‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 15 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Etat de l'Elise (l).

« L'observateur qui examine avec un peu d'attention l'histoire du dix-septième siècle y découvre aisément un aspect religieux et moral , bien différent de celui du siècle suivant. L'esprit de ces deux époques forme un contraste qui ne saurait échapper à des yeux exercés. Dans la première, la religion était mêlée à tout. On la regardait comme le plus ferme appui de la société, comme le plus fort lien entre le prince et les sujets, comme la meilleure ou plutôt la seule école de morale, comme le motif le plus puissant pour porter à la vertu et éloigner du vice. On la croyait nécessaire au bonheur des Etats et à celui des particuliers , et on ne songeait pas h lui contester son influence , encore moins à discuter ses dogmes et à mettre en doute ses préceptes. On se réfugiait au contraire vers elle , on reconnais sait soi autorité, et on respectait ses maximes. Il y avait

(i) Memoirtift pour servir a l'histoire ecclésiastique ■codant le dix-huitième fiiecfc.

LOUIS XV. f83

alors , comme il y en a toujours eu, des abus, des passions, des scandales. Mais l'esprit général était éminemment religieux. Les souverains et les sujets , les grands et le peuple , les hommes instruite et ceux qui ne Tétaient pas, tous respectaient et honoraient la religion , lors même que quelques-uns n'en suivaient pas les règles autant qu'on aurait pu le désirer. Il semblait y avoir entre les princes et les particuliers une louable émulation , à qui seconderait le plus efficacement tous les projets qui pouvaient tourner à l'avantage de la religion et au bonheur des peuples. C'est dans ce siècle qu'on a le plus vu naître d'institutions utiles, de fondations pieuses, de monuments de zèle et de charité. Il y avait , on ne saurait trop le remarquer, il y avait dans toutes les classes, non pas seulement de grands exemples de vertu , mais une disposition favorable à toutes les entreprises religieuses, à toutes les idées salutaires, à tous les projets de bienfaisance et d'utilité générale. De là tant d'établissements auxquels l'humanité ne gagnait pas moins que la foi, des hospices pour les malades, des asiles pour l'indigence , des missions , soit nationales , soit lointaines ; la réforme de plusieurs ordres monastiques , la création de congrégations vouées à l'enseignement des deux sexes , l'éducation ecclésiastique surtout perfectionnée , et des séminaires s'ouvrant de toutes parts pour former de dignes ministres de l'Evangile. Cette dernière œuvre est particulière au dixseptième siècle , et annonce l'importance qu'on mettait à la religion. Une ardeur générale semblait s'être emparée des esprits. On était dans ces temps heureux où le progrès des lumières ne nuit point à la croyance. L'amour des sciences et la culture des lettres n'étouffaient point la foi, et Ton n'avait pas la vanité de se frayer des routes inconnues qui aboutissent

souvent à des précipices , et de rechercher des clartés extraordinaires qui éblouissent et aveuglent plus qu'elles n'éclairent. On n'affichait point le mépris des institutions anciennes , ni l'engouement pour de nouveaux systèmes, ni des idées exagérées d'indépendance et de liberté. L'indifférence pour la religion eût paru aussi insoutenable dans son principe qu'elle est pernicieuse dans ses effets. Les plus grands hommes de ce temps s'honoraient de croire à la révélation. Les écrivains les plus célèbres du règne de Louis XIV, soit parmi nos compatriotes, soit parmi les étrangers, faisaient tous profession d'être chrétiens. Leurs ouvrages portaient tous l'empreinte de leur respect pour la religion et pour la morale. Le ton de leurs productions est conforme à l'esprit général de leur siècle. Loin d'y trouver des déclamations contre le christianisme , on n'y aperçoit pas l'intcniion d'en blâmer l'enseignement d'une manière éloignée et indirecte, d'en contredire, quoique faiblement , les dogmes ou l'histoire, d'en énerver l'autorité, d'en atténuer l'empire sur les consciences. Les auteurs mêmes, dont les écrits étaient le plus étrangers à la religion v manquaient rarement l'occasion de montrer qu'ils la révéraient. Les littérateurs, les poètes, les mathématiciens, les historiens lui rendaient hommage quand il le fallait , et le faisaient sans affectation comme sans répugnance. Ils en parlaient naturellement et ils étaient persuadés. Les génies les plus élevés n'avaient pas, à cet égard , une autre manière de voir que le vulgaire. Les philosophes les plus habiles ne se piquaient pas de se séparer de la foule en affichant du dédain pour la révélation. Assurément il est peu de noms plus imposants en philosophie que ceux de Bacon , de Descartes , de Pascal , de Newton et de Leibnitz. Tous les grands hommes qui appartiennent spéciale-

