‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 13 sur 59 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Convocation d» parlement.

Ainsi tranquille sur la maison du roi , servi avec chaleur auprès du parlement, plus sûr encore des gardes françaises par le duc de Guiche et Contade; des gardes-suisses par Rayoold; de l'artillerie par Saint-Hilaire ; de la police par d'Argenson : ayant pour lui les ducs et pairs, auxquels il avait tout promis ; ayant gagné plus en détail, et par d'obscures entremises, tous ceux dont il avait besoin , le duc d'Orléans attendit l'événement de la mort du roi. Elle arriva le Ier septembre 1745 , à huit heures du matin ; et le lendemain , à la même heure, le parlement fut assemblé. Il était déjà en séance lorsque les pairs y arrivèrent. Quelques moments après, les princes légitimés s'y rendirent. Le duc du Maine n'avait pour lui, à la tête du parlement , que de Mesmes, courtisan faible, magistrat peu considéré, et adversaire peu redoutable de d'Aguesseau et de Fleury. Parmi les pairs , il pouvait avoir quelques partisans, mais timides et dominés par le grand nombre. Il comptait peut-être sur le duc de Guiche, qu'il croyait lui être attaché et qui, vendu au duc d'Orléans , s'était posté dans une des lanternes de la salle d'assemblée, tandis que son régiment, avec celui des gardes suisses , occupaient les dehors et l'intérieur du palais. Cependant, soit dissimulation, soit persuasion réelle que tout allait fléchir sous la volonté du feu roi , le duc du Maine se présenta avec tous les dehors de l'espérance plus calme , tempérant néanmoins cet air de confiance par un

respect sérieux et profond. Le comte de Toulouse, qui venait après lui, portait sur le visage le sang-froid de son caractère, toujours aussi indifférent sur les objets d'ambition que son frère en était avide. Le duc de Bourbon vint ensuite; le duc d'Orléans le suivit de près, 11 parut avec cette assurance noble et modeste qu'inspire le bon droit devant des juges équitables. On dit cependant que , pour leur eu imposer, il avait fait placer dans Tune des tribunes l'arrogant mylord Stairs , ambassadeur d'Angleterre , qui dès avant la mort du roi s'était ménagé dans la cour du prince des intelligences secrètes , et qui, par sa présence, croyait le protéger. Cette précaution injurieuse fut inutile» et le parlement, qui ne savait rien des intrigues de Stairs , ne vit en lui qu'un étranger, curieux de ce grand spectacle, ou qu'un politique attentif à ce qu'on allait décider. Dès que le duc d'Orléans fut arrivé et qu'il eut pris place dans l'assemblée, les députés furent nommés pour aller chercher au greffe, dans la niche grillée, le testament de Louis XIV. En l'absence des députés, il régna un profond silence. A leur retour , ils déposèrent dans les mains du premier président le testament et le codicille. La lecture en fut faite par l'un des magistrats, et dès qu'elle fut achevée, le duc d'Orléans prit la parole , il commença par des éloges et des regrets pour le feu roi ; il dit que rien n'était, plus digne de la sagesse de ce monarque que tout ce qu'on venait de lire concernant les maisons de Saint-Cyr et des Invalides , et l'éducation du jeune roi ; mais qu'à l'égard de ses dispositions pour le gouvernement de son royaume, il avait de la peine à les concilier avec ce qu'il lui avait dit à lui-même dans les derniers jours de sa vie; et, d'une voix mal assurée, il répéta ce qu'il appelait ses paroles : Qu'il ne lui avait fait aucun tort , et

