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CHAPITRE VIII

Le Protestantisme.

Les Huguenots en France , sous Henri IV, faisaient alors h peu près la douzième partie de la nation. 11 y avait parmi eux des seigneurs puissants : des villes entières étaient protestantes. Us avaient fait la guerre aux rois; on avait été contraint de leur donner des places de sûreté : Henri III leur en avait accordé quatorze dans le seul Dauphiné; Montauban , Nîmes, dans le Languedoc ; Saumur, et surtout La Rochelle, qui faisait une république à part, et que le commerce et la faveur de l'Angleterre pouvaient rendre puissante. Enfin Henri IV sembla satisfaire son goût, sa politique , et même son devoir, en accordant au parti le célèbre édit de Nantes en 4598. Cet édit n'était, au fond, que la confirmation des privilèges que les protestants de France avaient obtenus des rois précédents les armes h la main, et que Henri-le -Grand, affermi sur le trône, leur laissa par bonne volonté.

Par cet édit de Nantes , que le nom de Henri IV rendit plus célèbre que tous les autres, tout seigneur de fief haut-justicier pouvait avoir dans son château plein exercice de la religion prétendue reformée : tout seigneur sans haute justice pouvait admettre trente personnes à son prêche. L'entier exer-

20ê HISTOIRE DE FRANGE.

cice de cette religion était autorisé dans tous les lieux qui ressortissaient immédiatement à un parlement.

Les calvinistes pouvaient faire imprimer, sans s'adresser aux supérieurs , tous leurs livres , dans les villes où la religion était permise.

Ils étaient déclarés capables de toutes les charges et dignités de l'Etat; il y parut bien en effet, puisque le roi fit ducs et pairs les seigneurs de la Trémoïlle et de Rosny.

On créa une chambre exprès au parlement de Paris, composée d'un président et de seize conseillers, laquelle jugea tous les procès des réformés , non-seulement dans le district immense du ressort de Paris , mais dans celui de Normandie et de Bretagne. Elle fut nommé la chambre de l'édit. Il n y eut jamais , à la vérité , qu'un seul calviniste admis de droit parmi les conseillers de celte juridiction. Cependant , comme elle était destinée à empêcher les vexations dont le parti se plaignait , et que les hommes se piquent toujours de remplir un devoir qui les distingue , cette chambre, composée de catholiques, rendit toujours aux huguenots, de leur aveu même, la justice la plus impartiale.

Ils avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépendant de celui de Toulouse. II y eut à Grenoble et à Bordeaux des chambres mi-parties catholiques et calvinistes. Leurs Eglises s'assemblaient en synodes, comme l'Eglise gallicane. Ces privilèges et beaucoup d'autres incorporèrent ainsi les calvinistes au reste de la nation.

Après la mort à jamais effrayante et déplorable de Henri IV, dans la faiblesse d'une minorité et sous une cour divisée, il était bien difficile que l'esprit républicain des réformés n'abusât de ces privilèges, et que la cour, toute faible qu'elle était,

louis xv, aw

ne voulût les restreindre. Les huguenots avaient déjà établi en France des cercles , à l'imitation de l'Allemagne. Les députés de ces cercles étaient souvent séditieux , et il y avait dans le parti des seigneurs pleins d'ambition. Le duc de Bouillon , et snrtout le duc de Rohan , le chef le plus accrédité des huguenots , précipitèrent bientôt dans la révolte l'esprit remuant des prédicants et le zèle aveugle des peuples. L'assemblée générale du parti osa , dès 1 64 5 , présenter à la cour un cahier par lequel, entre autres articles injurieux, elle demandait qu'on réformât le conseil du roi. Ils prirent les armes en quelques endroits dès Tan 4 64 6 ; et l'audace des huguenots se joignant aux divisions de la cour, à la haine contre les favoris, à Tinquiétude de la nation , tout fut longtemps dans le trouble. C'était des séditions , des intrigues , des menaces , des prises d'armes, des paix faites à la hâte et rompues de même; c'est ce qui faisait dire au célèbre cardinal Bentivoglio , alors nonce en France, qu'il n'y avait vu que des orages.

