CHAPITRE V
Le doc d'QrIcans sait le plan du duc de Bourgogne.
Quand le bruit de l'applaudissement eut cessé, le régent, avec cet air noble et doux qui était sa première éloquence, remercia le parlement , l'assura du soin qu'il aurait d'employer au bien de l'État le pouvoir et l'autorité dont il était le dépositaire , et ajouta qu'il était temps d'instruire l'assemblée du plan d'administration qu'il se proposait d'établir. Ce plan avait été trouvé dans la cassette du duc de Bourgogne, et la vénération avec laquelle le régent le nomma , fit la plus vive impression.
Le projet consistait dans la distribution et le partage des affaires entre plusieurs conseils subordonnés au conseil de
régence : un pour la politique , un pour la guerre , un pour la marine , un pour la finance, un pour les affaires ecclésiastiques, un pour celles de V intérieur, et, dans ces deux derniers, un certain nombre de jurisconsultes pour y porter la lumière des lois. Le régent ne négligea point d'énoncer qu'ils seraient pris dans le parlement , et à ces mots la magistrature fit éclater sa reconnaissance. Ainsi se termina cette assemblée mémorable; ainsi s'en retourna comme en triomphe dans son palais , aux acclamations du peuple, redoublées sur son passage , celui que ce même peuple , treize ans auparavant , aurait lapidé et mis en pièces , si la vigilance et la fermeté de d'Argenson, lieutenant de police , ne l'eût pas retenu.
Cette révolution s'était faite le 2 septembre. Le 1 2 Louis XV, âgé de cinq ans , vint tenir son lit de justice. Sa gouvernante , la duchesse de Ventadour, y était assise à ses pieds, comme pour rendre plus sensible le contraste de son enfance avec un acte de législateur. Par cet acte fut confirmé l'arrêt qui avait annulé le testament de Louis XIV, et le chancelier Voisin, qui l'avait écrit , fut l'organe de la sanction donnée h l'arrêt qui l'anéantissait.
Le plan d'administration qu'adopta le duc d'Orléans avait été tracé par le duc de Beauvilliers au duc de Bourgogne, son élève , lorsqu'il était si près du trône , et encore plus près du tombeau. Hais , à vrai dire , ce ne fut ni l'exemple, ni l'autorité du duc de Bourgogne qui décida le duc d'Orléans, ce fut le conseil du duc de Saint-Simon, conduit lui-même par un intérêt qui n'était rien moins que celui de l'Etat. Son dessein fut, dit-il dans ses Mémoires, de commencer à meure la noblesse dans le ministère, avec la dignité et l'autorité qui lui convenaient- aux dépens de la robe et de la plume , d'écarter
cette roture de tous les emplois supérieurs, et de soumettre tout à la noblesse en toute espèce d'administration. L'ingénuité de cet aveu ne doit point étonner de la part d'un homme tout occupé des prérogatives de la naissance et des principes indestructibles du gouvernement féodal. Il se faisait gloire d'avoir voulu renverser tout le système de gouvernement dont le cardinal Mazarin avait, disait-il, empoisonné te royaume. Or voici quel est ce système qu'il trouvait si pernicieux : En retraçant à Louis XIV les entreprises et les usurpations de la noblesse sous la régence de Marie de Médicis et sous celle d'Anne d'Autriche , Mazarin lui avait donné pour maxime d'éloigner du gouvernement cette noblesse factieuse qui, ne voyant dans le souverain que l'usurpateur de ses droits, et dans le peuple que son ancien esclave échappé de sa chaîne, tendait sans cesse à reprendre d'un côté le pouvoir d'opprimer de l'autre. Toujours liguée secrètement contre l'autorité, elle regarderait, disait Mazarià, comme un traître le ministre homme de qualité qui ne croirait pas lui devoir sur tous les ordres de l'Etat toute espèce de préférence, de faveurs et de sacrifices. 0 croyait qu'un corps si puissant par Fes emplois , par ses richesses, par ses alliances réciproques , aurait trop d'influence et d'ascendant sur celui des siens qui serait dans le ministère , et dont la considération dépendrait du crédit qu'il donnerait à ses paroles. Réduit à tout dissimuler, à tout souffrir ou à tout craindre de cette ligue menaçante, traité par elle en ennemi s'il ne lui était pas dévoué , protégé , soutenu s'il se livrait à elle, ce seul mérite lui tiendrait lieu de lumières et de talents, lui ferait pardonner les fautes les plus graves , et élèverait en sa faveur, autour du prince , un cri de louange plus fort que celui du blâme public ; ainsi at-
taché par les plus forts liens à cette classe où il serait né, animé du même esprit qu'elle , et imbu des mêmes principes, il porterait dans les conseils ce despotisme militaire et ce même orgueil féodal que Richelieu avait abattu , mais qu'A n'avait point étouffé ; dpnnerait tout k la naissance , prodiguerait aux plus remuants les récompenses et les honneurs , ruinerait l'Etat pour payer ses partisans toujours avides , érigerait pour eux en droit l'abus du pouvoir de leurs places , les vexations , les rapines , la licence, l'impunité; se ferait aux dépens du roi un rempart redoutable contre le roi lui-même, et te réduirait à n'oser le renvoyer du ministère , où il se serait retranché et environné de défenseurs. La véritable ambition d'un ministre était donc , selon Mazarip , de ne tenir à rien qu'au prince et à l'Etat, de n'avoir pour appui que Mm propre mérite , et de voir toujours la disgrâce à côté de la négligence ou de l'oubli de ses devoirs. Ce que le duc de Saint- Simon voyait de plue pressé et de plps important à faire était donc le renversement de ce système ; et, du vivant du duc de Berri , il avait déjà proposé au dse d'Oriéans de l'engager , s'il devenait roi , à former des conseils dont les places seraient remplies par la noblesse. Il l'y exhorta plus vivement encore tui-méme dès qu'il le vit à la veille de gouverner ; et il faut avouer que ce plan , d'ailleurs si dangereux , convenait h une régence. CeNe-eî plus qu'une autre avait besoin d'appui , soit par k JaiMes6e du chef, soit par la difficulté des affaires, soit par la jalousie et les prétentions du parlement et de la cour d'Espagne , soit enfin par l'événement que l'enfance du roi pouvait laisser prévoir et craindre ; et si l'avis du duc de Saint- Simon ne fat pas celui d'un citoyen ni d'un ami désintéressé» ce fat du moins celui d'uji homme habile.