que dans son testament , il lui avait conservé tous les privilèges de sa naissance. « Or, rcprit-il, quoi de plus contraire à ce droit que j'ai par ma naissance à la régence du royaume, que ce conseil nommé d'avance, dont moi-même je dépendrais, et qui , revêtu de toute l'autorité , ne m'en laisserait plus aucune? Comme régent, je suis responsable de l'administration de l'état; je ne puis l'être qu'à la tête d'un conseil que j'aurais formé. Je ne lui dispute point la voix délibérative , et j'entends que tout s'y décide à la pluralité , ne me réservant que la voix prépondérante en cas de partage; mais cela même exige et suppose ma confiance , et je ne puis la donner entière qu'à des personnes de mon choix. Le feu roi a donc été surpris , et il n'a pas senti la force et les conséquences de ce qu'on lui a fait faire (en prononçant ces mots il regarda le duc du Maine). Pour moi, ni mon devoir ni mon honneur, ajouta -il , ne me permettent de souffrir l'injure faite à ma naissance, à mon dévouement pour le roi , et à mon amour pour l'état, et j'espère assez de l'estime de ceux qui composent celte assemblée pour me persuader que la régence sera déclarée telle qu'elle doit être, c'est-à-dire entière et indépendante , et que le choix du conseil qui doit y concourir me sera confié. Je consens qu'on me lie les mains pour le mal , mais pour le bien je veux être libre. »

Leduc du Maine voulut répliquer, le duc d'Orléans lui imposa silence : « Monsieur, lui dit-il d'un ton ferme, vous parlerez à votre tour. » En un moment l'opinion générale se décida. Le choix du conseil fut attribué au duc d'Orléans, déclaré régent du royaume, et l'acclamation ne permit pas au duc du Maine d'élever la voix ; mais tout n'était pas décidé.

On a vu , par un article du testament , que la personne du

roi mineur était mise sous la garde du duc du Maine , en qualité de surintendant de l'éducuiion , et qu'à ce titre la maison civile et militaire du roi devait lui obéir. Le duc d'Orléans s'éleva contre cette énorme puissance. 11 représenta que si son honneur était blessé par l'autre article du testament , il Tétait bien plus par celui-ci, qui non-seulement ne lui laissait aucune sûreté pour lui-même, mais qui mettait la cour, la capitale , la personne du jeune roi sous l'absolue dépendance de ceux qui avaient si indignement abusé de la faiblesse d'un roi mourant. Il conclut que la régence était absolument impossible à exercer sous des conditions pareilles ; et il ne doutait pas que la sagesse du parlement ne fit annuler des dispositions capables de jeter le royaume dans des malheurs effrayants à prévoir.

Le duc du Maine avait le droit d'être entendu dans sa propre cause, et il en eut la liberté. 11 dit que l'éducation du roi , et par conséquent sa personne , lui étant confiée , il devait avoir exclusivement l'autorité sur sa maison, tant militaire qne civile, sans quoi il ne pouvait répondre ni du service, ni de la sûreté personnelle du jeune prince pour lequel, disaitil , son attachement était si bien connu du feu roi , qu'il y avait mis toute sa confiance. A ces dernières paroles , le duc d'Orléans l'interrompit. « 11 serait étrange, dit-il, que la première et la plus entière confiance n'eût pas été pour moi, et que je fusse réduit à vivre sous la protection et sous la dépendance de ceux qui auraient usurpé mes droits, et qui m'auraient cru assez imprudent ou assez faible pour le souffrir. » La réplique eût été accablante , si le duc du Maine avait eu le courage que sa situation demandait. Il eût fallu que le duc d'Orléans , avant de réclamer ses droits, eût commencé

par se laver des soupçons qui l'avaient noirci , sans quoi le duc du Maine aurait rendu garants de la vie du jeune roi ceux qui auraient eu l'imprudence de la livrer aux mains de son Héritier présomptif , accusé par la voix publique d'avoir empoisonné tout le reste de sa famille. Jamais peut-être une plus grande cause n'a été plaidée aux yeux d'une nation ; mais elle exigeait autre chose qu'un esprit délié et qu'une âme timide.

Cependant , la contestation de l'un et de l'autre s'animait par des répliques entrecoupées, et dégénérait en une dispute indécente, lorsque le duc d'Orléans, dont la dignité se trouvait compromise , prit le parti , comme il était tard , de faire lever la séance et de la remettre à l'après-midi. Mais en renvoyant l'assemblée, il frappa un coup décisif.

