‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 16 sur 59 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

De la bulle Unigenittu et des erreurs qui amenèrent sa publication.

Comme cette bulle a été l'occasion d'une grande agitation sous le règne de Louis XV, je crois nécessaire de rappeler les commencements de cette affaire , et j'emprunte ces détails aux Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle que j'ai déjà cités :

« Le 4 3 juillet 4 706 avait paru un décret de Clément XI , portant condamnation et défense des réflexions morale» sur le Nouveau-Testament du P. Quesnel , coaime contenant des notes et des réflexions qui , à la vérité , ont l'apparence de la piété, mais qui conduisent artificieusemont à l'éteindre, et qui offrent fréquemment une doctrine et des propositions séditieuses, téméraires, erronées, pernicieuses, déjà condamnées , et sentant manifestement l'hérésie jansémenne. C'est ainsi que s'énonçait le souverain pontife dans le décret qui condamnait les Réflexions morales. Le siècle précédent avait vu l'Eglise troublée pour VAugmtmus de l'évêque d'Ypres , par la chaleur et l'opiniâtreté qu'on avait mises à le défendre. Un autre livre va produire de plus grands troubles encore. Cet ouvrage avait pris successivement différentes formes. Ce n'était en 4674, époque où il parut pour la première fois , qu'un seul petit volume , sous le titre <f A-

brégé de la morale de l'Evangile, ou Pensées chrétiennes sur le texte des quatre Evangiles. Le livre , dans cet état, ne contenait que de courtes réflexions sur les Evangiles, et ce fut alors que H. Vialart, évéque de Châlons -sur-Marne, y donna son approbation. Huit ans après il parut un second volume qui renfermait les Actes des Apôtres et le reste du Nouveau- Testament, avec des réflexions fort courtes. Mais M. Vialart n'eût aucune connaissance de cette suite. Cependant Fauteur y travaillait sans cesse , et à force de le retoucher et de l'augmenter, il le fit paraître, en 4693, en quatre gros volumes in-8°, et sous le titre de Réflexions morales sur le NouveaurTestament. On ne manqua pas d'y insérer l'approbation de M. Vialart, qui était mort en 1660. On y joignit aussi, mais avec plus de fondement, celle de M. de Noailles, successeur de M. Vialart. Le prélat fit dans un mandement un éloge accompli de l'ouvrage , et assura qu'on y trouvait tout ce que les Pères ont écrit de plus beau et de plus touchant sur le Nouveau- Testament. C'est cette première erreur du cardinal de Noailles qui a été la source des fausses démarches où il se laissa entraîner dans la suite. Sans doute s'il y eût réfléchi davantage il se fût mis en garde contre des conseils perfides. Il s'en fallait bien que tout le monde portât le même jugement que lui des Réflexions morales. Elles furent déférées à Rome peu de temps après leur publication. En France , un docteur de Sorbonne ayant examiné le livre dès 1694 , y avait trouvé près de deux cents propositions dignes de censure , et les avait indiquées dans un extrait où il en faisait voir le mauvais sens. M. de Noailles ayant été transféré à l'archevêché de Paris en 4696 t fut prié par les amis de Quesnel de renouveler, pour ce diocèse , l'approba-

192 HISTOIRE DE FHANCE.

tion qu'il avait donnée à Cbâlons. Mais ce prélat demanda qu'on fit à l'ouvrage quelques corrections. Ce n'était pas du tout l'intention de l'auteur, et, dans le même temps qu'en écrivant à M. de Noailles il paraissait consentir aux changements jugés nécessaires , il tenait un tout autre langage dans ses lettres à ses amis. 11 n'y eut donc aucune correction, ni par conséquent d'approbation nouvelle.