La grande difficulté fut d'admettre dans les conseils ceux des ennemis du duc d'Orléans qu'il eût été indécent d'en exclure ; mais on leur opposa des hommes en état ou de les contenir, ou de les balancer.
Le conseil de régence fut ainsi composé : le duc d'Orléans, le duc de Bourbon , chef du conseil , le duc du Maine, le comte de Toulouse, le chancelier Voisin, le duc de Saint-Simon, les maréchaux de Villeroi , d'Harcourt et de Besons, l'ancien évêquedeTroyes, etTorcy, tous ceux-là opinants ; la Vrillière , tenant le registre , mais n'ayant point de voix, et Ponfrchartrain , sans fonctions , admis à titre de faveur, en considération du chancelier son père.
L'ancien évéque de Troyes , Chavigny, était un homme de bien , un esprit sage , instruit dans les affaires du clergé français quant aux maximes , mais sans aucun parti.
Considéré dans le grand monde, où il avait passé sa vie, plus respecté encore depuis qu'ayant cédé son évéché à son neveu il avait cherché la retraite , il ne s'attendait à rien moins qu'à être appelé dans les conseils ; mais il accepta, sans répugnance, ce qu'il n'avait point désiré , et le monde , accoutumé à voir dans ses pareils plus d'adresse et de manège, fut surprjs qu'il eût négligé de se donner l'air de la résistance et le mérite du refus. Le maréchal de Besons était ce qu'on appelle un homme de guerre, s'il ne fallait que bien mener un corps, brusque, emporté dans son humeur avec assez de sens, mais peu d'intelligence; connaissant l'honneur militaire, mais aussi timide à la cour qu'il était brave sous les armes : quant à l'extérieur, fait pour en imposer par une tête de caractère bonne , dit Saint-Simon, à être peinte par Rembrant ; mais, avec cette tête vide , plus propre à figurer qu'à
opiner au conseil. On connaît les autres membres du conseil de régence; mais je n'oublierai point, à l'égard de Torcy , que , si le régent en avait cru les plus honnêtes de ses courtisans , il aurait exclu de ce conseil le seul homme d'état qu'il y eût alors dans le royaume. Torcy , du vivant du feu roi, enveloppé, dit Saint-Simon, dans sa sagesse et dans sa vertu t n'avait été d'aucun parti ; il avait des amis dans l'un et dans l'autre : les Villeroi et les Talard , du côté du duc du Maine , les d'Estrées et les Castries, du côté du duc d'Orléans; mais sans se laisser dominer, il les ménageait tous, et se conservait libre. Tandis que Voisin trafiquait par l'entremise de Villeroi , et que tous les autres ministres , sans en excepter Desmares t, briguaient secrètement l'appui de ce qui était en crédit dans la cour du duc d'Orléans, Torcy lui seul, fier et modeste, ne demandait rien h personne; soit qu'il fût assez sage pour n'ambitionner rien , soit qu'il se sentit nécessaire et fait pour être recherché , ni lui ni sa femme n'avaient fait un pas pour s'approcher de la nouvelle cour, et le duc d'Orléans ne doutait pas que Torcy ne lui fût contraire. Cet homme droit et ferme avait de plus un ennemi dans Saint-Simon , et celui-ci nous en dit la cause. Mon amour-propre n'était pas content de n'avoir jamais reçu de Torcy la moindre avance. C'était, ajoutc-t-il , un homme de l'ancien ministère; et dans mon dessein d'anéantir les secrétaires-d'état, Torcy, qui Tétait après son père et son grand-père, ne pouvait être à mon gré. Je lui donnai donc force attaques auprès de M. le duc d'Orléans , et je m'irritais en moi-même du peu de progrès que j'y faisais. La résistance du régent n'eut pas un motif plus louable que les attaques de Saint-Simon , et si Torcy fut conservé, il le dut moins à ses talents, à ses lumières, i
son austère probité , à l'avantage même d'avoir le secret des négociations, et d'y être versé depuis tant d'années, qu'à celui d'avoir eu l'espionnage de la poste, dont le régent croyait ne pouvoir se passer. Le duc du Maine tremblant pour soo état ; Voisin , vendu et avili; d'Harcourt, frappé d'apoplexie ; Yilleroi , réduit par incapacité à n'opiner que par monosyllabes, n'étaient pas des antagonistes bien redoutables pour Saint-Simon , Torcy et le régent lui-même, qui d'ailleurs s'était assuré de la pluralité des voix. Aussi fut-il le maître du conseil de régence.