ment au dix-septième siècle faisaient profession d'être attachés aux grands principes du christianisme. Si Fénélon et Bossuet furent en dissidence sur un point, Fénélon donna le plus grand exemple de son amour pour la vérité et de sa profonde humilité. C'est cependant à la même époque que parurent les sociniens, qui ont formé secte, qui ont été quelque temps assez répandus, et que des incrédules modernes regardent comme leurs devanciers et leurs modèles. Fauste Socin, patriarche de ces sectaires, mourut en 4604. Il avait emprunté des calvinistes leur principe de ne croire ni à l'autorité de l'Eglise , ni à celle, de la tradition , et il le poussa aussi loin qu'il était possible. Nous ne le suivrons pas dans ses erreurs sur l'Eglise, sur la grâce, sur l'éternité des peines, sur les sacrements , sur la morale. La principale , c'est d'avoir nié la divinité de Jésus-Christ et le mystère de l'incarnation. Du reste , il croyait à la révélation , et faisait profession de révérer l'Ecriture -Sainte; mais il l'expliquait à sa manière, et torturait les textes les plus précis et les plus clairs contre sa doctrine. Le Dictionnaire encyclopédique, à l'article unitaires , veut faire regarder les sociniens comme de purs déistes , et expose leurs dogmes avec une complaisance et une affectation marquées. Il prétend que ces sectaires n'admettaient les livres saints qu'en apparence, et pour ne pas révolter, mats qu'au fond ils ne croyaient pas à leur divinité. Une pareille allégation est démentie par les ouvrages des plus célèbres unitaires , qui , à la vérité , font violence aux textes de la Bible , mais qui s'efforcent cependant de concilier, avec plus ou moins de vraisemblance, leurs dogmes avec ces textes (1). Ce qui a donné lieu à cette assertion , c'est qu'on voulait

(1) Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique.

s'étayer du suffrage de ce parti , et grossir la liste des incrédules de la liste des partisans d'une hérésie qui a commencé sans doute à porter des coups hardis au christianisme , et à ébranler les vérités révélées , mais qui faisait au moins profession de respecter les oracles divins. Les sociniens se répandirent en Pologne et en Transylvanie. Ils y obtinrent même le libre exercice de leur culte , et s'y propagèrent presque vers le milieu du siècle ; mais ils en furent successivement chassés. Depuis leur expulsion de Pologne , ils se sont dispersés en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, et dans les communions séparées de l'Eglise romaine , où ils ont continué jusqu'à nos jours d'avoir des partisans. On verra même que leurs erreurs ont fait beaucoup de ravages parmi les théologiens protestants , et que chez la plupart les principes des premiers réformateurs dégénèrent en un socianisme plus qu moins déguisé. Il n'est que trop vrai que les unitaires ont été pernicieux au christianisme, et qu'en attaquant des vérités révélées ils ont préludé par leur hardiesse aux attaques de ceux qui ne voulaient point du tout de la révélation. Les autres écrivains irréligieux du dix-huitième siècle , ou au moins les plus fameux , sont Vanini, Hobbes , Spinosa et Bayle.

Le premier, aussi connu par ses désordres que par son athéisme , n'était guère fait pour donner du lustre à ce système. On le vit courir de tous côtés pour se faire des prosélytes, dogmatiser en Allemagne, en Hollande, dans les Pays- Bas , en Italie , et recueillir partout le mépris pour sa conduite et l'horreur pour ses prédications. Il fut emprisonné en Angleterre , et périt à Toulouse en 4 649 , victime d'un zèle outré. L'apôtre et la doctrine étaient dignes l'un de l'autre. On trouve l'athéisme dans ses écrits , mêlé avec une licence effré-

née. On en peut dire autant de ceux de Théophile , poète français , mort en 4 626 , et que Ton a accusé d'être Fauteur d'un ouvrage cynique et irréligieux. Le livre avait été condamné au feu quelques années auparavant à Paris, et n'a pas été inutile i ceux qui , comme l'auteur, ont voulu mêler l'immoralité et l'irréligion , et se sont servi de l'une pour mieux inculquer l'autre. Hobbes , si justement flétri pour ses paradoxes et leurs affreuses conséquences, vit le jour en Angleterre. Il ne reconnaissait point de différence entre le juste et l'injuste ; prétendait qu'il n'y a de vice et de vertu que depuis qu'il y a des bis , regardait l'état de guerre comme l'état naturel de l'homme , et raisonnait ainsi : Je pense , donc la matière peut penser. Rousseau , le livre à l'horreur du genre humain , et Diderot l'appelle agresseur de l'humanité. Il mourut eu 1659, à quatre-vingt-douze ans , laissant à ce qu'il parait peu de disciples. Son système est aussi dur et aussi repoussant que son style. Cependant quelques ^écrivains modernes ont entrepris de réchauffer plusieurs de ses principes.