Le 8 septembre 4743, Clément XI donna la constitution Unigenitus Dei filins. Le pape avait nommé en février 4342 une congrégation particulière de cinq cardinaux et de onze théologiens pour l'examen du livre de Quesnel. On leur en avait distribué des exemplaires, et les examinateurs s'assemblaient tous les mercredis. Au mois d'août suivant, ils eurent ordre de tenir deux séances par semaine. En janvier 4713, les qualiôcateurs commencèrent à s'assembler au saint-office. Le pape était très-exact à ces séances, qni se tenaient deux fois la semaine, et qui furent terminées le 2 août. Alors le Saint-Père ordonna des prières dans Rome, implora lui-même le secours du ciel, consulta plusieurs cardinaux et évéques, communiqua, comme on en était convenu, le préambule et le dispositif au cardinal de la Trémouille, supprima à sa prière quelques clauses qui auraient pu éprouver des contradictions en France, et donna enfin, après plus de dix-huit mois de travail et d'examen, la bulle Unigenitus, à jamais mémorable par l'importance du sujet, par le déchaînement des passions contre ce jugement, et par l'assentiment qu'y donna toute l'Eglise. Le souverain pontife y disait que des maîtres trompeurs ne trouvent point de meilleur moyen pour insinuer leurs dogmes que l'apparence de la piété et l'abus des Saintes-Ecritures, qu'ils corrompent pour leur perte et pour celle des autres; que c'est

dans ce dessein qu'ont été composées les Réflexions morales; que cet ouvrage, déjà condamné, et où les vérités catholiques se trouvent mêlées avec les mensonges d'une doctrine perverse, a même été traduit en latin afin que la contagion fit déplus . grands progrès ; que les évoques de France l'ont pressé, par leurs lettres et leurs prières, d'y apporter quelque remède; qu'ayant donc examiné le livre, il a trouvé que les paroles en sont, en apparence, douces comme de l'huile; mais que ce sont vraiment des traits aiguisés pour nuire et percer en secret ceux qui ont le cœur droit ; qu'il a donc jugé à propos d'en extraire les propositions, et de mettre par ce moyen sous les yeux de tous les fidèles le mauvais grain qu'on leur présentait; que les évéques de France et le roi très-chrétien lui ont fait espérer qu'un jugement apostolique ramènerait le calme dans les esprits; que ce prince, dont il ne peut assez louer le zèle, lui a réitéré, à ce sujet, ses pieuses demandes; que c'est pour ; satisfaire qu'il a d'abord fait discuter des propositions tirées du livre par plusieurs théologiens, en présence de deux cardinaux; qu'ensuite il a appelé plusieurs autres cardinaux, fait tenir en sa présence différentes congrégations, examiné et confronté les propositions avec le texte, et enfin qu'il en a condamnée cent et une sous diverses qualifications parmi lesquelles est celle d'hérésie. Nous ne pouvons rapporter ici toutes ces propositions, et nous n'en citerons que quelques-unes. La 4 2" était ainsi conçue : c Quand Dieu veut sauver l'Ame, en tout temps, en tout lieu, l'indubitable effet suit la volonté d'un Dieu (4). > La 23e : cDieu nous adonné lui-même l'idée qu'il veut que nous ayons de l'opération toute puissante de sa grâce,

(i) C'est la destracUoD du libre arbitre ; cr, comme l'a dit saiot Auga lin , Dkv, pi dow a créé sus nous, ne nons sauvera pas sr.n< nnn*.

