contenait; les galeries se remplirent de spectateurs , la foule du peuple entoura la porte et remplit les rues à une grande distance , et tout annonça que c'était la nation qui honorait un Jeu de Paume de sa présence.

Les députés arrivaient successivement , et chacun sentant le coup que le ministère avait voulu porter, tous se félicitaient de se revoir et de se retrouver réunis. Aussitôt que l'assemblée put se former et que le silence fut fait , je communiquai les deux lettres que j'avais reçues de M. deBrézé et toutes les démarches que nous avions faites, MM. les secrétaires et moi. Notre conduite fut universellement approuvée. Les esprits étaient échauffés ; il y en avait qui étaient portés à des partis extrêmes , et qui étaient d'avis que l'assemblée transportât sa séance à Paris, et partit sur-le-champ, à pied et en corps. Un membre en écrivait la motion ; tout était perdu si on eût pris ce violent parti. Peut-être eût-on fait monter une troupe à cheval pour arrêter la marche ; au moins on se séparait du roi , et cette démarche eût été de grande conséquence. Si l'avis eût été proposé , il y avait à craindre que l'effervescence du moment ne le fît adopter par acclamation et sans examen. Un autre membre, M. Mounier, eut l'idée du serment : il s'éleva à l'instant un cri général d'approbation ; et , après une assez courte discussion , l'assemblée prit l'arrêté suivant :

« L'assemblée nationale considérant , qu'appelée à fixer la t constitution du royaume, opérer la régénération de Tordre « public, et maintenir les vrais principes de la monarchie, « rien ne peut empêcher qu'elle ne continue ses délibérations, « dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin

?22 HISTOIRE m FftAUCE.

€ partout où ses membres sont réunis , là est rassemblée naa tionale, »

€ Arrête que tous les memb]res de cette assemblée prêteront € à Tînstant le serment solennel de ne jamais se séparer et de se « rassembler partout où les circonstances Texigeront, jusqu'à < ce que la constitution du royaume soit établie et affermie € sur des fondement^ solides; et que ledit serment étant prêté, « tous les membres , et chacun d'eux en particulier, confir- « nieront par leurs signatures cette résolution inébranlable. »

L'arrêté pris, je demandai, en ma qualité de président, à prêter le serment le premier; MM. les secrétaires firent la même demande. Lorsque nous eûmes prêté ce serment solennel, l'assemblée entière le prêta entre mes mains. J'en prononçai la formule à voix si haute et si intelligible , que mes paroles furent entendues de tout le peuple , qui était dans la rue; et sur-le-champ, au milieu des applaudissements, il partit de l'assemblée et de la foule des citoyens qui étaient dehors des cris réitérés et universels de vive le roi ! L'assemblée, dans sa conduite ferme et courageuse , si elle prenait des précautions utiles contre le ministère , si elle s'armait contre son despotisme, était donc unie de cœur et d'esprit avec le roi, et n'avait pas intention de rien faire contre son autorité légitime ; elle avait même eu soin de déclarer dans son arrêté ^qu'un de ses devoirs était de maintenir les vrais principes de la naonarchie, afin de bien prouver à tous que ce qu'il pouvait y avoir d'hostile dans ses démarches était dirigé contre le despotisme, et non contre la monarchie.

On ne peut douter qu'on n'eût le désir et le projet de séparer cette assemblée y qui s'annonçait comme trop redoutable; on s'y préparait, et c'est sans doute dans l'intention d'un grand

HjÈVpLUTION FRANÇAISE. »3

chaQgement dans le ministère et d'un coup à porter dans l'assemblée, qu'on réunit des troupes en assez grand nombre autour de Paris et de Versailles.