Dans l'année 4624 , les Eglises réformées en France offrirent à Lesdiguières, devenu depuis connétable, le généralat de leurs armées , et cent mille écus par mois. Mais Lesdiguières , plus éclairé dans son ambition qu'eux dans leurs factions , et qui les connaissait pour les avoir commandés , arma mieux alors les combattre que d'être à leur tête; et, pour réponse à leurs offres , il se fit catholique. Les huguenots s'adressèrent ensuite au maréchal duc de Bouillon , qui dit qu'il était trop vieux; enfin ils donnèrent cette malheureuse place au duc de Rohan , qui , conjointement avec son frère Soubise, osa faire la guerre au roi de France.

Tous les édits qu'on avait accordés aux protestants jusqu'au siège de La Rochelle avaient été des traités avec les rois.

266 IIISTOIltE DE FRANCE.

Richelieu voulut que celui qu'il fit rendre fût appelé l'édit de grâce. Le roi y parla eu souverain qui pardonne. On Ata l'exercice de la nouvelle religion à la Rochelle, à File de Ré, à Oléron , à Privas, à Pamiers; du reste, on laissa subsister Tédit de Nantes, que les calvinistes regardèrent toujours comme leur loi fondamentale.

11 paraît étrange que le cardinal de Richelieu, si absolu et si audacieux , n'abolit pas ce fameux édit : il eut alors une autre vue, plus difficile peut-être à remplir, mais non moins conforme à l'étendue de son ambition et à la hauteur de ses pensées, il rechercha la gloire de subjuguer les esprits ; il s'en croyait capable par ses lumières, par sa puissance et par sa politique. Son projet était de gagner quelques prédicants, que les réformés appelaient alors ministres, et qu'on nomme aujourd'hui pasteurs ; de leur faire d'abord avouer que le culte catholique n'était pas un crime devant Dieu; de les mener ensuite par degrés; de leur accorder quelques points importants , et de paraître aux yeux de la cour de Rome ne leur avoir rien accordé. Il comptait éblouir une partie des réformés, séduire l'autre par les présents et par les grâces, et avoir enfin toutes les apparences de les avoir réuni» à l'Eglise ; laissant au temps à faire le reste , et n'envisageant que la gloire d'avoir ou fait ou préparé ce grand ouvrage , et de passer pour l'avoir fait. Le fameux capucin Joseph d'un côté , et deux ministres gagnés de l'autre , entamèrent cette négociation.

Richelieu, rebuté, se proposa d'écraser les calvinistes. D'autres soins l'en empêchèrent. Il avait à combattre à la fois les grands du royaume , la maison royale , toute la maison d'Autriche, et souvent Louis Xlll lui-même. Il mourut enfin , au milieu de tous ces orages , d'une mort prématurée. 11 laissa

tons ses desseins encore imparfaits, et un nom plus éclatant que cher et vénérable.

Cependant, après la prise de la Rochelle et redit de grâce, les guerres cessèrent, et il n'y eut plus que des disputes. On imprimait de part et d'autre de ces. gros livres qu'on ne lit plus. Les huguenots n'eurent plus de chef depuis que le due de Roban cessa de l'être , et que la maison de Bouillon n'eut plus Sedan. Us se firent même un mérite de rester Iranquilles au milieu des factions de la fronde et des guerres civiles, que des princes , des parlements et des évéqnes exciterait, en prétendant servir le roi contre le cardinal Mazarin.

11 ne fut presque point question de religion pendant la vie de ce ministre. 11 ne fit nulle difficulté de donner la place de contrôleur général des finances à un calviniste étranger, nommé Hervart. Tous les réformés entrèrent dans les fermes, dans les sous-ferraes, dans toutes les places qui en dépendent.