Après l'acte de souveraineté que le parlement venait de faire, il eût été de sa politique de s'établir modérateur de l'autorité absolue , et de laisser au duc du Maine le pouvoir de la balancer, afin de dominer lui-même entre les deux , en les opposant l'un à l'autre. Dans cette situation, c'eût été lui, sans doute, qui eût régné pendant la régence; et le duc d'Orléans sentit bien qu'il fallait jeter un appât à son ambition , pour la distraire ou l'assoupir ; c'est ce qu'il fit. Il déclara donc que le premier usage qu'il voulait faire du pouvoir de régent était de mettre le- parlement en état de l'aider de ses conseils et de ses lumières; et que, dès ce moment, il lui rendait l'ancienne liberté des remontrances. Ces paroles furent suivies d'acclamations et d'applaudissements, et la séance fut levée. A peine le régent fut de retour dans son palais, qu'il fit venir d'Aguesseau et de Fleury, ses partisans les plus utiles, et tout fut concerté avec eux; il retourna sur les

louis xv. m

quatre heures an parlement qui l'attendait. Après qu'il eut pris place, et que le bruit causé par son arrivée eût cessé, il dit qu'il persistait à déclarer qu'il ne lui était pas possible de souffrir que le surintendant de l'éducation fût maître de la personne du roi; qu'il tînt Versailles, Paris, les princes, les pairs et les grands du royaume, et lui régent, sous sa puis* sance ; qu'ils devaient tous sentir que , si le duc du Maine avait le commandement de la maison du roi , il pourrait à toute heure disposer de leur liberté, et attenter, quand bon lui semblerait , à celle du régent lui-même; que la cour prévoyait ce qui résulterait d'une nouveauté si étrange , et qu'il laissait à sa sagesse . à son intégrité, à son amour de Tordre et du repos public, à déclarer ce qu'elle pensait d'un si funeste renversement de toutes les règles et de toutes les lois.

Le duc du Maine, interdit, abattu, et la pâleur sur le visage, voulut répliquer, on ne l'écouta plus, et il fut décidé, tout d'une voix et en tumulte , que cet article du testament serait abrogé comme le précédent. Les gens du roi auraient dû conclure avant que l'opinion se formât ; aussi , le premier président n'avait-il pas demandé les voix , mais les voix l'avaient prévenu. Enfin, d'Aguesseau et Fleury parlèrent, le procureurgénéral en peu de mots, l'avocat-général plus au long et avec beaucoup d'éloquence. Leurs conclusions furent , dans tous les points, en faveur du duc d'Orléans.

Alors le duc du Maine rappela tout ce qu'il avait de courage pour représenter avec force , mais cependant avec mesure, que, s'il était dépouillé de l'autorité que le feu roi lui avait attribuée , il demandait à être déchargé de la garde du jeune roi , et à conserver seulement la surintendance de son éducation , sans répondre de sa personne. « Très-volontiers, Monsieur,

lui répondit le duc d'Orléans , et il n'en faut pas davantage. » Le premier président , presque aussi consterné que le duc du Maine, alla aux voix, et chacun répondit : De l'avis des conclusions. L'arrêt fut prononcé. Ainsi , tout le pouvoir fui remis au duc d'Orléans, avec la pleine liberté de former à son gré le conseil de régence ; l'autorité pourtant réservée au conseil pour la décision des affaires à la pluralité des voix ; celle du régent seulement prépondérante dans le cas de partage.

L'arrêt fut suivi des acclamations de l'assistance , et successivement de celles du peuple qui remplissait l'intérieur du palais. Ainsi Louis XIV, qui n'avait pas assemblé les Etats- Généraux pour décider cette grande question de la régence, fut puni par le mépris que fit le parlement de ses volontés. Colbert et Torçy avaient donné au roi le conseil de convoquer la nation.

Page 1