Les députés supplièrent qu'on les admit sur-le-champ pour pouvoir signer ; ce qu'on leur accorda provisoirement. Les députés dont les pouvoirs n'étaient pas vérifiés, et les suppléants présents sollicitèrent cette même faveur. Ainsi se termina cette ^ande ^t glorieuse journée , et l'assemblée ajourna au lund^ 22 la séance , qui devait être en même tem]>s la séance royale. »

Ecoutons maintenant M. Mounier :

« Sans doute les mesures qui firent fermer la salle des Ëtats n'étaient pas dans les intentions du roi ; elles provinrent de quelques erreurs des agents secondaires ; mais elles n'en eurent pas moins les suites les plus déplorables : elles firent craindre une dissolution des Etats-Généraux ; on crut qu'il fallait renoncer à toutes les espérances qu'avait fait naître leur convocation. Les membres des Communes se réfugièrent dans un Jeu de Paume, et là ilsrjurèrent de ne jamais se séparer. Les membres des Communes étant assemblés, le 22 juin , dans l'église de Saint-Louis , la majorité de l'ordre du clergé vint se réunir à eux. M. Bailly, qui présidait , répondit en ces termes au discours de M. Tévêque de Chartres : Messieurs les députés de l'ordre du clergé aux Etats-Généraux seront reçus avec tout V empressement et le respect qui leur est dû : Leur place ordinaire de préséance est libre pour les recevoir. Et cependant on était encore persuadé , dans le conseil du roi , qu'il serait possible de faire prévaloir la délibération par ordres séparés , et même de la perpétuer pour l'avenir ! Le vœu général , les conséquences de la double repré-

ââ4 HISTOIRE DE FRANCE.

sentation, Taccord qui existait entre la majorité du clergé , les communes et une partie de la noblesse , le serinent du Jeu de Paume ^ la fermentation du peuple de Paris, que fallait-il donc pour dessiller les yeux de tous ceux qui s'intéressaient au salut de l'Etat?

Le roi suspend les séances , fait fermer la salle et annonce qu'il va tenir une séance royale.

Les députés , au lieu d'obéir et d'attendre la séance indiquée à deux jours de là , se réunissent le 20 juin au Jeu de Paume. Là , ils font cet acte fameux par lequel , dénaturant leurs mandats , changeant l'objet de leur convocation , raisonnant comme si le pacte social était encore à faire , ils déclarent, se qualifiant d'assemblée nationale , c'est-à-dire de nation souveraine au petit pied, qu'appelés à fixer la constitution du royaume ( qui apparemment avait subsisté pendant quatorze siècles sans pacte social ), à opérer la régénération de l'ordre public , et maintenir les vrais principes de la monarchie ( ce qui , dans leur langue , voulait dire asseoir la monarchie sur des principes nouveaux et nullement monarchiques ) ; rien ne peut empêcher qu'ils ne continuent leurs délibérations dans quelque lieu qu'ils soient forcés de s'établir. Ils finissent par arrêter que tous les membres de l'assemblée prêteront à l'instant serment solennel de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et affennie sur des fondements solides ; et que ce serment étant prêté , tous les membres , et chacun en particulier, confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable.

« Tous les députés présents adoptèrent en effet l'arrêté , tous prêtèrent et signèrent le serment, à l'exception d'un seul.

Quelle fermeté d'âme que celle de cet unique opposant ! Il proteste hardiment au milieu de Tefferyescence générale ; les caresses, les reproches, les insultes, les menaces, rien n'est capable de Tébranler. C'est bien de lui qu'on peut dire :jwh tum atque tenacefn propasiti virum^ née dvium ardar prava jubentium , mente quatit solidd. Et quel était cet homme d'un si étonnant courage? Hélas! son nom même est oublié, quoiqu'il méritât d'être gravé en lettres d'or sur les tables de la gloire et de la vertu... C'était Martin d'Auch.