Colbert , qui ranima l'industrie de la nation , et qu'on peut regarder comme le fondateur du commerce , employa beaucoup de huguenots dans les arts , dans les manufactures, dans la marine. Tous ces objets utiles , qui les occupaient, adoucirent peu à peu dans eux la fureur épidémique de la controverse; et la gloire qui environna cinquante ans Louis XIV « sa puissance, son gouvernement ferme et vigoureux, ôtèrent au parti réformé, comme à tous les ordres de l'état, toute idée de résistance. Les fêtes magnifiques d'une cour galante jetaient même du ridicule sur le pédantisme des huguenots. A mesure que le bon goût se perfectionnait, les psaumes de Marot et de Bèze ne pouvaient plus insensiblement inspirer que du dégoût.

t xv. U

»e HISTOIRE DE FRANCE.

Louis XIV, nullement instruit d'ailleurs du fond de leur

doctrine , les regardait , non sans quelque raison , comme d'anciens révoltés soumis avec peine. Il s'appliqua d'abord à miner par degrés de tous côtés l'édifice de leur religion : on leur ôtait un temple sur le moindre prétexte; on leur défendit d'épouser des filles catholiques. Les intendants et les évéques tâchaient, par les moyens les plus plausibles, d'enlever aux huguenots leurs enfants. Golbert eut ordre, en 4684 , de ne plus recevoir aucun homme de cette religion dans les fermes. On les exclut, autant qu'on le put, des communautés des arts et métiers. Le roi , en les tenant ainsi sous le joug, ne l'appesantissait pas toujours. On défendit , par des arrêts, toute violence contre eux. On mêla les insinuations aux sévérités ; et il n'y eut alors de rigueur qu'avec les formes de la justice.

Le conseil s'enhardit, en 4684 , à donner une déclaration par laquelle les enfants étaient reçus à renoncer à leur religion à l'âge de sept ans; et, à l'appui de cette déclaration, oh prit dans les provinces beaucoup d'enfants pour les faire abjurer, et on logea des gens de guerre chez les parents.

Ce fut cette précipitation du chancelier le Tellier et de Louvois, son fils, qui fit d'abord déserter, en 4684 , beaucoup de familles du Poitou , de la Saintonge et des provinces voisines. Les étrangers se hâtèrent d'en profiter.

Les rois d'Angleterre et de Danemark, et surtout la ville d'Amsterdam , invitèrent les calvinistes de France à se réfugier dans leurs états , et leur assurèrent une subsistance. Amsterdam s'engagea même à bâtir une maison pour les fugitifs.

Le conseil vit les suites dangereuses de l'usage trop prompt

de l'autorité, et crut y remédier par l'autorité même. On sentait combien étaient nécessaires les artisans dans un pays où le commerce florissait , et les gens de mer dans un temps où l'on établissait une puissante marine. On ordonna la peine des galères contre ceux de ces professions qui tenteraient de s'échapper.

On remarqua que plusieurs familles calvinistes vendaient leurs immeubles. Aussitôt parut une déclaration qui confisqua tous ces immeubles, en cas que les vendeurs sortissent dans an an du royaume. Alors la sévérité redoubla contre les ministres. On interdisait leurs temples , sur la plus légère contravention. Toutes les rentes laissées par testament aux consistoires furent appliquées aux hôpitaux du royaume.

On défendit aux maîtres d'école calvinistes de recevoir des pensionnaires. On mit les ministres à la taille; on ôta la noblesse aux maires protestants. Les officiers de la maison du roi, les secrétaires du roi, qui étaient protestants, eurent ordre de se défaire de leurs charges. On n'admit plus ceux de cette religion , ni parmi les notaires, les avocats, ni même dans la fonction de procureurs.

Il était enjoint à tout le clergé de faire des prosélytes; et il était défendu aux pasteurs réformés d'en faire , sous peine de bannissement perpétuel.