t. xv. 1:1

par celle qui tire les créatures du néant, et qui redonne la vie aux morts ». La 33% qui peut en même temps servir d'exemple de ce que nous ayons dit de l'art avec lequel Quesnel cache Terreur sous le voile d'une réflexion pieuse : « Combien faut-il avoir renoncé aux choses de la terre et à soi-même, pour avoir la confiance de dire, comme saint Paul , Jésus-Christ m'a aimé et s'est livré pour moi * î * La 39e : c La prière des impies est un nouveau péché. » La 64e : « Sous la malédiction de la loi on ne fait jamais le bien, parce qu'on pêche en faisant le mal ou en ne l'évitant que par la crainte. » La 68e : c Quelle bonté de Dieu d'avoir ainsi abrégé la voie du salut, en renfermant tout dans la foi et dans la prière ! » La 70e : « Dieu n'afflige jamais les innocents, et les afflictions servent toujours ou à punir le péché, ou à purifier le pécheur. » La 71 e : « L'homme peut se dispenser, pour sa conservation, d'une loi que Dieu a faite pour son utilité (4). » Le reste des propositions, depuis celle-ci jusqu'à la fin, était destiné à rendre les pasteurs odieux, et à légitimer la désobéissance. C'est là qu'il était dit à la proposition 98e « que l'accusation d'hérésie est la plus méritoire et celle qui donne le plus de conformité avec Jésus- Christ. » C'est enfin dans la même intention qu'avait été rédigée la 94 • : «La crainte d'une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir; » on sent ce qu'une maxime fausse , même dans son acception générale, avait de séduisant pour des gens qui se rendent juges de l'équité des condamnations portées contre eux, et qui font consister leur devoir à maintenir des opinions proscrites et à résister aux décisions de l'Eglise. Le pape terminait la bulle par ajouter qu'il ne prétendait pas approuver les autres proposi-

(1) On voit que toutes ces propositions sont la destruction de la liberté de l'homme.

LOUIS XV. tft»

lions non condamnées ; qu'il s'était aperçu qu'il y en avait beaucoup d'autres qui contenaient les mêmes erreurs; que le texte du Nouveau-Testament y était altéré, éloigné de la Vulgate, conforme à la version condamnée de Mons, et détourné à des sens nuisibles; il défendait de lire ou de retenir l'ouvrage.

C'est quelques années auparavant que les religieuses de Port-Royal , qui partageaient les doctrines de Quesqel, avaient été dispersées dans différents monastères. De tous côtés avaient paru des écrits contre les deux puissances qui amenèrent cette destruction.

Le 23 janvier 4714, quarante évéques assemblés à Paris reçoivent la constitution unigenitus. La bulle étant arrivée en France, le roi résolut de la communiquer aussitôt aux évéques. Il ordonna une convocation de ceux qui pourraient se trouver à Paris, moyen qui avait déjà été pratiqué en plusieurs circonstances. L'ouverture de l'assemblée fut fixée au 48 octobre 4 74 3. Il fut décidé que le cardinal de Noailles y présiderait. Afin même de lui laisser cet honneur, le rpi engagea le cardinal d'Estrées , à qui la présidence eût appartenu par son ancienneté à y renoncer et à ne pas se trouver à l'assemblée. On usa encore, avec M. de Noailles, de toutes les autres condescendances qui pouvaient le flatter. A sa prière, l'archevêché fut indiqué , contre l'usage , pour le lieu des séances. On lui laissa le choix des commissaires , parmi lesquels on désira seulement qu'il nommât M. de Bissy, évéque de Meaux. On pouvait espérer que le cardinal allait suivre une autre route. Le 28 septembre, il avait donné un mandement pour condamner le livre de Quesnel, en marquant que c'était pour tenir sa parole. Cependant, à la première séance, qui se tint le 46 octobre, et où se trouvaient vingt-neuf évéques, il prononça un

1M HISTOIRE DE FlUNCE.

discours où il chercha à justifier son approbation de 1695. Le discours du cardinal de Noailles fut écouté avec peine. Le 24 octobre, on dit la messe du Saint-Esprit, et les six commissaires , nommés pour faire leur rapport sur la constitution , commencèrent leur travail. C'étaient le cardinal de Rohan, évéque de Strasbourg» MM. Besons et Desmarets, archevêques de Bordeaux et d'Auch; de Sillery, de Bissy et de Berthier, évéques de Soissons, de Meaux et de Blois. Ce fut alors que Quesnel adressa aux évéques des Mémoires en sa faveur. L'année précédente , on l'avait entendu dire dans une explication apologétique de ses sentiments : « Je soumets trèssincèrement mes Réflexions sur le Nouveau- Testament , et toutes les explications que j'y ai apportées, au jugement de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, dont je serai , jusqu'au dernier soupir, un fils très-soumis et trèsobéissant. » Ce même homme, ce fils soumis et obéissant, osa dire en 4743 que la bulle renversait la foi de fond m comble; qu'elle frappait d'un seul coup cent et une vérités, et que l'accepter ce serait réaliser la prophétie de Daniel, lorsqu'il dit qu'une partie des forts est tombée comme les étoiles du ciel.

