CHAPITRE II
D'Effiat, Canlllac et Saint-Simon , de Noailles, de Maisons, de Mesmes.
L'un était le marquis d'Effiat, homme d'esprit , de sens et de résolution , qui savait prendre avec adresse l'ascendant sur les âmes faibles, et l'exercer avec empire qu md il l'avait pris une fois. D'intelligence avec le chevalier de Lorraine , il avait gouverné Monsieur jusqu'à sa mort, toujours avec autorité, dit Saint-Simon, et souvent avec insolence. Ce même Saint-Simon l'accuse d'avoir empoisonné Henriette , première femme de Monsieur, pour venger le chevalier de Lorraine qu'elle avait fait exiler, et il raconte cette anecdote avec des circonstances qui semblent exclure le doute. 11 la tenait, dit-il, de Fleurj, procureur-général, auquel bien des années depuis le crime, l'un des complices appelé Purnon, maitre-d'hôtei de Madame , l'avait lui-même révélé. Ni cette étrange confidence échappée h l'un des coupables , ni le silence de Louis XIV, à qui Purnon avait tout avoué , ni le rappel du chevalier de Lorraine, qui avait envoyé le poison , ni l'impunité de d'Effiat,
qui l'avait mis dans l'eau que buvait la princesse , ni l'indulgence do roi envers Purnon , conservé dans sa place de maître-d'hôtel auprès de la seconde femme de Monsieur , rien dans ce récit n'est croyable. Hais lequel des deux témoins soupçonner, de Fleuri ou de Saint-Simon? Le second des trois personnages dont on se ménageait l'appui était le marquis de Canillac. Il avait réussi d'abord auprès du duc d'Orléans par la satire de la cour, la plus libre et la plus piquante : sorte de flatterie qui ne pouvait manquer de plaire h un prince disgracié ! Canillac, envieux de tout , et ne méritant rien , avait la misanthropie de l'ambition mécontente. Dans ses propos, ni les ministres , ni la marquise de Maintenon , ni le roi luimême, n'étaient épargnés. Son caractère était un composé de vanité , d'humeur, d'agrément , d'importance et de frivolité. Moraliste perpétuel , au milieu de la licence même , il était des soupers du prince, sans s'y permettre aucun excès, et sans jamais perdre un instant le sérieux de la prudence et le sang-froid de la sobriété. Enfin le plus considéré des trois, comme le plus digne de l'être , était le duc de Saint-Simon.
On le voit peint dans ses Mémoires avec ses talents supérieurs, ses défauts et même ses vices , avec cette éloquence si pleine quelquefois , si véhémente et si rapide , et cette affluencede paroles qui le rend si diffus lorsqu'il est négligé; avec ce don d'approfondir, d'analyser les caractères, d'en savoir toutes les nuances, de les marquer par des touches si fines et par des traits si vigoureux, et cette partialité qui exagère tout à ses yeux , et lui fait tout louer ou blâmer sans mesure ; avec cette raison si forte et cette vanité si faible , avec le caractère si droit lorsqu'il est calme , mais souvent si passionné ; avec ce sentiment si doux, si pénétrant, qui fait aimer tout
f 66 HISTOIRE DE FRANCE.
ce qu'il aime, et cette bile envenimée qu'il répand à grands flots sur les objets de sa haine ou de ses fiers ressentiments ; enfin avec cette ostentation de franchise et de probité, ce zèle ardent pour la justice , cet amour de la vérité qui semble l'animer sans cesse , et cet intérêt personnel qui le domine à son insu , au point de ne lui laisser voir dans la nation que la noblesse, dans la noblesse que les ducs et pairs, dans les ducs et pairs que lui-même , ou que leurs rapports avec lui.
Ce fut d'abord par ces trois hommes de confiance qu'on fit passer au duc d'Orléans ces protestations de zèle. Bezons, quoique moins important , quoique peu digne de la faveur du prince, après le triste personnage qu'il avait fait en Espagne , où il avait si mal remplacé Berwick , ne laissa pas d'être recherché. Dubois encore très-subalterne, le fut aussi, mais en secret, et avec les renseignements que l'orgueil met dans ses bassesses.
Les plus empressés à se produire furent le duc de Noailles, et le président de Maisons.
Noailles, à qui son alliance avec la marquise de Maintenon devait rendre l'accès difficile auprès du duc d'Orléans, eut l'habileté de se reDdre nécessaire par son crédit. Le duc deGuiche, son beau-frère, colonel des gardes-françaises, homme avide et nécessiteux comme tous les dissipateurs, n'avait d'autre importance que celle de sa place ; mais Contade, son major, était très-estimé dans son corps; ce fut lui que le duc de Noailles prit soin de s'attacher, et, par son entremise, il se lia avec Maisons, voulant paraître ainsi mener d'une main les gardesfrançaises et de l'autre le parlement.
* Maisons, qu'une grande fortune et un état somptueux qu'il tenait avec dignité, ses liaisons dans le plus grand monde, l'a-
mour des lettres, leur commerce, sa haute faveur à la cour rendaient l'oracle de sa compagnie, ne désirait pas moins que le duc de Noailles d'être important sous la régence. Par lui, Noailles et Canillac, ennemis l'un de l'autre, se réconcilièrent, et tous les trois crurent former ensemble un triumvirat qui subjuguerait le régent et gouvernerait le royaume. Maisons mourut dix jours avant Louis XIV, mais la liaison de Canillac et de Noailles était formée, et moyennant cinq cent mille livres que le duc d'Orléans promit au duc de Guiche, le régiment des gardes fut à lui.
Il "avait perdu dans Maisons le grand mobile du parlement. De Mesmes, premier président, lui était contraire, il le savait; mais il avait à lui opposer deux hommes de plus d'importance; d'Aguesseau, par l'autorité de ses lumières et de ses vertus; Joli de Fleury, par l'ascendant de son esprit et de son éloquence. La reconnaissance du prince prévint le succès de leur zèle, et ne dut pas le ralentir ; à d'Aguesseau il promit la place de chancelier à la mort de Voisin, et à Fleury celle de procureur-général quand d'Aguesseau la laisserait vacante. Il affermit de même la bonne volonté de ceux qu'il destinait à remplir les premières places dans les conseils de la régence, dont Savait formé le plan.