Spmosa , né à Amsterdam en 1 632 , d'un juif portugais , quitta la religion de son père pour la secte arménienne , et celle-ci pour l'athéisme, qu'il embrassa avec ardeur. Son Traité théologique et politique et ses Œuvres posthumes renferment cette dernière doctrine , rédigée en système suivi. Il y soutient que Dieu n'est pas un être intelligent et 'parfait, que tout est soumis à une aveugle nécessité, qu'il n'existe qu'une seule substance qui a pour attributs l'étendue et la pensée; il renverse les Ecritures et nie les miracles. C'est principalement dans son Traité de morale, oh donnant carrière à ses méditations philosophiques, il plonge son lecteur dans le sein de Vathéisme. On y trouve partout des propositions évidemment

fausses et les autres contestables, des principes arbilaires substitués aux principes naturels et aux' vérités sensibles , un abus des termes , la plupart pris à contre-sens , un amas d'équivoques trompeuses, une nuée de contradictions palpables. Enfin vint Bayle, antagoniste de Spinosa , critique adroit, pyrrhonien infatigable. 11 ne suivit pas la même marche que Spinosa. Il ne bâtit pas de système irréligieux ; il ne donna point de corps de doctrine. Bornant ses soins à miner et à détruire, il est occupé sans cesse à entasser les objections , les doutes, les difficultés , à rendre problématiques les vérités les plus incontestables, h obscurcir les principes les plus clairs. On dirait qu'il prend plaisir à environner de nuages toutes les questions qu'il traite. Il mêle les sophismes et les preuves, les paradoxes et les raisonnements , le vrai et le faux. 11 ne combat pas le christianisme de front, il lui fait une guerre de ruses et de chicanes. Il doutait et se moquait de tout, a dit d'Alembert. Voltaire rappelle avec raison le premier des philosophes sceptiques. Ses plus grands ennemis, ajoute-t-il, sont forcés d'avouer qu'il n'y a pas une seule ligne dans ses ouvrages qui soit un blasphème évident contre la religion chrétienne ; mais ses plus grands défenseurs avouent que dans ses articles de controverse il n'y a pas une seule page qui ne conduise le lecteur au doute et à l'incrédulité. Aussi cynique dans ses expressions que pyrrhonien dans sa croyance, il prodigue les obscénités comme les erreurs. Armé d'une érudition vaste mais mal réglée , il sème en passant les arguments faux , les inductions captieuses , les accusations infidèles , les traits de hardiesse, les anecdotes hasardées, les citations inexactes, les digressions inutiles, les autorités contradictoires. Il appuie plus sur les raisonnements

qui peuvent accréditer une erreur que sur ceux dont on étaie une vérité. Il apprend à penser, dit-on , mais il apprend encore plus à s égarer. Sous prétexte de relever des méprises assez indifférentes en histoire et en littérature , il en accumule luimême de plus importantes et de plus dangereuses. Voltaire dit encore de lui qu'il était Y avocat-général des philosophes , ce qui est vrai , mais qu'il ne donnait pas ses conclusions , ce qui n'est pas aussi exact. Cet avocat-général est bien souvent juge et partie , et ne conclut que trop ; et pour la plus mauvaise cause Bayle a eu sur le dix-huitième siècle une influence

11 commence la chaîne des détracteurs du christianisme. Il a mis à la mode cette critique outrée sur les objets de leligion. On emprunta de lui ces difficultés renaissantes , ces objections répétées, ces subtilités, ces sophismes qui remplissent ses écrits. 11 eut une école qui prôna ses écrits , vanta sa dialectique, et représenta son pyrrhonisme comme l'effet dune haute sagesse.

Tels furent les principaux écrivains qui dans le cours du dix-septième siècle se déclarèrent les ennemis de cette foi qui avait captivé avant eux dans ce même siècle tant de génies heureux; tels furent ceux qui commencèrent à répandre ces opinions pernicieuses dont Leibnitz avait vu les premiers progrès , et qui alarmaient ce grand homme. Newton et Leibnitz vivaient encore, et déjà, malgré l'ascendant de leurs exemples et l'autorité de leurs noms, se propageait une doctrine si différente de la leur. Les impiétés sociniennes , les égarements de Hobbes , les blasphèmes de Spinosa avaient ouvert la voie aux systèmes irréligieux. Les objections toujours re-. naissantes de Bayle surtout avaient jeté des semences de pyr-

rhonisme et d'incrédulité. Des écrivains élevés à son école entreprirent de développer ces germes funestes, et marquèrent les dernières années du dix-septième siècle par des productions hardies, destinées à ébranler nos dogmes , nos mystères et notre culte.

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