c A Dieu ne plaise néanmoins que je regarde comme également coupables tous ceux qui ont pris part à cet acte de félonie^ beaucoup ont été entraînés par le délire du faux patriotisme^ à cette époque les meilleurs esprits avaient peine à s'en dé* fendre ; d'autres par l'inexpérience , quelques-uns par la crainte; d'autres, étourdis par le bruit, n'ont pas assez réfléchi sur la nature et sur les conséquences de ce qu'on exigeait d'eux : les fauteurs du crime sont les seuls qui demeurent sans excuses. On connaît dès-lors la coupable faction à laquelle ils appartiennent. Les autres députés ne voyaient pas dans quel abime ils allaient précipiter le roi , la patrie et eux-mêmes. Ils ont payé cher leur erreur ; ils se sont vus proscrits, égorgés par la faction qui les avait égarés , et ces factieux se sont , à leur tour, fait monter les uns les autres sur les mêmes échafauds qu'ils avaient dressés. Grande leçon pour les artisans de révolutions ! Qu'ils comptent ce qui reste des auteurs et des propa* gateurs de la nôtre , ils apprendront que toute révolution ne dévore pas seulement ses propres enfants , comme Saturne » mais encore sa mère ; je veux dire la faction qui l'enfante. Mirabeau , à sa dernière heure , faisant allusion à la manière dont une populace déchaînée exerçait alors ses fureurs, disait:

jM HiStOiBE DB FRAMCE.

Qi$'im est hêmux fk mourir» aprèt amtj&ui iê la foMur ffipuiairel »

Après le aerment du Jeu da Paume , l^assen^lée 8*âjoarne 9tt lundi 39 juin , aprte awîr arrMé que ai la séanee royale dvait Uett ee jour-Ui , tous las membrids présents » la séance tevép » resteraient pour apntinuar les déli)>érations et les Iravnw ordinaires (4). U ne reste plus à la royauté que quelques

(1) Voici comment M. Lo<^| seçr^U|ie (sénéfal du coi^-4'^t«t d$ N^cj^, f jogé cette séance dn Jea de Paume :

f U I «fail iwirénieiil doB 1| d*e^nliMl des IntenttOM dn roi, de ^oi sMisfaire une assemblée qui i|*aiir9it yoaja que \fi ^(lepr ^e 1^ pation. l^ roi a^uôt inte^ ta^ gagé celle de 1789 i lai présenter toutes les vues qu'elle croirait utiles ; il ne loi manqua doBfl awui ttO|«i de profoqaer ce qui poantt senrlr l'iniéfét public et d'y coopérer.

« Mais elle voulait établir la soayeraineté du peuple , et la faite prédominer snr 1^ fttissMiee royale. Elle écoute donc en silence ce que dit le roi , ne lui exprime ni son r^^^, lii M 8oii)|Us«|oii, Qi sa Yfmim9)9saaoe, fitsaWI an aaitrate cette occasion pour jeter le masque et proclamer ouvertement qi^ç la natipn ^xerç^it dans TEtal U 90a- Teraioeté suprême , souis laquelle celle du roi devait plier.

5 Le pl^ et la noblpsse, dt moins poor la plupart, oUlraiit et se tvfiièiwt; le Tiers, au contraire , et plusieurs inembr^ dp dei^x autres or^ rest^rj^nt.

m Le grand maître des cérémonies s'approcha du président et lui dit qu'il avait enfendn roi4l« di ro| de se rittrar ; abrs Ait frite cette réponse insolente qui fetepttt d^iis tout^ la j^rance et firoci;|ma {laïUem^iat le principe d^ ^ sofàyenïin^ dg j^enple: AUei dire à votre tnaUre que làifàla nation est qfsemblée , ette n*a d^orére à recevoir at HpnoufOfé. liirabeaa, qui fvait soofté la réponse au président, ajouta : « Nous ne fjirtiron^d'i^q^e^b^b^ni)!^ 9 Y*in«}H«itt4«l mj^qa lidienie d'un

danger qu) n'existait pas ! Âh ! si le roi eût été njoins bon| si pes homme^ f^ eussent tu âffiire k Bonaparte , il n'aurait pas eu besoin de leur mettre la baïonnette dans le YA^tre ponr 1<^ réduira j| i'pbéifiai^ee. i^ 18 bnmaire, eatte loomée que qaelqovuns se plaisent à calomnier aujourd'hui , et Qu| pourtant a déliyKj^ la Fr^pce du terri|Je fléau de l'anarchie, le conseil des Cinq-Cents avait aussi ses Brutus; la résistance de af||z4l âMt dn moins fondée sar une eonstitutioq constamment violée , il est vrai, mais non formellement a)K)lie : a-^il fallu un gc^ déploiement de forces pour apaiser leurs flireurs? Nullement : on a fait passer dans la salle toute une compagnie de grenadiers, tagdiour battant, et les Brutus se sont sauvés par les fenêtres, se dépouillant an plus vtf^ pour n'être point recqnfuys par leurs cpstnmes , dont Ip leMwMim A" a prouvé \s» pièces éparses dans le parc de Saint-Cloud.