Enfin les huguenots osèrent désobéir en quelques endroits. Ils s'assemblèrent dans le Yivarais et dans le Dauphiné, près des lieux où l'on avait démoli leurs temples. On les attaqua, ils se défendirent. Ce n'était qu'une très-légère étincelle du feu des anciennes guerres civiles. Deux ou trois cents malheureux, sans chef, sans places, et même sans desseins, furent dispersés en un quart d'heure : les supplices suivirent leur de-

SI9 HISTOIRE DE FftANCE.

faite. L'intendant du Dauphiné fit rouer le petit-fils du pasteur Charnier, qui avait dressé redit de Nantes. Il est au rang des plus fameux martyrs de la secte; et ce nom de Charnier a été longtemps en vénération chez les protestants.

L'intendant du Languedoc fit rouer vif le prédicant Chomcl. On en condamna trois autres au même supplice, et dix à être pendus : la fuite qu'ils avaient prise les sauva , et ils ne furent exécutés qu'en effigie. Tout cela inspirait la terreur, et en même temps augmentait l'opiniâtreté.

Ce fut alors qu'on persuada au roi qu'après avoir envoyé des missionnaires dans toutes les provinces , il fallait y envoyer des dragons. Ces violences parurent faites h contretemps; elles étaient les suites de l'esprit qui régnait alors a la cour , que tout devait fléchir au nom de Louis XIV. On ne songeait pas que les huguenots n'étaient plus ceux de Jarnac, de Moneontour et de Coutras ; que la rage des guerres civiles était éteinte; que cette longue maladie était dégénérée en langueur; que tout n'a qu'un temps chez les hommes; que si les pères avaient été rebelles sous Louis XIII, les enfants étaient soumis sous Louis XIV. On voyait en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, plusieurs sectes, qui s'étaient mutuellement égorgées le siècle passé , vivre maintenant en paix dans les mêmes villes. Il parut enfin que la reine Christine avait eu raison de dire dans une de ses lettres, à l'occasion de ces violences et de ces émigrations : Je considère la France comme un malade à qui Von coupe bras et jambes , pour le traiter tfun mal que la douceur et la patience auraient entièrement guéri,

Louis XIV, qui, en se saisissant de Strasbourg en 4681 , y protégeait le lulbérianisme , pouvait tolérer dans ses états le

calvinisme, que le temps aurait pu abolir, comme il diminue un peu chaque jour le nombre des luthériens en Alsace. Pouvait-on imaginer qu'en forçant un grand nombre de sujets , on n'en perdrait pas un plus grand nombre, qui» malgré les édits et malgré les gardes, échapperait par la fuite à une violence regardée comme une horrible persécution?

Louis XIV envisageait , dans ces deux entreprises , cet éclat de gloire dont il était idolâtre en toutes choses. Lesévéques, plusieurs intendants , tout le conseil , lui persuadèrent que les soldats, en se montrant seulement, achèveraient ce que ses bienfaits et les missions avaient commencé. Il crut n'user que d'autorité ; mais ceux à qui cette autorité fut commise usèrent d'une extrême rigueur.

Vers la fin de 4 684 et au commencement de 4 685 , tandis que Louis XIV, toujours puissamment armé , ne craignait aucun de ses voisins , les troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux où il y avait le plus de protestants ; et comme les dragons , assez mal disciplinés dans ce temps-là , furent ceux qui commirent le plus d'excès , on appela cette exécution la dragonnade.

Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu'on le pouvait , pour prévenir la fuite de ceux qu'on voulait réunir à

Un évéque, un intendant, un subdélégué, ou quelqu'un d'autorisé , marchait à la tête des soldats. On assemblait les principales familles calvinistes, et surtout celles qu'on croyait les plus faciles. Elles renonçaient à leur religion au nom des autres; et les obstinés étaient livrés aux soldais, qui cureul toute licence, excepte celle de tuer. Il y eut pourtant plu>iems personnes si cruellement maltraitées quelles eu moururent.

âU HISTOIRE DE FRANGE.

Les enfants des réfugiés dans les pays étrangers jettent encore des cris sur eette persécution de leurs pères. Ils la comparent aux plus violentes que souffrit l'Eglise dans les premiers temps.