En 4716, un an après la mort de Louis XIV, quatre évéques appelèrent de la constitution unigenitus au futur concile. MM. de la Brouc, J on nés, Colbert et de Langle, évéques de Mirepoix , de Sénez , de Montpellier et de Boulogne, signèrent devant notaire cet acte d'appel de la constitution au concile général, acte que leur avait dressé le docteur Boursier. Le 5, ils se transportèrent en Sorbonne , où les esprits étaient bien disposés pour les recevoir. Les prélats y lurent leur acte d'appel, auquel la faculté adhéra avec empressement.

Quelques docteurs s'opposèrent seuls à ee torrent : quatrevingt-dix-sept furent pour l'adhésion.

Cette levée de boucliers obligea enfin le régent de sortir des voies de la modération qu'il s'était prescrites. Les quatre évéques curent ordre de sortir de Paris et de se retirer dans leurs diocèses. Le notaire qui avait reçu leur appel fut arrêté. Les docteurs eurent défense de tenir leurs assemblées. Le syndic Ravechet,«jui avait contribué plus qu'un autre à l'adhésion, fat exilé à Saint-Brieuc , et mourut en passant par Rennes. Mais ces mesures n'arrêtèrent pas le désordre. En vain les évéques acceptants, qu'on avait réunis à Paris pour la négociation, et que tant d'écarts affligeaient sensiblement, écrivirent, le 8 mars, au régent , et signèrent, au nombre de trente-un, deux Mémoires pour se plaindre de quelques arrêts du parlement, et demander qu'on mit un frein aux excès de la faculté de théologie et de plusieurs ecclésiastiques , le déchataement continua. Le 1 2 mars , la faculté de théologie adhéra à l'appel des quatre évéques. Des curés, des chanoines, des religieux , des religieuses, des laïques mêmes suivirent cet exemple. Le cardinal de Noailles encourageait ces actes. Son offlcialité était ouverte aux appelants. On n'oublia rien pour en grossir le nombre . et l'on assure même que des sommes d'argent furent distribuées à cet effet. Mais l'esprit de parti seul et la séduction suffisaient pour multiplier les appels. Bientôt le cardinal de Noailles ne se borna plus à les favoriser.

Dès le 43 mars, il avait réuni chez lui cinq évéques , qui, pour avoir accepté en 1 71 4, n'en étaient pas moins attachés à ses intérêts ; ils convinrent de suspendre, dans leurs diocèses, l'effet de l'acceptation de la bulle. Le 3 avril, il fit inscrire son appel sur les registres de son secrétariat ; mais il ne le rendit

pas encore public. Peu après, plusieurs évoques se joignirent à lui, les uns publiquement, les autres en secret, n s'en trouva en tout seize qui firent cette démarche. Ce sont, outre les cinq que nous venons de nommer , MM. de Noailles, de Béthune, de Verthamon , Dreuillet , de Caylus , de Rezai , Destnarets , Hébert, Milon , de Glermont et d'Arbocave, évéques de Châlons, de Verdun , de Pamiers , de Bayonne , d'Auxerre, d'Acgouléme, de Saint-Malo, d'Agen, deCondom, de Laon et d'Acqs. Quelques-uns y ajoutent MM. de Polastron et de Tilladet, évéques de Lectoure et de Mâcon. Si à ces seize évéques on joint trois universités , deux ou trois mille ecclésiastiques , plus même si l'on veut , quoique les listes d'appel n'en contiennent pas davantage , et une troupe assez peu imposante de laïques sans autorité , et même de femmes , on aura une idée assez exacte des forces des appelants ; que sera-ce si l'on oppose h cette faible ligue plus de cent évéques en France, tous ceux des pays étrangers dont nous rapporterons les témoignages; tant d'universités fidèles, plus de cent mille ecclésiastiques français qui resterait attachés au corps épiscopal , et toute l'Eglise?