« Mais les séditieux de 1789 savaient bien qu'ils n'avaient rien de semblable ï

RÉVOLUTION FHANÇAISE. 227

jours pour conserver son indépendance. Ces jours passés , la royauté ne sera plus qu'un fantôme. Le char de TEtat va êlr« emporté dans les abim0$ p^fce qup l^s conducteurs n*ont pas su le diriger. Chaque idée particulière deviendra reine à son tour et détrtoera la royauté , l'unité nationale n'existera plus , tant la royauté laisse toujours par son absence un vide profond dans les intitulions de la i^atrie !

çraiadrç. ^pr^ donc gue le fran4'i||iajtre des cérémonies lear ^ dit ^ ^*U «Qfit r^dn compte de leur réponse au roi , ils se mirent tranguillement à délibérer , et consommèrent leur léfolté par U déclaratlen qa'ik persUtatont danA leurs précédents arrêtés.

« Cepeudafit, raisinés par lUsdukence du ro| çont«B toute ewiilsion ï force oi^ verte , ils redoutaient la fermeté du Parlement , armé d)i pouvoir de punir les attentats contre l'autorité royale; les temps passés offraient l'exemple des cfafttiments qu'il ferait ii)fii|és à leuç^ par^QUi , ^t il v^ feilait ici , pour ré(all|r Tonlrfi i qae fiiif« Iq procès à quelques chefs , moteurs de la rébellion contre les ordres légitimes , notifiés par le roi en personne. Oui , ^i dan3 ce premier moment le Parlement les eût promptemeut frappés , la K^yolatioq était étouffée dans ^n berceau.

« Les séditieux le sentaient si bien » qu'ils firent immédiatement suivre leur déclaration de persistance , d'un arrêté qui atteste leurs craintes. Le roi venait d^ leur rap* peler qa'aucune de kurs dispositions ne pouvait avoir force de loi que par son apfro' hlioa spéciale ; par sa déclaratio(| , il venait d'aniiuler comme illégales et inconstitU' tionnelles, leur délibération du 17 juin, ainsi que celles qui auraient pu s'ensuivre. ^Qx , néanmoins , toujours de leur seule autorité , s'entourent d'une inviolabilité absolue, « déclarant infâmes, traîtres envers la nation, coupables du crime capital, tous particuliers , toutes corporations , tribunal , cour ou commission qui ocraient poursuivre, rechercher, arrêter ou faire arrêter , détenir ou faire détenir un député pour raison d'aacune proposition , avis , ou discours par lui faits aux Etats-Généraiix ; de même (|oe toutes personnes qui prêteraient leiir ministère à aucun desdits attentats , de quel- <{ue part qu'ils fussent ordonnés. »

« L'Assemblée arrête ensuite « que , dans les cas susdits , elle prendra les mesures nécessaires pour faire rechercher, poursuivre et punir ceux qui eq s.eront les auteurs, instigateurs ou exécuteurs. »

« Voilà donc un nouveau crime créé par des hommes qui n'avaient pas le pouvoir législatif. Ce crime est le devoir que rempliraient des magistrats fidèles en poursuivant des séditieux , en faisant respecter l'autorité du ro| ; ce crime deviendra celui de quiconque ne s'associant point à la rél^ellion , exécutera les ordres de son prince ou les mandements de justice. La peine est grave ; il y va de la vie , car le crime est capi- ^1- Les révoltés la provoqueront cette peine, et de qui? La justice populaire ^ l'égarement de la multitude , ses fureurs , ses exécutions sanglantes. Aujourd'hui , que les

fia» mSTOIRE DE FRANGE.

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