C'était un étrange contraste que, du sein d'une cour voluptueuse, oh régnaient la douceur des mœurs, les grâces, les charmes de la société , il partit des ordres si durs et si impitoyables. Le marquis de Louvois porta dans cette affaire l'inflexibilité de son caractère; on y reconnut le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux , et qui depuis mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de sa main de cette année 4 685 , conçues en ces termes : c Sa Ha- « jesté veut qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux c qui ne voudront pas se faire de sa religion ; et ceux qui au- « ront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers , doic vent être poussés jusqu'à la dernière extrémité. »

Paris ne fut point exposé à ces vexations; les cris se seraient fait entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux , mais on souffre d'entendre leurs clameurs.

Tandis qu'on faisait ainsi tomber partout les temples , et qu'on demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l'édit de Nantes fut enfin cassé, au mois d'octobre 4685 ; et en acheva de ruiner l'édifice qui était déjà miné de toutes parts.

La chambre de l'édit avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux conseillers calvinistes du parlement de se défaire ée leurs charges. Une foule d'arrêts du conseil parut coup sur coup , pour extirper les restes de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l'ordre d'arracher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre les mains des plus proches parents catholiques ; ordre contre le-

quel la nature réclamait à si haute voix , qu'il ne fut pas exécuté.

Hais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes, il parait qu'on prépara un événement tout contraire au but qu'on s'était proposé. On voulait la réunion des calvinistes à l'Eglise dans le royaume. Gourville , homme très-judicieux , consulté par Lou vois, lui avait proposé, comme on sait, défaire enfermer tous les ministres , et de ne relâcher que ceux qui, gagnés par des pensions secrètes , abjureraient en public , et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des soldats. Au lieu de suivre cet avis politique , il fut ordonné par Tédit à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de sortir du royaume dans quinze jours. C'était s'aveugler que de penser qu'en chassant les pasteurs , une grande partie du troupeau ne suivrait pas. C'était bien présumer de sa puissance , et mal connaître les hommes , de croire que tant de cœurs ulcérés , et tant d'imaginations échauffées par l'idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France, ne s'exposeraient pas à tout , pour aller chez les étrangers publier leur constance et la gloire de leur exil , parmi tant de nations envieuses de Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives.

Près de cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume, et furent après suivies par d'autres. Elles allèrent porter chez les étrangers les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le nord de l'Allemagne, pays encore agreste et dénué d'industrie , reçut une nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des villes entières. Les étoffes , les galons , les chapeaux , les bas , qu'on achetait auparavant de France , furent fabriqués par eux. Un

Claude Brousson, d'une famille considérée de Nîmes, homme éloquent et plein de zèle , très-estimé chez les étrangers , retourna dans sa patrie en 4 698, y fut convaincu non-seulement d'avoir rempli son ministère malgré les édite, mais d'avoir eu dix ans auparavant des correspondances avec les ennemis de l'Etat. En effet, il avait formé le projet d'introduire des troupes anglaises et savoyardes dans le Languedoc. Ce projet , écrit de sa main, et adressé au duc de Schomberg , avait été intercepté depuis longtemps, et était entre les mains de l'intendant de la province. Brousson, errant de ville en ville, fut saisi à Oléron, et transféré à la citadelle de Montpellier. L'intendant et ses juges l'interrogèrent ; il répondit qu'il était l'apôtre de Jésus- Christ ; qu'il avait reçu le Saint-Esprit ; qu'il ne devait pas trahir le dépôt de la foi ; que son devoir était de distribuer le pain de la parole à ses frères. On lui demanda si les apôtres avaient écrit des projets pour faire révolter des provinces : on lui montra son fatal écrit , et les juges le condamnèrent tout d'une voix à être roué vif. Toute la secte , loin de le regarder * comme un criminel d'Etat , ne vit en lui qu'un saint qui avait scellé sa foi de son sang ; et on imprima le Martyre deM.de Brousson.