Le 9 octobre de l'année 4747 parut une déclaration du roi prescrivant un silence absolu sur les objets en contestation. C'était une nouvelle manière, dit l'histoire de l'Eglise gallicane, de pacifier l'Etat, troublé de plus en plus. Le pape envoya à M. de Noailles un bref plein de marques de tendresse. Celuici y répondit en rendant public son appel, auquel son chapitre adhéra. Le parlement supprima l'appel du cardinal et les écrits publiés contre cet appel, espérant pouvoir fermer la bouche aux deux partis. La régence crut faire de la justice en tenant la balance égale. Alors le pape condamna les actes d'appel du

LOUIS XV f M

cardinal, dés quatre évéques, et des fatuité* de Paris, de Reims et de Nantes. Toutes ces malheureuses querelles serment puissamment ceux qui cherchaient à renverser la foi même.

c Tandis que l'Eglise était ainsi attaquée dans sa foi, dit H. de Lamennais, les restes factieux du jansénisme, secondés par les parlements , ébranlaient violemment la discipline. On entravait de mille manières la juridiction épiscopale. Existaitil dans un diocèse un prêtre scandaleux, il était sûr de trouver parmi les magistrats de l'appui contre son évéque, réduit souvent à souffrir en silence des désordres honteux pour la religion. Chaque jour voyait naître de nouveaux attentats-de la puissance civile contre l'autorité ecclésiastique. Chose inouïe depuis l'origine du christianisme, les sacrements étaient administrés par ordre des tribunaux. La saisie du temporel des curés et des évéques suivait immédiatement leur refus d'obtempérer. En vain le clergé réclamait contre cette révoltante violation de toutes les règles et de toutes les lois , il ne trouvait dans le gouvernement qu'une protection précaire et toujours incertaine. La faiblesse et l'indécision régnaient dans les conseils de la cour, qui tantôt cassait les arrêts des parlements pont* apaiser les plaintes de l'évéque, tantôt exilait les évéques pour calmer les murmures des parlements ; politique petite et fausse, dont la cour elle-même ne tarda pas à porter la peine.

c Comme Terreur produit Terreur, les désordres amènent les désordres. Lorsque des magistrats s'arrogeaient le droit d'ordonner dans l'Eglise, des avocats y usurpaient la fonction d'enseigner. De là cette foule d'écrits heureusement oubliés, où ces docteurs de la veille, ces prédicateurs sans mission, fier* d'un vain partage , et se croyant appelés à réformer l'Eglise , parce

qu'ils se sentaient disposés à la troubler, étalaient avec un risible orgueil leur théologie de barreau. Cependant, à mesure que les auteurs de tous ces troubles, les disciples de Quesnel, trouvaient dans l'autorité ecclésiastique plus d'opposition , ils portaient plus impatiemment le joug de la subordination , et faisaient plus d'efforts pour s'y soustraire. Toute dépendance leur pesait, et surtout celle du Saint-Siège, dont on put recon naître alors plus que jamais l'extrême utilité, même politique, puisque, s'il n'étouffa pas entièrement l'erreur par ses décrets» du moins il l'empêcha de s'étendre, et préserva l'Eglise et l'Etat des grandes divisions qui les auraient infailliblement déchirés, si les questions., débattues alors avec tant de chaleur, étaient demeurées indécises jusqu'à la convocation, toujours tardive et toujours impossible , d'un concile général. lis jansénistes l'appelaient à grands cris, comme autrefois les réformés ; et , pour preuve de leur disposition à s'y soumettre , ils commençaient par résister ouvertement à l'autorité de l'Eglise qui les condamnait. On apercevait en eux un penchant bien marqué vers le presbytérianisme , penchant qui a toujours été en croissant jusqu'à nos jours. Et dernièrement encore, ne les ayons-nous pas vus renouveler les rêveries des millénaires , si chères à cette secte ; parler comme elle de X obscurcissement de l'Eglise , et annoncer que l'Antéchrist sortirait du siège même de l'unité catholique? *

