‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 12 sur 59 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Voisin et VUlerol.

Mais deux hommes sur lesquels il était loin de compter, Voisin et Villeroi vinrent s'offrir et se livrer eux-mêmes. C'est Saint-Simon qui le raconte, personne n'était mieux instruit de ces détails; et autant je suis en défiance de son jugement sur

les hommes, autant j'ai peine à révoquer en doute son jugement sur les faits. Voici ce qu'il a révélé. Voisin devait son existence à h marquise de Mainlenon ; sans autre mérite auprès d'elle que d'avoir été intendant de la maison de Saînt- Cyr, sans autre recommandation que le manège de sa femme, complaisante, habile et discrète, il était parvenu au ministère de la guerre et à la place la plus éminente de la magistrature, tout incapable qu'il était de remplir ni l'un ni l'autre de ces emplois. Il avait seul , avec sa protectrice, toute la confiance de Louis XIV; c'était par lui qu'avait passé l'édit en faveur des bâtards ; c'était avec lui que le roi avait rédigé son testament; c'était de sa main qu'il était écrit; et si un seul homme avait pu en être dépositaire, c'était à lui, sans aucun doute, que le roi l'aurait confié. Ce fut lui qui fit proposer au duc d'Orléans de le lui révéler, s'il voulait lui assurer sa place. Le maréchal de Villeroi tenait à la personne de son maître par des liens encore plus étroits et plus forts. Ce monarque, dès sa jeunesse, l'avait accablé de bienfaits; dans tout l'espace de son règne, jamais aucun de ses sujets n'avait reçu de lui des marques si touchantes de confiance et de bonté. Pour comble de faveur, il l'avait voulu voir à la tête de ses armées ; et après les fautes les plus grossières et les plus désastreuses, il l'avait soutenu contre le cri de sa nation et au péril de la couronne; il l'avait fait passer d'Italie en France pour lui donner lieu de réparer la déroute de Chiari, et la surprise de Crémone ; enfin la bataille de Ramillies perdue par sa seule incapacité, l'ayant trop mise en évidence, il n'est point de ménagement que le roi n'eût gardé encore pour lui adoucir l'inévitable humiliation d'être rappelé. On se souviendra éternellement de ce mot plçin de délicatesse et de magnanimité qu'il lui dit en le

revoyant : M. le maréchal, on n'est plus heureux à notre âge. Ni tout l'orgueil de Villeroi, ni ses plaintes sur son rappel, ni sa résistance inflexible à demander lui-même au roi sa retraite, ni l'opiniâtreté de son ressentiment dans sa disgrâce volontaire ; rien n'avait pu lasser l'indulgence du roi ; il l'avait rappelé comme un consolateur après la mort du dauphin; et depuis il n'avait cessé de redoubler pour lui les distinctions et les grâces. Le duc de Villeroi, son fils, est au comble de la joie, écrivait M"* de Maintenon ; le roi lui a donné les survivances du gouvernement lyonnais, de la lieutenance de roi et de toutes les pensions qui y sont attachées. » Après le duc de Beau* villiers, Villeroi était le seul homme titré pour ne pas dire de naissance, que Louis XIV eût fait entrer dans le conseil ; il y souffrait ses inepties en rougissant pour lui et les dissimulait. Dans son testament, on a vu de quelles marques de confiance et d'estime il l'honorait au-delà du tombeau. Il n'est guère possible d'imaginer, je ne dis pas une amitié, car Villeroi n'était qu'un courtisan, mais une faveur plus constante et plus signalée. Qui le croira? Ce fut ce même favori qui , tandis que Louis XIV expirant lui donnait, par son codicille, le gouvernement de la maison du jeune roi et la garde de sa personne , alla trouver le duc d'Orléans; lui offrit, s'il voulait promettre au chancelier de le laisser en place, la révélation du testament du roi, et s'engagea, lui-même, à ne pas faire usage du pouvoir qu'il lui confiait. Dans ce marché, Voisin s'engageait à remettre sa place de secrétaire-d'état de la guerre, dont le brevet de retenue, de 400,000 livres, lui serait payé comptant au moment de sa démission. Cette trahison superflue ne valait pas le prix qu'on y mettait ; mais, impatient de tout savoir, le duc d'Orléans promit tout, et, dès le lendemain, dans

le cabinet du roi mourant , le chancelier seul avec le prince lui confia le codicille.

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