Alors les prophètes se multiplient , et l'esprit de fureur redouble. Il arrive malheureusement qu'en 1 703 un abbé de la maison du Chaila, inspecteur des missions, obtient un ordre de la cour de faire enfermer dans un couvent deux filles d'un gentilhomme nouveau converti. Au lieu de les conduire au couvent, il les mène d'abord dans son château. Les calvinistes s'attroupent : on enfonce les portes ; on délivre les deux filles et quelques autres prisonniers. Les séditieux saisissent l'abbé du Chaila ; ils lui offrent la vie, s'il veut changer de religion.

n la refuse. Un prophète lui crie : Meurs donc, Y esprit te condamne, ton péché est contre toi : et il est tué à coups de fusil. Aussitôt après ils saisissent les receveurs de la capitation, et les pendent avec leurs rôles au cou. De là ils se jettent sur les prêtres qu'ils rencontrent, et les massacrent. On les poursuit : ils se retirent au milieu des bois et des rocheis. Un abbé de la Bourlie paraît tout à coup au milieu d'eux dans leurs retraites sauvages , et leur apporte de l'argent et des armes.

C'était le fils du marquis de Guiscard, sous-gouverneur du roi, l'un des plus sages hommes du royaume. Le fils était bien indigne d'un tel père. Réfugié en Hollande pour un crime, il va exciter les Cévennes à la révolte. On le vit quelque temps après passer à Londres , où il fut arrêté , en 1 71 1 , pour avoir trahi le ministère anglais . après avoir trahi son pays. Amené devant le conseil, il prit #sur la table un de ces longs canifs avec lesquels on peut commettre un meurtre ; il en frappa le chancelier Harlay, depuis comte d'Oxford, et on le conduisit en prison chargé de fers. 11 prévint son supplice en se donnant la mort lui-même. Ce fut donc cet homme qui, au nom des Anglais , des Hollandais et du duc de Savoie , vint encourager les fanatiques , et leur promit de puissants secours.

Une grande partie du pays les favorisait secrètement. Leur cri de guerre était : Point d'impôts et liberté de conscience !

Le roi envoie d'abord le maréchal de Montrevel avec quelques troupes. Il fait la guerre à ces misérables avec une barbarie qui surpasse la leur. On roue , on brûle les prisonniers. Mais aussi les soldats qui tombent entre les mains des révoltés périssent par des morts cruelles. Le roi , obligé de soutenir la guerre partout , ne pouvait envoyer contre eux que peu de

troupes. 11 était difficile de les surprendre dans des -rochers presque inaccessibles alors, dans des cavernes, dans des bois où ils se rendaient par des chemins non frayés , et dont ils descendaient tout à coup comme des bêles féroces. Ils défirent même dans un combat réglé des troupes de la marine. On employa contre eux successivement trois maréchaux de France.

Au maréchal de Montrevel succéda , en i 704 , le maréchal de Villars. Comme il lui était plus difficile encore de les trouver que de les battre, le maréchal de Villars, après s'être fait craindre , leur fit proposer une amnistie. Quelques-uns d'entre eux y consentirent , détrompés des promesses d'être secourus par le duc de Savoie , qui , à l'exemple de tant de souverains, les persécutait chez lui, et avait voulu les protéger chez ses ennemis.

Le plus accrédité de leurs chefs , et le seul qui mérite d'être nommé , était Cavalier. C'était un petit homme blond , d'une physionomie douce et agréable. On l'appelait David dans son parti. De garçon boulanger, il était devenu chef d'une assez grande multitude, à l'âge de vingt-trois ans, par son courage , et à l'aide d'une prophétesse. On le trouva à la tête de huit cents hommes qu'il enrégimentait, quand on lui proposa l'amnistie. 11 demanda des otages : on lui en donna. 11 vint suivi d'un des chefs à Nîmes , où il traita avec le maréchal de Villars.

Il promit de former quatre régiments de révoltés, qui serviraient le roi sous quatre colonels, dont il serait le premier, et dont il nomma les trois autres. Ces régiments devaient avoir l'exercice libre de leur religion , comme les troupes étrangères à la solde de France. Mais cet exercice ne devait point être permis ailleurs.