Voici comment Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV \ parie des affaires ecclésiastiques. C'est un chapitre curieux :

c Le clergé reconnu pour ordre de l'état est celui qui a toujours exigé du souverain la conduite la plus délicate et la plus ménagée. Conserver à la fois l'union avec le siège de Rome, et soutenir les libertés de l'Eglise gallicane, qui sont les droits

de l'ancienne Eglise; savoir faire obéir les évoques comme sujets, sans toucher aux droits de l'épiscopal; les soumettre eu beaucoup de choses à la juridiction séculière, et les laisser juges en d'autres; les faire contribuer aux besoins de l'État, et ne pas choquer leurs privilèges , tout cela demande un mélange de dextérité et de fermeté que Louis XIV eut presque toujours.

Le clergé en France fut remis peu à peu dans un ordre et dans une décence dont les guerres civiles et la licence des temps l'avaient écarté. Le roi ne souffrit plus enfin ni que les séculiers possédassent des bénéfices sous le nom de confidentiaires, ni que ceux qui n'étaient pas prêtres eussent des évéchés, comme le cardinal Mazarin, qui avait possédé l'évêché de Metz n'étant pas même sous-diacre, et le duc de Verneuil, qui en avait joui étant séculier,

Ce que payait au roi le clergé de France et des villes conquises allait, année commune, à environ deux millions cinq cent mille livres ; et depuis, la valeur des espèces ayant augmenté numériquement , ils ont secouru l'état d'environ quatre millions par année sous le nom de décimes, de subvention extraordinaire , de don gratuit. Ce mot et ce privilège de don gratuit se sont conservés comme une trace de l'ancien usage où étaient tous les seigneurs de fiefs d'accorder des dons gratuits aux rois dans les besoins de l'état. Les évéques et les abbés, étant seigneurs de fiefs par un ancien abus, ne devaient que des soldats dans le temps de l'anarchie féodale. Les rois alors n'avaient que leurs domaines, comme lès autres seigoeurs. Lorsque tout changea depuis, le clergé ne changea pas ; il conserva l'usage d'aider l'état par des dons gratuits.

II est incontestable que l'Eglise de France est de toutes les Églises catholiques celle qui a le moins accumulé de richesses. Non-seulement il n'y a point d'évêque qui se soit emparé d'une grande souveraineté, mais il n'y a point d'abbé qui jouisse des droits régaliens , comme l'abbé du mont Cassin et les abbés d'Allemagne. En général les évéchés de France ne sont pas d'un revenu trop immense. Ceux de Strasbourg et de Cambrai sont les plus forts ; mais c'est qu'ils appartenaient originairement à l'Allemagne , et que l'Eglise d'Allemagne était beaucoup plus riche que l'empire.

Giannone, dans son histoire de Naples , assure que les ecclésiastiques ont les deux tiers du revenu du pays. Cet abus énorme n'afflige point la France. On dit que l'Eglise possède le tiers du royaume, comme on dit au hasard qu'il y a un million d'habitants dans Paris. Si on se donnait seulement la peine de supputer le revenu des évéchés, on verrait, par le prix des baux faits il y a environ cinquante ans , que tous les évéchés n'étaient évalués alors que sur le pied d'un revenu annuel de quatre millions; etle$ abbayes commandataires allaient à quatre millions cinq cent mille livres. Il est vrai que l'énoncé de ce prix des baux fut un tiers au-dessous de la valeur ; et si on ajoute encore l'augmentation des revenus en terré, la somme totale des rentes de tous les bénéfices consistoriaux sera portée à environ seize millions. Il ne faut pas oublier que de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme considérable qui ne revient jamais, et qui est en pure perte. C'est unegratide libéralité du roi envers le Saint-Siège : elle dépouille l'état , dans l'espace d'un siècle , de plus de quatre cent mille marcs d'argent ; ce qui dans la suite des temps appauvrirait le royaume, si le commerce ne réparait abondamment cette perte.