On acceptait ces conditions , quand des émissaires de Hollande vinrent en empêcher l'effet avec de l'argent et des promesses. Ils détachèrent de Cavalier les principaux fanatiques; mais ayant donné sa parole au maréchal de Villais , il la voulut tenir. Il accepta le brevet de colonel , et commença à former son régiment avec cent trente hommes qui lui étaient affectionnés.

Cette négociation singulière se faisait après la bataille d'Hochstedt. Louis XIV, qui avait proscrit le calvinisme avec tant de hauteur, fit la paix , sous le nom d'amnistie, avec un garçon boulanger; et le maréchal de Villars lui présenta le brevet de colonel , et celui d'une pension de douze cents livres.

Le nouveau colonel alla à Versailles ; il y reçut les ordres du ministre de la guerre. Le roi le vit , et haussa les épaules. Cavalier, observé par le ministère, craignit, et se retira en Piémont. De là il passa en Hollande et en Angleterre. Il fit la guerre en Espagne , et y commanda un régiment de réfugiés français à la bataille d'Almanza. Ce qui arriva à ce régiment sert à prouver la rage des guerres civiles , et combien la rein gion ajoute à cette fureur. La troupe de Cavalier se trouva opposée a un régiment français. Dès qu'ils se reconnurent, ils fondirent l'un sur l'autre avec la baïonnette , sans tirer. On a déjà remarqué que la baïonnette agit peu dans les combats. La contenance de la première ligne composée de trois rangs, après avoir fait feu , décide du sort de la journée , mais ici la fureur fit ce que ne fait presque jamais la valeur/ Il ne resta pas trois cents hommes de ces régiments. Le maréchal de Berwick contait souvent avec étonnement cette aventure.

Cavalier est mort officier général , et gouverneur de File de

Jersey, avec une grande réputation de valeur, n'ayant de ses premières fureurs conservé que le courage , et ayant peu à peu substitué la prudence à un fanatisme qui n'était plus soutenu par l'exemple.

Le maréchal de Villars, rappelé du Languedoc, fut remplacé par le maréchal de Berwick. Les malheurs des armes du roi enhardissaient alors les fanatiques du Languedoc , qui espéraient du secours du ciel et en recevaient des alliés. On leur faisait toucher de l'argent par la voie de Genève. Ils attendaient des officiers, qui devaient leur être envoyés de Hollande et d'Angleterre. Ils avaient des intelligences dans toutes les villes de la province.

On peut mettre au rang des plus grandes conspirations celle qu'ils formèrent de saisir dans Nîmes le duc de Berwick et l'intendant Ba ville, de faire révolter le Languedoc et le Dauphiné, et d'y introduire des ennemis. Le secret fut gardé par plus de mille conjurés. L'indiscrétion d'un seul fit tout découvrir. Plus de deux cents personnes périrent dans les supplices. Le maréchal de Berwick fit exterminer par le fer et par le feu tout ce qu'on rencontra de ces malheureux. Les uns moururent les armes à la main , les autres sur les roues ou dans les flammes. Quelques-uns , plus adonnés à la prophétie qu'aux armes, trouvèrent moyen d'aller en Hollande. Les réfugiés français les y reçurent comme des envoyés célestes. Ils marchèrent au 'devant d'eux, chantant des psaumes, et jonchant leur chemin de branches d'arbres. Plusieurs de ces fanatiques allèrent en Angleterre : mais trouvant que l'Eglise épiscopale tenait trop de l'Eglise romaine , ils voulurent faire dominer la leur. Leur persuasion était si pleine, que, ne doutant pas qu'avec beaucoup de foi on ne fit beaucoup de mira-

des, ils offrirent de ressusciter un mort , et même tel mort que Ton voudrait choisir. Le ministère anglais leur permit de déterrer un mort dans le cimetière de l'église cathédrale. La place fut entourée de gardes. Tout se passa juridiquement. La scène finit par mettre au pilori ces fanatiques (4).

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