À ces bénéfices, qui payent des annates à Rome, il faut joindre les cures, les couvents , les collégiales, les communautés, et tous les autres bénéfices ensemble. Mais s'ils sont évalués cinquante millions par année dans toute l'étendue actuelle du royaume , on ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité.

Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères qu'attentifs n'ont pu porter les revenus de toute l'Eglise gallicane séculière et régulière au-delà de quatre-vingtdix millions. Ce n'est pas une somme exorbitante pour l'entretien de quatre-vingt-dix mille personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques , que Ton comptait en

Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui , quand il paye au roi un doti gratuit de plusieurs millions pour quelques années. 11 emprunte ; et après avoir payé les intérêts , il rembourse le capital aux créanciers: ainsi 0 paye deux fois. H eût été plus avantageux pour l'état et pour le clergé en général, et plus conforme h la raison , que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie par des contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. Mais les hommes sont toujours attachés à leurs anciens usages* C'est par le même esprit que le clergé, en s'assemblant tous les cinq ans , n'a jamais eu ni une salle d'assemblée ni un meuble qui lui appartint. 11 est clair qu'il eût pu , en dépensant moins , aider le roi davantage, et se bâtir dans Paris un palais qui eût été un nouvel ornement de cette capitale.

Les maximes du clergé de France n'étaient pas encore entièrement épurées, dans la minorité de Louis XIV, du mélange que la Ligue y avait apporté. On avait vu dans la jeunesse de Louis XIII , et dans les derniers états tenus en \ 61 4,

la plus nombreuse partie de la nation , qu'on appelle le tiersétat , et qui est le fond de l'état, demander en vain avec le parlement qu'on posât pour loi fondamentale < qu'aucune « puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits c sacrés , qu'ils ne tiennent que de Dieu seul , et que c'est un c crime de lèse-majesté au premier chef d'enseigner qu'on t peut déposer et tuer les rois. » C'est la substance en propres paroles de la demande de la nation. Elle fut faite dans un temps où le sang deHenri-le-Grand fumait encore. Cependant un évéque de France , né en France, le cardinal du Perron, s'opposa violemment à cette proposition , sous prétexte que ce n'était pas au tiers-état à proposer des lois sur ce qui peut concerner l'Eglise. Que ne faisait-il donc avec le clergé ce que le tiers-état voulait faire? mais il en était si loin , qu'il s'emporta jusqu'à dire c que la puissance du pape était pleine, c plenissime, directe au spirituel , indirecte au temporel, et € qu'il avait charge du clergé de dire qu'on excommunierait c ceux qui avanceraient que le pape ne peut déposer les rois. » On gagna la noblesse, on fit taire le tiers-état. Le parlement renouvela ses anciens arrêts , pour déclarer la couronne indépendante et la personne des rois sacrée. La chambre ecclésiastique, en avouant que la personne était sacrée, persista à soutenir que la couronne était dépendante . C'était le même esprit qui avait autrefois déposé Louis-le-Débonnaire. Cet esprit prévalut au point que la cour, subjuguée, fut obligée de faire mettre en prison l'imprimeur qui avait publié l'arrêt du parlement sous le titre de loi fondamentale. C'était , disait-on, pour le bien de la paix ; mais c'était punir ceux qui fournissaient des armes défensives à la couronne. La cause qui succomba était tellement la cause de tous les

rois , que Jacques I", roi d'Angleterre , écrivit contre le cardînai du Perron ; et c'est le meilleur ouvrage de ce monarque. C'était aussi la cause des peuples , dont le repos exige que leurs souverains ne dépendent de personne. Peu à peu la rai* son a prévalu et Louis XIV n'eut pas de peine à faire écouter cette raison , soutenue du poids de sa puissance. »

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